LE SONGE DE GALILÉE
Galilée, qtii .ivait rendu aux sciences d'immortels services, passait sa tranquille et glorieuse vieillesse à Arcetri dans le duché de Florence.
Il était déjà privé du plus précieux des sens. Cependant le printemps avait encore pour lui des charmes; il jouissait des chants du rossignol et du parfum des fleurs; ilserappelait avecuii phiisir bien vif lesdoucessensiitlons qu'il a vaita II tret'ois éprouvées.
Un jour, dans son dernier printemps, il se fit conduire par Yiviniii, le plus jeune et le plus reconnaissant de ses élèves, dans la campagne aux environs d'Arceiri. Sentant qu'il allait trop loin pour ses forces, il pria en plaisantait son conducteur de ne
pas lui faire dépasser le ferriloire de Florence. « Tu sais, dit-il, ce qu'il m^a fallu promettre au Saint-Office.» Vivian: le fit asseoir sur un petit tertre pour se reposer. Là, foulant de plus près les. herbes et les fleurs, assis comme dans un nuage de parfums, le vieillard se rap])cla ce transport, cet élan vers la liberté qu'il avait senti un jour à Rome à l'approche du printemps. Dans ce moment il voulut épancher contre ses cruels persécuteurs la dernière goutte d'amerluine qui restait encore sur son cœtjr;mais tout à conj) il s'arrêta et se reprocha à liii-mcme celle pensée en disant : « L'ombre de Copernic pourrait s'en irriter. »
Viviani, qui ne connaissait pas encore le songe anquel Galilée faisait allusion, lui demanda l'explication de ces paroles. Mais le vieillard, redoutant pour ses nerfs affaiblis la fraîclieur et l'humidité du soir , voulut, avant de la donuer, revenir chez lui.
Alors, après s'être un peu l'emis de sa fatigue, il commença : « Tu sais, dit-il, combien mon sort était cruel à Rome et combien ma délivrance traînait en longueur. Quand je vis que la puissante intercession de mes protecteurs, les Médicis, que la rétractation même a laquelle je m'étais abaissé restaient sans effet, un jour je me jetai sur mon lit, faisant sur ma destinée d'amères reflexions et murmurant contre la Providence. Aussi loin que tu puisses i"eporter ta pensée, m'éeriai-je, comme ta vie a toujours été irréprochable! plein de zèle pour ta noble vocation, que de peines n'astu pas eues à parcourir les sentiers trompeurs d'une fausse philosophie pour avoir la lumière que tu ne pouvais pas trouver! Avec quelle ardeur tu as employé toutes les forces de ton àme ]jour percer jusqu'à la vérité, et pour combattre et terrasser à tes pieds tous ces })réjugés surannés et puissants qui te fermaient le chemin! Que de fois, avare pour toi-même, tu as fui les plaisirs de la table vers lesquels tu te sentais entraîne! Que de fols lu as arraché de tes lèvres la coupe que tu allais vider pour ne pas apporter dans les travaux de i'eaprit une pesanteur funeste! Combien tu as dérobé tl'heures au sommeil ])Our les consacrer a la philosophie! Et tandis qu'autour de toi tout était ])lout;é dans un paisible repos et ré])arait ses forces épuisées pour goûter de nouveaux plaisirs, qiie de fois tu as bravé la ])iqiiante froidure pour contempler les merveilles du ilruiament!
Que de fois, dans les nuits sombres et voilées, tu as veille à la lueur d'une lampe pour publier In gloire .le Dieu «t étl.drer le monde!... î.lalheureiix ! et quel est maintenant le fruit de tes travaux? Qu'as- lu
gagné à glorifier ton Créateur, à instruire l'humanité?... Le chagrin sèche le globe de tes yeux; ils s'éteignent de jour en jour davantage, ces fidèles ministres de l'âme, et bientôt ces larmes que tu ne peux l'etenir t'auront privé pour toujours du peu de lumière dont tu jouis encore.
« Au milieu de mes plaintes, le sommeil vint fermer mes paupières. Tout à coup je crus voir un vieillard respectable s'approcher de mon lit ; debout devant moi, il me considérait en silence et avec un air de contentement, tandis que mes veux se reposaient avec surprise sur son front pensif et sur les boucles argentées de sa chevelure.
« Galilée, me dit-il enfin, ce que tu souffres maintenant, tu le souffres pour les vérités que je t'ai enseignées; et la superstition qui te persécute me prendrait aussi pour sa victime, si la mort n'avait mis pour jamais ma liberté à l'abri de ses fureurs. — Quoi! c'est Coueinic? m'écriai-je; et, sans lui donuer le temps de répondre, je le serrai dans mes bras. O Viviani! elles sont douces les parentés du sang qui ont leur source dans la natui'e'mème; mais combien plus douces encore sont les parentés de l'âme! Combien les liens mêmes de l'amour iraternel sont moins tendres, moins iiitimes que ceux de la vérité! Avec quel heureux espoir d'étendre sa splrère d'activité, d'augmenter l,es puissances dé son âme, de pouvoir puiser librement aux trésors de la science, on vole au-devant d'un ami qui vient auprès de nous, coi-duil par la sagesse !
