‹ La mère Marie de l'Incarnation [microforme]Chapitre 3 sur 3 · DR PNEU HE · texte numérisé non relu

DR PNEU HE

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nos révérends pères d'envoyer quelquefois un des leurs pour leurs propres affaires, comme il y va des députés pour les affaires du pays.!

Je ne parle point d'un nombre innombrable de difficultés très épineuses, tant générales que particulières, que le pays nous fait naître presque continuellement. Pour vous dire tout en un mot: la nature n’a nulle prise

sur quoi elle se puisse appuyer, ni aucunes prétentions qui la puisse flatter

ou satisfaire. Il faut que je vous avoue que j'ai tant souffert de croix, qu'à moins d’une grâce de Dieu fort extraordinaire, j'eusse succombé sous leur pesanteur,

1640, 10 septembre ; à son fils. — Les sauvages qui paraissent les plus zélés (pour se convertir) sont ceux du côté du nord, dont la mission est à Tadoussac. Je vous en parlai l’an passé. Comme les nations de cette côte, qui résident avant dans les terres, entre des montagnes * affreuses ct des rochers inaccessibles, viennent se rendre chaque année au printemps en ce lieu là, les pères sont aussi exacts à s'y trouver pour les instruire l'espace de trois ou quatre mois, que le temps est plus tempéré ; car le reste de l’année il y fait un froid nonpareil, y ayant encore des neiges et des glaces au mois de juin. Il y a quelques jours que j'en demandais des nouvelles au père qui a le soin de cette mission, ayant une association spirituelle avec lui pour la conversion de ces peuples: car encore que nous embrassions toutes les nations en Celui quiles a créées, nous en tirons néanmoins tous les ans chacune une au sort, afin d’exciter plus purticulièrement nos dévotions pour leur conversion. Or, comme cette mission m'est tombée en partage, j'ai voulu savoir du père les bénédictions que Dieu y verse, afin de lui en rendre grâces. Voici la réponse qu'il m’a faite : ‘ Je ne puis rien mander de ces quartiers de meilleur que l’ampiification du royaume de Jesus-Christ. En un jour j'ai baptisé trente Betsamites, et confessé soixante chrétiens. Je suis sur le point de faire six mariages en face d'église. Je pris avant-hier tous les diables des sorciers, leurs pierres, leurs tambours et semblables badineries (objets frivoles et ridicules), que j'ai fait bouillir, pour leur faire voir combien c’est peu de chose, et afin que ce malin esprit ne paraisse plus dans le pays de ces pauvres gens,

“ Les sauvages de Tadoussac font des harangues qui n'ont point de prix, tant à leurs gens qu'aux nations étrangères, pour les encourager à croire et à embrasser la Foi, Vous les concevriez mieux par les oreilles que par les yeux. Remerciez le grand Maître de ce qu'il illumine toutes les nations du nord, car il y en a ici de plus de dix sortes, qui sont de plus de douze journées de Taaoussac. Je ne sais si la fin du monde est proche, mais la Foi s'étend beaucoup. Je n'ai qu’un regret, de voir un si mauvais

1 Pour la traite des pellete ‘ies, mais jamais dans l'intérêt de l’agriculture, de la colonisation ou d'aucune industrie. Le ‘ pays” cela signifiait quelques marchands de fourrures et voilà tout. Le Journal des jésuites note plusieurs de ces voyages.

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instrument que moi entre les mains de Dieu, mais priez sa bonté, je vous en supplie, de me rendre plus digne en me faisant miséricorde, Les dévotions de nos paroissiens sont fort réglées. Il y en a environ soixante qui se sont confessés deux ou trois fois, et comme ils se disposent à communicr, ils jeûnent le samedi à ce dessein. Il ÿ en à trente qui ont communié pour la première fois, le reste communiera en son temps. Ce m'a été une consolation bien sensible de les voir recevoir ce saint Sacrement avec tant de dévotion et de ferveur, que les Français des deux barques qui sont arrivés, ayant assisté à la messe, à l'eau bénite, et à l'instruction qu’on leur a faite, les ont admirés. Leur police continue dans une obéissance exacte: Ils ont première, seconde et troisième table. Les personnes de considération mangent à la première ; les officiers qui ont servi mangent à la seconde, et les femmes et les enfants à la dernière. Ils ont fait une allée pour se promener après le repas, pour traiter de leurs affaires et pour prier en se promenant. Ils souhaitent passionnément une petite maison à la française pour y loger l'été et serrer leurs hardes l'hiver, pendant qu'ils sont à la chasse.” Jusqu'ici sont les paroles de la lettre du père.

