POUR LES COURS SUPÉRIEURS
Le seizième siècle nous appâtait comme «ne époque de trouble et de confusion ; mais c'est un chaos d'où devait sortir la civilisation moderne. La crise qui éclata alors était préparéede longue main. Deux grands faits historiques dominent cette époque : la renaissance des lettres et la réforme religieuse. Le lien qui les unit est facile à reconnaître; quoique l'un n'ait pas engendré l'autre, il est clair qu'il lui a prêté une force nouvelle et préparé son triomphe.
La renaissance littéraire, c'est-à-dire l'exhumation des trésors intellectuels de l'antiquité, en faisant briller au milieu delà société formée par le catholicisme et la féodalité, les langues, la politique, la philosophie, les croyances religieuses de Rome et d'Athènes, devait porter un coup terrible à une organisation déjà épuisée par sa durée et par ses propres vices.
Au reste l'invasion des lettres anciennes ne fit pas naître l'idée de la réforme; cette idée n'était pas nouvelle, plusieurs fois elle avait fait explosion : le douzième siècle avait eu ses reformateurs , réprimés d'abord par l'autorité des conciles et plus tard par la force des armes. Plus forte au quatorzième et au quinzième siècles, elle avait eu pour apôtres Wiclef, en Angleterre; Jean Hus et Jérôme de Prague, en Allemagne. Animée par le ressentiment d'un supplice odieux, elle avait fiilli triompher par la puissance d'un chef incomparable, de Zisca
vainqueur des troupes impériales dans huit grandes batailles. La renaissance ne fit donc point naître la réforme, elle la releva et la fit triompher.
Plusieurs causes indépendantes du progrès des esprits avaient ébranlé l'édifice catholique ; la papauté avait elle-même travaillé à sa ruine : les désordres d'Alexandre VI, l'esprit guerrier de Jules II, la mollesse païenne, l'cpicurismede LéonX avaient successivement affaibli le resj)ect; des peuples pour la tiare.
Le pays où l'imprimerie, ce puissant auxiliaire de la science, avait été découverte et où la science avait été le mieux cultivée, devait donner le signal de la réforme. Il partit de l'Allemagne à la voix de Luther. Ce grand nom est étranger à mon sujet ; mais comme sa réforme eu France est fille de la réforme en Allemagne, je ne saurais le passer sous silence. Luther a fait plus qu'il n'a voulu : l'ébranlement qu'il a causé lui inspira un effroi qui fit le tourment de sa vieillesse ; mais que l'homme soit r.^.baissé, le mouvement qri'il a produit ne perd pas de son imporiance et de sa grandeur. Il importe peu qiie Luther ait prétendu asservir la volonté humaine ; il suffit qu'il ait affranchi l'intelligence. L'Église reconnaissait le libre arbitre et refusait le libre examen ; T.'jthcr .nccorda ce que refusait l'Église, et non ce qu'elle accordait. Je vois là un enchaînement lo-
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gique et non nne contradiction ; en brisant la cli:dne qui attachait l'humanité au trône pontifical, Luther ne voulut p;is la laisser tomber à terre, il la releva et la porta plus haut. La souveraineté qu'il enlevait au jjape, il (lut la rendre à Dieu; ce svstème a sa grandeur, l'homme ne saurait être abandonné à lui-même : si vous lui ôfez le point d'arrêt qu'il trouvait sur la terre, il faut en retour que le ciel lui donne un appui- Le contre-coup de ces doctrines et de ces graves événements vint frapper la France au moment où la royauté resplendissait d'une grâce chevaleresque dans la personne de François I*"^, et jouissait dans sa plénitude d'une autorité sans contrôle. François 1^'^, qui ne comprit pas d'abord la portée politique de la Réforme, ne s'en alarma point et laissa germer le protestantisme au sein même de sa cour. Marguerite sa sœur le favorisa ouvertement, et son valet de chambre, Clément Marot, traduisit les Psaumes à l'usage des Réformés. Si plus tard il