REVUE DE L HISTOIRE
L'histoire est , de toutes les connaissances humaines , la plus agréable à acquérir, et la plus utile à cultiver; elle tient l'homme par le plaisir et l'intérêt, elle lui donne une connaissance de luimême qu'il ne saurait acquérir dans la so ciété que par' une expérience longue, pénible et souvent funeste.C'est dans l'histoire, comme dans un dépôt public , que les actions des hommes se conservent. Ce qu'elle seule dit aux grands, seule elle le dit au reste des hommes. C'est à elle qu'on doit cette grande vérité, que les meilleurs conseillers sont les morts.
L'Histoire est nécessaire pour nous conduire dans le chemin du devoir ; ce ne serait point encoi"e assez si elle ne nous le faisait chérir; mais l'idée qu'elle nous donne du vice ne peut manquer de nous inspirer de l'horreur; le portrait qu'elle nous fait de la vertu ne peut que nous enflammer pour elle, rs'ayant point de bandeau, elle ne sait point déguiser le vice, elle nous montre la vertu dans son plus bel éclat, et la fait honorer de ses contemporains. Dans l'histoire de tous les peuples les médians paraissent environnés de périls et de la haine publique. Il en est peu qui parviennent à exécuter leurs infâmes
(') Celle revue sera analysée comme le coiip- {IViil sur la lilli'i-attire ; on rendra compte des ^'raiids cvcnemens, on fera la biogranliie des guerriers célèbres , on indiquera rori:;iHe et la f'iiiilp des ein|iirp'.
projets ; il n'v en a point qui jouissent de leur succès sans remords et sans alarmes. On brise , après leur mort , la statue de.s monstres que la lâcheté a encensés de leur vivant, et l'on imprime sur leurs noms le caractère de l'opprobre. La mémoire des bons, au contraire, vit jusque dans les siècles les plus reculés, qui les vengent de l'injustice qu'on leur a faite.
L'histoire, cette antique et respectable souveraine , que le temps respecte seule, s'avance fièrement à travers les débris des empires , et vient asseoir son tribunal redoutable au milieu de l'univers , dont ses legards percans embrassent l'immense étendue ; là , ouvrant son registre immortel , OLi sont inscrites les actions de tous les peuples de la terre, sa voix les appelle, pour ainsi dire, les interroge et leur ordonne de se justifier. C'est alors que l'on voit les conquéians fameux , couverts de lauriers teints de sang, descendre de leurs chars de triomphe, et venir subir leurs jugemens en présence de la postérité qui les écoute , recevoir ses applaudissemens ou ses imprécations.
Ici , les tvrans apparaissent seuls , ilépouillés de la terreur qui les précédait ; ils n'effraient plus par l'affreux spectacle de leurs règnes sanglans et le vil cortège de satellites qui les environnaient ; cependant, parmi ces innombrables modèles qui sortent , pour ainsi dire, du SK^hi de Ipurs tombeaux . et s'avancent en foule de
tous les pays Pt do t<uis les siècles , les uns avec la noble confiance qui accompagne toujours les grandes vertus j les autres avec une secrète terreur que réveille en eux le souvenir de leurs lâclies cruaute's; on voit un mélange utile et quelquefois dangereux , de grands exemples à suivre ou à éviter, de vertus et de vices, de beaux talens ei de honteuses faiblesses.
Le vaste tableau de l'histoire nous propose un magnifique spectacle , on y voit tous les siècles précédens se développer, en quelque sorte, devant les regards du lecteur, on voit comme les empires se succèdent et s'élèvent sur les ruines les uns des autres, et l'on peut comprendre ainsi dans sa pensée, tout ce qu'il y a de sublime et d'immortel dans Ihistoire, de grand parmi les hommes, ei tenir presque le fil de toutes les affaires du monde.
Elle nous présente un miroir où nous composerons notre vie sur les vertus d'auirui. C'est comme le feu sacré destiné à entretenir la lumière fie la science et la chaleur de la vertu. Etudions l'histoire, et nous verrons les empires sortir du chaos, briller de l'éclat le plus frappant, et retomber ensuite dans l'abîme. Elle nous fera voir les débris des monumens les plus célèbres ; elle nous montrera que les vérités seules résistent au temps qui détruit tout. Etudions l'histoire, elle nous décrira les prodiges et les délii'es de la raison humaine. Enfin, étudions l'histoire, elle nous fournira une multitude d'exemples de sagesse, de générosité et d'héroïsme, qui frapperont notre ame , ennobliront nos sentimens , nous élèveront au dessus de nous-mêmes , et nous feront travailler sans relâché au bonheur de nos semblables.
Essavons de tracer le tableau imposant que Ihistoire nous représente des lévolulions des empires, et jetons un coup-d'œil rapide sur les principaux événemens dont chaque pays a été le théâtre.
U Egypte , paisible et industrieuse, se signale par la sagesse et les arts dont elle fut le berceau ; ses superbes monumens nous attestent encore, malgré l'empire du temps, le génie de cette nation ; l'imagination se les représente à peine, ils nous retracent en quelque sorte le degré de gloire auquel les connaissances et les vertus s'élevèrent en cette contrée. 11 n'y a rien que de grand dans leurs desseins et dans leurs travaux ; ce qu'ils ont fait du Nil est incroyable , l'architecture de leurs nombreux palais montrait partout cette noble simplicité et cette grandeur qui remplit l'esprit ; leurs statues étaient des colosses, leurs colonnes étaient immenses. L'Egypte visait au grand et voulait frapper les yeux de loin.