« Vois, me «lit le vioillard, lorsque nous nolis fûmes embl•as■^éb de nouveau , j'ai repris celte eiivelopj»e qui m'enfermait autrefois, et je veux éîiv.' dès ce moment ])our lui ce cpie je ser.ii a l'avenii", ton guide; c.ir, dans ces lieux où l'esprit dégagé de ses liens ne connaît plus la f.itigue et se livre a une continuelle activité, dans ces lieux le repos n'esl qu'un changement de travail; toujours occupés à sonder les profondeurs de la Divinité, nous ne suspen-
dons nos recherches que pour instruire les enfants de la terre arrivés après nous; et le premier qui guidera ton àme vers la connaissance de l'infini, c'e^t moi. » Il me conduisit par la main à un nuage qui était descendu sur la terre, et nous prîmes notre Toi dans l'espace incommensurable des cieux. Là, Viviani, je vis la lune avec ses montagnes et ses vallées; je vis les constellations de la voie lactée, des pléiades et d'Orion; je vis les taches du soleil et les satellites de Jupiter. Tout ce que j";ivais vu le premier Ici-bas je le vis beaucouj» jnieux là, sans que mon œil eût besoin d'un secours étranger, et je me promenais au ciel au milieu de mes découvertes, plein de ce l'uvissement intérieur avec lequel sur la terre un ami des hommes marche au milieu de sej) bienfaits. De chaque heure consacrée ici à un pénible travail naissait là une félicité que ne peut goûter celui qui arrive vide de connaissances dans te monde céleste. Aussi, Viviani, même dans ma tremblante vieillcbse, je ne cesserai jamais de m'appliquer a la 1 echerche de la vérité; car celui qui la cherche ici trouve là, de quelque côté qu'il })orle ses regards, une source de joie dans chaque découverte confirmée, dans chaque doute détruit, dans chaque secret dévoile, dans chaque erreur qui se dissipe. Oui, voilà ce que je sentis dans ces moments de délices; mais il ne m'est resté de ces impressions que le souvenir de les avoir éprouvées. Mon àme était trop pleine et chacune de ces jouissances se perdait dans cet océan de t>cusatious délicieuses.
«Tandis que j'étais ainsi en extase et absorbé dans la grandeur de celui dont lu sagesse toute-puissante créa ces merveilles, que soutient et conserve l'action éternelle de son amour, la voix de mou guide m'éleva à de plus hautes pensées. « Les bornea de tes sens, me dit-il, ne sont pas celles de l'univers. Du fond d'un lointain où se perd l'imagination, des légions de soleils lancent leurs rayons jusqu'à loi; mais
dans les plaines de l'éther, il en est des millions encore que ton œil ne peut apercevoir; et chaque soleil, comme la sphère qui l'entoure, est peuple d'êtres sensibles, d'âmes pensantes. Partout où pouvait se décrire un orbite roulent des mondes; partout où des créatures pouvaient se trouver heureuses existent des créatures. L'immensité de l'infini n'offre pas le plus petit espace où la main économe du Créateur n'ait répandu l'existence ou semé des principes de vie; et dans cette innombrable variété de créatures, du soleil jusqu'iiu momdre atome, rè;ne un ordre immuable; d'éternelles lois établissent entre ces cieux, ces terres, ces soleils une ravissante harmonie. Le sage immortel, sondant l'éternité de ses sublimes méditations, trouvera un abime sans fond et une source de jouissances inépuisable. Mais pourquoi te dévoiler déjà ces mystères, Galilée? Ces jouissances, elles échappent à la conception d'un esprit qui, enchaîné à un corps pesant, ne peut aller plus loin que ne lui permettent les forces de ce comp;ignon paresseux, et se sent ramené vers la terre, lorsqu'à peine il a commencé à juendre son essor.