1646, 10 septembre ; à son fils.—C'est une chose ravissante de voir nos bons sauvages de Sillery, et le grand soin qu’ils apportent à ce que Dieu soit servi comme il faut dans leur bourgade ; que les lois de l'Eglise soient inviolablement gardées, et que les fautes y soient châtiées pour apaiser Dieu. L'une des principales attentions des capitaines est d'éloigner tout ce qui peut être occasion de péché, ou en général, ou en particulier, L'on ne va point à la chapelle que l’on n’y trouve quelque sauvage en prière, avec tant de dévotion que c'est une chose ravissante. S'il s'en trouve quelqu'un qui se démente de la foi ou des mœurs de chrétien, il s'éloigne et se bannit de lui-même, sachant bien que, bon gré mal gré, il lui faudrait faire pénitence ou être honteusement chassé de la bourgade. Il y a quelques jours qu’un jeune homme eut différent avec sa femme. Ils furent menés devant les capitaines, qui condamnèrent l’homme à être mis à la chaîne dans une cave du fort, et là jeûner trois jours au pain et à l'eau ; et la femme fut condamnée à la même peine, qui fut exécutée en notre monastère. Ces pauvres gens firent leur pénitence avec tant de dévotion, que je crois que leur faute leur fut remise dès’ le moment que la sentence leur fut prononcée. La femme ne voulut pas seulement une poignée de paille sous elle car, disait elle, je veux payer Dieu que j'ai fâché.

1646, 10 septembre ; à son fils.—Les Attikamek, qui sont aussi du côté du nord, sont convertis et vivent d’une vie extraordinairement innocente. Il y a quatre ans qu'une trentaine descondit ici, où ils furent instruits et baptisés, après quoi ils s'en retournèrent en leur pays, annonçant avec une ferveur apostolique à ceux de leur nation le bien qu'ils avaient rencontré. Ils leur expliquèrent les points de la Foi, comme ils les avaient appris, en sorte qu’ils en convertirent un grand nombre qu’ils amenèrent aux Trois-Kivières pour y être baptisés, ce qui leur fut accordé. Depuis

ce temps-là ils sont réglés comme s'ils avaient toujours des pères parmi eux, aussi viennent-ils de temps en temps, quoique fort éloignés, pour rendre compte de leur foi et recevoir de nouvelles lumières. On ne peut rien voir de plus zélé, même jusqu'aux enfants.