Il n'appartenait qu'à ce pays de dresser des monumens pour la postérité. Les obéliscjues sont encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par leur hauteur majestueuse , le principal ornement de Rome; et la puissance romaine, désespérant d'égaler les Egyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monumens de leurs rois.
Comme le JNil dans ses déboi'dements , l'Egypte , aussi sage qu'industrieuse , porta au loin la fécondité de la science et des arts, parmi les peuples incultes el barbares.
Aucun pavs ne jouit d'une plus antique célébrité que la Perse , aucun n'éprouva d'alternatives plus étonnantes de gi'andeur et d'abaissement, de gloire et de malheurs, d'une haute prospérité et d'infortunes innouies. L'art militaire avait , parmi les Perses, la préférence qu'il méritait, comme celui à l'abri duquel tous les autres peuvent s'exercer en repos; mais jamais ils n'en connurent le fond, ni ne surent ce que peuvent dans une armée la sévérité , la discipline j l'arrangement des troupes, l'ortlre des marches et campemens', et enfin une certaine conduite qui
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faisait remuer ces grands Corp"? sans confusion et à propos. Ils crovaieiit avoir tout fait quand ils avaient ramassé sans choix un peuple immense qui allait au combat courageusement , mais sans ordre.
Cependant , avec leur grand appareil , les Perses étonnaient les peuples qui ne savaient pas mieux la guerre qu'eux ; Cyrus, à leur tête, paraît sur la scène du monde, remplit l'Asie du bruit de ses exploits, anéantit la vieille monarchie de Babylone, et forme le plus vaste royaume du monde. L'Asie mineure est vaincue, la Syrie reçoit des fers, l'Egypte tremble. Les Perses effrayèrent leurs voisins par la hardiesse de leurs entreprises et leur haute valeur, échouant toutes les fois qu'ils osaient lutter contre des peuples aussi vaillans qu'eux, et de plus, disciplinés et vertueux. Cambyse ravage l'Egypte , et se trouve vaincu par la constance des peuples de l'Elhio|)ie ; son armée est ensevelie sous leurs sables bri'ilans. Darius est vaincu aux plaines de Marathon. Xercès, à la tête de plus de douze cent mille Perses, inonJe la Gièce, trois cents Spartiates l'airêtent aux Thermopyles et combattent son armée ; sa flotte est détruite dans le détroit de Salamine, et son armée de terre dans les champs de Platée; c'est alors qu'il connut ce qu'il n'avait jamais vu, une milice réglée , des chefs entendus , des soldats accoutumés à vivre de peu, des corps endurcis au travail, des armées médiocres, à la vérité, mais semblables à ces corps vigoureux où il senible que tout soit nerf, et du reste, si bien commandées et si souples aux ordres de leurs généraux , qu'on eût cru que les soldats n'avaient tous qu'une même ame.
Bientôt un héros sorti de la Macédoine s'avance à la tête de trente mille guerriers, et la puissance colossale tle Darius s'écruiile devant lui. Alexandre menrl, et ja rerse abattue voit ses capitaines se dis-
puter ses lambeaux. Pendant plusieurs siècles cet empire anéanti ne reparut plus au nondjie des puissances.
Mais sous le nom de Parthes . les anciens Perses se ressouvenant encore de leur grandeur passée, balancent la fortune des Romains, font déplorer au peuple-roi la perle des le'gions de Crassus, et parviennent seuls à opposer une digue à ce torrent qui menaçait d'inonder la terre.
La sagesse et les arts de YE^'pte passèrent dans la Grèce qui étonna longtemps l'univers. On eût dit, au siècle de Philippe et d'Alexandre, qu'un nouvel astre s'était levé sur celte seconde pairie des arts et des sciences. La philosophie que Socrate avait l'ait descendre du ciel, rappelait à la vertu par la bouche de Platon et des Aristole ; Eschyle et Démosthènes lançaient les foudres de l'éloquence ; Euripide et Sophocle réchauffaient dans les cœurs l'amour de la liberlé ; Aristophane et Ménandrc exerçait;nt la censure des mœurs. Les contjuérans les plus renommés regardaient Homère comme un grand maître qui leur apprenail à bien légner. Dans la main de Phidias le ciseau donnait la vie au marbre ; le pinceau dans celles d'Appelles, reprodnisaiUes grâces et les richesses de-la belle nature ; Thucydide et Xénophon conservaient, dans les fastes immortels de 1 histoire, la gloire de leur patrie.