se fit persécuteur, ce fut par politique et par faiblesse. L'âme de ce roi n'avait qu'une fausse grandeur; aucun sentiment élevé n'y avait poussé de profondes racines. Sa religion, pas plus que sa chevalerie, n'avait de réalité; ce n'est gnère qu'un héros de théâtre, jaloux de paraître et non d'être : sa bravoure, que ne soutenaient ni la force de la raison, ni sa grandeur d'âme, se manifesta par des témérités et des fanfaronnades; sa galanterie, délicate à l'excès dans ses madrigaux et dans les discussions des cours d'amour, se souilla dans la pratique par de honteuses débauches ; sa loyauté est démentie par la ruse et par bien des parjures. Protecteur des lettres, il brise un jour toutes les presses de son royaume, et ne les rétablit qu'en les enrayant par la censure. Ainsi les faits se réunissent comme à plaisir pour donner un démenti à ses paroles et faire tomber pièce à pièce toute son annure héroïque. Un roi sans croyances n'était pas en mesure d'arrétçr la Réiorme, de l'é-
touffer dans son berroau. Aussi pendant qu'à l'intérieur, pour reconnaître les services de Li pap utp qui lui avait subordonné le clergé par le Concordat, et pour satisfaire aux passions poj)nlaires, il donnait en spectacle à sa conr les flammes d'un bûcher dévorant les hérétiques, sa politique au dehors favorisait les protestants d'Allemagne, et donnait à l'Europe chiétienne le scandale de l'alliance delà croix et du croissaut, La Réforme devait donc suivre son cours, puisque la persécution de l'intérieur était tout juste assez vive pour ranimer l'ardeur de ses prosélvies et qu'elle puisait de nouvelles forces dans la politique extérieure qui rattachait la France au protestantisme et;» l'islamisme. L'imprévoyance de François Y% les contradictions de sa conduite préparaient donc la lutte où ses successeurs devaient succomber, et qui allait amener la ruine de sa maison au profit d'une branche collatérale, entachée d'hérésie.
La prédication du prêtre de Noyon, de Jean Cauvin, si grand dans l'histoire sous le nom de Calvin, transforma tout à coup une secte religieuse en parti politique, qui se fortifia promptement et put transporter la discussion sur les champs de bataille. Les disciples de Luther en France ne pouvaient donner à leurs frères que l'exemple du courage en mourant sur les bûchers; cetix de Calvin se mirent en mesure de défendre leur foi nouvelle à la pointe de l'épée.
La puissance du parti calviniste fît la grandeur de la maison de Lorraine; la royauté fut dupe de ses premiers ménagements. Les grands seigneurs formèrent contre elle deux camjjs opposés, dont l'un voulait la détruire et l'autre la supplanter. Les Condé et les Chàlillon tendaient à former parle mélange de l'esprit féodal et de l'esprit nouveau une sorte de fédération républicaine, qui menaçait l'unitc' et la natiojialilé française: les Guises, les uouveaux maires du pakis des Valois ; puisaient leur
force dans la puissance royale, dans l'organisation des libertés communales et le spnliment de l'uniie n.tion.ile ; niais ils voulaient faire tourner ces forces au profit de leur propre grandeur, et s'attribuer le domaine dont ils protégeaient l'intégrité. La royauté se trouva donc placée entre deux périls. Nous verrons plus tard comme elle essaya de s'en tirer. '
Le premier danger qu'elle courut lui vint des calvinistes. Le but de la conjuration d'Amboise était de lui faire la loi et de la soumettre aux réformateurs. Les Guises firent bonne garde autour du trône. Les conjurés arrivèrent de toutes parts pour se faire égorger, et leurs cadavres, suspendus aux créneaux des murailles, firent naître l'effroi et de longs ressentiments. Ce fiit là que le je?ine d'Aubigné puisa cette haine qu'il exhala plus lard dans des ver» pleins d'énergie qu'on n'a pas oi.bliés, et dont la rude écorce ne vode pas toutes les beautés.