u II est vrai, m'écriai-je, il ne ])eiit les concevoir dans toute leur plénitude, ces jouissances divines; mais, Copernic, il est certainement capable de se faire une idée de leur nature et de leur essence. Ka effet, quelles joies ne procure pas la sagesse déjà dans cette vie terrestre! Quelle volupté ne ressent pas un es])rit même enferme dans celte euvelop[)e mortelle, lorsqu'une première aurore commence a percer le vague crépuscule de ses idées, tl que cette clarté bieniiiisaule s'étend loujouis de plus eu plus jusqu'à ce qu'enfin se lève le gi.ind jour de la science, qui découvre a l'œil ravi des contrées d'une beauté infinie ! Toimême, qui pénétras si avant dans les secrets de la Divinité, et qui découvris le plan de la création sortie de ses mains, souvicns- ! loi de ce moment où la première pensée
hardie s'éleva dans ton sein, et où toutes les forces de ton âme s'empressèrent avec joie à la saisir, à lui donner une forme, une suite régulière. Souviens-toi, lorsque le système fut complet, et qu'un accord admirable en réunit toutes les parties, souviens-toi comme tu contemplas d'un œil ivre d'amour le merveilleux ouvrage de ton âme, et comme tu sentis ta ressemblance avec l'infini, dont tu avais pu saisir et rendre la pensée!... Oh! oui, Copernic, ici-bas déjà la sagesse est féconde en joies célestes. Eh! si elle n'avait pas cet avantage, pourquoi , retires dans son sein , regarderions-notis si tranquillement les vanités du monde? »
« Le nuage qui nous portait était redescendu sur la terre, et il me sembla qu'il s'arrélail en ce moment sur une des collines qui avoisinent Rome ; la capitale du monde était devant nous, mais, pénétré d'un profond mépris, de la hauteur où j'étais j'étendis la main et je dis : « Ils n'ont qu'à se croire grands, les orgueilleux habitants de ces palais, parce que la pourpre envelop])e leurs membres, parce que l'or et l'argent couvrent leurs tables de ce que produisent de plus précieux l'Europe et les Indes! Mais comme l'aigle jette un œil de dédain sur la chenille enfermée dans son tissu de soie, le sage abaisse de même sa vue sur ces êtres vils et rampants. Leur âme est captive ; ils ne peuvent s'élever audessus de la feuille à laquelle ils sont attachés; tandis que le sage, libre de toute entrave, foulant les hauteurs où il est monté, laisse tomber ses regards sur le monde, ou s'élance .sur les ailes de la méditation jusqu'à la Divinité, et marche au milieu des étoiles. »
« A oes mots, Yivinni, un air grave et sérieux coTivrit le front démon guide, il retira son bras de mon épaule et son œil laiiiM jiisfju'au fond de mon âme un regard mcn.içant: "Homme indigne! s'écria-t-il, quoi! tu les as goûtées déjà sur la terre,
ces joies du ciel .■• tu as rendu ton âme glorieuse devant les sages des nations? tu as su donner un noble e.ssor à toutes les facultés de ton âme; bientôt, plus libre et plus puissante, elle pourra continuer à s'exercer éternellement dans la carrière de la vérité; et maintenant, que Dieu te juge digne d'être en bulte à des persécutions, maintenant que ta sagesse va devenir un mérite pour toi et que ton cœur doit s'embellir de vertus, comme ton esprit s'est orné de connaissances, maintenant le souvenir du bien s'efface sans laisser de trace dans ton cœur, et ton âme se révolte contre Dieu.» Ici je m'éveillai et je me vis du sein des splen» deurs célestes replongé dans mon affreux cachot, et un torrent de larmes inonda ma couche. Alors, au milieu des ténèbres de la nuit, j'élevai mes yeux vers le ciel et je prononçai ces mots : « O Dieu plein d'amour! quoi! le néant, qui par toi est devenu quelque chose , a osé blâmer tes voies! La poussière, à laquelle tu donnas une âme n'a pas craint de compter au nombre de ses mérites ce qui était des dons de ta miséricorde; l'être indigne que tu as nourri dans ton sein, près de ton cœur, sur lequel tu as laissé couler si souvent de ta coupe inépuisable des gouttes de félicité, a oublié tes bienfaits et les avantages dont tu l'avais comblé; frappe son œil de cécité; ne lui permets pas plus d'entendre jamais la voix de l'amitié; laisse-le blanchir au fond d'une prison ; qu'il sache supporter son sort avec résignation, se rappelant avec reconnaissance les jouissances qu'il a goûtées autrefois, et heureux dans l'attente de l'avenir. »
o C'était mon âme tout entière, Vivianî, qui s'épanchait dans cette prière ; mais Dieu n'écouta pas le murmure du mécontentement; il n'entendit que l'expression de la soumission et de la reconnaissance, puisqu'il me destina à tant de bonheur. En effet, tu le vois, je suis libre à Arcetri; aujourd'hui même encore mon ami a
guidé mes pas au milieu des fleurs du printemps. »
En disant ces mots, l'illustre vieillard cherchait la main de son disciple pour la
presser avec reconnaissance; mais Vîviani saisit la sienne et la porta respectueusement à ses lèvres.
Encel.
NOUVELLE AMÉRICAINE