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CHAPITRE PREMIER

LE FROID QUI lîRULE

Bien que ce ne fût point jour de consultation, le docteur Amédée Dutemps restait chez lui. La splendeur de juin, entrant par trois larges fenêtres dans son cabinet de travail, ne le tentait pas. Assis devant sa table, il distinguait vaguement le bruit clair de la rue Tronchet, des cornes de tramway, des cris d'enfants. Mais sa pensée allait à celle qui le tenait tout entier, à la brune* et vive Lola de Vie, avec laquelle il comptait dîner le soir même, au bois de Boulogne, en tête-à-tête. Il la soignait pour des névralgies rebelles depuis deux ans. Depuis six

mois il lui faisait une cour assidue, sans avoir obtenu d'elle autre chose que les plus menus suffrages. Serait-ce enfin la dernière épreuve?

Comblé d'honneurs et de titres, membre de l'Académie de Médecine et de l'Académie des Sciences, célèbre dans l'Europe entière, Amédée Dutemps n'avait — comme l'on dit — plus rien à désirer. Or il se trouvait que précisément à cinquante-deux ans, après une jeunesse studieuse et une maturité toute absorbée par la clientèle ou la clinique, il venait d'apprendre le désir. C'était pour lui une grande nouveauté. Marié jeune à une femme à peine moins âgée que lui, assez laide, neutre et bonne, qu'il aimait bien, il avait eu d'elle deux solides garçons. L'aîné, Jacques, étudiant en médecine, faisait actuellement son service militaire- Le cadet, Paul, montrait des dispositions pour la littérature. Jusqu'à Lola de Vie le père s'était jalousement occupé d'eux, dirigeant leurs études luimême, les traitant en vrais camarades. Maintenant il les délaissait un peu, comme son intérieur et ses clients. Lui, si indifférent naguère aux questions de toilette, était devenu presque coquet. Il avait abandonné ses bons vieux fournisseurs, son tailleur alsacien « Scheinfurth et Gaston » qui lui tail-

lait dans des étoffes désuètes des redingotes de notaire de province, son bottier du boulevard Saint-Michel pieusement conservé depuis l'École. Il faisait une raie dans ses cheveux, assez longs, grisonnants et plats, qui encadraient un visage massif et bon, rasé de près, d'ouvrier en fm. La bouche, sous la moustache courte et fournie, avait un pli de pitié et d'amertume. Les yeux noirs et pénétrants, surmontés de sourcils épais, le front large, haut, sans rides, étaient magnifiques.

« Papa, tu deviens dandy. C'est la faute de ta danseuse. »

Il riait pour cacher son jeu. Il s'imaginait que ça ne se voyait pas. Or, ça se voyait comme le soleil en plein midi. Mais ni la mère, ni les fils n'attachaient d'importance à ce qu'ils croyaient une toquade passagère et toute sentimentale, alors qu'il s'agissait d'une grave crise sensuelle. Ils tombaient juste sans le savoir. Andalouse d'origine, élevée en Catalogne, Lola de Vie dansait en effet, mais seulement dans l'intimité. Elle vivait de ses rentes, à l'hôtel, peignait et sculptait un peu, voyageait beaucoup, fréquentait les artistes et gardait autour d'elle un mystère.

Dutemps. se leva — il était trapu et légèrement

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voûté, — alla à sa bibliothèque, prit un traité du système nerveux, le posa à plat, dans la lumière, sur un guéridon^ l'ouvrit. Quelques photographies de la bien-aimée étaient intercalées entre les pages, d'après le système assez enfantin qui veut qu'on mette en évidence les choses secrètes : Lola en toilette de ville. Lola en costume d'intérieur. Lola en robe de soirée, les bras nus — de beaux bras souples, — avec son regard provocant, trop grand pour sa tête d'oiseau de proie, et sa poitrine lourde mais gracieuse. Il approcha ces images de ses lèvres comme un collégien. Le bruit d'une sonnette le fit tressaillir. En deux temps, quatre mouvements, il rangea son trésor. Le domestique annonçait : « Monsieur Sauvineau.

— Qu'il entre... J'ai eu ce matin ton télégramme, vieux. J'ai tout envoyé dinguer pour te recevoir... Ça n'est pas grave au moins ce qui t'amène?