Ce coup de violence ne termina rien ; il accrut l'ascendant île la maison de Lorraine saus détruire le parti calviniste. Après la potence on essaya de transiger, mais le temps des accommodements n'était pas venu. La transaction politique tentée par les notables de Fontainebleau comme par les états d'Orléans, et la transaction religieuse essayée au colloque de Poissy, échouèrent également. La guerre seule peut trancher de pai'eils nœuds, et ce n'est que de guerre lasse que l'on parvient à s'entendre. Certes, lorsque des hommes tels que L'Hôpital savent tenir leur âme pure et leur e5])rit droit contre la corruption et lessophismes du siècle, on ne peut se défendre de les admirer; mais on com- ])reiid du reste pourquoi lenrs vertus et leur éloquence sont également stériles.
Dans les temps de fièvre sociale, la modération vertueuse et la modération corromj)ue snr.t ('galem;;nt iuipuisvantes; l'une, après de vains efforis, se retire a l'écart dans le silence et dans la douleur j l'autre,
mêlée aux événements dont elle est le jouet, ne sort de l'inaction que par de sourdes intrigues ou de criminelles violences. Ils furent d'un côté L'Hôpital, de l'autre Catherine de Médicis et ses fils.
Au reste, le spectacle des guerres civiles, surtout des guerres religieuses , n'est pas sans grandeur; leur ressort, c'est la croyance, c'esl-à-dire ce q'i'il y a de plus noble dans l'humaniié; c'est la conscience aux prises avec la conscience. La foi, surtout dans l'hérésie, donne aux âmes uu merveilleux élan. L'hérésie a le double charme d'une croyance et d'une découverte; elle satisfait tout ensemble la foi et l'orgueil, et ce n'est pas merveille que ces deux mobiles redoublent l'énergie de l'âme, La foi traditionnelle aux prises avec la foi nouvelle se ravive aussi par le danger qui la menace. Ces guerres arrosent la terre d'un sang généreux, mais qui ne coule pas en vain. Dans la lutte ardente du glaive et de la parole, les âmes et les corps se trempent fortement et produisent l'héroïsme et le génie.
Le moment critique pour la morale , c'est celui de la transaction et des capitulations de conscience. Le spectacle de ces marchés honteu,X5 ^"^ constatent l'affaissement des âmes, est plus douloureux et plus funeste que celui de la guerre avec ses désordres et ses vengeances.
Jusqu'à présent nous avons vu croître les forces des calvinistes et grandir à côté du trône ces intrépides Lorrains, dont l'arbre généalogique remontait à Charlemagne, et qui protégeaient la royauté pour la supplanter. Nous avons vu ces deux forces menacer d'un double péril la royauté, qui ne savait ni ne pouvait se décider entre elles. En 1572, l'imminence du péril était encore du côte du calvinisme : c'est de ce côté que la loyauté frappa les premiers coups, et en cela elle fut l'instrument des Cuises. Le catholicisme pour se défendre avait rallié toute sa puissance ; les intérêts municipaux, les eorporalions de métiers et
de religion s'étaient armés pour sa défense; en outre, pour ressaisir plus sûrement la société qui lui ('chnppait, il avait organisé l'inquisition, l'ordre des jésuites et les frères mendiants. Par l'inquisition, il atteignait les consciences; par les jésuites, il s'emparait du foyer domcsiiquc; par les frères mendiants,iîse incitait en contactavec lepenjde, et l'atiiiait par le mensonge de la pauvreté. L'acîion simullanéedeces moyens de terreur et de séduction avait donné aux passions catholiques une énergie extraordinaire; elle fit explosion par un crime dont la souillure fléirit encore nos annales; vous avez nommé la Saint-Barlhélemy. De nos jours où l'on se croit en droit de tout réhabiliter, parce que le jiassé est mieux compris, on a j)rétendu atténuer l'horreur qu'inspire ce massacre en prouvant qu'il n'était pas le résultat d'un complot tramé de longue main, mais l'explosion des passions populaires. Cela est vrai : Catherine de Médicis et son faible fils ne furent pas les instigateurs des violences du peuple; ils obéirent aux inspirations des Guises, organe de la volonté populaire; ils consentirent par faiblesse, pensant détruire d'un seul coup leur plus terrible adversaire. Mais le ciime commis par faiblesse n'en est que jilus odieux, et l'initiative démocratique n'est pas une justification, car le ])euple n'est pas infaillible.
