LA CONFUSION DES LANGUES
Les corps font une impression physique sur les sens. Leui* impression sur ics sens en excile la perception dans Ventendement.
h'entenrfernent s'occupe de ses perceptions selon les trois faculléi qui lui soûl propres : la méinoiie, la raison, Viniaginalion.
De l'usage de ces trois facultés proviennenl toutes les opérations de l'esprit (dont les principales sont : se souvenir, comparer, inventer) , et par suite toutes les counaissances humaines.
L'homme, pour aider son entendement, a créé la logique.
La logique comprend Vart de penser ,
ïart de retenir les pensées, l'art de les communiquer.
On communique sa pensée de trois manières , ou par des gestes, ou par des sons articulés, ou par des caractères tracés.
Chacune de ces manières s'appelle signes ou langage. Nous avons donc :
Les signes ou le langage d'action ou des gestes ;
Les signes ou le langage de hpaj-ole ou des sons articulés 5
Les signes ou le langage de Vécintitre ou des caractères tracés ;
La pantomime ne peut exprimer que des idées simples et des sensations.
La parole et ïccriture expriment les sensations, les sentimeas , les pensées et les idées les plus abstraites.
La parole est un don de Dieu comme la pensée; la parole et la pensée ne peuvent se concevoir séparément pas plus que le corps et l'ame. Néanmoins, Dieu n'a pas donné à l'homme un langage tout fait, pas plus qu'il ne lui a donné une intelligence toute développée, il a mis en lui la parole aussi bien que la pensée à l'étal de germe, abandonnant le développement de l'une et de l'autre à l'action nécessaire de la perfeciibilitê humaine.
Les principales influences qui ont déterminé la formation du langage semblent avoir été :
1° Les besoins de la sociabilité auxquels il faut rapporter ime masse première de mots indispensables à la vie commune, et qui correspondent dans l'organisme à ce que certains métaphysiciens ont reconnu de primitif dans l'ame sous le nom d'idées innées.
20 La conformation et le jeu physiologique de l'instrument oral, d'où il a pu résulter ( par des nécessités analogiques ) <jue l'expression de certaines choses sollicitât plus spécialement un niouvement labial , dental , guttural : de là des catégories de //jo/i- corrélatives à des catégories défaits, comme par exemple, l'appcllalion
enfantine, maman, produit du rapprochement machinaUles lèvres coirespondanles à l'époque de la succion.
3'^ La répercussion des bruits naturels qui, par un phénomène semblable à celui de l'écho, renvoie des mots analogues aux sons qui ont frappé l'esprit de Ihomme : de là la classe des mots imitatifs ou des onomatopées (onoma ), tels que tonnerre , cliquetis, glouglou, bruissement, etc., que quelques-uns ont à tort regardés comme la source unique du langage humain, par une opinion qui attribuerait tout à la vie naluielle et rien à la vie sociale, aussi e^sentielle et i^\u% spéciale à l'homme que la première.
4'' Enfin lorsque , grâce à ces diverses inlluences, il s'est produit un corps complet de radicaux suffisant aux besoins primitifs, survient la civilisation qui, délaissant le procédé lent ei laborieux de la création des expressions, les multiplie à l'infini par la combinaison et la transformation, et fait ^s mots avec les mots et non plus avec les choses; mots qui s'e'loignent autant des origines véritables du langage, que les besoins qui les ont fait naître s'éloignent des besoins originaires de Thunianite'. Ainsi fe'condé, le langage humain devient un océan oii l'étude aura bien de la peine à démêler et les sources premières qui l'ont formé et les crues intellectuellesqui l'ont successivement grossi et menacent de le faire déborder, c'està-dire de le faire sortir du lit cil le discernement et la mémoire peuvent suivre son cours.
L'histoire sacrée établit que la race de Noé, abusant sans doute de la faculté de parler, comme la race d'Adam avait abusé de la faculté d'agir, provoqua une seconde colère de Dieu.
Dieu voulant briser l'orgueilleux faisceau des intelligences humaines, afin que la communication qui faisait l'audace des hommes 110 soit plus universelle , mais seiili-uienl partielle, (ail le miracle de la
confusion des langues, déluge qui abîmt? et confond les paroles , comme le vrai déluge avaif abîmé et confondu les faits et gestes de l'humanité naissante.
