CINQUIEME PARTIE
Quand l'aurore parut, tout reposait encore dans la. vallée; on eût dit qu'un charme s'étrndail sur les cabanes pour y enchaîner le sommeil. Le brouillard épais, répandu sur la nature, semblait vouloir dérober jusqu'aux moindres traces des évcnemenfs de la nuit. L'ami de Robert, retiré dans sa hutte, calculait dans son esprit la distance que le fugitif pouvait avoir parcourue , et se plaisait à le croire bientôt hors d'atteinte. D'ailleurs, Vincent l'accompagne. Nous aussi, tranquilles sur son sort, nous le perdrons de vue pour quelque temps.
Un bonheur constant avait présidé à l'entreprise d'Arthur; un seul point l'inquiétait encore , c'était le moment d'une découverte inévitable. Quelle allait être la surprise des Iroquois? Sur qui tomberait leur fureur? Naturellement le soupçon devait s'arrêter sur lui. Heureusement il était presque impossible de le convaincre. Il résolut de faire face au danger et de se tenir en ganie contre les pièges. Ces diverses pensées l'agitèrent jusqu'au jour.
Il arriva le moment fatal où plusieurs guerriers, rassemblés en corps, se dirigèrent vers la cabane déserte. L'épaisseur du brouillard les empêcha de remarquer d'abord l'absence du gardien. « Izou, cria l'un d'eux en approchant, que le brave Izou se montre; voici que ses amis viennent le délivrer. Il ne paraît pas; le prisonnier est un grand magicien s'il a trompé sa vigilance.
Presque effrayé de ce calme, l'Iroquois se précipite dans la cabane oii fumait encore la torche éteinte. «Quoi! personne!... échappé! Maudil scrpcul! Tzoïi , mon
brave Indien, qu'avez-vous fait de la chair blanche? Un repas à vous seul! Traître, paraissez donc !
— N'injuriez point Izou, dit le jeune sauvage en accourant. J'ai quitté le prisonnier blanc, mais par l'ordre du grand Atabou qui vint lui-même prendre ma place.
— Atabou n'a pas quitté sa natte, répliqua le jongleur d'un ton grave et courroucé. Prends garde au nom que tu prononces, jeune imprudent, et crains d'aggraver ta faute en déguisant la vérité.
— Izou n'a jamais connu le mensonge; ses lèvres sont pures. Ecoutez-moi : cette nuit je veillais, fidèle à mon devoir, et j'écoutais la voix du Niagara qui prophétise. Atabou s'est alors présenté devant moi, si l'on peut en croire le témoignage de ses yeux, et les miens n'étaient pas fermés par le sommeil. J'ai contemplé .sa taille, son visage, sa parure, l'image du chevreuil sur sa large poitrine, le diadème noir de son front. Ses lèvres se sont ouvertes, et j'ai reconnu sa voix. C'était bien Atabou, ou l'esprit du mal sous son image. Pourquoi m'accusez -vous d'avoir sauvé le visage pâle? Etions-nous amis? Est-ce moi qui ai couru vers lui à son arrivée? Je suis innocent de sa fuite; elle ne peut être que l'ouvrage des génies. »
Les paroles d'Izoji portaient la conviction; sa candeur était bien connue et son courage éprouvé. Personne n'en doutait, pas même le jongleur qui, tout en protestant de son ignorance, cherchait à pénétrer le secret de ce mystère. Tous les Sauvages demeuraient silencieux et incertains de ce qu'ils devaient croire. Quelle apparence que le jongleur eût voulu sauver
Robert, et quel être inconnu avait emprunté son aspect? «Guerriers, dit un Indien, je devine le traître; c'est Arthur, ce fier étranger qu'on nous a dit de nommer notre frère. Il était l'ami du captif et s'en est souvenu hier, malgré sa promesse. C'est Arthur qui a sauvé le coupable.
— Quand des flocons de neige ressembleront à la fleur rouge de l'érable, j'aurai foi dans ces paroles. Mes yeux auraient-ils pu confondre la fleur éclatante de l'étranger avec une peau rouge ? son front, caché sous une épaisse chevelure , avec le chef hardi et nu de l'Iroquois? Non, non, ce n'était point Arthur.
— Ne peut-il avoir employé la ruse pour nous tromper, avoir métamorphosé son aspect?
