Qui'ls sont les écrivains du siècle d'Auguste
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BERNARDIN DE SAINT-PIERRE (Jacques-Henri.)
Il est entre les biens si trompeurs et si faux , Il est un bien réel , doux charme de nos maux, Dont on sent dès l'abord la paix enchanteresse , Dont on jouit sans trouble et non pas sans ivresse , Qui suit l'homme, en dépit des destins inconstans, A tout âge , en tous lieux et dans tous les instansj Qui, sans cesse nouveau, s'accroît par l'habitude, Plein de calme, d'oubli , d'innocence : l'étude , L'élude, plaisir vrai , dont la source est en nous, L'élude, heureux trésor qui les rtmplace tous !
Lebrun.
Comme J.-J. Rousseau, Bernarcli de Saitit-Pierre n'éciivil que fort tard, rjuaiid rcxperience du malheur eut mûri sou ge'uie. Comme lui, voyageur égaré par les orages, il marcha long-lcmps dans le senlier de la vie, sans guide cl sans appui. Sou excessive sensibilité lut pour lui une source de chagiins amers et de vives jouissances. Les passions cependant n'eurent pas le pouvoir d'user son cœur, il conserva dans toute son ardeur ce foyer d'oii jaillit la flamme qui échaufte ses écrits.
Dès son enfance, il donna des preuves du caractère ardent et impressionnable qui entoura sa vie d'illusions. A neuf ans , de pieuses lectures exaltèrent sa jeune imagination , il voulut, à l'exemple des solitaires de la Thébaïde , consacrer ses jours aux austérités de la pénitence ; et, après avoir uu'iri son projet, il fjuiila
un matin la maison paternelle pour fuir un monde corrompu , oit son salut courait (le si grands dangers. Heureusement que sa Tliebaïde n était qu'un verger du voisinage 1 On le retrouva , sur le soir, demi-mort de faim et de peur, et on lui promit le fouet si, au lieu tlallcr à l'école, il lui prenait encore fantaisie de se faire anachorète.
A peine était-il sorti du collège, oii il avait remporté le premier prix en mathématiques, qu'obligé de prendre un état, il entra dans le génie militaire. Il lit quelques campagnes ; mais ayant osé critiquer les opérations de son général , sa franchise, ou son imprudence, lui valut son exclusion du corps du génie. Il resta sans ressources et sans protection. Ce fut alors ([ue commença sa ^e aventureuse.
Alexcmpledu bonabbc de Saint-Pierre,
son parent, il avait imaginé un mode de gouvernement, dans un but philanthropique, il est vrai, mais il est probablequ il s'y mêlait un grain d'ambition . Pour le mettre en pratique, il fallait un pays neuf, un peuple neuf; il tourna ses vues vers le nord: les steppes presque inhabités de la Sibérie lui parurent convenables à ses projets; en conséquence, il se rendit en Russie. Sa personne fut accueillie à la cour de Catherine II, mais son projet fut rejeté. Pour tout dédommagement , on lui offrit le grade de sous-lieutenant dans les armées de l'impératrice; cruel désappointement pour le jeune le'gislaleur ! Il y avait loin de là à la vice-royaulé qu'il avait rêvée.' Mais ses ressources s'épuisaient, il fallut bien accepter.
Après quelques années de séjour dans ce pays, il espérait de l'avancement, lorsqu'un accident imprévu le ramena dans sa patrie : une conspiration fut tramée contre l'impératrice; les protecteurs que Bernardin s'était faits, y furent impliqués et jetés dans les fers. Craignant que ses liaisons avec les coupables ne lui devinssent nuisibles, il quitta furtivement la Russie.
Il s'arrêta quelque temps en Pologne, où son séjour fut marqué par une foule d'aventures qui ne peuvent trouver ici leur place.
Apiès de longs voyages à Malte, en Allemagne, à l'Ile de France; après des ■vicissitudes sans nombre, il revint à Paris, désabusé des hommes et de l'ambition, avec l'expérience que donne l'infortune, et le plan d'un roman dont il avait conçu l'idée pendant son séjour. Il avait alors quarante ans ; ses utopies , rêves de sa jeunesse, avaient cessé de l'occuper; ses illusions s'étaient évanouies. Pauvre et sans protection, il chercha dans son travail les moyens de subsistance, et l'étude vint à son secours. Enlouvé de ses Kvres chéris, il retrouva la paix du cœur, qu'il avait tant cherchée , sou génie s'éveilla , et dès lors il put souiirc à l'espé-
rance d'un meilleur destin. Toutefois , le produit de quelques leçons de mathématiques fut pendant quelque temps sa seule ressource. '> ' J^
Cependant il cherchait à sortir de sotf obscurité. Il se lia avec quelques-uns des beaux-esprits de l'époque, qui le présentèrent à mademoiselle de l'Espinasse, chez laquelle se réunissaient les hommes les plus distingués dans les arts, les sciences et la littérature. Dans cette société, où l'on jugeait en dernier ressort les auteurs et les ouvrages, le nouveau-venu se trouvait petit ; il s'humiliait devant ces sommités; il était ébloui de toutes ces gloires, lui chétif, dont le nom était encore inconnu.
Depuis quelque temps, cependant, il avait terminé son roman de Paul et Virginie , et il en avait fait la confidence à l'un de ses nouveaux amis. Celui-ci annonça à la société l'œuvre de M. de Saint- Pierre, et demanda pour l'auteur une lecture. On consentit à l'entendre, et l'on fixa le jour de la réunion.
