ANSE
1644, 26 août.—Vous demandez si nos sauvages sont aussi parfaits comme je le dis dans mes lettres, Je vous dirai qu'en matière de mœurs, je veux dire en leurs façons d'agir et de faire un compliment, on n'y a pas la politesse française. On ne s'est pas étudié à leur apprendre cela, mais bien à leur enseigner solidement les commandements de Dieu et de l'Eglise, les points et les mystères de notre foi, les prières et les pratiques de notre religion, comme sont le signe de la croix, l'examen de conscience, et autres semblables actions de piété. Un sauvage se confesse aussi bien au'un religieux ; il est naïf au possible et il fait état des plus petites choses, Lorsqu'ils sont tombés, ils font des pénitences publiques avec une admi-
“able humilité. En voici un exemple. Les sauvages n'ont point d'autres boisson que le bouillon de leur chaudière à sagamité, soit de chair ou de blé d'Inde, ou d’eau bouillie, ou d'eau pure, Les Français leur ont fait goûter du vin et de l'eau-de-vie ; ils ont trouvé cela tellement à leur goût, qu'ils le préfèrent à toute autre chose ; mais le mal est que, quand ils en peuvent avoir, il ne leur en faut boire qu'uue seule fois pour devenir fous et furieux. On en attribue la cause à ce qu'ils ne mangent que des choses douces, n'ayant aucun usage ni connaissance (lu sel, Cette boisson les tue d'ordinaire, ce qui a porté monsieur le gouverneur (M. de Montmagny) à faire défense, sur peine de grosses amendes, de leur en donner ou traiter.! A l'arrivée néanmoins des vaisseaux, :: n'est pas possible d'empêcher les ‘“atelots de leur en traiter en cachette, Les anriens sauvages chrétiens, ni leurs famiiles, ne tombent point dans ces excès; ce sont les infidèles, avec quelques jeunes libertirs. Il est néanmoins arrivé cette année que quelques-uns sont tombés dans cette faute et, pour les punir, les anciens, avec le père supérieur de cette mission, les ont condamnés à payer un grand nombre de peaux pour la décoration de la chapelle et, de plus, à demeurer trois jours sans entrer dans l’église, et d'aller seulement deux fois le jour faire leurs prières à la porte, accompagnés des innocents, afin de les aider à obtenir miséricorde et d'apaiser Celui qui a tout fait. D'autres font une déclaration publique de leurs péchés dans l’église des Français ; d'autres jeûnent trois jours au pain et à l'eau. Commeils ne commettent pas souvent ces sortes d’excès, ces pénitences sont rares, Au reste, il en est des sauvages comme des Français, il y en a de plus et de moins dévôts mais, parlant généralement, les sauvages le sont plus que les Français et c'est pour cela qu’on ne les mêle pas, et qu'on les met dans une bourgade séparée (Sillery) de peur qu'ils n'imitent les mœurs de quelques-uns. Ce n’est pas que ceux-ci ne soient assez sages en ce pays, mais les sauvages ne sont pas capables de la liberté française, quoiqu'honnêtes.
Je ne vous saurais dire tout ce que je sais de la ferveur de ces nou: velles plantes. Quoique nous en soyons sensiblement touchées, nous com-
mençons à ne nous en plu: étonner; mais les Français qui arrivent ici, ot
1 Vendre par échange, (Note de l'abbé Richaudeau.)
qui n'ont rien vu de semblable en France, pleurent de joie, voyant les loups devenus agneaux, et des bêtes changées en enfants de Dieu.
1644, 30 août.— Vous désirez savoir si notre communauté est grande. Non, elle est »etite, n'étant encore que de huit religieuses de chœur et d’une converse. Pour l'étude de la langue, et en ce qui regarde l’instruction de nos sauvages, comme aussi à mes sœurs, ce que j'en ai pu apprendre, avec la grâce de Notre Seigneur, cela m'a été si délectable que j'ai plutôt péché en aimant trop, qu'envisagé s’il y avait de la peine,
1644, 15 septembre.—Il n’est pas possible de laisser passer aucune occasion sans me donner la satisfaction de vous écrire. En voici une d’un honnête gentilhomme, lieutenant de M. le gouverneur de la Nouvelle- France, et qui est l’un de nos meilleurs amis. Il m'a promis de vous voir, car il tâche de m'obliger en tout ce qu'il peut. Vous le prendrez pour un courtisan, mais sachez que c’est un homme d’une grande oraison, et d’une vertu bien éjurée. Sa maison, qui est proche de la nôtre, est réglée comme une maison religieuse. Ses deux filles sont nos pensionnaires ; ce sont de jeunes demoiselles qui ont sucé la vertu avec le lait de leur bonne mère, qui est une âme des plus pures que j'aie jamais connue. Je vous dis tout cela, mon très cher fils, afin que vous honoriez M. de Repentigny, c'est ainsi qu'il se nomme, et pour vous faire voir qu'il y a de bonnes âmes en Canada. 1 passe en France pour les affaires du pays et de la colonie française’, Comme c’est de lui que nous prenons conseil en la plupart de nos affaires, il a eu, en une certaine rencontre, la permission d’entrer en notre maison ; il vous dira ce qu'il en a vu, si vous le désirez, comme aussi des nouvelles de tout ce pays.
