‹ La Mère-institutriceChapitre 52 sur 224 · NEUR DU CHATEAU · texte numérisé non relu

NEUR DU CHATEAU

Bêrïhe ( accourant ). — Ala î qu'avezvous, mon père?

Le Comte.— C'estloi !... Que t'importe?

Parle , fille dénaturée , qu'as-tu donc à errer la nuit, comme un fantôme , à travers les salles désertes? Pourquoi troul)ler, par cette manie bizarre, le sommeil d un homme fiitigué de la vie?

Berthe. — Moi, mon père?

Le Comte. — Toi , toi-même ; quoi tu as l'air d'ignorer? Et maintenant encore, ton regard immobile et semblable a celui des morts, reste comme un poignard enfoncé dans ma poitrine.

BERTiiii. — Mon regard?

Le Comte.- — Ton regard... N'ouvre pas de grands jeux en signe d'étonnement.

Vois-tu?c'élait cela... Mais non, un regard bien plus immobile!.. La langue n'a point de mot assez lort. Veux-tu, par un air caressant, cfFacer l'impression de cet affreux instant? Vains efforts! Tant que je vivrai, je verrai devant moi cette épouvantable image, elle me poursuivra jusque sur mon lit de mort. Ton regard a beau avoir ce doux éclat que la lune répand sur la campagne pendant la nuit , ah ! je le sais, il peut donner la mort.

Berthe. —Hélas ! qu'ai-je donc faitpour vous jeter dans une pareille agitation, pour exciter votre colère contre ces yeux <|ui cherchent les vôtres avec tant d'inquiétude, et qui se remplissent de larmes arrachées par la douleur? Me reprochezvous peut-être de vous avoir quitté dans

votre sommeil , de ni'être retirée sans égards....

Le Comte. --De t'être retirée?... D'avoir été ici ?

Berthe. — D'avoir été ici?

Le Comte. — N'étais-tu pas ici, ici-même, à cette place, lançant tes flèches glacées dans le sein de ton vieux père.

Berthe.— -Pendant votre sommeil?

Le Comte. —A l'instant, oui, à l'instant même.

Berthe. — Je reviens à l'instant de la plate-forme. Lorsque le sommeil vous eut fermé les yeux, entraînée par mon ardeur impatiente, je sortis pour voir si je ne découvrirais pas mon ami.

Le Comte. — Honteuse imposture ! Ma fille, veux-tu te jouer de moi ?

Berthe. — Me jouer de vous?... Moi, mon père?... {tournant vers Gunther des yeux baignés de larmes). Ah! parlez, vous.... Je ne sais — Je ne puis...,

Gunther. — Oui, c'est la vérité, mon noble seigneur ; oui, mademoiselle vient de la plate-forme où j'étais avec elle, et nous regardions dans la campagne blan^ clîie par la neige, si nous ne verrions pas venir un voyageur. Ce n'est qu'au moment où elle vous a entendu l'appeler à grands cris, qu'elle s'est hâtée d'accourir.

Le Comte {surpris). — Mais j'ai vu...

Gunther. — Vous avez vu?

Le Comte. — Rien.

Gunther —Vous avez vu peut-être...?

Le Comte. —Rien, rien, dis-je; (à part) point de iloute, c'est un rêve. En vain les sens murmurent, en vain la mémoire assure le contraire; oui, le fait est certain, c'est un rêve. Est-il possible qu'une apparence vaine se couvre à moi du voile de la réalité? Cftte main que je regarde, je

ne la vois pas plus dislinctcinent que je n'ai vu celte image. Quoi ! une fille aussi douce.... Point dedoute, c'est un rêve..-. Berllie, pourquoi l'éloigner de mol? Chère enfant, n'adresse lu aucun reproche à un père dont l'humeur dure et farouche te cause des chagrins si amers? Hélas! lu fus dès l'enfance telle que tu te montres maintenant ; toujours tu supportas avec une égale patience la cuisante douleur qui accompagne l'offense, cl l'injustice de celui qui t'avait blessée. Toujours innocente, il semblait toujours que tu fusses coupable.

Berthe ( en s'appuyunt sur le sein de son père ). — > Et ne suis-je pas coupable en effet , sinon comme la cause , du moins , hélas ! comme l'objet de votre courroux?

Le Comte. — Ainsi, ma fille, lu me pardonnes?

Berthe. — Sans doute, c'est un rêve qui vous a troublé, mon père. Oui, il y a des rêves qui appiochent bien de la réalité. Peut-être aussi l'obscurité de cette salle trop faiblement éclairée par des flambeaux a-t elle créé de images fantastiques pour tromper votre œil appesanti par le sommeil. Ahl je l'ai souvent éprouvé; inipuissans serviteurs de notre arae, les sens vivement irrités , admettent sans peine la

vérité, la réalité des images confuses que l'esprit produit en lui-même. Hier encore, mon père, à la faible lueur du crépuscule, je traversais la salle où sont réunis les portraits de nos aïeux. Au milieu est suspendue une glace terne, usée par le temps et remplie de taches ; je m'y arrête en passant pour examiner ma toilette, et au moment où je porte les mains à ma ceinture,

tout-â-coup vous rirez, mon père, et

peu s'en faut que je ne rie moi-même de ma faiblesse et de ma crainte frivole ; mais alors je ne pus voir sans trembler , sans être saisie d'horreui", cette bizarre illusion; comme j'abaisse les mains pour rajuster ma ceinture : mon image, retracée dans la glace, porte ses mains à la tête, et moi, stupéfaite, immobile, je vois mes traits s'altérer dans celle glace qui a perdu son éclat: ils sont encore les mêmes, et cependant ils diffèrent, ils offrent une horrible différence ; enfin la ressemblance n'est pas plus grande entre mon image et moi-même qu'entre un homme vivant et son cadavre. Le spectre ouvre de grands yeux, attache sur moi un regard immobile, et me montre un doigt menaçant.

GxJiNTHER.— Ciel ! l'aïeule!...

Grillparzer.

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