Dans cette belle contrée , de quelque côté qu'on jelât les yeux, on rencontiait partout des monumens de la gloire ; les rues, les temples, les portiques, tout donnait des leçons aux citoyens ; et les Grecs, victorieux et libres, ne sentaient, ne respiraient partout cjue de la gloire et de rinnnorlalilé. C'est animés de ce noble enthousiasme qu'on les voit marcher au combat, et s'illustrer dans les plaines de Jiarallion. Mais hélas I ils ne payaient (jue trop souvent d'ingratitude Icsservif'cs d'une loule do griuids hommes, la gloire
et riionnfiur de leur patrie ; Miltiade fut puni d'exil poiu' avoir conduit une année à la victoire. Une poigne'e de Lacédémoniens , commandes par Léonidas , courent recevoir la mort aux Thermopyles, arrêtent une armée immense, étonnent Xercès par leur courageuse intrépidité et leur licroïque devoiunent. Après avoir rompu cette bai rière trop faible contre plus de douze cent mille ennemis, les Perses se répandent dans la Grèce ; mais leur nombre n'eflVaie point les Grecs : ils sont invincibles sous les ordres de Tbéniistocie et d'Aristide, tt se couvrent de glou'e au détroit de Salamine , et dans les champs do Platée. Epaminoudas donne à sa patrie un exemple mémorable de vertus, de sagesse et de courage, qui excite encore notre admiration. Il meurt comme il a vécu, en héros, chargé de trophées, et regretté de toute la Grèce, dont il était le plus ferme appui; et Xénophon , aussi savant historien qu'habile capitaine j fait trembler les Perses vainqueurs par une retraite plus célèbre que la victoire la plus signalée. Si je me iransporte de l'orient à l'occident , je vois dans un coin de l'Italie Rome , qui se soutient h peine, s'affermir, s'élever insensiblement, tout à coup s'étendre dans les climats lointains , faire trembler tous les peuples , et couvrir l'univers entier de son ombre.
De tous les peuples du monde, le plus fier et le plus hardi , mais à la fois le plus réglé dans ses conseils, le | lus constant dans ses maximes, le plus laborieux, et enfin le plus patient , a été le peuple, romain, i'amour de la liberté était un tre'sor qu'il pniferait à toutes les richesses de l'univers. Un tyran veut en vain la détruire: plus forte que son pouvoir, elle lui résiste, et son Irûne s'écroule ; la républitjue s'élève alors et étonne toute la terre par dijs prodiges d béroïsme et de vertus , jusrpi'au moment où l'excès de sa grandeur et de sa puissance corrompt ses
mœurs , lui fait adopter les vices des peuples conquis, soumet les maîtres de la terre à des tyrans, et livre enfin à une nuée de barbares sortis des régions glacées du nord cette nation si étonnante par l'éclat de ses vertus, par l'étendue de ses lumières, par la profondeur de sa politique, par le succès de ses armes, qui se glorifiait d'avoir enchaîné tous les rois et donné des lois à presque toute la terre. On peut rechercher ailleurs la gloire des siècles passés, dans les monumens échappés aux ravages des temps ; mais à Rome , c'est surtout les hommes qu'il faut étudier; ils nous offrent les plus beaux et les plus grands monumens de leur patrie.
Horace, comble' à la fois d honneurs pour avoir triomphé des Curiaces, et de honte pour avoir tué sa sœur, est jugé par le peuple ; il fut ab'^ous par sa patrie dont il était le libérateur.
On frémit encore en voyant dans l'histoire la triste fermeté de Brutus , qui ordonne froidement la mort de ses deux fils, et les offre, pour ainsi dire, en holocauste à la liberté qu'il venge au prix de tout son sang.
Horatius Coclès étonne les ennemis de Rome par une action digne d'un grand courage; nouveau Léonidas, il combat seul contre une armée, lui résiste et revient fièrement jouir de son triomphe au milieu de ses concitoyens , dont son jjias vainqueur vient de repousser l'ennemi.
Mucius Scevola, indigné à la vue du danger que court sa patrie attaquée par toutes les forces de Porsenna, osa entreprendre de la délivrer j il y parvint en forçant, par son courageux dévoximent, Porsenna à demander la paix.
Par un zèle religieux , Bélisaiie , un des plus grands capitaines de son siècle , s'illustra par son courage et ses talens militaires; ses conquêtes firent la puissance de l'empereur Jus'.inien, qui le récompensa par l'exil. Ce grand général fut
aussi étonnant au sein de l'adversité qu'il l'avait été par ses victoires. Sa patience se montra plus forte que le malheur, dont il éprouva toute l'amertume avec une résignation digne d'un sort plus heureux.
Enfin , de révolutions en révolutions , l'empire envahi tour-à-tour par les Huns, les Goths et les Visigoihs , fut renversé par Mahomet , qui consomma sa ruine par la prise de Coustantinoplc. Telle fut la triste fin de l'empire d'Orient : bientôt le despotisme des vainqueurs plongea dans les ténèbres de l'ignorance ces belles contrées. Les muses éplorées se réfugièrent en Italie 5 et le génie des lettres et des arts renaissant de ses cendres, vint jeter en Europe un éclat plus brillant et plus durable.
Ce fut alors qu'on vit paraître des royaumes puissans , qui tous élevèrent dans leur sein des hommes célèbres par leurs vertus ou par leurs vices, subirent de funestes révolutions suivies de grands changemens , et furent bouleversés par des guerres désastreuses et sanglantes.
L'Espagne compta des héi'os : le Cid,
Alphonse d'Aragon , la reine Isabelle et don Carlos, l'illuslrèrent tour-à-tour ; elle s'agrandit aussi, et sut encore ajouter à sa gloire , par la découverte mémorable de l'Amérique.
Le Portugal se rendit également célèbre enproduisantdeux hommes fameux, l'un par ses écrits , l'autre par ses découvertes. Je veux parler de Camofins et de \asco de Gama.
