LE 3IENUET DU BOEUF
( CURONIQUE VIENNOISE. )
En ïn^o, la réputation de Haydn était répandue dans toute l'Europe. Ce grand compositeur, le père de la symphonie, qui jusqu'à celte époque était presque inconnue en France, venait de recevoir le baplérae de la célébrité à Paris, où grâce au zèle de son élève chéri Ignace Pleyel, on avait exécuté, au concert des Amateurs, une des belles compositions instrumentales du maître viennois. La maison modeste que possédait Haydn dans un des faubourgs de la capitale de l'Autriche était le centre de toutes les illusti allons de l'empire ; c'était là que se réunissaient les grands seigneurs de la cour jaioux de passer pour connaisseurs, et, pUis d'une fois, de pauvres artistes venus de lointains pays y trouvèrent des conseils et des secours donnés avec cette bonté et cette générosité qui faisaient le fond du caraclère de Joseph Haydn. INé de parens peu favorisés de la fortune , il pouvait dire comme le grand Corneille ;
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée ! Aussi, que d'aménité il montrait dans tous ses rapports avec les artistes ! Mais Haydn avait l'ame fière, et jamais, malgré les rapports journaliers qu'il avait avec la plus haute aristocratie allemande, on ne le vit trahir son caractère d'homme et d'artiste, pour devenir un plat flagorneur. Une seule chose manquait à Haydn pour être parfaitement heureux; c'était celle douce quiétude qu'on éprouve dans l'intérieur d'une union bien assoilic. Marié fort jeune à une femme dont la beauté physique avait plutôt déterminé son choix que les «jualités de l'ame, il poilait depuis trente ans une lourde chaîne ; et pouilant jamais on ne l'enlendil proférer une seule plainte, et malgré toutei It's occasions
qui se présentèrent à lui de corriger tout ce que son destin matrimonial avait de malheureux, il fut toujours fidèle à la femme qui portait son nom. Avant d'aimer la créature, il aimait l'art ; et ce fut peut-être à ce mariage malheureux que la patrie d'Haydn est redevable des chefs-d'œuvre qu'il a écrits pour la postérité.
Les femmes qui épousent des hommes supérieurs devraient surtout s'efforcer à charmer la vie de leurs maris.
De retour à Vienne, Haydn retrouva sa femme comme il l'avait laissée dans sa maison, c'est-à-dire acariâtre, morose, difficile à vivre et d'une lésinerie d'autant plus mesquine que leur fortune s'élait plus arrondie par l'heureux voyage d'outre-mer du grand compositeur. Privé de ce bonheur de tous les jours que le pauvre artisan goûle plus souvent que l'homme riche ou l'artiste de génie, Haydn oubliait un soir la journée orageuse que le caraclère intraitable de sa femme lui avait fait passer, lorsque son domestique lui amena un homme qui désirait lui parler pour une affaire pressée. « Qu'il entre, dit Haydn, en posant sur la lahle le poème de la Création, que le baron Van Sunéten venait de lui envoyer. — Pardon, excuse...., dit un gros personnage, tenant à la main une bourse pleine de florins, et vêtu en bouvier. On vous renomme, monsieur, dans loute l'Autiiche et plus loin encore pour le plus grand compositeur de menuets; et comme je marie ma fille après-demain, je viens vous prier de vouloir bien en faire un pour le bal de ses noces.... — Mais, mon ami, dit Haydn, vous me mettez dans un grand embarras : je n'ai jamais fait de menuets comme vous l'entendez ; les mor-
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ceaux de ce nom que j'ai écrits ne pourraient vraiment pas servir à «lanser; d'ail* leurs, ils sont plus savans qu'amusai;s, et c'est plutôt aux artistes qu'ils sont destinés.