— Amis, reprit le jongleur, laissez-moi le soin de découvrir la vérité. Je vais à la hutte d'Ouhama ; j'y trouverai Arthur, à moins qu'il n'ait pris la fuite avec le coup.'ible. Je saurai bien lui arracher son secret. »
En effet, Atabou parut à la porte de la cabane; Arthur y était seul et préparé à cette épreuve. «Jeune homme, lui dit le prêtre, tes pas sont bien tardifs; nous n'attendons que toi pour le sacrifice. Le blanc v.i mourir; viens, si tu es un Iroquois, viens prendre ta part du festin. » Arthur ne put s'empêcher de frémir; mais devinant la ruse, il soutint son rôle. « Grand Atabou, rej)rit-il tristement, épargnez à mes veux un cruel spectacle, à nia main la souillure du sang fraternel. Le coupable fut l'ami de ma jeunesse ; il ne m'est pbis cher, car vous avez sujet de le haïr. Mais laissez-moi l'oublier dans ma cabane, de peur qu'en le voyant déchirer je ne m'abandonne à quelque faiblesse indigne d'un Indien. Accom- ])lissez voire vengeance; mais que je n'en sois pas le témoin. Je fais assez pour mon devoir; que nos frères n'en exigent pas plus.
— Mon fils, pour l'honneur de ton nom, pour la sécurité de tes jours, il faut paraî-
tre à la cérémonie, ne fût-ce qu'un instant. Dira-t-on : c'est l'ami du coupable, il est faible, il craint de voir le sang; c'est un guerrier timide, un faux frère. Viens, si tu es un homme; viens, je te l'ordonne. Dans un instant sois au milieu de nous; implore le manitou de la haine. Adieu; ne tarde pas. »
À ces mots il quitte la hutte. Arthur avait prévu la ruse et résisté à dessein; mais l'assurance du jongleur était sur le point de lui en imposer à lui-même.
« Le blanc ignore tout , » dit le jongleur en rejoignant les Sauvages sur la grande place où s'étaient déjà réunis la plupart des guerriers, et parmi eux le Grand-Clievreuil, instruit de la catastrophe. « J'ai tendu un piège à sa crédulité; j'ai peint le captif près de mourir, en l'invitant à partager la danse et le repas. S'il eût été complice ou seulement instruit de sa disparition, j'aurais vu l'étonnement se peindre sur son visage; ou, se défiant du stratagème, il ain-ait, pour détourner mes soupçons, consenti sans peine à me suivre. 11 serait venu, fier et sans crainte, à la hutte, sachant bien n'y pas trouver le prisonnier. Au contraire, j'ai lu dans ses traits les combats de son âme; je l'ai vu triste et résigné, sans bravade, sans joie secrète, fidèle aux Iroquois. Il se souvient encore de son amitié pour le coupable; il m'a fallu la voix de r;iutorilé et toute la force des raisonnements pour le décidera quitter sa cabane. 11 vient; observez-le ; sa démarche est incertaine , et ses regards craignent de rencontrer ceux du blanc. >; Ce fut le Grand-Chef qui prit alors la parole. <> Avance, guerrier des Iroquois; viens prendre part à leur juste colère; saisis la torche, et pousse le cri de guerre. Vois, le coupable est échappé ; v.n ]>ouvoir inconnu l'a dérobé à nolrejusticc. Recherchez tous, arnis, les pas du traître ! »
Quelle était douce, l'harnionic de ces paroles, aux oreilles do l'inquiet Arthur! Comme avec peine il dissimula sa joie sous les dehors d'un naïf étonnement ! Il xm."
portait maintenant de s'empresser avec les autres à la poursuite du fugitif.
