‹ La Mère-institutriceChapitre 73 sur 224 · TRADITION POPULAIRE · texte numérisé non relu

TRADITION POPULAIRE

Non loin du château de Windelv, dans le grand-duché de Baden, est une ferme appelé leFosbéde la Poule {der Ecnnegrabcn). Au milieu des plus riants vignobleset de bois touffus de hauts cbâtaigniers, on remarque encore les vestiges d'un fossé qui entourait les fortifications du château. Jadis, lorsque le doyen de la cathédrale de Strasbourg fut conduit en captivité à Windek, on voyait au pied de la montagne, dans \\r\. lieu nommé Wolfhag , une chaumière où habitait une femme fort âgée , et connue dans tous les environs sous le nom de Petite Femme de la forêt. Elle connaissait

mille choses cachées, particulièrement les vertus secrètes des ])lantes et des racines; et les bêtes féroces des bois , loin de lui faire du mal, semblaient plutôt obéir à sa voix. Toute sa richesse consistait en quelques poules blanches d'une grosseur extraordinaire, qui allaient chercher leur nourriture dans la forêt.

Un jour que cette vieille femme était assise dans sa cabane, elle vit venir à elle deux jeunes garçons d'une rare beauté. Ils étaient fatigués et tristes, et demandèrent le chemin du château. Elle les accueillit fort amicalement et leur donna du pain et des

fruits pour se rafraîchir. Le plus jeune . c'était un enfant de treize ans, m.mgea de bon appétit ; mais l'aîné, qui pouv.iit avoir de seize à dix-huit ans, étaii tout abattu; il gardait dans ses mains les pomnifs qui lui avaient été données, el ses yeux étaient noyés de larmes. Afin de cacher ses pleurs, il alla à la fontaine voisine, et se lava le visage avec l'eau fraîche et limpide d'une roche.

Comme la rose rafraîchie par la rosée , ses joues brillèrent alors du vif incarnat de la jeunesse. La femme de la forêt le regarda avec plaisir , et lui dit : « Certes , tu n'es pas un garçon , tu es une fille. Mais ayez confiance en moi , mes enfants; dites-moi où sont vos parents et ce que vous allez deman.ler au château deWindek.» Les deux enfants se prirent à pleurer, et l'aîné répondit: « Oui, je suis une fille; jr> m'appelle Imma d'Erstein, et voici mon frère. Notre oncle, le doyen de Strasbourg, nous a jusqu'à présent tenu lieu de père. Maintenant il est la -haut retenu prisonnier, et nous allons supplier le seigneur du château de lui accorder la liberté.

— Mais apportez -vous sa rançon? leur demanda la femme de la forêt.

— Hclas I répondit la jeune fille, en tirant de son sein une croix de diamants, hélas ! je n'ai que cela ; mais nous prierons le seigneur de "Windek de nous retenir en otage, jusqu'à ce que notre oncle se soit racheté.

— Eh bien! c'est mol qui rachèterai le doyen, » reprit la vieille femme. Etsamain caressait les boucles qui ornaient le visage de la jeune fille. « Ecoutez-moi , mes enfants : les Strasbourgcois vont bientôt approcher et assiéger le château. Cette nuit encore, j'ai épié deux éclaireurs qui s'étaient cachés ici, dans l'épaisseur des bois; ils ont bien observé la situation du cliâteau; ils ont surtout remarqué le côté faible des fortifications , là, vers la forêt de sapins, où vous voyez cette croix funéraire en pierre. ÎVIontez chez le seigneur Reinhardj

c'est le jeune chevalier de Windek ; diteslui qu'il doit se hâter d'y creuser un profond fossé, qu'il doit le faire encore aujourd'hui, car je crains que les ennemis n'arrivent déjà cette nuit.

— !Mais le chevalier accordera-t-il la liberté à notre oncle? dirent les deux enfants.

— Je vais vous donner sa rançon , » répondit la vieille femme. Alors elle claqua des mains, et aussitôt ses poules blanches se hâtèrent de voler vers elle de tous côtés. Elle en prit une et la donna à Imma en lui disant : « Porte celte poule au chevalier de Reinhard , pour qu'il accorde la liberté au doyen d'Ochsenstein. »

Les enfants la regardèrent tout stupéfaits.