Cette confusion des langues oblige les hommes à se séparer, et 1 humanité se scinde en un certain nombre de populations distinctes, selon cjue son langage commun a été fractionné par la colère divine.
Ainsi les langues suivront le classement des peuples primitifs après le déluge.
Les descendans de Cham donneront naissance aux langues chamiqiies ou africaines.
Les descendans de Ssrn aux langues sémitiques ou asiatiques.
Les descendans de Japhet aux langues japhétiques ou enropécnnes.
Voyez nos Esquisses Historiques.
Des langues parvenues à une existence grammaticale et littéraire.
Dès lors la langue constitue l'élément principal de cette existence individuelle de chaque peuple qu'on appelle sa nationalité.
Mais le langage et l'intelligence étant, comme nous l'avons déjà dit, étroitement liés et ne se développant que simultanément, il arrive que la langue ne prend pas un caractère monumental qui la rende propre à être traitée hisloiiquement :
lâchez les peuples où laciviiisalionnedépasse pas le cercle des chuses convenues et usuelles ; 2" Chez les peuples où la civilisation en s'élevant haut et en s'étendant largement se concentre néanmoins dans les préoccupations religieuses, morales, belliqueuses ou autres, qui absorbent \fs nations au point de ne pas laisser une part suffisante de son activité aux travaux intellectuels proprement dits.
Les hngues qui sont parvenues à une existence grammaticale et littéraire se divisent en groupes ou familles, dont nous
établissons la filiation dans la seconde partie de cet ouvrage ; on les résume géiicralement comme il suit , d'après leur parenté plus ou moins justifiée :
Familles. — E-v Asie ;
1° Hébraïque, Arabe ou Araméennée.
'2° Sanskrite et Zende.
3'^ Chinoise.
En Europe.
4° Celtique (plus intéressante scientifiquement que littérairement).
5^ Traco-Pélasgique ou Greco-Latine.
G° Germanique.
Les autres familles appartenant exclusivement au domaine de la Philologie et de l'Ethnographie et point à celui de la Littérature, nous remettrons à en parler au temps où nous traiterons de ces sciences spéciales.
De la naissance et de la hiérarchie des différens genres littéraires.
A Dieu les prémisses de l'intelligence humaine : la religion est le premier de tous les faits sociaux , et la poésie sacrée le premier de tous les faits littéraires. Les hommes adressent en commun au ciel des prières et des actions de grâce , expression du besoin universel des âmes ; ce langage emprunte à son origine une ineffable harmonie; encens fait pour monter jusqu'au Créateur, ce langage emprunte à sa destination la pureté et l'élévation ; peu à peu ces cris confus d'amour et de reconnaissance se régularisent en même temps que les cérémonies avec lesquelles ils constituent la partie dramatique du. culte. Les pontifes, premiers poètes, soumettent aux lois musicales du rhythme la voix passionnée du sentiment religieux 5 et Ihumanité possède un premier type du beau dans les arts.... ces hymnes sublimes d'enthousiasme et de naïveté, seule communication possible entre la terre et le ciel. Une fois créé, ce
magniifique langage ne se boni*' pas à rendre les choses divines : tout grand sentiment qui fait explosion l'adopte nécessairement ; ainsi les législateurs qui font appel à l'amour universel et h la raison universelle 5 ainsi les chantres d'une gloire ou d'une grandeur quelconc|ue recourent à la puissance de ce langage, qui reçoit le nom de lyrique , du nom d'un instrument dont il reproduit les éclatans et suaves accords; ainsi naquirent l'hymne, le cantique et l'ode.
Ainsi les premières langues des hommes fuient des chants, plutôt qiie des discours ; elles expriment plutôt leurs sentimens que leurs idées ; c'est le cœur qui parle plutôt que Vesprit. Ainsi les discours des peuples primilils ont un caraclère très poétique; tout est animé, emblématique, métaphorique, allégorique: c'est le langage des peuples sauvages, c'est le langage, mais frappé au sceau de l'inspiration , de \ Ancien Testament et des anciennes poésies profanes. 'Moïse, David ^ les prophètes ; Orphée , Linus , Homère , etc.