— Raison de plus I reprit le marchand de bœufs, c'est ce qu'il me faut; mon gendre futur est très fort sur la clarinette et ma fille louche du clavecin, vous voyez donc, monsieur Haydn, que votre superbe musique ne tombera pas dans l'oreille d'un sourd. Et puis^ vous l'avouerai-je? je suis fier comme l'empereur, quoique bouvier de mon état... J'ai entendu votre belle messe le jour du sacre de Joseph II, notre gracieux souverain, je me suis dit : Voilà un compositeur qui fera le menuet d'ouverture aux noces de ma filles, ou je ne m'appelle pas Hermann de Rorhau !
— De Rorhau! s'écria Haydn; ainsi vous seriez de ce petit village hongrois? — Sans doute ! et pourquoi ? — J'v suis né et depuis quarante ans je ne l'ai pas revu !.,. Embrassez-moi, mon ami, mon cher compatriote. » Et les larmes de Haydn coulèrent avec attendrissement.
En embrassant Hermann, il crut serrer dans ses bras tous ceux qu'il avait aimés dans son enfance, alors que pauvre et malheureux il allait chanter au chœur de son village, afin d'y gagner, avec sa voix pure comme celle des anges, un morceau de pain pour sa mère.
« Vous êtes de Rorhau I reprit encore Haydn, en respirant avec bonheur, asseyez-vous, et causons du pays... du pavs qu'on aime toujours quoiqu'on y ait souvent bien souffert!.. » Hermann était tout attendri et n'osait s'asseoir dans le cabinet de son célèbre compatriote, cependant il prit un peu d'assurance, et après avoir causé de la patrie absente, du bonheur de la revoir bientôt, il quitta Haydn avec la promesse formelle (jue celui-ci lui enverrait la partition du menuet désiré.
Sensible comme un enfant , Haydn était encore tout ému de la visite quil venait de recevoir, et il se disposait à commencer son menuet épilhalamal , loisqu'en se dirigeant vers son clavecin, cet ami fidèle et harmonieux, ce confident de ses peines secrètes ou de ses joies d'artiste, il y trouva la bourse qu'Hermann avait à la main en entrant dans le cabinet. Elle portait ces mots écrits au crayon sui- un petit papier : Hermann, bouvier^ rue Saint-Etienne, au plus grand compositeur de l'Allemagne. Haydn fut pénétré de reconnaissance; mais, avant sonné son domestique, il lui donna l'ordre de se rendre dans une heure chez son compatriote," pour y porter cet argent avec un cahiei'' de musique. Puis, étant resté seul, il écrivit le fameux menuet tant désiré par l'honnête et reconnaissant Hermann.
Jamais Haydn n'avait été si bien inspiré, même quand il écrivait pour des rois, qu'en jetant sur le papier les idées musicales destinées aux noces de la fille du bouvier. Le plaisir qu'il avait eu de reconnaître en lui un compatriote , et la conversation qu'ils avaient eue ensemble , donnaient à l'inspiration mélodique qui s'échappait de sa plume eu traits de feu , une couleur hongroise charmante et naïve; enfin , Haydn était dans cette douce extaje de l'esprit qu'éprouve l'artiste content de son travail, lorsque sa femme entra tout en colère... Sa visite mit eu fuite le démon familier du compositeur, et l'harmonie la plus discordante succéda bientôt à la mélodie céleste, qui embaumait l'instant d'avant le cabinet du bon et victime époux.
u Que vient de m'apprendre Franz , votre domestique , dit madame Haydn à son mari, avec un accent avant-coureur de l'orage conjugal , vous renvoyez une somme qui vous est légitimement acquise, puisque c'est en échange de votre travail qu'on vous l'avait laissée !... — Ma femme, répondit Haydn avec douceur, ne te fâche
pas , et sois plas juste ; un malheureux petit menuet vaut-il une somme aussi forte? Ce serait voler ce brave M. Hermann que de la garder, vraiment.
— Toujours le même ! s'écria madame Haydn, vous n'aurez jamais rien, et votre grandeur dame vous mènera tout droit...
— Au temple de mémoire , ajouta Haydn en souriant. — A l'iiôpital bien plutôt, prodigue et faible mari...