Celte abominable boucherie flétrit la royauté sans la tirer d'embarras. Elle devra désormais compter avec ses prétendus libérateurs. La Ligue va s'organiser sans elle et contre elle. Cette association puissante, qui embrasse tous les intérêts anciens, aura pour chefsnaturels Id Guises. Paris se soulèvera bientôt contre son roi et l'obligera de fuir. Le roi de la Ligue est plus puissant que le roi de France. Après la journée des Barricades, il aurait pu s'asseoir à sa place, il se contenta de l'avoir menacé. Ce qu'il pouvait preiulre |)ar un coup demain, il voulut l'obtenir d'une assemblée des États; mais il venait se placer
! sous le poignard d'un rival. La royauté , ( que les Guises avaient instruite au crime, se ' servit de leurs leçons contre eux-mêmes ; ils furent assassinés. Mais le poignard de Henri III ne réussit pas mieux que l'arquebuse de Charles IX : ces deux coups de violence n'amenèrent aucun dénouement ; le massacre et l'assassinat , destinés à rej)onsser un double péril , laissèrent subsister l'un et l'autre. En vain la royauté avait-elle essayé de dominer la Ligue, en vain essaya- t-elle plus tard de railleries protestants en s'unissant à leur chef; tout cela fut perdu. Le coutelas d'un moine anéantit la race des Valois , race que le crime avait souillée, que la débauche avait épuisée , et qui périssait d'elle-même si le fanatisme n'en avait pas hâté la destruction.
J'aurais pu, pour donner plus de clarté à ces faits, adopter l'ingénieuse division introduite par un historien moderne ; cette division se résume eu trois mots : action , réaction et transaction. La période d'action contient la naissance et les progrès de la Réforme ; la réaction embrasse la lutte des deux partis , lorsque le catholicisme rassembla toutes ses forces pour anéantir l'hérésie politique et religieuse du calvinisme; la transaction amenée par l'épuisement des partis, embrasse les derniers efforts de la Ligue expirante et l'avénementdc Henri I Y; c'est le dénouement de ce drame sanglant que je dois vous présenter.
L'extinction de race des Valois fut un bienfait pour la France. Par un autre coup de fortune, la direction de la Ligue échoit à un prince irrésolu, trop faible pour vouloir les moyens de la fin à laquelle il tendait. La pu.sillanimité de Mayenne servit le Béarnais mieux que sa bravoure; il se chargea lui-même d'jinénntir la Ligueen frappant les Seize, auxiliaires incommodes, mais nécessaires. Les étals de i593, .issemblés pour enranicr un roi, préparèrent l'avénenient d'Henri IV ]):ir leur indécision; d'.iilleiirs la 1 i'Mic étai' décour.'Lac, coin-
battue et déciinte par son chef; elle manquait (l'appui. Li! misère , née de la guerre civile, la présence des étrangers qui désolaient Paris, la crainte d'une usurpation espagnole , tout concourait à ranimer le sentiment national étouffé dans la lutte des partis. Pour avoir une idée de l'effroyable misère du royaume , il suffit de lire un passage de la Ménippée qui exprime avec énergie la douleur des gens de bien et les regrets des désordres enfantés par la guerre civile.
« O Paris, qui n'es plus Paris, mais une o spclunque dé bêtes farouches, une citan délie d'Espagnols, Wallons et Napolitains, « un asile et une retraite de voleurs, meur- « trieurs et assassinateurs , ne veux-tu ja- « mais te ressentir de ta dignité et te souve- « nir qui tu as été, au prix de ce que tu es ? « ne veux-tu jamais te guérir de cette fré- « nésie, qui pour un légitime et gracieux n roi t'a engendré cinquante roitelets et o cinquante tyrans ? Tp voilà aux fers , te a voilà en l'inquisition d'Espagne, plus in- « tolérable mille fois et plus dure à supporn ter aux esprits nés libres et francs, comme « sont les Français, que les plus cruelles « morts dont les Espagnols se sçauroient « adviser. Tu n'as pu supporter une légère « augmentation de tailles et d'offices , et « quelques nouveaux édits qui ne t'iropor- • tunaient nullement; mais tu endures qu'on « pille les maisons, qu'on te rançonne jus- « ques au sang, qu'on emprisonne tes sé- « Dateurs, qu'où chasse et bannisse les bons «citoyens et conseillers, qu'on pende, « qu'on massacre tes principaux magisn trats. Tu le vois et lu l'endures; tu ne « l'endures pas seulement, mais tu l'approu- « ves, le loues et n'oserois et ne sçaurois «faire autrement; tu n'as pu supporter « ton roi si débonnaire, si familier , si fa- « cile, qui s'était rendu comme concitoyen « et bourgeois de sa ville qu'il a enrichie , « qu'il a embellie de somptueux monu- « menls, accrue de forêts et superbes remo i>arls, ornée de privilèges et expn)piioiis
« honorables. Que dis-je, pu supporter?