1646, 10 septembre ; à son fils—Il me faut vous dire quelque chose de nos fonctions tant à nos parloirs que dans le séminaire. Les Hurons qui descendent ici sont presque continuellement à notre parloir, qui est le lieu destiné à leur instruction. C'est là la mission de la mère Marie de Saint-Joseph, qui sait la langue. Aussi ces bons néophytes ct cathéchumènes la tiennent pour leur mère. L'an passé, un capitaine nommé Jean- Baptiste, descendit avec toute sa famille, pour assister au traité de paix avec les Iroquois. Tout l'hiver il nous a donné le moyen d'exercer les œuvres de miséricorde tant corporelles que spirituelles ; car bien qu'il fût capitaine et homme de considération parmi les sauvages, étant néanmoins hors de son pays, il avait besoin de tout : car ces gens-là ne se chargent de rien que de leur traite (provision de ce qu'iis ont à vendre), pour la grande difficulté des chemins. Je ne vous saurais dire le zèle qu'ils ont pour la foi et pour la pratiqne des actions de piété. Mais ce que nous avons le plus admiré en eux, c'est la tendresse de ieur conscience, et le soin qu'ils ont d'éviter jusques aux moindres fautes, ou de s'en confesser au plus tôt quand ils les ont commises. Une fois la simplicité du bon Jean-Baptiste nous donna de la consolation, et nous fut tout ensemble un petit sujet de divertissement. Etant sur le point d'aller à la chasse, quelques personnes qui lui avaient promis de lui donner ce qui lui serait nécessaire pour son voyage, qui devait être de plusieurs jours, lui manquèrent de parole justement sur le point qu'il devait partir, ce qui lui fit bien de la peine, jusqu'à lâcher quelques paroles d'impatience. Etant revenu à soi, il en eut tant de douleur, qu'il s'en voulut confesser sur l'heure. Mais son confesseur étant absent, et n’y en ayant point d'autre pour l'entendre, il vint trouver celle qui avait coutume de l'instruire, pour lui dire son péché, et la prier de le dire à son confesseur, quand il serait de retour, l’assurant que de sa part il était extrêmement triste d’avoir péché, qu'il avait beaucoup demandé pardon à Dieu, et qu'il tâcherait d'être mieux sur ses gardes à l'avenir. La mère de Saint-Joseph le consola, et lui fit faire encore des actes de contrition, puis il partit en paix. Quand il eut fait deux lieues de chemin, il apprit que son confesseur était de retour ; il quitte la compagnie et revient à grands pas se confesser, disant qu'il n'aurait pas fait son voyage en repos si, sachant que son confesseur était à la maison, il ne se fut pas confessé de ses impatiences.

Un autre Huron, qui n’avait point encore été instruit, mais qui avait un extrême désir de l'être, fut donné à la mère de Saint-Joseph, qu'il regarda dès lors comme sa :nère, à qui il rendait une obéissance si ponctuelle, qu'il n'y avait rien qu'il ne fit de ce qu'elle lui ordonnait ; et personne n'avait assez de crédit sur son esprit pour lui faire entreprendre

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quelque chose qui dût interrompre le temps et l’heure de ses instructions, si elle ne l’agréait. Quelques raisons particulières l’obligèrent un jour d'aller à la chasse avec des Algonquins, mais il ne voulut point s’y engager sans la licence de sa mère. Attendez, leur dit-il, Marie ne m'a pas donné congé, je m'en vais le lui demander. Elle lui donna la permission, etil partit aussitôt. Il ne passa pas un jour, durant son absence, sans dire son chapelet et faire ses prières. Il repassait continuellement dans son esprit ce qu’on lui avait appris des mystères de notre sainte Foi, dans la crainte qu'il avait de les oublier, et que cela ne retardât son baptême. À son retour, il n'eut pas plus tôt mis le pied hors du canot, qu'il vint à notre grille avec des joies nonpareilles, demander celles qui le désiraient enfant de Dieu. Ah! ma mère, dit-il à sa maîtresse, j'ai beaucoup péché depuis que je ne vous ai vue, car dans les désirs que j'avais de vous voir, et d’être instruit pour être baptisé, j'ai souvent demandé de m'en revenir, et cela m'étant refusé j'étais triste, et je ne souffrais pas assez en paix de voir l'effet de mes désirs retardé. D'autres Hurons le voulant une autre fois mener à la chasse aux castors, l'en priaient avec instance, lui promettant qu'il ferait un grand gain.en ce voyage. Il vint à son ordinaire demander congé à sa mère, qui lui dit que s'il ne désirait pas être sitôt baptisé, elle n’y voyait pas grand inconvénient ; mais que si ses désirs pour le baptême étaient tels qu'il lui avait fait entendre, elle ne croyait pas que ce fût une bonne disposition à cette grande grâce, d'aller ainsi se promener sous prétexte d’un gain temporel. Alors il lui répondit d’un courage ferme et résolu : Il est conclu que je n’y irai pas; je n’ai point d’affaires plus pressées que celle de mon salut et de mon baptême ; je ne désire point emporter en mon pays d'autres richesses que celles de la Foi, et l'honneur d’être du nombre des enfants de Dieu. Depuis ce temps-là, il ne manqua pas un jour de venir à l'instruction, et Notre-Seigneur, bénissant sa bonne volonté, lui donna une mémoire si heureuse pour retenir tous nos mystères, qu'il était rare qu'on lui dit deux fois une chose, la retenant dès la première. Enfin, le jour de son baptême, qu'il avait tant désiré, étant venu, qui fut le lendemain de la Pentecôte, il ne se peut dire avec combien de joie il reçut cette insigne faveur : ses paroles, ses actions, tout son extérieur rendait témoignage du contentement de son cœur. Depuis ce temps-là, il s'est confessé deux fois la semaine, et aujourd’hui on l'instruit pour la communion, qu'on se réserve à lui faire faire pour la première fois en son pays avec solennité.