Cependant la vie sociale se complique.
Les nationalités se heurtent, les évcnemens suigissent et avec eux la narration. Tôt ou tard, dans l'existence d'un peuple comme dans celle d'un individu, il se produit quelque fait immense, décisif, générateur des destinées à venir. Par exemple, chez les Hébreux, ïa/uitefd'Egjpte qui les met sur la voie de la Terre promise ; chez les Grecs, la guerre de Troie, qui assure la prépondérance de la civilisation européenne sur celle de lAsie, etc., etc.
Tôtoutard aussi, aprèsïcjait, se produit le poiie qui doit le consacrer. La «randeurde son génie répond à la grandeur du sujet. L'œuvre colossale reçoit la désignation à' Epique on d'Epopée, et j este appendue au temple des Muscs comme un t ableau oui se reflète une nationalité entière, et où l'on pourra retrouver la brillante physionomie, si les faits qui la composent se perdent, etsi le fil de la tradition vient à se rompre. \^c caractère du Poème épique est essentiellement encyclopédi-
que : il résume la civilisation contemporaine du sujet qu'il traite dans toutes ses parties : les lois, lis coutumes, les sciences du temps et même les costumes; et les mille parlicularilés de la vie publique et de la vie privéequi constituent les mœurs d'un peuple. Celle grande production de l'inlelligence appartient à la seconde période des civilisations; au moment où, après avoir triomphé des dangers qui assiègent leur débile enfance , elles commencent à se reposer dans la sécurité et dans la conscience de leur durée. Il semble qu'alors leur premier soin à l'heure du calme soit de dresser un tableau de la tempête, pour se réjouir et s'enorgueillir de la force et de la sagesse qui les a conduites au port.
Si la paix est affermie au dehors^ si le travail d'organisation s'est accompli audedaus , et que la société repose longuement sous la sauvegarde d'une forte législation et de mœurs publiques bien établies, alors l'homme passe insensiblement de l'action à la contemplation. La nature, un peu négligée dans le premier événement social , reprend ses droits , et la poésie, fidèle étoile qui accompagne ou précède l'humanité dans ses déviations , revient à la nature et se fait descriptive. L'art suit ainsi une progression descendante de Dieu aux hommes et des hommes aux choses, dont la littérature populaire de la Grèce nous offre la glorieuse personnification dans la trinité d'Orphée, d'Homère et d'Hésiode; et comme l'univers , objet des dernières extases de la poésie, est l'œuvre de Dieu , elle remonte de l'ouvrage à l'auteur, et tourne dans ce cycle éternel dont Dieu est le principe et la fin ; mais après que le besoin d'admirer s'est satisfait par la poésie , le besoin lie connaître donne naissance à [di philo - Sophie.
Pour aviver aux abstractions de la philosophie, les langues ont dû subir des révolution»;
plus elles s'enrichissent de niols ou de signes représeritatifs des idées, plus elles deviennent claires, mélhodiqiies, nettes, mathématiques: mais si elUs font plus penser, elles font moins sentir ; elles ne prêtent plus autant à la poésie, à la véritable éloquence; elles n'admettent plus des expressions vives , énergiques , pilioresques; cillas font entendre des mots préris, corrects, froidement conçus. Les poêles qut toujours aussi précédé les p/i'/osoplies ; quand ^-eux-ci brillent, la poésie est ériipsée. — La forme dramatique cesse , la forme didactique la remplace, c'est l'imagination qui aide à la raison.