"■ c'est bien pis, tu l'as chassé de sa ville, de « sa maison, de son lit ! Quoi chassé ! tu l'as n poursuivi ! quoi poursuivi ! tu l'as assas- « sine , canonisé l'assassinateur et fait un « feu de joie de sa mort. Et tu vois main- « tenant combien cette mort l'a profilé !... « Où sont nos festins, nos tables si friands? »
Lorsque l'état des chose* arrachait ces plaintes éloquentes à un noble cœur , il étitit clair que le dénouement approchait. Paris ne pouvait être plus longtemps un asile de voleurs et de meurtriers; d'ailleurs Henri IV avait dit que cette bonne ville valait bien une messe, et son abjuration avait enlevé aux Ligueurs le principe de leur force.
Le Béarnais était bien l'homme d'une transaction ; indifférent entre toutes les sectes, il désarmait le catholicisme en l'embrassant, et le souvenir de son hérésie ralliait à lui les protestants. Mais ces gages donnés aux deux partis, en aplanissant les voies du trône , lui préparaient des obstacles lorsqu'il y serait monté. En tenant la balance égale , il ne devait satisfaire ni ceux qui l'avaient servi ni ceux qui l'avaient combattu. Il ne s'en inquiéta pas , résigné d'avance aux plaintes , aux amers reproches des uns, aux soupçons des autres. Il prit pour règle de conduite l'intérêt de sa puissance et la grandeur du pays. Comme homme privé, il fut ingrat : il oublia les services au moins autant que les injures. Comme roi, il fut irréprochable et fit courageusement son métier; sa politique mit les factions hors de cause. Mais les passions religieuses survivent à la lutte dans les âmes ardentes et sombres; en s'isolant elles fermentent et s'aigrissent ; à défaut d'un champ de bataille où elles puissent lutter ouvertement et lovalement, le déses])oirIes porte à de terribles extrémités. La haine se concentre alors, et, par une étrange illusion , elle pense triompher, si elle réussit à frapper une bculc poilrine. C'est là tout le secret de ces tentatives homicides, que
la fortuue de Henri IV déjoua si souvent, et qui réussirent enfin, sans rien produire qu'un deuil inutile et prématuré.
Tels sout , du moins à mes yeux, la marche des idées et l'enchaînement des faits , dans le siècle qui va faire l'objet de nos études: la naissance et les progrès de la Réforme , favorisés par l'indécision du pouvoir politique, et l'impulsion donnée aux iatelligences par la renaissance des lettres j
l'opiniâtre résistance du catholicisme, ralliant toutes ses forces dans celte lutte suprême; enfin le triomphe de la r.iison par la conquête de la liberté de conscience, et la grandeur de la France , s'élevant par l'indépendance au premier rang des nations. C'est sur le terrain remué et sillonné par ces guerres et ces controverses que nous recueillerons les monuments laissés par l'éloquence religieuse et politique.
THOMAS BEGRET.
