DÉPART POUR LA CROISADE
Et tous les chevaliers se croisaient en répétant : « Dieu le veut! Dieu le veut !!... »
« Oui, dans ce même lieu, d'où je t'ai vu partir» « J'allais chercher l'espoir de te voir revenir; « Je hâtais, je pressais, j'implorais ton retour! « Je t'attendais la nuit, je t'attendais le jour.... « Et souvent je disais : Oui, ta vie est la mienne! « Viens me rendre mon âme errante avec la tienne!,.
« Voyez-vous là-bas, sur le sommet de ce petit mont que domine la Loire, ce vieux château tout heribsé de créneaux, de tourelles, se mirant dans les eaux limpides du fleuve! Distinguez-vous à travers le léger brouillard qui enveloppe encore ce beau paysage de Touraine , distinguez-vous ses formes gracieuses, ses murailles dentelées? L'apercevez-vous, comme il s'élève fièrement au-dessus des coteaux boisés , luttant même avec la flècbe pointue qui surmonte le clocher du village? Eh bien!
venez-y avec moi; nous monterons ensemble la colline; nous frapperons tous deux à la haute porte que protègent d'étroites meurtrières par lesquelles un œil menaçant uous surveille. Le héros* d'armes nous introduira près de la dame châtelaine, et peut-être accompagnera-t-elle d'un doiix sourire les mots de bienvenue. Nous verrons ses nobles dames, ses jolis pages si malicieux , les écuyers de son seigneur et maître, au maintien grave, à la tournure martiale. Nous le verrons lui-même, et si nous admirons ses lévriers élancés, ses armures antiques, peut-être nous offrirat-il, avec la coupe du départ, quelque souvenir précieux de ces siècles qui s'éloignent rapidement, et auquel nous cherchons à
Dtjcis.
nous rattacher par les plus petits détails comme par les plus grandes pensées, bien que nos esprits, avides de progrès, méconnaissent souvent le mérite de ce que nous n'avons pas fait nous-mêmes. »
Etait-ce un preux chevalier qui parlait ainsi ou un sage chroniqueur? Je ne le sais; aussi ne vous entretlendrai-je plas de lui, et vous dirai-je seulement ce qui se passait au château lorsqu'il y arriva.
Les murs dégarnis de soldats, la cour encombrée de nobles seigneurs, d'écuyers, de gardes, de chevaux; les femmes parcourant les longs corridors d'un air triste, mais empressé; les cris des enfants, les aboiements des meutes, les hennissements des coursiers, tout, en un mot, parlait d'un dépaitet se ressentait du tumulte qui l'accompagne toujours. Mais traversons cette foule inquiète et impatiente; laissons de chaque côté ces groupes hardis devisant déjà sur les triomphes et les dangers d'une si périlleuse expédition, et pénétrons doucement dans cette pièce retirée, aux fenêtres en ogives, aux grands fauteuils gothiques, au prie -Dieu de velours noir, sur lequel repose une sainte Bible dont les pages sont encore humides de pleurs ; c'est l'oratoire de la jeune châtelaine.
C'est là que s'écoule une partie de sa tranquille vie, entre les plaisirs de famille, les soins de l'intérieur et la lecture des lais des gracieux troubadours. C'est là que chaque jour elle prie pour son noble époux et pour ses petits enfants dont l'aînë soulève déjà la masse d'armes de son père !
Maintenant elle e'tait encore là et assise auprès d'un chevalier à la haute stature, au front calme et fier.
Quand la jeune Isaure rouvrit les yeux, ce fut en vain qu'aile chercha autour d'elle le tendre regard de son époux bien- aimé; ce fut en vain qu'elle l'appela, qu'elle écouta au loin le son de sa voix chérie!... Ce tendre regard ne devait plus se fixer sur elle, et cette voix était muette pour toujours !... Lorsque, frappée comme d'un pressentiment terrible, elle se précipita à genoux en s'écriant : « Le reverrai-je?...» si
Hélas! lui disait-elle, quoi déjà vous Dieu l'eût éclairée, elle aurait frémi â'
cette réponse déchirante : « Jamais!!.. ».
Mais pour elle, l'espérnnce se prolongea pendant plusieurs mois pleins d'angoisses, de craintes, de déceptions!... Pendanllongtemps elle crut au bonheur du retour; pendant longtemps elle forma de délicieux projets pour l'avenir, en caressant la jolie tête du favori de sire Raoul, en lui redisant les récits qui parlaient de gloire acquise en Terre-Sainte; c'était un beau rêve! Puis vint le jour du réveil, où toutes les illusions s'envolèrent comme un léger nuage chassé par le vent du nord... où toutes les espérances tombèrent flétries, comme des fleurs brûlées par un soleil d'été!... Et ce jour-la, en apprenant toute l'horreur de sa situation , toute l'étendue de son malheur, Is.ture ne prononça que quelques mots rendus inintelligibles par ses sanglots convulsifs; mais Dieti les comprit, car ces mots étaient un vœu :
« A. vous. Seigneur, dit-elle, et plus tard encore à luil!... »
Peu de temps après, on comptait dans un saint monastère une sœur de plus; un jeune front s'était incliné sous le voile virginal, et une âme abattue par l'infortune retrouva peu à peu dans cet asile de paix, sinon le bonheur, mais cette croyance qui seule fait supporter avec espoir le fardeau d'une vie décolorée, la croyance à une autre vie où les liens rompus se renouent, où les cœurs brisés s'apprennent a tressaillir de joie !... Vie toute d'amour et de prières que Dieu nous a anuoucée par ces paroles :
voulez partir?... me quitter!... abandonner ces pauvres petits!... et vous en aller si loin, si loin de nous qui vous aimons tant !... Quoi, déjà!... » El des larmes amères coulaient de ses beaux yeux en sillonnant ses joues pâlies par l'inquiétude !
'«Isaure, ma bieu-airaée, ne cherchez pas à me retenir; n'amollissez pas, par vos douces prières , l'ardeur qui m'anime et qui doit faire battre tous les cœurs chrétiens dans une si sainte cause. Oh ! ne me regardez pas ainsi!' Je ne puis céder! Le roi, notre sire, m'a mandé à sa cour, l'armée est prête à se mettre en marche pour la croisade, et lorsque Philippe notre maître m'appelle, vous-même, Isaure, ne pouvez me dire de rester!!... « Et il croyait, ce fier chevalier, que de pareilles considérations devaient sécher les larmes île sa jeune épouse!... Et il ne comprenait pas que, dans ce cœur tout d'amour, rien ne pouvait taire la douleur qui l'accablait!...
Ils restèrent encore quelque temps ensemble, pressés dans les bras l'un de l'autre. Mais le moment du départ vint; la trompette guerrière en donna le signal.
A ce son, la jeune femme tressaillit comme une biche alarmée... Elle cacha sa tète
blonde sur le sein de son époux ses
larmes inondèrent la cuirasse brillante de sire Raoul.... Elle reçut un baiser brûlant... c'était le dernier!...
« A cheval ! à cheval ! » criait-on de toutes parts dans la grande cour, et la troupe fidèle s'élança au galop dans la longue avenue.
" Je suis la résurrection et la vie ; celui qui croit en moi vivra lors même qu'il serait mort, et quiconque vit en moi ne '
mourra point pour toujours! (Imilalion
de J.-C.)- "
M^'' Mathilde.
IJubltrattonô noundUô,
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