— Allons, laisse-moi en repos ; j'ai besoin d'être seul, afin de mettre la dernière piain à ce menuet; je l'ai promis, et tu sais que je ne manque jamais à ma parole : j'y suis religieusement fiuéle, Lisbeth... »
Madame Haydn , craignant de se laisser attendrir par son mari, qui , excellent époux depuis vingt-cinq ans, avait conservé pour elle toute la tendresse d'un jeune mari, le repoussa froidement, et lui réitéra l'injonction de garder la bourse d'Hermann ; mais voyant qu'il ne voulait pas lui céder sur ce point, elle eut lecours à un autre expédient , afin de faire naître une quei'elle plus sérieuse entre elle et son mari.
Haydn , ainsi que tous les hommes de lettres qui n'écrivent pas lepée au côlé, la perruque à la maréchale sur la tète, et en manchettes de points d'Angleterre , comme feu M. BufTon , se plaisait tians le désordre de son cabinet; il trouvait du bonheur à voir près de lui ses manuscrits épars; souvent l'encre qui marquait de ces points magiques sur le papier réglé, serpentait en zigzag sur la table de chêne du maestro, et les touches du clavecin étaient recouvertes d'un sable fin et délié. Enfin, l'intérieur du cabinet d'Haydn otlVait à la première vue un j)êle-mêle d'objets les plus incohérens. C'était un des grands chagrins de sa femme, et quand elle voulait le mettre hors de lui, elle n'avait quà vouloir rétablir l'ordre dans le sanctuaire muaical oii son mari se retirait loin d'elle. Madame Haydn se saisit donc d'un balai, sceptre avec lequel elle
gouvernait sa maison , et se mit en devoir de faire un nuage de poussière qui fit tousser trois fois son pauvre mari; et non contente de i'avoir presque asphyxié, elle ramassa les feuilles de musique qui volaient dans tous les coins de la chambie , et profita de l'absence de son mari , qui , n'y tenant plus , était passé dans une chambre voisine, et sans s'informer si ce qu'elle jetait au rebut était d'une valeur quelconque, elle attisa ïe feu de la cheminée avec le nouveau menuet qu'Haydn venait d'écrire presque en eniier!... et se relira enchantée d'avoir décrassé son époux, disait-elle. ..
Haydn rentra bientôt, et ayant cherché son manuscritnouveauinutilement, il jeta par hasasd les yeux dans sa cheminée et reconnut avec efïroi le trio de son menuet qui achevait de se consumer. Un vertige lui monta à la tête... H crut entendre sa partition, poussa un cri de désespoir et il tomba accablé sur son grand fauteuil... 11 était trop tard pour refaire un autre menuet : la nuit était venue, et la santé chancelante d'Haydn ne lui permettait^pas de travailler le soir... Désolé du malheur qui le poursuivait, justement courroucé contre sa femme iconoclaste, il appela son domestique, et lui dit d'aller chez son éditeur le prier de lui remettre le manuscrit du dernier quatuor qu'il lui avait envoyé et de le porter de suite chez M. Hermann. Le domestique obéit à son maître avec promptitude, et Haydn se coucha l'ame tranquille, mais non sans beaucoup regretter le menuet flambé, qu'il regardait comme ce qu'il avait écrit de meilleur eu ce genre.
Le menuet envoyé au bouvier, sans le mérite qu'Haydn reconnaissait à sa dernière composition, était pourtant élégant, gracieux , et d'un style large comme tout ce qui est sorti de la plume de ce compositeur, sans la venue duquel l'art n'eût jamais eu son Mozart et son Beelhowen.
Hermann, en recevant le précieux mauus-
crit, 1 embrassa avec reconnaissance, elle donne à un copiste afin d'en avoir de suite les parties séparées. Des musiciens forains, qui passaient à Vienne, furent réunis par les soins du gendre d'Hermann, et le soir même, ils exécutèrent le morceau aux applaudissemens de tous les invités à la fête nuptiale.
— C'est d'Havdn ! s'écriait avec transport le beau-père, et versant du vin du Rliin à ses nombreux amis ! C'est pour moi , son compatriote, qu'il a composé ce merveilleux menuet ! .. ~ Vive Haydn ! s'écria-t-on de toutes parts ; vive le grand artiste!...