La France vit s'élever, à l'école de César, les Condé, lesTurenne, les Duguesclin et les Montmorency. On n'admire pas les Henri IV et les Louis XIV sans les aimer, et on ne les aime pas sans chérir la mémoire de leurs vertus.
Le beau ciel de l'Italie produisit une foule de grands génies et de talens distingués ; elle fut à la fois le berceau des sciences , des arts et de l'imagination.
L'Allemagne eut son Frédéric; la Russie son Pierre-le-Grand ; et l'Angleterre, accablée sous le poids de ses propres divisions , vit couler plus d'une fois le sang de ses concitoyens.
ETHNOGRAPHIE
Les peuples civilisés de la vieille Europe prennent en général un assez faible intérêt à leurs frères à peau noire et à cheveux crépus ; les récits des historiens et des voyageurs sur celte intéressante portion de la race humaine, altérés, mutilés, mêlant des fables absurdes à quelques vérités, sont éternellement compilés par les faiseurs de dictionnaires géographiques et de traités de géographie à l'usage de la jeunesse ; les erreurs s'y perpétuent de pédant en pédant, sans que personne juge à propos de prendre la peine de les relever. Il y a sous ce rapport un reproche grave à adresser aux véritables savans ; ils dédai-
gnent comme une besogne trop au dessous de leur savoir, les livres élémentaires destinés à l'éducation; ils abandonnent ce travail à des hommes la plupart de temps incapables d'en sentir l'importance; il leur manque ce genre dé dévouement qui accepte une tâche obscurément utile j rien ne porte un préjudice plus grave à la propagation des idées saines et des notions exactes. Nous n'avons sur la race nègre aucun travail complet qui puisse donner une idée du rôle qu'elle joue parmi les divisions de la grande famille humaine. A la considérer sur son sol natal, elle apparaît dans la plus complète barbarie, dépour-
vue d'organisation. Le sentiment religieux s'y manifeste seulement par son expression la moins rationnelle de toutes, le fétichisme i la famille, malgré des lois très rigoureuses contre l'adultère , y est sans force et sans lien ; aucun contre-poids n'y balance les inconvéniens de la polygamie; l'esclavage le plus impitoyable et le manque de fixité dans la propriété achèvent de nous montrer les JNègres tout en bas de l'échelle de la civilisation. On ne voit guère au dessous d'eux que les peaux rouges du continent américain, et les noires delà Nouvelle-Hollande qui semblent tenir le milieu entre le singe et l'homme. Cependant les Nègres ont sur les naturels de l'Amérique un immense avantage, ils sont cultivateurs; la chasse et la pêche font la seule ressource des Américains; ils se laissent tuer plutôt que de travailler à la terre. Le trait essentiel du caractère des Nègres d'Afrique paraît être l'incurie; elle est telle que sur le chemin le plus fréquenté, on fait le tour d'un arbre que le vent a renvei'sé, plutôt que de le tirer à côté du passage; on remonte un ruisseau jusqu'à l'endroit guéable plutôt que d'abattre un arbre pour le traverser , on s'abrite sous les débris d'une hutte tant qu'ils garantissent à peu près des intempéries de l'air, et ce n'est qu'à l'extrémité qu'on en construit une nouvelle; tout le reste est à l'avenant. Quoique l'islamisme ait fait quelque progrès chez les Nègres éloignés des côtes, ils n'ont emprunté aux Arabes ni leurs instituteurs, ni l'amourdela poésie, nila tribu, cette antique forme sociale qui supplée chez les Orientaux à tant d'autres institutions. Du reste, hiunains, hospitaliers, se livrant avec transport à des divertissemens d'enfans, dépourvus de toute valeur militaire , n'attachant aucune honte à la lâcheté et changeant de sentiment avec une mobilité excessive, voilà comme ils nous sont représentés par les voyageurs dignes de foi, au premier rang desquels nnuscroyons devoir placer les frères Lau-
der. Le récit de ces intrépides Anglais porte tous les caractères de la sincérité; il nous semble digne de servir de modèle à tons les travaux de ce genre. Mais ce tableau ne se rapporte qu'aux Nègres livrés à eux-mêmes, sans contact avec leurs voisins les Arabes ou avec les Européens.