La foule se précipite dans l'église deCantorbéry, les moines et les serfs y accourent pour remercier le Seigneur du retour de leur saint archevêque. Tous sont joyeux, et les accents de leur reconnaissance font encore briller le front fatigué de Thomas. Ses peines, ses persécutions sont oubliées; il ne sent plus que le bonheur d'être aimé de ceux pour lesquels il a tant souffert. Il veut les remercier, mais sa voix émue peut à peine se faire entendre, el ces paroles : « Je suis venu vers vous pour mourir au milieu de vous, » se confondent aux cris d'enthousiasme qui s'élèvent autour de lui : « Amour, amour à Thomas de Cantorbéry !... »
Mais le triomphe a cessé; seul dans une chambre de l'immense palais, le voyez-vous appuyant son noble visage sur ses mains brûlantes? Combien ses yeux, jadis animés par le feu du génie, sont ternes et éteints maintenant! Combien ses beaux traits sont défigurés par des rides précoces ! Comme il est pâle et abattu! Les paroles sinistres de Henry ont retenti dans son âme. « Martyr! s'es -il écrié, cette félicité me serail-elle réservée? Martyr pour la cause du pauvre et du faible contre le riche elle puissant, à laquelle j'ai consacré ma vie! O mon Dieu, écoute ma prière; mes biens m'ont élé eulevés pour satisfaire à l'avarice des courti-
sans d'Henry, et je vois la misère du peuple sans pouvoir la soulager, et mon cœur se brise .. O mon Dieu, martyre à Thomas de Cantorbéry !...
« Qu'ai -je dit? Seigneur, pardonne ce souhait insensé. La vie me pèse, mais cette vie est-elle à moi? O vous à qui elle appartient, ô vous Saxons , mes frères opprimés, pardonnez-moi! Tu menaces, Henry, mais que m'importe ? mon courage est dans la justice de ma cause. Je puis mourir, mais elle ne mourra pas. Je suis jeune et puissant encore; mes années et mon pouvoir, je les emploierai à déjouer l'ambition de l'usurpateur, à réaliser les projets que le ciel m'inspire en faveur de mes malheureux concitoyens. Oh ! oui, Seigneur, je l'implore à genoux : Longue vie à Thomas de Cantorbéry. »
Dans une salle richement décorée, quatre hommes d'armes s'agitaient impatiemment, écoutant les paroles qui s'élevaient parfois d'une pièce voisine. « Toujours cet archevêque audacieux, >< s'écria enfin Guillaume de Tracy à l'un de ses compagnons, tandis que les deux aulics, Regnault et Richard-Ie-Breton , causaient à voix basse. « Roger d'York n'arrive en France que pour supplier le roi d'agir sévèrement contre ce sujet rebelle; Hugues, ne rav«-z-vous
pas enlendu? — Et le roi, interrompit lingues de Mowille, maudit sa funeste crédulité qui lui fit aimer et protéger ce Becket, le fils d'un valet Saxon. Oui, Guillaume, ce fut un grand jour lorsque ce co;ui;saa somptueux renvoya au roi le sceau de chancelier, et, devenu simple dans ses habits et frugal dans ses repas , parut insulter au luxe et à la prodigalité d'Henry. Oui, ce fut un grand jour lorsque le roi d'Angleterre jura une haine éternelle à Thomas de Cantorbéry. »
Le roi!! Les veines de son front sont gonflées de colère, et ses mains froissent un papier, l'excommunication de l'archevêque d'York. « Quoi! s'écrie-t-il, un misérable qui a mangé mon pain, un mendiant qui est venu à ma cour portant tout son bien derrière lui, insulte son roi, la famille rovale et tout le royaume; et pas un de ces lâches chevaliers que je nourris à ma table n'ira me délivrer d'un traître qui me fait
injure? et vainement je réclamerai vengeance contre Thomas de Cantorbéry? »
Et tandis que les protestiitions d'une cour toute dévouée calmaient et adoucissaient Henry, quatre hommess'embarquaient pour l'Angleterre en répétant: «Yengeance contre Thomas de Cantorbéry! «
Ils approchent. Fuis, fuis, Thomas ! car rien ne pourra te sauver de leur fureur. Mais lui, revêtu de ses habits pontificaux, calme et immobile, s'agenouille devant l'autel. « Que voulez -vous de moi? crie-t-il aux assassins. — Ta mort. — Me voici.
Dites à Henry que je lui pardonne, mais que leciel ne lui pardonne pas. » Et le sang du martyr rejaillit sur l'autel du Christ.... Et quelque temps après un roi, accablé de douleur et de honte par la révolte de ses fils bien-aimés, priait, couvert d'un cilice, sur la tombe de saint Thomas de Cantorbéry ! < M"* Sabike g.