1646, 10 septembre ; à son fils.—Notre petit séminaire a eu cette année de l'emploi aussi bien que les précédentes. Notre plus grande moisson c’est l'hiver, que les sauvages, allant à leurs chasses de six mois, nous laissent leurs filles pour les instruire. Ce temps nous est précieux, car comme l'été les enfants ne peuvent quitter leurs mères, ni les mères leurs enfants, et qu'elles se servent d'eux dans leurs champs de blé d’Inde et à passer leur peaux de castors, nous n’en avons pas un si grand nombre. Nous en avons néanmoins toujours assez pour nous occuper.

La doyenne, et comme la capitainesse de cette troupe de jeunes néophytes, était une petite fille du premier chrétien de cette nouvelle Eglise, que son père et sa mère vouèrent dès sa naissance. Elle nous fut donnée dès l'âge de deux ans, à cause de la mort de sa mère, et nous l'avons élevée environ trois ans, dans le dessein de la faire religieuse, à cause du vœu de ses parents, au cas qu’elle en eût la volonté, C'était le meilleur et le plus joli esprit que nous eussions encore vu depuis que nous sommes en Canada. A peine savait-elle parler quelle disait toute seule les prières sauvages par cœur, et même celles que nous faisons faire aux filles françaises. Ce qu'elle entendait chanter en notre chœur, elle le savait quasi au même temps, et elle le chantait avec nous sans hésiter, Les personnesde dehors la demandaient pour la faire chanter, et elles étaient ravies de lui entendre chanter des psaumes entiers. Elle répondait parfaitement au catéchisme, en quoi elle était la maîtresse de ses compagnes ; et quoiqu'’elle ne fût âgée que de cinq ans et demi, sa maîtresse l'avait établie pour déterminer des prières, et pour les commencer toute seule à haute voix, ce qu'elle faisait avec une grâce merveilleuse, et avec tant de ferveur qu'il y avait de la consolation à l'entendre. Mais notre joie a été bien courte, car une fluxion qui lui est tombée sur le poumon, lui a bientôt fait perdre la voix et la vie. Cette innocente a été six ou sept mois malade, durant lesquels elle a été si patiente, si obéissante et si raisonnable, que cela ne serait pas croyable à ceux qui ne l’auraient pas vue, Ayant demandé un père pour se confesser, on lui en fit venir un, qui fut tout surpris de voir l'attention, la dévotion, et la maturité, avec laquelle elle faisait cette action. Quelque pressée et abattue qu'elle fût du mal, elle n'a jamais refusé de prier Dieu qu’une heure ou deux devant sa mort, qu’elle eut une oppression fort inquiétante ; mais quand on lui eut dit que c'était le diable qui la tentait, afin qu’elle n'obéit pas, au même temps elle joignit les mains, et fit tout ce qu'on voulut. Lorsque nous la visitions, pour nous témoigner l'amour qu’elle nous portait, elle nous disait ce qu'elle demanderait à Dieu pour nous quand elle serait dans le ciel, où elle était bien aise d'aller. Etant sur le point d’expirer, on lui demanda si elle aimait Dieu, et elle répondit avec une aussi grande présence d'esprit qu’une personne âgée: Oui, je l'aime de tout mon cœur, et ce furent là ses dernières paroles. Son père ayant été blessé en trahison par quelque étranger, mourut un peu avant elle avec de grands indices de sainteté. Depuis la mort de son père, quand on lui parlait de ses parents, elle disait: Je n'ai plus d’autres parents que les filles vierges habillées de noir; ce sont mes mères, mon père me l'a dit avant sa mort, et m'a commandé que je leur obéisse, et qu’il me donnait à elles, afin qu’elles fussent mes mères. Elle tirait un si grand avantage de la créance qu'elle avait que son père était au ciel, que quand elle avait quelque petit différend avec ses compagnes, elle leur disait par reproche : Mon père est dans le ciel, mais le vôtre n’y est pas. (C'étaient là ses vengeances enfantines, Il faut vous avouer que la mort de cette innocente,