Ainsi chez les peuplades voisines des colonies de la côie de Guinée, la haine de race, l'envie déposséder les objets de luxe, et par-dessus tout les deux grands fléaux de l'eau-de-vie et des armes à feu, ont dénaturé leur caractère natif en y ajoutant les vices, la violence et la cruauté; témoin la dernière guerre des Ashantis. Il y aurait de bien curieuses études psychologiques à faire sur les résultats moraux du contact des peuples dans l'enfance avec la portion la plus active, la plus entreprenante et la plus corrompue des nations anciennement civilisées. L'infâme trafic des esclaves dont nous ne pouvons nous former en Europe une juste idée, le vol, le pillage, la piraterie, font de la côte d'Afrique un théâtre d'horreurs alimenté par les grandes et puissantes maisons de commei'ce qui en recueillent le profit et sont gérées en Europe par d'honorables négocians. Il faut remai-quer comme une exception la classe laborieuse des Àonmans ^ ou matelots nègres qui s'enrôlent volontairement à bord des navires d'Europe et servent avecautant de zèle que de probité. On connaît fort peu de chose de l'état intérieur des possessions portugaises au Congo; les naturalistes ou observateurs qui ont tenté d'y pénétrer n'en sont jamais revenus. A bien considérer l'ensemble de tous ces faits ethnographiques, il en résulte que les destinées de la race nègre ne paraissent pas devoir s'accomplir en Afi ique. C'esî. de l'autre côté de l'Océan, sur le sol américain qu'un développement rapide, hors de toute proportion avec celui des autres races vivant sous le même climat, lui présage dans un temps, peut-être fort peu éloigné, un avenir brillant, déjà
en partie réalisé par l'existence de la république d'Haïti. Tout l'arcliipel des grandes et petites Antilles paraît toucher au moment de subir, avec moins de ligueur, il faut l'espérer, le sort de Snint-Domingiie; lesNègres ont làsous les yeux l'exemple de leurs frères affranchis; leur force numérique y est telle qu'il leur suffirait poui- ainsi dire de se lever sans armes pour étouffer les colons. Au Brésil, le défaut de lois protectrices et l'exemple contagieux des mœurs atroces des blancs s'opposent à la propagation de la race nègre ; c'est la colonie qui en possède le moins, toute proportion gardée; c'est de toutes celle qui en reçoit le plus; ils y vivent peu et n'y multiplient presque pas. Mais , au nord de ce vaste et débile empire du Brésil, derrière les petites possessionsqui portent les noms de Guyane française, anglaise et hollandaise, un vaste territoire auquel on ne saurait assigner de limites fixes est occupé par les Nègres qui peuven t, tout à leur aise, s'y multiplier et s'étendre sans gêner personne. Dans l'origine, quelques fugitifs des plantations les plus avancées vers le désert, ayant emporté des habitations des graines et des inslrumens araloiies, ont vécu en partie de leur industrie agricole, en partie du pillage des propriétés de leurs anciens maîtres, ce qui obligeait les Hollandais à entretenir à Surinam une nombreuse gai-nison de mercenaires de tous les pays. Le capitaine Stedman, chef d'une de ces bandes, nous a laissé sur le genre de guerre qu'elles avaient à soutenir contre les Nègres fugitifs, une relation pleine de faits d'un haut intérêt ethnographique. De nos jours, ils comptent par centaines de mille ; bientôt peut être ils compteront par millions. Ils se sont arrangés avec les Hollandais qui entretiennent auprès d'eux un résident chargé de faire écouler vers la colonie les produits de leur agriculture, trafic lucratif qui paraît s'exercer à la satisfaction des deux parties intéressées.
Avec le temps, cette colonie d'ini nouveau
genre semble appelée à mettre en culture une vaste portion du continent de l'Amérique du sud : s'avançant toujours à l'est, les Nègres ne tarderont pas à rencontrer sur rOrénoque les Llaneros espagnols, race paresseuse, pillarde et vagabonde, surnommée à juste titre les Tartares de l'Amérique, racequi ne tiendra pas devant les Nègres laborieux et cultivateurs. Au ceiitre de la partie la plus civilisée de l'autre continent américain, dans les provinces du sud des Etats-Unis, lesNègres croissent en nombre avec une effrayante rapidité. Considérés là comme ailleurs, au rang des bêles de somme, a^anl affaire aux planteurs les plus avides, et en même temps les meilleurs calculateurs de l'ancien continent, ils se sont trouvés jusqu'ici dans les conditions les plus favorables pour multiplier. Aujourd'hui ^ l'on commence à les craindre; la haine du peuple contre les noirs n'est que l'expression de la peur. On croit y remédier par des lois atroces, on frappe de peines exorbitantes tout homme convaincu d'avoir tenté d'apprendre à liie à des esclaves; ce n'est pas par là que les destinées de la race nègre avorteront. L'espace nous manque pour caractériser les conditions très diverses dès Nègres esclaves dans les colonies des différentes nations établies dans le Nouveau-Monde; nous ne pouvons toutefois terminer cet article sans mentionner une louable tentative due à des négrophiles américains, en faveur des noirs affranchis.