— Tu vas en juger. »

Julien Sauvineau, le célèbre dramaturge, avait l'air préoccupé. Il était bien plus jeune que son docteur, ami et confesseur, car il atteignait tout juste la quarantaine. Mais le souci avait marqué ses tempes et laissait au fond de ses yeux une

inquiétude mêlée à une gaieté en quelque sorte professionnelle. Sauvineau était homme à la mode et homme d'esprit, deux métiers fort absorbants à Paris. On attendait toujours de lui, au théâtre ou à la ville, le mot de la situation, la formule précise et cruelle, enfin le trait, la flèche... Il visait, il décochait... ça y était... et pendant une semaine, on répétait en riant son propos. Il ne comptait plus ses succès, ni ses fours. Ses pièces passaient pour aiguës, paradoxales, étourdissantes, puis se démodaient en deux ans. Il puisait ses sujets dans les oppositions de la morale et du code, dans la vie mondaine, dans les conflits conjugaux ou extraconjugaux. D'origine créole — ce qui se voyait à ses cheveux bruns bouclés, à son teint chaud, à ses ongles marqués d'un trait sombre, — il avait eu une jeunesse bohème auprès d'un père noceur, riche et indifférent. Sa mère était une courtisane, morte depuis, connue de tous. De là chez lui, ce pli de bâtardise, qui ne s'efface pas, et la hantise de l'irrégulier.

Il dit à Dutemps : « Ça va être assez long, ma petite histoire... tu n'es pas pressé ?...

— J'ai toute la journée. Assieds-toi là... une cigarette... une allumette... Je t'écoute. »

Sauvineau hésitait comme celui qui soupèse un gros paquet, avant de le charger sur son dos. Il lissait sa forte moustache terminée en croc qui donnait un air martial, batailleur, à ses lèvres ourlées et pacifiques, à son menton glabre et peu volontaire. Il ne savait par où commencer. Enfin, après un court silence, il se décida :

« Christiane ne t'a jamais parlé de rien?... »

Christiane, c'était sa femme, une admirable créature de vingt-neuf ans, épousée par amour, sept années auparavant et dont il avait eu un fils tout de suite.

Dutemps fit non de la tête.

« Elle n'a rien confié non plus à ta femme?...

— Pas que je sache...

— Eh bien, voilà. — Ici Sauvineau poussa un gros soupir. — Nous avons l'air heureux et nous sommes malheureux. Nous nous aimons et il nous faut une grande confiance mutuelle, une profonde tendresse réciproque, pour ne pas nous entredéchirer. Notre vie est un décor, une apparence, il y manque quelque chose... l'essentiel... Tu ne devines pas?

— Si, répondit Dutemps qui avait déjà fait son diagnostic. — J'entends presque chaque semaine

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une confidence semblable et je sais de quoi il s'agit... d'un malentendu, -^ il allait dire « sexuel », il se reprit, — conjugal. C'est ça, hein? »

Sauvineau tira sur sa moustache de conquérant, eut un geste d'impatience douloureuse : « Exactement ça...

— Je peux t'interroger?...

— Certainement. Tu ine rendras service.

— Y a-t-il longtemps que cela dure?

— Depuis sept ans... depuis le début de notre mariage. J'ai cru d'abord à une froideur passagère, à l'ignorance de cet être délicieux et chaste, à ma propre maladresse. J'ai eu des maîtresses de tout genre, de tout ordre, des hypocrites et des sincères, des femmes du monde, des femmes de théâtre, de vraies filles... Je ne suis ni un enfant ni un blasé. C'est la première fois que cela m'arrive... et il faut que ce soit avec l'être que j'aime plus que moimême, avec le cœur de mon cœur, avec Christiane enfin... Ah tonnerre! »

Le pauvre grand homme se montait en parlant. Ses joues se coloraient. Il avait fait un terrible effort pour découvrir ce secret caché sous le poids des heures, caché sous l'existence facile et brillante, caché sous la célébrité. Il sentait la

plaie, la déchirure par où s'écoulait sa confession. Dutemps connaissait ce genre de supplice, si fréquent à notre époque de mariages hâtifs et combinés à la fois, où l'argent et la nécessité sociale jouent un trop grand rôle. Il savait aussi la gravité de ce mal, qui tient par une griffe à la chair et par l'autre à l'imagination. Néanmoins il fallait rendre la confiance, rallumer le flambeau de l'espoir : « Allons, allons, ne prenons pas au tragique ce qui peut aisément se réparer, avec de la bonne volonté de part et d'autre. Excuse ma brutalité. L'état d'indifférence... le malentendu... tient-il à toi... ou à elle...? En d'autres termes, qui donc a commencé?

— Elle... je suppose. »

Sauvineau devint ponceau. L'aveu coûtait à sa vanité masculine.

« Sa froideur est-elle permanente, constante?... N'a-t-elle jamais eu de rémission?

— Jamais », répondit le mari malheureux, comme quelqu'un qui n'a pas besoin de chercher dans ses souvenirs.

« Et s'en inquiète-t-elle?

— Elle s'en désole, comme moi.

— Depuis quand?

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