‹ La Mère-institutriceChapitre 86 sur 224 · SIXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIEME PARTIE

Une année s'écoula tout entière, puis un hiver encore; on était au commencement du printemps. Le village des Iroquois ne renfermait que des femmes et des vieillards ; ou attendait le retour des chasseurs , absents depuis plusieurs mois. Ils étaient partis, selon la coutume, pour explorer les forêts glacées du nord, et y poursuivre tour à tour le castor, l'ours, l'orignal et le bison. Pendant ce temps, les femmes préparaient, dans les huttes, de nouvelles parures pour leurs frères et leurs époux, jusqu'à ce que la terre amollie permît à la herse d'entamer son sein.

Sur ces femmes sauvages reposaient tous les travaux de la vie domestique ; la guerre et la chasse étant les seuls passe-temps dont s'honorât l'Indien. Une inaction complète charmait ses loisirs, tandis que sa compagne , briiiée sous d'accablants fardeaux , vouée à la fois aux soins maternels et à la culture des champs, supportait à elle seule tout le poids de la première malédiction divine.

Pourtant, le soleil chaud avait fondu la neige; ce jour-là, tout ce qui restait de la tribu s'était rendu au champ qu'il fallait préparer à recevoir la semence. C'était une fête joyeuse, carie printemps souriait, avec lui la nature, avec lui tous les êtres, ravivés par une lumière tiède et caressante. Tous les bruits de la forêt, longtemps endormis, renaissaient tour à tour, bruits de

cascades, de vent lointain, de brises légères, de feuillage naissant, cris féroces, concerts d'oiseaux , chants de femmes, cnr elles chantaient ces femmes, courbées sur le sol: les mères chantaient à leurs nouveau-nés, les jeunes filles chantaient au ciel bleu , au nuage qui passe, à la vie qui commence.

Une seule est silencieuse, la plus jeune, celle qui, pour la première fois, accomplit cette laborieuse tâche. N'allez pas croire qu'elle en est triste, vous ne connaîtriez pas Méloa. Une autre pensée l'occupe; sa mère, la sage Oukama, est retenue dans sa hutte par la maladie, et sa jeune lille la remplace au champ. Méloa ne peut chanter et s'éloigne quelque peu ; elle s'avance au-delà des limites dn champ et tourne souvent ses regards du côté qui doit ramener les chasseurs; car elle attend et désire l'arrivée d'Arthur, pour réjouir sa mère.

C'est donc Méloa qui, la première, fut aperçue par Izou au pied léger, messager ordinaire de la troupe; un cri l'annonça au loin, et Méloa tressaillit de joie. "Heureux présage! dit le chasseur en l'abordant : tu es la première fleur du printemps que j'aie rencontrée sur ma route, car je viens du pays des glaces.

— Sois le bienvenu, répondit-elle; Izou fut-il jamais poricur d'un triste message! » Puis elle courut rejoindre les femmes, en s'écriaot : (Vite au fleuve, grande uouvellcl voici les chas-^curs. » ' »ki-M>. n

m 178 ^ En peu d'heures , toute la population I du haut de l'arbre , avant que la pesante

fut rendue au lieu du débarquement. On pousse de grands cris , on s'interroge , on se compte, on se presse confusément.

Les jeunes gens montrent avec orgueil les canots chargés de gibier, de fourrures, de dépouilles ; les femmes se chargent gaiment de ce précieux butin pour le transporter à la vallée, où les chasseurs les devancent sous le poids léger de leurs armes.

Arrivés au village, on prépare le splendide festin qui doit terminer les chasses , et là, chacun raconte ses exploits, en se chargeant tout seul du soin de sa renommée.

« Et qu'a donc fait Arthur , dit enfin le grand chef? Est-il resté oisif à contempler ses frères, ou, s'il a pris sa part du combat, pourquoi garde-t-il le silence?

— Puisqu'il ne veut pas faire son éloge, s'écria Izou, moi, je veux le faire à sa place. Arthur est vraiment un homme, un chasseur, et c'est bien à tort qu'il se tait; mais je sais que dans les forêts de sa patrie, le plus brave guerrier ne raconte pas luimême ses exploits : il en laisse le récit à ses compagnons. Apprenez, illustres sachems, que c'est Arthur qui mérite les honneurs de la chasse. Ecoutez son histoire.

« Au commencement, j'ai douté de sa bra voui*e ; quand les Iroquois ont sur pris le castor, endormi sous la glace, au milieu de ses wigwams , quand nous l'avons attiré par ruse au bord du lac, notre ami a laissé paraître je ne sais quel sentiment de répugnance et de pitié. Mais quand, plus tard, il a fallu poursuivre l'ours affamé, furieux, jusqu'à son dernier ref'Jge; quand il a fallu escalader le tronc d'arbre au haut duquel l'animal veillait en sentinelle, je l'avoue , le danger était grand; chacun de nous pensa qu'il valait mieux attendre le moment de son sommeil. Arthur , sans rien écouter, monte seul à la rencontre de l'ennemi, le provoque , l'attaque avec tant d'audace et de bonheur, qu'il le précipite

bête ait eu le temps de se mettre en garde, ou même de remuer un de ses membres.