« Faites ce que je vous dis, poursuivit cette femme.. Aussitôt que le soleil sera couché, le chevalier placera cette poule au pied de la croix où les ennemis veulent faire une attaque. Il n'a pas assez de bras dans son château pour faire un fossé assez large et assez profond. Mais ma bonne poule suffira à tout. » A ces mots, elle caressa la poule, et chanta d'une voix faible et qu'on avait peine à entendre :

Ecoute ce que je vais dire :

A l'heure où le jour se retire, A l'heure où les hiboux hûront, Creuse un fossé large el profond.

Il te faudra gratter la terre Jusqu'à l'asile du trépas, Jusqu'à cette lame guerrière Que la rouille ne ronge pas.

Ta, qu'avant l'heure de minuit Tout ton ouvrage soit fini.

Imma prit cette poule en tremblant; mais la vieille femme lui parlait avec tant de bonté, d'un ton si amical, qu'elle se rassura bientôt. Son fi ère ne montra pas la moindre crainte ; il se réjouissait même du spectacle merveilleux que lui allait doimer cette poule. Ils étaient parvenus presque au milieu de la montagne , sur laquelle

était bâti le château, lorsqu'ils rencontrèrent un jeune chevalier. II avait unefigure distinguée : l'air sérieux qui régnait sur tout sou visage inliinida d'abord la jeune fille ; mais la douceur de sa voix dissipa bientôt toutes ses craintes.

Il leur demanda qui ils étaient, et ce qu'ils venaient chercher dans son château. " Noble chevalier , lui répondit Imnia , notre oncle, le doyen de Strasbourg, est en eaptlvlté chez vous. Hélas ! c'est notre père , car nous n'avons plus de parents. Nous venons vous supplier de lui accorder la liberté et de nous retenir en otage. »

Le chevalier ne put cacher son émotion; il considéra les deux enfants l'un après l'autre , et ses regards se fixèrent involontairement sur la poule blanche que portait Imina. Irama rougit, et raconta dans un discours souvent interrompu les motifs pour lesquels on lui avait confié cet oiseau. Le châtelain l'écoutait attentivement; ses veux étaient toujours fixés sur elle, et elle se trouvait dans un trouble visible ; ses paroles n'avaient aucune suite; son frère le remarqua , et voulut venir à son secours.

« Iinma , ce n'est pas là ce qu'a dit cette femme. »

Imma rougit à ces mots , comme si une flamme s'était élancée à son visage.» Noble demoiselle, lui dit le chevalier, c'est la main de Dieu qui vous a conduite en ces lieux. Restez ici sous la protection de mon bras; vous pourrez retourner chez vous quand vous le désirerez. Maintenant, suivez-moi; venez procurer à votre oncle une agréable surprise. »

Pendant qu'Imma et son frère étaient auprès du doyen , le chevalier poursuivait les préparatifs nécessaires pour la défense du château. Il connaissait bien la partie j

faible dos fortifications du côté de la forêt de sapins , et y faisait travailler à un fossé depuis quelques jours. Mais le temps était trop court, et c'était fort à propos qu'il venait de recevoir les avis et les secours de la femme de la forêt. D'ailleurs en se rappelant toutes les circonstances , il dut être rempli de la plus grande confiance. Aussitôt que la première étoile commença à briller au firmament , il porta la poule au pied de la croix funéraire où son grandpère était mort dans un combat singulier , et où il avait été enterré.

Au coup de minuit , s' étant rendu de nouveau dans ce lieu , il y trouva à son grand étonnementun large et profond fossé bordé d'un parapet , et à la clarté • des étoiles , il vit briller l'épée de son grandpère que l'on avait mise avec lui dans la tombe. La poule avait disparu. Vers la pointe du jour les Strasbourgeois avancèrent déjà sur trois colonnes ; ils étaient disposés à donner un assaut, mais le Fossé de la Poule déconcerta tous leurs projets et ils furent repoussés avec une perte considérable.

Cependant Irama avait produit une vive impression dans le cœur du chevalier de Windek, et elle-même n'était pas restée indifférente aux charmes du châtelain ; mais le doyen prisonnier ne voulut pas entendre parler d'une union entre ces deux jeunes amants.

Néanmoins, lorsque la guerre fut terminée , Imma devint l'épouse du chevalier de Windek , et ce fut le doyen lui-même qui les unit dans la cathédi'ale de Strasbourg.

Le fossé a conservé le nom de Fossé de la Poule , mais la tradition semble se perdre de jour en jour.

Page 1