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quoique nous la croyions au ciel, nous à touchées, comme aussi tous nos amis ; car elle était connue et aimée des Français et des sauvages, qui ne la regardaient que comme une petite ursuline, puisqu'elle en faisait déjà les fonctions dans un corps d'enfant.

Enfin Notre-Seigneur nous fait cette grâce, que notre séminaire est le refuge des afiligés et des oppressés ; car s'il y a quelque fille qui soit en danger de perdre ou la vie, où l'honneur, ou les bonnes grâces de ses parents, ou enfin qui soit en quelque peine que ce soit, les capitaines, qui ont l'œil à ce que leurs gens vivent en vrais chrétiens, nous les amènent, afin de les garder et de les instruire. Bénissez cette bonté souveraine de tous ces bienfaits, et intéressez-vous avec moi dans la cause de Jésus- Christ, et dans l’amplification de son royaume. Vivons et mourons pour ce sujet.

1646, 7 octobre ; à une dame de ses amies.—Nos nouveaux convertis nous ont donné cette année toute la satisfaction possible. I] faut avouer que l'esprit du christianisme est autant admirable qu'adorable, et il est aisé de voir qu'il est émané du sang de Jésus-Christ, puisqu'il produit en des peuples barbares des effets tels que nous en voyons en d’aucuns, qui étant touchés de cet esprit, sont changés en d’autres hommes tout nouveaux. Il y en a qui ne peuvent vivre que dans la prière, leurs cœurs parlent continuellement à Dieu, et dans la conversation ils sont simples commes des enfants. Si vous aviez vu la différence qu'il y a entre ceux qui ne veulent pas croire, et ceux qui croient, vous fondriez en larmes de douleur et de compassion pour ceux qui sont si misérablement retenus dans l'esclavage du diable ; et de joie et consolation pour ceux que vous jugeriés, à les voir seulement, qu'ils sont tout possédés de Dieu. Non que tous soient touchés de la sorte, car nous en voyons ici, comme vous en voyez en France, de fervents et de tièdes. Le cœur humain est une forte pièce ; Dicu le prend quand on le lui offre de bon cœur, mais il ne force personné, Pour ce qui me regarde, ma chère sœur, ceux qui vous ont dit que je vous aime ne se sont pas trompés: car vous êtes si proche de mon cœur, qu'il me semble que vous et moi ne soyons qu'une même personne. En effet soyons toutes deux une même chose en Jésus.

1646, 11 octobre ; à son fils.—Je vous ai écrit les nouvelles de ce que Dieu opère en ce pays, avant que j'eusse reçu aucune de vos lettres, car les vaisseaux sont arrivés tard, lorsqu'on les croyait perdus et qu'on commençait déjà à ressentir la famine. L'on parle de nous donner un évêque en Canada ; je ne sais si vous savez de quelle manière cela s'est passé en France. L'année dernière, M. Gauffre, personnage d’une éminente piété, donna par aumône une somme de trente mille livres pour fonder l'évêché. Ceux entre les mains de qui il mit cette somme, crurent qu'il n'y avait personne plus capable de cette dignité que lui. Ils en firent la proposition au conseil ecclésiastique du Roi, où M. le cardinal Mazarin qui en était le chef, dit qu'il ne fallait rien conclure sur ce point, sans savoir si