Une colonie a été fondée en Afrique sous le nom de Libéria. Les Nègres libres rachetés par le produit des souscriptions, aflVanchis par leurs maîtres, ou parvenus à se racheter eux-mêmes sur leurs économies, y ont été transportés pour former le noyau d'un état libre, et y jouir de tous les droits de citoyen sous le patronage des États-Unis. INIalheureusement, la force seule pourrait assurer le succès conq)let do celle tentative, et il ne faut pas songer
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à l'employer. Les idées qui répondent 'i pour nous aux mots patrie et liberté n'existent pas dans la tête d'un noir esclave ; pour lui , être libre c'est cesser d'être esclave, c'est travailler quand il veut, comme il veut, et recevoir un sala'.- 1 e ; pour la plupart ils ne connaissent que la colonie où ils sont nés ; ceux même qui viennent directement d'Afrique, et c'est le plus petif. nombre, n'ont aucun intérêt à revoir leur terre natale, aucun désir d'y ictourner quand ils parviennent de manière ou d'autre à sortir d'esclavage. Tous veulent jouir de leur nouvelle condition sans sortir du pays où ils ont vécu esclaves; ils y exercent d'ordinaire avec beaucouD d'intelligence et de probité, soit un petit négoce, soit un métier manuel; ils ne voient rien au-delà; U'ès peu de volontaires se présentent pour la colonie de Libéria qui ne lait pas de grands progrès. C'est donc en Amérique, sur ce sol où par un rescvit de Cbarles-Quint, quatre mille Nègres furent vendus pour la première fois par des marchands flamands et génois que la race à peau noire doit par-
courir toutes ses phases; l'avenir est le secret de la Providence; mais, à juger selon les lumières humaines, cette race paraît destinée à étouffer toutes les autres dans le Nouveau-Monde. C'est déjà dans son état actuel un spectacle digne de toute l'attenlion de l'historien et du philosophe que cet immense déplacement qui verse sur le moins peuplé des conlinens, la plus féconde des races, et couvre d hommes à peau noire un sol originairement occupé par la race à peau rougp. On s'étonne en Europe de l'incurable anarchie qui travaille les nouvelles républiques; le mélange des trois races noire, rouge et blanche et les seize nuances distinctes qui en résultent, ayant chacune un rang différent dans l'échelle socialeet jalousant toutes les autres , suffirait seul à l'expliquer. Dans toute l'Amérique on regarde comme dégradante la descendance d'un Nègre, à quelque degié que ce soit 5 et pourtant il n'y aura bientôt plus que les blancs purs qui puissent être certains de n'avoir pas dans les veines quelques gouttes de sang afiicain. A. Isabeau.
LES rOURCHES CAUDINES
(nouvelle romaine.)
C'était le camp romain : les soldats s'exerçaient au saut et à la lutte ; tantôt franchissant un fossé de lances aiguës , tantôt combattant corps à corps. Les consuls eux-mêmes , assis devant leurs tentes, se délassaient de leurs pesans travaux en admirant la force, l'agilité, l'ardeur martiale de ces belles lésions, fleur de la jeunesse de Rome. La gloire d'un triomphe réceni, les apprêtstl'une victoire nouvelle avaient imprimé sur le front de chaque soldat l'orgueil romain j leurs
yeux éfincelaient , leurs muscles nerveux se dessinaient, leurs nobles cœurs battaient dans ces jeux qui n'étaient cependant encore que le simulacre de la guerre. Tout-à-coup les jeux cessent, les consuls rentrent sous leurs tentes, les officiers de» légions suivent leurs pas, les licteurs repoussent la foule animée qui se presse autour de latente, demandant avec impatience des nouvelles de l'ennemi. Des soldats romains qui parcouraient la campagne venaient d'arriver au camp suivis de troupeaux nombreux et de leurs ber-
gt;iâ. Celaient ces beigeis campaniens qu'ils avaient conduits devant les consuls. — Quelques minutes se passent dans le silence et l'agitation. Poslumius sort le premier de la tente, n Soldats, nos fidèles alliés , les Apuliens , sont assiégés par les Samnites dans leur ville de Lucérie ; soufiVirons-nous qu ils se rendent à nos ennemis? Lucérie I Lucérie! répondent les légions. Les soldats courent aux armes en désordre, ils se mêlent, se confondent, s'appellent, se félicitent mutuelleiiient ; il semble, à voir leur allégresse , qu'ils soient au lendemain et non à la veille du combat. En voyaqt cette foule guerrière s'agiter tumultueusement dans la plaine , comme les flots d'une mer irritée , les Samnites tremblent sous le manteau de berger qui les couvre. \ iturine ordonne le silence : il s'adresse aux officiers du conseil : « Romains, deux chemins nous sont ouverts pour arriver à Lucérie, engagerons-nous les légions dans les défilés dangereux de Caudium, ou bien traverseronsnous les vastes plaines du \oUurum qui nous oll'rent un trajet plus long, mais que la prudence nous conseille. — Est-il le moment de délibérer sur la route que nous devons suivre , quand les Apuliens attendent notre secours , répond Postumius en fronçant un sourcil sévère : « que parles-tu de dangers? les Samnites sauront notre marche lorsqu'ils verront nos soldats sur les murs de Lucérie. » — Les Romains applaudissent et mêlent le nom de Poslumius à ceux de Lucérie et de Victoire. L'armée se met en marche , encore dans le tumulte de sa joie ; les consuls ont peine à faire entendre leur voix : l'ordre s'établit enfin. Les légions s'avancent en colonne serrée , les aigles romaines se déploient et planent au dessus d'elles , le fer des lances et des boucliers brille, la crinière des casques flotte avec lîerlé , la terre résonne sous les pas ailiers des soldats chargés de fer, et leur haute
stature répand lombre sur les guérets qu'ils foulent.
Trois autours effiayés prennent leur vol à la gauche de l'armée et fuient vers l'occident ; mais en vain 1 augure élève sa voi.x fâcheuse , les cris terribles et menaçans des Romains lui imposent silence, l'écho en retentit , les fanfares joyeuses s'élèvent jusqu'aux nues.
Déjà la tète de la colonne s'est enfoncée dans les défilés , et les dernières légions font encore voler dans la plaine des tourbillons de poussière.
C'est la nuit : l'armée romaine est campée dans une plaine entourée de montagnes inaccessibles , des feux sont allumés , les lances et les javelots foVment de nombreux faisceaux , la tente des consuls est dressée, le conseil est assemblé. Mais ce n'est plus celte brillante armée campée dans les plaines de Capoue. Les chefs sont indécis et ne commandent plus, les soldats sont accablés et murmurent ; la consternation, un sombre désespoir, sont empreints sur leurs Ironts baissés veis ia terre ; ils creusent lentement et en silence un rempart inutile.