Les juges étaient assemblés ; le modeste auteur, tremblant devant cet imposant aréopage , tii-a en hésitant son manuscrit de sa poche, puis, d'une voix émue, il en commença la lecture. D'abord on l'écoute avec attention ; les idées si fraîches et si riantes de cette délicieuse production semblent inspirer quelque intérêt. Mais bientôt des conversations à voix basse s'établissent parmi les auditeurs : Marmontel regarde à sa montre , BufTon demande ses chevaux ; d'autres bâillent et semblent complètement indifPérens, Le pauvre auteur qui, du coin de l'œil, consulte le visage de ses juges, s'aperçoit faeilement de l'ennui qu'il produisait ; le peu d'assurance qu'il avait s'évanouit, sa lecture devint monotone, sa voix perdit ses inflexions; on ne l'écoutait plus! il cessa de lire... personne ne l'engagea à continuer, et tout en lesta là.
Il sortit de cette maison découragé , humilié, désespéré. Hélas 1 il venait do
pei-dre le reste de ses illusions. Cet ouvrage , qu'il navait pas cru sans mérile , était jugé et condamné, et l'arrêt e'tait sans appel ; car de tels jug^.s pouvaientils se tromper? Un moment il avait espéré un bien-être, il avait cru sortir de son obscurité... chimère ! le voilà retoiubé dans son néant.
Il marchait , plongé dans ses pénibles réflexions, il errait sans but, lorsquil fut abordé par un de ses amis, par le peintre Joseph Vernet. Celui-ci lut i'aciicment sur Je visage de Bernardin les souffrances de son ame ; il l'interrogea avec intérêt, avec tendresse.
. Ah ! c'est quand la douleur nous oppresse qu'il est doux d'entendre une voix amie qui nous en demande la confidence! Bernardin avait besoin d'épancher son cœur; il raconta avec effusion à son ami l'échec qu'il venait d'éprouver, et lui donna les détails de la fatale séance où il avat reçu son brevet d'incapacité.
Tout en causant, ils arrivèrent à la înodeste chambre que Bernardin occupait au cinquième étage dans la rue Saint- Etienne-du-Mont. « Voyons donc , dit \ernet , cet ouvrage si dédaigneusement accueilli parnos potentats littéraires; lisezmoi quelques passages. » Bernardin céda à son désir ; et bientôt celte lecture fît sur Vernet, homme d'esprit, une vive impression. « Ah î les barbares ! s'écriail-il de temps en temps , les Welches I n'avoir point admiré cela !... mais ils n'ont donc point d'ame? » Enfin, cédant à son émotion, il saisit et presse vivement la main de l'auteur : « Mon ami , il faut porter ce manusciit chez l'imprimeur ? Cela réussira , cela réussira , vous dis-je, je vous prédis un succès certain ; car s'il est vrai que les sots sont en majoiité, il reste encore assez de gens d'esprit pour admirer un chef-d'œuvre, oui, mon ami, un chef-d'œuvre I — Cependant, nos grands hommes Im ont refusé leur sufTrâge.— Je le croit bien ! ils ne l'ont pas fait î "'*" "• '
Nul D'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.
— Ah! vous me ranimez, vous me rendez la vie! je vous obéirai. »
Le manuscrit fut porté chez l'imprimeur. On accueillit avec une sorte d'enthousiasme cet ouvrage , où respire une raison aimable , où les couleurs sont mélangées avec un goût exquis, et qui touche de pi es à la perfection continue. Ajoutons qu'il n'est peul-clie, dans toute notie littérature , qu'une seule production de ce cenre , la Chduuiière indienne, du même auteur, qui puisse être comparée à Paul et Virginie.
Quoi qu'il en soit , ces deux ouvrages ne sont pas, à beaucoup près, le seul litre littéraire de cet ingénieux et louchant écrivain. Ses Etudes et sas Harmonies de la Nature l'élèvent au premier rang de nos prosateurs. C'est dans ce vaste champ qu'il déploie sa brillante et féconde imagination 5 c'est là qu'il revêt de son coloris frais et pur les plus rians tableaux de laf nature. Beaux-arts, politique, vovages, éducation , harmonies du globe, l'auteur traite tout , et se montre toujours original , toujours aimable, parce qu'il est toujours vrai.
Le talent de Bernardin de Saint-Pierre se retrouve dans son P^oyage en Silésie , opuscule agréable ; il se retrouve dans les Arcades, joli roman , que l'auteur n'a poiiit terminé, et qui rappelle les gracieux pinceaux qui ont tracé lesimagestouêhàntes de Paul et Virginie.
Il est rare que les ouvrages de génie né renfeimcnt pas une idée dominante ; l'idée fondamentale de Bernardin de Saint- Pierre est la Providence. Il reconnaît son pouvoir partout, dans la cabane du pauvre comme dans le palais des rois ; elle est partout, parce (pi'elle est nécessaire, et que c'est une domination intelligente et bonne, ^"i?" '"'
Toutes les productions de cet écrivain sont embellies par la magie d'un stvle constamrociït harmooifux , doux , fl^xi-
bJe , parfois plein d'éclat, quelquefois aussi simple que la nature, etqui semble destiné à la peindre dans sa grâce et dans sa sublimité.
Né au Havre eu 1737, mort à Kragny en i8i4, ses dernières paroles furent : u Que ferait une ame isolée dans le ciel même. 9 Maighot.
GEOLOGIE.
Cours Supérieurs.