les révérends pères jésuites l’auraient agréable. Le révérend père Georges de La Haye, et deux autres de la compagnie furent appelés, et témoignèrent que M. Gauffre leur serait très-agréable. Ce grand serviteur de Dieu ne se doutait de rien, car c'était un homme extraordinairement humble, aussi ne veulut-il jamais consentir à la proposition qui lui en fut faite, qu'après une retraite pour se préparer à connaître la volonté de Dieu, et pour demander l'avis de son directeur. Dans le temps de cette préparation, il fut saisi d'une apoplexie qui l'emporta en trois jours; ainsi la volonté de Dieu fut connue et le dessein rompu. Pour moi, mon sentiment est que Dieu ne veut pas encore d'évêque en Canada ; le pays n'étant pas encore assez fait; et nos révérends pères y ayant planté le christianisme, il semble qu'il y a de la nécessité qu'ils le cultivent encore quelque temps, sans qu'il y ait personne qui puisse être contraire à leurs desseins,

1646, 11 octobre ; à son fils. —J'ai eu l'année dernière une grande maladie qui a pensé m'emporter, car comme, grâce à Notre-Seigneur, je ne suis point infirme, je n'ai pas grande expérience des maladies. Je me disposai néanmoins pour mourir, parce que mon mal, qui était une colique néphrétique accompagnée d’une grosse fièvre, était très-violent et dangereux. Pour le présent, je me porte mieux que jamais, et je suis prête d'aller en tous les endroits du monde où l'obéissance me voudra envoyer.

Je suis extrêmement consolée de vous voir si pauvre. Hé ! ne sommesnous pas assez riches de posséder Jésus? Je ne veux donc pas que vous vous mettiez en peine de me rien envoyer. Si vous êtes un homme de désirs, comme Daniel, ouvrez la bouche de votre cœur, et notre trèsaimable Jésus la remplira, Je ne vous prie point de prier pour moi ; vous y avez trop d'affection ; faites donc en sorte auprès de Dieu que je sois fidèle à ses inspirations, et qu'il anéantisse en moi tout ce qui lui est désagréable.

1647 ; à son fils.—Je suis si enfoncée dans le tracas des affaires extérieures, que je ne vous écris qu'à de petits moments que je dérobe, Avec tout cela, je dois réponse comme je crois à plus de six vingt lettres, outre les expéditions des écritures de la Communauté pour la France. Voilà comme il faut passer cette vie en attendant l'Eternité qui ne passe point.

1647 ; à son fils.—Un autre sujet de consolation est la ferveur de nos néophytes, qui en vérité surpasse tout ce qui s’en peut dire. Ils sont quelquefois si transportés de zèle qu'ils éclatent pendant la prédication, interrompant le père qui la fait, afin de dire publiquement les sentiments dont leurs cœurs sont intérieurement pressés, Un jour le père qui a soin de la mission de Sillery inv ctivant fortement contre l'ivrognerie où tombent souvent les sauvages q'iand ils boivent du vin ou de l’eau-de-vie, un sauvage touché de ce qu'il avait dit, l’interrompit disant: Arrête-là, mon père, ce que tu dis est vrai, je me suis enivré, et par là je montre que je n'ai point d'esprit ; prie Dieu qu’il me fasse miséricorde, souffre que je dise

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n'est point à moi à haranguer en cette bourgade, Sus donc, jeunesse, c'est à vous que j'adresse mon discours; prenez exemple, non sur mon péché, mais sur ma douleur, et souvenez-vous que si moi qui suis âgé, je reconnais et confesse mon crime, vous qui êtes jeunes ne devez point dissimuler les vôtres. Je condamne l’action que j'ai faite; c'est un précipice où je me suis jeté, donnez-vous de garde d'y tomber. Ce pauvre homme avait un complice qui entendant ce discours, l'interrompit : Non, c’est moi qui n'ai point d'esprit, c’est moi qui suis un méchant ; j'ai fâché celui qui a tout fait, Jeunesse, soyez plus sages, et ne suivez pas le chemin où je me suis égaré; marchez tout droit, et priez le père de prier celui qui a tout fait d'avoir de bonnes pensées pour moi.