Aux sommets des rochers les plus élevés qui les entourent on voit briller d'au- Ires feux, on entend des cris de triomphe et de menace, ce sont ceux des Samnites qui se réjouissent de leur facile victoire. Cependant Ponlius assemble le Conseil :
» Samniles, les Romains aveuglés par leur témérité et leur orgueil , ont donné dans le piège que notre politique leur a tendu. Les voilà resserrés dans un cercle de hautes montagnes dont ils ne sauraient sortir, nos flèches les environnent de tous côtés : l'armée romaine est à notre merci. I\iaiutenant aidez inoi de vos sages conseils , afin que nous tirions le plus grand parti de noire victoire. » — « Ponlius, I dit un vieillard , les Dieux ont conduit
lout ceci, c'est à eux qu'il i'aul demander conseil. Envoie donc un héraut au pontife Hérennius, ton père; qu'il vienne dans notre /ramp ; ses paroles ont la sagesse de l'oracle, nous suivrons ses avis, d Pontius envoie un héraut vers son père, les Samni'.es se couchent sur la terre autour de leurs feux , et s'abandonnent au sommeil. La nuit passe, nuit terrible pour les Romains, et l'auroi'e , dissipant les étoiles , précédée du crépuscule du matin , paraît sur les montagnes de l'orient. Alors les échos retentissent des cris de rage et de joie. Les Romains ont reconnu toute l'horreur de leur position : les rochers nus et à pic qui les entourent forment une chaîne interrompue seulement aux extrémités de la plaine , où les rochers, s'écartant à leur base, forment deux arcades étroites et basses. Les Samnites ont fermé ces passages par des troncs d'arbres renversés et des morceaux de roc qu'ils ont fait rouler sur le penchant de la montagne. Et ne se fiant pas encore à ces remparts insurmontables, une double haie de Samnites armés veillent sur ces issues. Les Romains, en levant les yeux , voient partout des ennemis. Les Samnites couronnent les sommets des rochers comme des bouquets de bois touffus ; leurs arcs sont bandés, leurs flèches sont dirigées sur leurs victimes , et leurs cris et leurs rires insultent aux Romains vaincus.
Cependant le sage Hérennius arrive au camp des Samnites. Son corps est courbé en deux par l'âge et par la fatigue du chemin qu'il a fait en grande hâte. Depuis long-lemps ce sage vieillard a quitté les emplois , les honneurs , les richesses , pour vivre dans la retraite. Sa barbe , blanchie par les années et les travaux , tombe sur sa poitrine, ses longs sourcils couvrent ses paupières, le feu de ses yeux eu paraît plus vif; mais le respect du peuple est dû à 6a prudence , à ses vertus
plus encore qu'à son front chauve et a ses cheveux blancs. Sa présence dans le camp est saluée par des cris de joie et des battemens de mains. 11 arrive au conseil.
« Aiais, le Samnite que vous avez envoyé vers moi dit que les Romains étaient enfermés dans les Fourches Caudines. Samnites, si vous êtes sages vous les renvei'rez tous au plus tôt dans leurs foyers, sans profiter de votre avantage. » Les otiiciers se regardèrent avec étonnement. « Quoi , se disaient-ils l'un à l'autre , ce sage vieillard n'a-t-il rien de mieux à nous dire? » ■ — « Ou bien, ajouta Hérennius, passez-les tous au fil de l'épëe, et qu'il n'en reste pas un seul. » Quelquesuns applaudirent, d'autres reculèrent à l'idée d'un si giand carnage, le plus grand nombre crut que les années avaient affaibli la tête du pontife , puisqu'on un même moment il donnait deux avis si différens. Eh ! quoi ! n'avez- vous rien de mieux à
nous dire? s'écrièrent-ils encore —
« Non : si vous rendez à Rome ses légions qui sont tombées en votre pouvoir, vous vous acquerrez une puissante alliée qui vous assurera la paix ou la victoire. Mais si vous préférez détruire à jamais celte formidable nation qui lient le premier rang dans toute lltalie, frappez. . . mais gardez-vous d'en excepter un seul , car de ce dernier Romain pourrait renaître un peuple qui vengerait un jour la défaite de ses ayeux. »
L'assemblée garde le silence : le respect dû au vieillard, au pontife, au père de leur général, empêche les Samnites de manifester leurs sentimens. — Pontius s'écrie enfin : » \ieillard, retourne dans ta retraite, va prier les Dieux , consulter les Augures, interpréter les songes, mais laisse au guerrier, dont la tête est forte comme son bras, le soin de donner son avis dans les conseils. »
Au même iustant, comme il achevait celte réponse hautaine , les députés envoyés par les consuls se présentent devant
le général, la lance baissée et lui feuillage vert dans la main gauche , ils demandent la paix. — « Allez, répond lorgucilleux Ponlius, allez dicter mes conditions aux Romains : vous jetter^ vos armes, vous passerez tous sous le joug, et vous retirerez vos troupes et vos colonies du pays des Samnites. »
Les députés romains restent immobiles à leur place , attendant vainement une autre re'ponse, muets de douleur et d'indignation.
