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DU VIEUX PARIS

Balancée au-dessus de la verte campagne, Que sa bruyante joie ou sa plainte accompagne , Les scènes de la vie, ou leurs jeux inconstants! Qu'elle soit dans les airs comme une voix du temps!

Emile Desohamps.

Si vous voulez recevoir de la vieille ville une impression que la moderne ne saurait plus vous donner, montez, un malin de grande fète,au soleil levant de Pâques ou de la Pentecôte *, montez sur quelque point élevé d'où vous dominiez la capitale entière; et assistez à l'éveil du carillon-. Vovez, à un signal parti du ciel, car c'est le soleil qui le donne, ces mille églises tressaillir à la fois^. Ce sont d'abord des tintements épars, allant d'une église à l'autre, comme lorsque des musiciens s'avertissent qu'on va commencer*. Puis, tout à coup, voyez, car il semble qu'en certains instants l'oreille aussi a sa vue'*, voyez s'élever, au même moment, de chaque clocher, comme une colonne de bruit *j, comme une fumée d'harmonie''.

D'abord la vibration de chaque cloche monte droite, pure, et pour ainsi dire isolée des autres, dans le ciel splendide du matin; puis, peu à peu, en gros^.issant elles se fondent, elles se mêlent, elles s'effacent

l'une dans l'autre, elles s'amalgament dans un magnifique concert 8. Ce n'est plus qu'une niasse de vibrations sonores qui se dégage sans cesse des innombrables clochers, qui flotte, ondule, bondit, tourbillonne sur la ville, et prolonge bien au-delà de l'horizon lecercle assourdissant de ses oscillations 9. Cependant cette mer d'harmonie ^^ n'est point un chaos, si grosse et si profonde qu'elle soit **, elle n'a point jierdu sa transparence 1-; vous y voyez serpenter àpartchaque groupe de notes, qui s'échappe des sonneries ^^ ; vous y pouvez suivre le dialogue, tour à tour grave et criard, de la crécelle **etdu bourdon *2; vous y voyez sauteler*6 les octaves d'un clocher à l'autre, vous les regardez s'élancer ailées, légères et sifflantes, de la cloche d'argent, tomber cassées et boiteuses de la cloche de bois*''; vous admire/, au milieu d'elles la riche gamme ([ui descoud et remonte sans cesse des sept cloches de Saint-Eustache*"*;vou»

TOyer courir tout au travers des notes claires et rapides qui font trois ou quatre zigzags lumineux, et s'évanouissent comme des éclairs. Là-bas, c'est l'abbaye Saint- Martin, chanteuse aigre et fêlée; ici la voix sinistre et bourrue de la Bastille; à l'autre bout, la grosse tour du Louvre, avec sa basse-taille. Le royal carillon du palais jette sans relâche de tous côtés des trilles resplendissantes*^, sur lesquelles tombent à temps égaux les lourdes coupetées de beffroi de Notre-Dame 20, qui les font étince- 1er comme l'enclume sous le m.irteau^*. Par intervalles, vous voyez passer des sons de toutes formes, qui viennent de la triple volée de Saint-Germain-des-Prés. Puis encore, de temps en temps, cette masse de bruits sublimes s'entr'ouvre et donne passnge à la sirette de l'Ave -Maria 2'^, qui éclate et pétille comme une aigrette d'étoiles^. Audessus, au plus profond du concert, vous distinguez confusément le chant intérieur des églises, qui transpire à travers les pores vibrants de leurs voûtes. Certes, c'est là un opéra qui vaut la peine d'être écouté. D'ordinaire, la rumeur qui s'échappe de Paris, le jour, c'est la ville qui parle; la nuit, c'est la ville qui respire ; ici c'est la ville qui chante. Prêtez donc l'oreille à ce tulti ^^ des clochers ; répandez sur l'ensemble le murmure d'un demi-mUlion d'hommes 2^^ la plainte éternelle du fleuve, les souffles infinis du vent, le quatuor grave et lointain des quatre forêts disposées sur les collines de l'horizon, comme d'immenses buffets d'orgue 26; éteignez-y , ainsi que dans une demi- teinte 27, tout ce que le carillon central aurait de trop rauque et de trop aigu, et dites si vous connaissez au monde quelque chose de plus riche, de plus joyeux, de plus dorées, de plus éblouissant 29 que ce tumulte de cloches et de sonneries; que cette fournaise de musique^; que ces dix mille voix d'airain chantant à la fois dans des flûtes de pierres ^S^i-^u^es de trois cents pieds; que celte cité qui n'est plus qu'un Orchestre; que cette symphonie qui fait le

bruit d'une tempête. (Victor Hugo, Aotre-Dame de Paris.)

NOTES

1. — A Pâques, cela se peut; inais à la Pentecôte le soleil est depuis deux heures sur l'horizon quand les cloches se font entendre.

2. — L'éveil des carillons pour l' die il Jcs cloches est une métonymie : l'effet pour la cause. Cependant carillon se dit aussi des cloches mêmes disposées de mauit re à former des sons en accords; tel élail le carillon de la Samaritaine.

3. — Belle expression ; elle donne la vie et le sentiment à ces églises qui chantent d'allégresse.

4 — Comparaison gracieuse et originale.

5. — Il y a en effet une grande conformité entre ces deux sens : l'aveugle Saunderson se représentait la couleur écarlate par le son de la trompette. Les mots qui s'appliquent aux phcnomèncs de l'un s'aijpliquent aussi aux phénomènes de l'autre: la lumière est éclatante comme le son; on dit les ondes sonores comme on dit les ondes lumineuses, etc. , etc.

6. — Alliance de mots très pittoresque. 7- — Autre alliance de mots fondée ,

comme la précédente, sur la conformité des organes de l'ouïe et de la vue.

8. — Il n'est rien de plus exact que cette fusion graduelle qui fait de tous ces bruits isolés un bruit unique.

9- — [/addition de l'épithète mourantes à oscillations eût encore mieux exprimé le bruit décroissant des cloches, à mesure qu'il s'étend au-delà de l'horizon.

lo, II, 12, 1 3. — Métaphores hardies, justes, et en parfait accord.

i4- — Crécelle, mouWntt de bois avec lequel on faisait du bruit pour appeler les fidèles à l'église , le jeudi et le vendredi saints, jours où l'on ne sonne point les cloches. Boileau a dit dans le Lutrin :

Prenons du jeudi saint la bruyante crécelle.

lO

15. — Bourdon, grosse cloche; le bourdon de Tîotre-Uame âe Paris pèse 32 milliers, elle ballant 976 livres.

16. — Sauteler, vieux mot inusité qni signifiait aller en sautant tant soit peu. Auivot a dit, dans sa traduction de Daphnis et Chloé : on voyai'. les agneaux sauteler. On dit aujourd'hui sautiller,

iij. — Yoilà des images frappantes de justesse.

18. — Une gamme qui descend et remonte des cloches est sans doute une expression technique signifiant qui les parcourt en tons ascendants et descendants.

ig. — Tril ou trill, de l'italien trillo , espèce de cadence. Au propre , il signifie battement de gosier. L'Académie ne lui donne que le genre masculin.

20. — Coupetée, mot qui ne se trouve dans aucun dictionnaire. Il signifie sans doute suite de coups, coups répétés d'une manière continue.

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