1647, à son fils —Les Attikameks, autrement les Poissons Blancs, continuent dans leur ferveur, et ceux qui ne sont pas chrétiens témoignent un grand désir de l'être. Ces peuples sont bons, doux, traitables, et ils ne savent ce que c’est que de faire la guerre, sinon aux animaux. Cette bonté naturelle les porte jusqu'à la superstition ; ils ont des espèces de prophètes ou devins qui se mêlent de dire les choses à venir. Mais en effet, ce sont des sorciers et magiciens qui apparemment ont du commerce avec les démons. l1ls se servent de petits tambours, de chansons, de siflements, pour guérir les maladies. Ils se servent de petits tabernacles pour consulter les génies de l'air, et usent de pyromancie pour savoir l'issue des maladies, les lieux où il fera bon à la chasse, s'il n’y a point quelque ennemi caché dans leurs terres, et pour d’autres semblables occasions, Mais le fond de ces peuples étant docile et candide, ils reviennent facilement de ces folles superstitions quand on leur en fait voir la vanité et qu'on les instruit des vérités de notre sainte religion, qui portant avec elles l’onction dans le cœur, leur donnent un goût bien plus doux et plus innocent que ne font tous ces vains enchantements,

1649, 22 octobre ; à son fils—Je suis une pauvre créature chargée d’affaires, tant pour la France que pour cette maison. Trois mois durant, ceux qui ont des expéditions à faire pour la France n'ont point de repos, et comme je suis chargée de tout le temporel de cette famille, qu’il me faut faire venir de France toutes nos nécessités (choses nécessaires), qu'il m’en faut faire le paiement par billets, n’y ayant pas d'argent en ce pays, qu'il me faut traiter avec des matelots pour retirer nos denrées, et enfin qu'il me faut prendre mille soins et faire mille choses qu'il serait inutile de vous dire, il ne se peut faire que tous les moments de mon temps ne soient remplis de quelque occupation, en sorte que je ne puis vous répondre avec tout le loisir que je désire. Ne laissez pas pourtant de m'écrire à l’ordinaire, mais envoyez vos lettres de bonne heure, afin que je puisse prendre mon temps pour y satisfaire.

1650, 17 mars ; à son fils.—Le révérend père Bressani, qui était parti au mois de septembre pour aller en mission, est revenu sur ses pas, n'ayant pas encore fait cinquante lieues de chemin. Il a passé ici l'hiver avec une

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troupe de Hurons qu'il instruisait, Nos trois maisons religieuses, avec quelques personnes charitables, se sont cotiséos pour nourrir ces pauvres exilés, ' qui viennent pourtant de partir pour aller quérir en leur pays le reste de leurs familles, afin de s'établir proche de nous. Ces nouveaux habitants nous obligent d'étudier la langue huronne, à laquelle je ne m'étais point encore appliquée, m'étant contentée da savoir seulement celle des Algonquins et Montagnais qui sont toujours avec nous, Vous rirez peut-être de ce qu’à l’âge de cinquante ans je commence à étudier une nouvelle langue ; mais il faut tout entreprendre pour le service de Dieu et le salut du prochain. J'ai commencé cette étude huit jours après l'octave de la Toussaint, en laquelle le révérend père Bressani à été mon maître jusqu'à présent avec une entière charité. Comme nous ne pouvons étudier les langues que l'hiver, j'espère que quelque autre descendra cet automne, qui nous rendra la même assistance, Priez Notre-Seigneur qu'il veuille m'ouvrir l'esprit pour sa gloire, et pour lui pouvoir rendre quelque petit service.