— Allons le remercier sur-le-champ de l'honneur qu'il nous a fait , dit le gendre d'Hermann à celui-ci.
— Je l'avais prévenu, mon fils, répondit le compatriote d'Haydn, et, de plus, j'ai ménagé une surprise à cet excellent homme. Je lui avais laissé une bourse assez rondelette , il me l'a renvoyée, puisqu'il ne Veut pas de mon argent, je veux m'acquiller avec lui en nature.
— Ce sera comme dans l'âge d'or, où tout se faisait par échange , observa judicieusement un vieux conseiller aulique invité au repas de noces; M. Haydn vous a donné un menuet, et vous, par réciprocité , vous allez lui présenter...
— Un bœuf! s'écria Hermann , et vivant encore! 11 pèse douze cents!... C'est un animal njagnifique, et auprès duquel le fameux bœuf-gras, dont on parle tant à Paris, ne serait qu'un petit mouton.
— A l'élable ! à l'étabie !.., dirent les garçons en agitant leurs chapeaux bariolés de rubans de toutes couleurs !.-. On se dirigea en masse vers le bœuf privilégié, et ses belles cornes onduleuses furent pavoisées de rubans et de fleurs. Bientôt le cortège se dirigea en silence vers la maison d'Haydn. Chacun se plaça dans la cour , et les musiciens exécutèrent encore une fois le menuet du maître. Il était minuit. Haydn goûtait en lin luj doux repos ; sa
chère moitié . Lisbeth dormait aussi d'un profond sommeil... Le bruit que l'on faisait dans la cour le réveilla en sursaut, il se leva tout chagiin , croyant que c'était sa femme qui continuait la scène de la veille... Mais sa surprise fut extrême lorsqu'ayant prêté plus d'attention , il reconnut son menuet; seulement, il fut très intrigué à cause d'une partie de basse, partie étrange, qui reparaissait par intervalle clans l'accompagneuient, et dont le son avait quelque chose d'inconnu à son oreille. Cette fanlasti([uc mélodie , c'était le bœuf apanaché qui l'ajoutait de sa propre autorité, en poussant des beuglemena profonds semblables au bruit de la mer agitée.
Après avoir passé sa robe de chambre à ramages et s'êtie muni d'un flambeau , Haydn parut à la fenêtre et y fut accueilli par les bravos de la foule qui .s'agitait à ses pieds. Il remercia avec elîusion son compatiiole de l'attention qu'il avait eue de venir si tôt et si lard tout à la fois lui exprimer sa gratitude mais quand Hermann lui eut olYert sou bœuf comme un souvenir d'amitié, il ne put s'empêcher de rire aux éclats; mais craignant de le désobliger, il accepta avec bonté, descendit dans la cour , où, après avoir fait une ample récolle de bouquets, il embrassa là mariée cl se retira l'ame émue du procédé du brave Hermann.
La sérénade improvisée avait mis en rumeur tous les locataires de la maison qu'habitait Haydn, et rien ne fut plus comique que de les voir tous , femmes et vieux, en bonnet de nuit avec le ruban vert traditionnel et portant un bougeoir à la main.
L'aventure du menuet fit du bruit dans Vienne ; chacun voulut l'avoir ; et ce bienheureux morceau augmenta la fortune de l'éditeur du grand symphoniste. Le nom de menuet du Bœuf resta à ce morceau , qu'on peut lire au Conservatoire de la collection dos (cuvres du créa' eu r de la
musique iusliumentalc. Quant au bœul", preuve vivante de la reconnaissance d'Hermann, Haydn en fit don à l'hospice delà ville, malgré les représentations de sa femme, qui en éprouva tant de déplaisir qu'elle en mourut de chagrin.
Enfin Haydn, devenu veuf après quarante ans d'union mal assortie, goûta un bonheur inconnu jusqu'alors : c'était un pou tard, mais le proverbe l'a dit : vaut mieux lard que jamais ! JN.