En un instant tous les guerriers sont soas les armes^ prêts à partir. Les femmes se tenaient sur leur passage, les excitant du geste et de la voix. La petite Méloa s'y est aussi glissée ; elle voit Arthur presque en tête de la colonne. « C'est bien, frère ! » lui dit-elle tandis qu'il passait. La troupe atteint le ténébreux défilé , s'y engage et reparait au dehors de la vallée. Izou marche un des premiers, jaloux d'effacer la honte dont cette nuit l'a couvert. Mais ici la vue la plus perçante se trouve en défaut; le sol pierreux ne conserve nulle trace des pas qui l'ont foulé. Il faut s'abandonner au hasard ou suivre des vestiges imaginaires. Tout à coup Izou, ardent à la découverte, s'écrie qu'il aperçoit le sentier. En effet, des branches rompues çà et là , un taillis percé et même quelques légères marques laissées par un pied humain indiquaient une fuite rapide et se prolongeaient en tournoyant vers le nord. Peu de précaution avait accompagné cette retraite; aussi les IroqOoisne l'eussent-ils pas attribuée à un Indien; mais un étranger pouvait manquer de prudence. Les guerriers se précipitèrent sur cette voie, Arthur un des premiers, heureux de voir les Indiens prendre le change, en dépit de leur sagacité habituelle, et s'éloigner de plus en plus de la Caverne des adieux qu'il tremblait qu'on ne découvrit.
Un élan , poursuivi par un chasseur algonquin, avait, en fuyant à travers la forêt, laissé ces vestiges menteurs. Quoi qu'il eu soit, trompés par cette illusion, les Indiens parcourent une vaste étendue, sombres, silencieux, agités par le doute et l'espoir, attentifs aux mouvements d'Arthur qui étudiait toujours sa contenance.
Enfin les nombreux détours qu'ils parcoururent les amenèrent au bord d'un lac sombre, bassin étroit dont les rives, défendues par des rochers à pic, formaient un affreux précipice. Jamais le canot de l'In-
4^ ;* dien ne se hasarda sur cette mer ténébreuse, où luisent à peine, au milieu du plus beau jour, quelques rayons d'une lumière pâle et voilée. Des nuages éternels se traînent pesamment sur les flancs hideux des montagnes et dérobent aux yeux la dentelure bizarre de leurs cimes et les aiguilles qui s'élancent hardies vers les cieux. En tout temps la foudre y gronde ; les ondes bouillonnent irritées , et jamais la main glacée de l'hiver ne parvint à les enchaîner. L'imposante horreur de ce lieu eût oppressé l'âme de tout mortel. Il était impossible que l'esprit d'un Sauvage , docile aux impressions de la nature, poétique e\ superstitieux, ne le peuplât de divinités fantastiques. Il avait fait de ce lac la demeure habituelle du génie des orages; et Michabou, le dieu des eaux, Athaensic, la vengeance, aimaient encore à s'y montrer. A la vue de cette retraite, plus sauvage encore que celle qu'ils habitent, les Indiens s'arrêtent consternés ; un saint respect les saisit, une même pensée les éclaire. Enfin, Atabou fait entendre sa voix : u Amis, vous le voyez, notre course est accomplie; qui de nous oserait la prolonger d'un pas? Qui de nous oserait violer l'asile sacré sans craindre de voir bientôt punir son audace impie, sans crainte d'entendre pendant la nuit l'oiseau de la mort secouer sur le loit de neige de sa hutte la noire poussière de ses ailes? Ici s'évanouissent les traces qui nous ont guidés; ici s'arrêta l'émissaire chargé de nous ravir le prisonnier. N'accusons point Arthur, n'accusons point nos frères ; c'est un pouvoir suprême qui a pu séduire la vigilance d'un Iroquois , qui a pu revêtir à ses yeux une trompeuse ressemblance. IVos divinités se réservent le soin de leur vengeance, ou ces étrangers, couleur de la lune, sont eux-mêmes des dieux. Rappelez-vous le blanc, ami des Hurons, que le tomahawk endormit un instant sans lui donner la mort. Rappelezvous le songe qui vint épouvanter mon sommeil, la nuit qu'Arthur passa dans 1»
<f abanç les dernières heures. Malheur à nous si ce guerrier était tombe ! Les visages pâles sont de la race des génies : les prodiges accompagnent leurs pasj la mort n'oserait les atteindre. Partons, amis; retournons à nos wigwams. Si les Hurons se trouvent sur notre pass;ige, c'est contre eux que se tourneront nos armes ; ce sont leurs prisonniers qui subiront les peines réservées à d'autres ])lus heureux. »
Atabou cessa de parler; sa voix se perdit
dans la vague, et le tonnerre lui servit d'é- ses terreurs superstitieuses, répandit la con
cho. Tous les Indiens reprirent le sentier qui les avait éloignes du camj). Chacun avait assez de son dépit, de ses impressions et de ses conjectures pour occuper son esprit, sans interroger la pensée de ses compagnons. Leur contenance ne présentait ni la fière audace du vainqueur, ni le courroux humilié du vaincu; le sentiment qu'ils éprouvaient était nouveau pour eux-mêmes. Arthur av^^it acquis de l'importance à leurs veux; il leur paraissait d'un ordre plus élevé que les autres créatures; ils aimaient mieux lui accorder quehpies attributions divines que de lui supposer, comme homme, aucune supériorité sur eux.