1650, 30 août ; à son fils—Vous voyez qu’en attendant le secours, nous sommes en la pure providence de Dieu? Pour mon particulier, mon très cher fils, je m'y trouve si bien, et mon esprit et mon cœur y sont si contents, qu'ils ne le peuvent être davantage. S'il arrive qu'on vous porte l'année prochaine les nouvelles de ma mort, bénissez-en Dieu, et offrez-lui pour moi lesaint sacrifice de la messe. J'ai répondu par une autre lettre aux moyens que vous me proposez d'élever quelques sauvages, afin qu'ils puissent gagner leurs compatriotes à la foi. Outre ce que je vous écris, entretenez-en le révérend père Daran, il vous dira qu’encore que le pays se rétablisse, il faudra toujours dépendre de l'Europe pour avoir des ouvricrs de l'Evangile, le naturel des sauvages américains, même des plus saints et spirituels, n'étant nullement propre aux fonctions ecclésias. astiques, mais seulement à être enscignés et conduits doucement dans la voie du ciel; ce qui fait soupçonner dans ce renversement d’affaires que peut-être Dieu ne veut ici qu'une Eglise passagère 5

1650, 30 août ; à son fils.—I1 y a trois choses que l’on doit fort considérer dans la conjoncture des affaires. La première, que ni nous nitout le Canada ne pourrons subsister encore deux ans sans secours. La deuxième, que si ce secours manque, il nous faut ou mourir ou retourner en France, selon le sentiment ‘des micux sensés. Je crois néanmoins que si l'ennemi a la guerre avec l1 nation Neutre et à Andastoué, ce sera une

1 Les Hurons chassés du Hatt-Canada par les Iroquois.

2 Montréal, Trois-Rivières et Québec s’attendaient à être détruits par les Iroquois.

3 Ce qui montre avec quelle perspicacité la mère de l'Incarnation se rendait compte du caractère des sauvages, c’est que, jusqu'ici, un seul à pu être élevé au sacerdoce. C’est M. l'abbé Prosper Vincent, du village huron de Lorette. Il a été ordonné en 1870. Ilest le premier prêtre de race indigène dans l'Amérique du Nord.

(No‘e de l'abbé Richaudeau.)

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ant le secours, articulier, mon cœur y sont si on vous porte eu, et offrez-lui autre lettre aux ges, afin qu'ils ue je vous écris, ore que le pays pour avoir des ains, même des actions ecclésiascement dans la nt d'affaires que

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DÉR sR ee ete itruits par les Iro-

arnation se rendait \ pu être élevé au e Lorette. Il a été Amérique du Nord.

[suure] LA MÈRE MARIE DE L'INCARNATION 63

diversion d'armes qui nous fera subsister un peu davantage, Mais s'il poursuit ses conquêtes et ses victoires, il n’y a plus rien à faire ici pour les Français. Le commerce ne pourra pas s'y exercer ; le commerce ne s'y exerçant plus, il n'y viendra plus de navires ; les navires n'y venant plus, toutes les choses nécessaires à la vie nous manqueront, comme les étoffes, le linge ; la plus grande partie des vivres, comme les lards et les farines dont la garnison et les maisons religieuses ne peuvent se passer. Ce n'est pas qu'on ne travaille beaucoup et qu’on ne fusse des nourritures; mais le pays ne donne pas encore ce qu'il faut pour s'entretenir. La troisième chose qui retarde nos affaires, est que si le commerce manque par la continuation de la guerre, les sauvages qui ne s'arrêtent ici que pour trafiquer, se dissiperont dans les bois ; ainsi nous n’aurons plus que faire de bulle, n’y ayant plus rien à faire pour nous qui ne sommes ici que pour les attirer à la foi, et pour les gagner à Dieu.

1651, 3 septembre ; à son fils—Voici la troisième voie par laquelle nous faisons savoir en France les nouvelles de l'afiliction dont il a plu à Notre-Seigneur de nous visiter! La première a été par la Nouvelle- Angleterre, et la seconde par les pècheurs. J'estime ces deux voies incertaines parce qu'il faut se servir de quelques particuliers, qui venant ici avec des canots détachés de leurs grands navires sont obligés de passer par des périls évidents, et avec les paquets dont ils sont les porteurs. Jo n'ai pas laissé de les tenter, afin de ne laisser passer aucune occasion de vous donner des témoignages de ce que je suis, Je me sers donc encore

de cette troisième pour vous dire de quelle manière la puissante main do Dieu nous a touchées,

1 Incendie du monastère des ursulines à Québec.

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