1644, 15 septembre.—Voilà qu'on va lever l'ancre... je suis extrêmement fatiguée du grand nombre de lettres que j'ai écrites et qui montent comme je crois au nombre de plus de deux cents.
1645, 14 septembre.—Je souhaiterais que l’union fût aussi forte dans toutes les maisons de notre Ordre qu'elle l’est dans notre petite maison de Québec. Cela s'est encore remarqué, par la miséricorde de Dieu, dans l'élection que nous venons de faire d’une supérieure. Nous sommes neuf religieuses, de quatre maisons différentes, et néanmoins nous avons été si unies dans nos pensées, que ceux qui ont assisté et présidé à notreélection, ont dit hautement que Dieu régnait parmi nous. Nous avons élu ma révérende mère de Saint-Athanase, qui est du grand couvent des ursulines de Paris. C’est une très digne et vertueuse religieuse, qui passa en Canadu la seconde année de notre établissement.
1645, 3 octobre.—Nous avons fait notre élection, après laquelle je soupirais il y a longtemps. Notre Seigneur nous a fait de grandes grâces en cette action, comme il fait en toutes celles d'importance que nous avons, car il semble que Di:u prenne nos cœurs pour n’en faire qu’un, afin de les
1 Voir Société royale, 1896, pp. 15, 16, 30,
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[sure] LA MÈRE MARIE DE L'INCARNATION 83
mettre où il veut ; cela est ravissant et nos pères en sont consolés jusqu’à verser des larmes, Cela est d'autant plus à remarquer que nous sommes de diverses congrégations, mais quelques différentes que nous ayons été dans notre origine, nous ne pouvons plus voir ni vouloir qu’une même chose... Encore que je ne sois plus supérieure, je n'en ai pas moins le soin de nos affaires,
1645, 3 octobre ; à son fils—Nous avons fait cette année l'élection d’une supérieure, car il y avait six ans que j'étais dans la charge et nos règles ne nous permettent pas d'y être davantage sans une interruption. Or, nous avons élu une des mères de Paris, qui est une sage et vertueuse fille, pour témoigner que nous ne faisons plus de distinction des congrégations.
1645, 3 octobre.—La mère Marie de Saint-Joseph est toujours ellemême et elle croît visiblement en vertu, Elle a le soin des enfants où elle exerce son zèle d'une manière très édifiante. Savez-vous que si l'on pou-
rait briguer une charge, ce serait celle-là? car il n’y a rien de si honoable en Canada que d'avoir des néophytes à instruire. Si cette chère mère eût été élu supérieure, comme on l'en avait menacée, je crois qu'elle fût morte de déplaisir de se voir privée d'un troupeau de sauvagesses qu'elle aime beaucoup mieux conduire que des religieuses.
1645, 3 octobre ; à sa première supérieure des ursulines de Tours.— Je vous remercie de votre beau dais. Il pare merveilleusement notre chapelle et ce sera un monument perpétuel qui parlera pour vous à Celui à qui vous en avez fait présent, car en me le donnant, je sais que votre intention a été de le donner à Celui que nous adorons sur le saint autel,
1645, 3 octobre ; à son fils—Qui peut vous avoir dit ! que j'ai eu de la peine en notre établissement ? Oui, j'en ai eu et, sans l'avoir expérimenté, il serait difficile de croire combien il se rencontre de difficultés dans un établissement qui se fait dans un pays nouveau et tout barbare, éloigné de la France et de tout secours, et dans un abandonnement si pur à la divine Providence qu'il ne le peut être davantage. Avec cela on dépend si absolument de la France que, sans son secours, on nesaurait rien faire? Ajoutez à cela que, quelque pressées et importantes que soient les affaires, il faut attendre un an pour en avoir la résolution ; et si on ne le peut faire dans le temps que les vaisseaux sont en France, il en faut attendre deux. Les navires sont-ils repartis, ceux à qui l’on commet les affaires pensent à celles qui leur sont propres ; ainsi on ne peut presque jamais avoir de résolution nette d'aucune affaire. De plus on ne conçoit pas (on saisit mal) la plupart de nos intentions, ce qui fait que souvent les choses réussissent (tournent) tout autrement que nous ne le voulons. C’est ce qui oblige
1 M. de Repentigny sans doute, qui passa l’hiver de 1644-45 en France. 2 Les ursulines n'avaient pour se soutenir que les dons généreux recueillis en