La philosophiç n'est pas telle ou telle spécialité, mais bien la science des sciences , et la régulatrice des voies intellectuelles. Connaître Dieu ! de celte ambition téméraire et trop haute sans doute pour l'esprit humain , naissent, sous le nom de systèmes, de sublimes tentatives, qui, si elles n'atteignent pas le but, du moins produisent pour l'âme le résultat de la gymnastique sur le corps, et la développent jusqu'à desproporlions gigantesques:
témoins la sublimité de toutes les cosmogonies indienne , Scandinave, grecque, etc., etc. Connaître l'homme ! de là découlent toutes les sciences morales , si en honneur dans l'antiquité; élément principal dc' l'éducation publique en Perse ; long-temps considérées chez nous comme en dehors de l'enseignement public, et néanmoins récemment installées dans notre Académie, où elles sauront peut-être conquérir la prépondérance qui leur est due. Enfin connaître les choses, vœu qui a engendré les sciences naturelles et physiques ; vœu long-temps chimérique , et auquel les progrès merveilleux de nos dernières années semblent promettre maintenant la satisfaction plus prochaine et moins incomplète que celle que pouiront obtenir les deux autres vœux de l'osprit humain. Pendant que les sages spéculent, les sociétés marchent, la civilisation se développe de plus en plus avec ses innombrables bienfaits et ses calamités nombreuses ; de toutes paris surgissent des droits , des devoirs et surtout des inté-
rêts, occasions de luttes incessantes; de même que d'abord les populations se sont disputé le globe, de même aujourd'hui les populations d'un même pays se disputent la patrie , c'est-à-dire le pouvoir et les richesses qu'elle dispense; les passions concentrées dans d'étroites limites n'en sont que plus violentes ; la vie politiquecommence, et de là date une ère nouvelle pour l'art. L'art se fait pratique, applicable : éminemment national, il s'incarne au peuple et létreint dans ses affaires par Véloquence, dans ses loisirs par le théâtre, et dans sa gloire par l'histoire.
Enfin la civilisation des différens peuples a beau se faire variée et multiple à l'infini ; elle a beau, comme le caméléon , présenter des aspects différens... plus mobile, plus subtile et plus prompt qu'elle, nouveau Prolhde, l'art se transforme sans cesse pour ne pas sortir de ses conditions de corrélation avec la civilisation et refléter fidèlement ce soleil des sociétés.
Si bien, qu'une fois déterminées, les grandes divisions de l'art qui correspondent aux besoins principaux et aux préoccupations prédominantes de l'humanité, il est impossible de faire une distribulion exacte des genres, de numéroter et de définir les productions de l'esprit humain, qui pas plus que la civilisation dont il exprime les vicissitudes n"a jamais donné son dernier mot.
On pounait donc admettre, après ces genres essentiels dont nous avons parl^ plus haut, genres qui ne fout défaut à aucune civilisation de long cours, les genres qui ne sont qu'accidentels, indigènes dans tel pays, exotiques dans tel autre et dont la quantité menace d'augmenter beaucoup si la fantaisie conlinue à régner despoliy quemcntdan; la république des letHes.
Les principaux de ces genres dont ou pourrait presque préciser la cause originelle sont :
L'Allc^orie ou fable, lille d'esclavage, qui oblige la vérité à se parer des vête-
mens du mensonge ; la Satire , espèce d'auxiliaire de la morale et de la bienséance contre le débordement du mal etdu ridicule ; V Elégie, appel de la douleur ou de la passion ludividiiL'lle aux sympathies de la foule 5 le Roman, épopée bâtarde des nations très civilisées : le Conte, opuscule récréatif à l'usage des eulans ou des hommes restés enfans; et, le plus léger et le plus insaisissable de tous, la Chanson, qui tantôt selève jusqu'au lyrique, et remplace l'Ode, et tantôt si bonne à résonn^îr, joyeuse et vide, conmie les grelots dont la Fable a paré la Folie.
Rccapiiulons nos principales observations : Les
peuples barbares, les peuples primitifs sont nalurellemeut poètes; leurs lois, leur religion, leurs histoires, se chaulent eu vers; c'est en vers que s'expriment les premiers législateurs, les premiers prêtres. La nature inspire tous loj sentimeus, toutes les affections, les Pelages avaient leurs Rapsodes, les Scandiuaves leurs 6"c-fiWM, les Chaldéeiis leurs Pardes. les Allemands leurs Minnscng-f/j. DOS bons aieux leurs Trouvères et leurs Troubadours. Le langage se perfectionne, la littérature et les arts fleurissent ; à la suite de ces époques glorieuses succèdent toujours les âges de la science et de h f>/i!/osopliic.Le langage suit la même progression que celle de la civilisation et des idées répandues dans le corps de chaque nation ; la liuéraiure, c'est-à-dire les ouvrages qui la représentent, n'en sont que le résultat, (i'est ainsi que la lUléraliirc est l'expression de la société.
D. LÉVf.