Voilà ce qu'a fait notre ami, le visage pâle, et il se tait !

— Arthur, dit le Grand-Chevreuil avec sa gravité accoutumée , tu as fait l'action d'un héros, mais ta conduite est celle d'un imprudent. Lorsqu'un Iroquois se dispose au premier combat ou à la première chasse, on lui dit : « Mon fils, tu es un homme, tu ne peux manquer d'être brave, mais avant tout, sois prudent. N'attaque point à force ouverte avant d'avoir employé la surprise; meurs plutôt que de fuir à la face de l'ennemi, mais n'engage ie combat que s'il v a du moins chance égale de victoire. » Voilà ce que disent les sachems, et ce que parfois les jeunes gens oublient. Les lisages de ton pays sont-ils différents des nôtres? Pourquoi n'es-tu pas né parmi nous? »

Le repas continua ; il devait durer une grande partie du jour, car une loi religieuse défendait qu'on laissât le moindre vestige de Tanimal égorgé. Arthur bientôt se déroba au spectacle peu attrayant qu'offrait aux yeux d'un Européen cette orgie de sauvages, que la nature avait faits sobres, et que la superstition dégradait.

Il se hâta vers sa cabane, impatient de revoir une famille qui lui était devenue chère. Son arrivée répandit la joie sur les traits flétris d'Oukama .

Cependant Arthur fut frappé du changement que la maladie avait opéré sur elle eu quelques mois. .

« Bienvenu soit mon fils , dît-elle ! Ah ! j'ai compté bien des sokils pendant ton absence; la lime a plus dune fois découvert et voilé sa face; pendant ce temps, hélas ! la douleur s'est enqiarée de mes membres. O mon fils! conjure -la, cette douleur hideuse, car tu es un Manitou.

— Ma mère, ne parlez ])as ainsi ; gardezvous de me croire autre chose qu'un simple mortel. N'ai-je pas, moi aussi, lutté sous le poids de cette douleur qui vous accable?

Rappelez-vous les dernières neiges; pendant que les guerriers chassaient l'ours et le castor, vous m'avez vu étendu sur ma natte , semblable à l'homme qui va mourir; sans vous, sans vos soins de mère, je ne serais plus. Qu'ctais-je alors, sinon la plus faible des cre'atures sous la main irritée de Dieu ? — Qui sait jusqu'oà les Manitous pcuventdescendre pour éprouver leshommes?

« En ta présence, mou fils , je me sens renaître à la vie, à la joie; béni soit ton retour. Je veux quitter ma triste cabane, je veux respirer l'air pur du printemps. Mes enfants, condnisez-inoi vers le grand rocher, que je voie aujourd'hui le soleil.» Et tous trois sortirent de la hutte, et cheminèrent lentement. Un groupe de matrones s'offrit à quelque distance; elles vinrent audevant d'Oiikama, en laissant éclater leur joiede la revoir, cardepuis bien Iongtenii>s elle n'avait pas paru au milieu d'elles.

« Allez, mes enfants, dit la veuve, nous nous rejoindrons au wigwam , je suis bien , laissez-moi parmi les mères. »

Arthur et Méloa s'éloignèrent et gravirent un rocher énorme dont la plateforme était le lieu accoutumé de leurs entretiens. Bien souvent ils y étaient venus. Arthur avait parlé de longues heures, et Méloa l'avidt écouté avidement; car il parlait de son Dieu, de sa pairie, de tout ce qu'il voulait er;seigner à sa jeune compagne. « Tu es triste, Méloa, lui dit-il; ne te souvient- il plus de mes leçons ?

— Tes leçons, frère, ne sont point oubliées : tu verras que je les ai bien recueillies dans ma mémoire, et repassécs dans mon esprit. J'ai bien songé au grand Dieu que tu m'as fait connaître. Je l'ai cherché aux lieux où lu m'as fait sentir sa présence; je l'ai demandé à la nalure , son ouvrage , au torrent, aux tcmpêles, aux nuages, à la forêt. Mais lu n'élais pas là j)our me protéger de ton ombre, et ton Dieu m'a semblé terrible. Seule en sa présence, j'ai frémi de crainte.

— Dis, n'est-ce pas qu'il y a des génies

entre nous et lui ponr peupler cet immense espace el nous adoucir son aspect. Dieu , ma sœur, est si grand qu'il remplit à lui seul tout le vide de l'immensité. Néanmoins , tu ne dois pas le craindre ; il n'est redoutable qu'aux méchants. Mais quitte, enfant, cet air abattu et rêveur ; sois donc joyeuse comme autrefois; ces graves pensées ne doivent pas attrister ton âme. Qu'est devenu ton sourire et ta folle gaîté ?