Dès ce moment Arthur devint un objet de vénération, mais aussi pour quelquesuns un objet de défiance et de haine.
Délivré de l'anxiété mortelle où l'avait jeté la venue de Robert, il rendait grâces à Dieu dans le secret de son âme; mais son esprit, jusqu'alors tout entier envahi par une seule pensée, revenait au sentiment de sa propre situation. Arthur, la veille encore si fort contre les séductions de l'amitié, s'abandonnait aujourd'hui aux regrets et a la faiblesse.
«C'en est fait! dit- il en découvrant au loin les rochers voisins du lac; voilà désormais ma patrie, mon univers. Plus de France, de gloire; j)lus rien qu'un exil éternel et une vie de sauvage! » Et il se perdait dans un abîme de réflexions désolantes.
Pendant ce temps la nuit s'était faite ob-
scure et bien froide. La neige tombait à gros flocons; mais Arthur ne la sentait pas glacer ses membres, frapper sou visage ; le givre hérissait ses cheveux sans rafraîchir son Iront brûlant.
Les guerriers iroquois rejoignirent bientôt la tribu qui veillait dans l'attente et préparait une garde nombreuse au captif s'il était rendu à leurs désirs. Leur espoir fut trompe. Le récit du jongleur, enrichi de toutes les réflexions que lui suggérèrent
victionen éveillant dans les cœurs un mystérieux effroi. On se dispersa, et chacun alla chercher le repos sur sa natte. Le seul Arthur n'en goûta pas les douceurs; l'insomnie, le délire et la fièvre veillèi'ent à son chevet pendant toute cette nuit. La rigueur inaccoutumée d'un hiver de ces climats, une nuit passée dans la forêt, une autre dans les terreurs de la mort, la dernière dans les angoisses de l'inquiétude, un changement si grand, des mœurs si nouvelles, enfin l'abattement d'une douleur sombre et la pensée d'un éternel exil, c'en fut assez pour allumer dans ses veines un feu dévorant et rapide. Pressé par une soif ardente, il sortit de la cabane, errant dans la nuit au souffle d'un âpre vent du nord; puis il tomba épuisé sur la neige épaisse. C'est là qu'après un évanouissement de plusieurs heures il se réveilla aux clartés du jour, et se vit entouré d'une foule inquiète où s'agitaient surtout les deux femmes et le jongleur. Les forces d'Arthur l'avaient complètement abandonné; toute sensation était en lui confuse. Il fut transporté dans la hutte où les soins ne lui manquèrent plus. Atabou, grand médecin aussi bien que prêtre, ne le quitta presque pas. Il voulait se faite honneur de cette cure, bien qu'il fût parfois quelque peu embarrassé de son rôle. Le mal du patient mettait en défaut son expérience. En outre, le sentiment de respect qu'inspirait généralement Arthur lui imposait à lui-même et l'empêchait d'avoir recours aux artifices
d'une grossière magie, auxiliaires accoutumés de sa profonde science. Il mit donc en usage les simples secrets qu'il avait surpris à la nature, et, puissamment secondé parla jeunesse et la vigueur du malade, il eut la gloire de le sauver, et ne manqua pas d'exalter la malignité du charme opiniâtre qu'il avait eu à combattre.
Quoi qu'il en soit, le blanc dut la santé, moins peut-être aux exorcismes et aux graves appareils du jongleur qu'aux ten-
dres soins dont l'entouraient Ouhama et sa jeune fille. Cette dernière surtout, jusqu'ici enfant, naïve et folâtre, semblait avoir acquis soudain cette maturité d'âme, ce zèle dévoué et cette prescience exquise que le sexe faible trouve comme inné en soi dans les occasions importantes de la vie, et qui font que l'humanité en péril est presque toujours confiée aux mains d'une femme.