Les Romains ne voyant plus de bornes à leur malheur, ne mettent plus de bornes à leur désespoir ; ils ne contiennent plus leurs murmures. Quoi i disaient-ils, rendre nos armes sans avoir combattu , quoi I passer sous le joug comme de vils esclaves, quoi! revoir nos femmes et lire dans leurs yeux le mépris que nous leur inspirerons , quoi ! répondre à nos enfans, quand ils nous demanderont le récit de notre victoire : nous avons été vaincus. — Non, c'est en vain que les consuls prétendraient nous faire accepter un traité aussi honteux; lewrconduile imprudente, aveugle , nous a dégagés du serment d'obéissance. Quils aillent, s'ils le veulent, baisser indignement la léte sous le joug des Samnites, pour sauver leurs jours 5 pour nous nous voulons mourir, mourir comme nos pères, en soldats romains.
Cependant les licteurs assemblent leurs légions. Postumius leur redit les dures conditions des Samnites. Alors l'indigiialioa des soldats se manifeste avec violence, la voix des chefs est méconnue, des pierres , des javelines, sont dirigées contre les consuls , et particulièrement contre Postumius. — C'est lui qui nous a livrés, c'est un traître , il a vendu les le'gions romaines aux Samnites. — La fureur du peuple augmente. ..." Amis , s'écrie Lentulus, n'est-ce pas assez des maux que nous font les Samnites ? faut-il
encore y ajouter les discordes intestines ? Arrêtez, conservez votre force et votre indignation pour le jour de la vengeance. Vous voulez mourir, dites-vous , mourir comme vos pères , et pour qui ? Rome est ici tout entière ; il ne reste dans ses murs que des enfans , des vieillards , ou des esclaves ; où trouvera-t-eile d'autres légions pour la défendre et relever sa gloire ? Bientôt les Samnites feront paître leurs troupeaux dans le Capitole. Soldats, je ne vous dirai rien de vos enfans , ce n'est point ainsi qu'on parle à des Romains ; je vous parlerai de Rome, de Rome qui n'espère qu'en vous. Vos pères ont dévoué leur vie au salut delà patrie, faites plus encore , dévouez - lui .votre honneur. Abaissons-nous un seul instant sous le joug des Samnites : ils paieront cher un jour d avoir humilié les Roniams. n
Lentulus se tait , les soldais gardent un inorne silence, les consuls se rendent au camp des Samnites pour signer le traité. .. . Quelques instans après les légions romaines défilaient, sans armes, entre les rangs armés des Samnites. Les consuLs, dépouillés des marques consulaires, passent sous le joug, les soldats les suivent , la pâleur sur le front , la rage dans le cœur. Les cris insolens des Samnites les poursuivent encore dans la campagne. Quand les Romains ont cessé de les entendre , ils se couchent sur la terre, accable's de fatigue et de honte.
Rome est en deuil : ses temples sont fermés , ses tribunaux sont suspendus , ses rues sont désertes; les citoyens, enfermés dans le lieu le plus secret de leur maison , déplorent la défaite honteuse de l'armée. Le sénat délibère s'il ouvrira les portes de Rome aux vaincus ; les pères se demandent s'ils ouvriront à leurs fils déshonorés , la porte de leur maison ; les femmes, velues de longs voiles noirs , à
geiiuui devaiiL leuis pénales, plient en versant des lai mes; elles élèvent vers le ciel les mains de leurs ent'ans nouveaunés, et tout en gémissant sur le sort de leurs époux, une consolation secrète se glisse dans leur cœur et adoucit l'amertume de leur douleur : Eux du moins n'auront pas passé sous le joug , eux du moins relèveront la gloire de Rome et de leurs pères.
Le jour baisse et s'enfuit, l'ombre s'étend sur Rome et la campagne , la nuit est sombre, pas une étoile ne brille au ciel.... Alors des pas isolés se font entendre dans les rues désertes , les portes des maisons s'ouvrent et se referment sans bruit. . . C'est l'armée romaine qui rentre dans Rome; c'est cette même armée qui tant de fois était montée au Capitole, ses aigles déployées et avec les honneurs du triomphe. Alors on jetait sur son passage des feuillages et des fleurs ; alors on élevait jusqu'au ciel sa force et son courage ; alors c'était en plein jour, sur la place publique , que chaque soldat embrassait son père , ses enfaus et sa femme. — Et
maintenant c'est dans l'ombre, comme uu proscrit, qu'il rentre dans Rome et sous le toit paternel. Maintenant il est assis près de son foyer, les yeux tournés vers l'âtre. Son père invoque les Dieux lares et laisse tomber une larme sur sa barbe blanchie ; son plus jeune fils cherche à grimper sur ses genoux , retombe et re commence sans cesse , sa femme serre avec émotion sa main entre les siennes, et tourne vers lui des regards d'amour et de pitié. — Mais lui ne voit rien. . . . rien que le joug suspendu au dessus de sa tête.
D'autres consuls sont nommés ^ d'autres légions sont formées; Poslhumiusa dégagé , par son généreux sacrifice, la foi romaine ; la guerre recommence, « Cac- DiLM , » s'écrient les Romains , et les Samniles sont vaincus; Lucérie est prise, sept mille soldats passent sous le joug. . . . l'honneur romain est vengé.
AVRÉLIE F.
SYiNCHKOiMSMES