— Oh ! tu ne sais pas qu'en ton absence je suis devenue sage et sérieuse à force d'inquiétude et de douleur. Ma mère, ah ! si tu l'avais vue presque mourante, appelant Arthur à grands cris. Moi, je pleurais , je priais ton grand Dieu, et j'allais à la forêt avec les autres femmes. Mais la première fois, mon bras était encore faible, mes genoux ployaient sous les fardeaux, et je m'arrêtais pour respirer. Alors on m'adressait de dures paroles, ou des railleries amères ; quelques femmes plus compalissantes venaient au secours de ma faiblesse. Hélas ! pensais-je, si mon frère était là, lui qui ne dédaigne pas de partager les travaux des femmes ? Puis, je songeais à ton pays où elles sont si heureuses, aux grandes choses que lu m'as révélées, à ces contrées qui existent au-delà du grand lac. Cependant l'habitude m'a rendue plus forte, et ma patience m'a gagné les coeurs.

— Ah ! ma sœur, garde-toi de ces pensées, ne t'abandonne pas au regret, à la tristesse. Je me maudirais d'avoir éclairé ton esprit, si c'était aux dépens de ta sécurité. .Songe qu'en te ])arlant comme j'ai fait, en le révélant tout un monde inconnu, en t'iniliant aux mystères du seul et vrai culte, je n'ai voulu qu'élever ton regard au-delà de cette vie, l'associer à de sublimes espérances, t'enrichir d'un nouveau trésor. Enfin, Dieu me le pardonnera: j'ai voulu, dans mon exil, me réserver de? joies pures, instruire à me comprendre ton âme de jeune fille, lui enseigner , avec le langage de ma patrie, celui de mes pensées, afin que je ne fusse pas seul dans le

iSo

momie à m'enlreienir de tout ce que j'ai perdu. Pardonne si j'.ii plus fait pour mon bonheur que pour le tien, si j'ai bacrifié peut-être ton paisible avenir à ma destinée inquiète. Pardonne, ma sœur, si j'ai pu ir.cconnaître e.nvers toi les desseins de la Providence. ]Mais, non , cetle Providence ne m^'aurait pas jelé la élourdiment sur ton passage ; ses vues sont profondes.

— Ne t'acciise pas d'avoir troublé la paix de ma vie. Il est vrai que souvent, inhabile à saisir tes leçons, à fixer mes pensées errantes, je pleut c sur mon ignorance; souvent accablée sous la confusion de deux mondes d'idées qui se heurtent dans mon esprit, j'oppose les souvenirs et les croyances de toute ma vie aux sublimes révélations émanées de ta bonclie. Alors , mille (îouîes m'assiègent; j'appelle en vain la vérité. En ion absence , le pasié agit sur moi si puissamment, que je prie involontairement les Manitous et les génies, je crois n'avoir fait qu'un songe merveilleux; mais dès que tu parais, que les paroles se font entendre, alors je crois à ton Dieu, et me prosterne devant lui. ?Jaistoi, frère, lu n'es point Jicurcux, tu éprouves des regrets; nous ne jiouvons rien l'offrir de notre vie sauvage qui vaille ce que lu as perdu.

• — Tu te trompes, ma sœur, celte vie ne manque pas de charmes; la nature, grande et sublime comme elle est ici, embellit l'existence.

— Dis-moi, la chasse a dû te pl.ilre; on raconte que tu en as remporte les honneurs.

— Je l'avoue; honteux de mon inaction, il rae tardait d'y paraître et de m'y distin-

guer. Je me suis plu à rencontrer le danger face à face; aussi, n'ai-je point hésité à l'attaque. Il est vrai que j'ai été plusheu> reux que prudent; mais sij'ai goûté quelques instants la joie du triomphe, de combien de sensations pénibles ne l'ai-je pas acheté 1 Te dirai-je l'impression d'horreur que produisit en moi le sacrifice au génie du désert ? Les cris du malheureux animal, suspendu vivant et abandonné dans ce passage étroit font encore frémir mon oreille. Cette cruauté, accomplie de sang-froid, m'émut au dernier jjoint. Oh ! telles ne sont pas les chasses de ma patrie.

— Mon frère, reprit doucement Méloa, ne repète pas ces paroles en présence des Indiens; pour eux, le fils adoptif n'est pas un exilé. Malheur à lui , s'il se rappelle la hutte de son père, car il a juré de l'oublier.

— Mais , toi , tu ne me trahirais pas , Méloa; tu connais toutes mes pensées.

— Oh ! non, jamais. »

Le soir était venu pendant cet entretien; tous deux quittèrent le rocher pour rejoindre la veuve. Le retour fut silencieux, car les dernières paroles d'Arthur avaient affligé Méloa ; et lui se reprochait en quelque sorte les soins qu'il avait pris de cultiver l'esprit de la jeune sauvage: il craignait d'avoir éveillé dans cette âme paisible bien des éléments de trouble. Ces reproches, il se les faisait souvent, mais il n'était plus temps d'y remédier. 11 avait déjà trop fait pour Méloa, il avait offert trop d'idées nouvelles à son intelligence, pour s'arrêter dans sa tâche; il résolût donc de l'achever.

HISTOIRE naturellp:

Page 1