‹ La mésentente, roman de moeurs conjugalesChapitre 2 sur 22 · I.E FROID QUI r.RUF.E · texte numérisé non relu

I.E FROID QUI r.RUF.E

— Depuis six mois environ... oui, il y a à peu près six mois que nous nous sommes rendu compte de l'horreur de la situation...

— A quel signe?

— A notre irritation réciproque.

— Tu n'as encore parlé de ceci à personne?

— A personne.

— Elle non plus?

— Peut-être à son confesseur, le père Maxence, car elle est pieuse. Mais c'est tout. Nous évitons même, entre nous, toute allusion à ce qui pourtant nous désespère. »

Amédée Dutemps se tut pour réfléchir. S'agissaitil d'une incompatibilité acquise ou foncière? Le premier cas est à la rigueur guérissable, le second ne l'est point. Certaines pierres de terrains différents ne donnent jamais d'étincelles au contact. Le mystère des corps qui se repoussent compense celui des corps qui s'attirent. Mais, comme il méditait, la figure mutine, les suaves contours de Lola de Vie vinrent soudain s'interposer entre sa lucide vision et ce problème physiologique. Telle une abeille entre en bourdonnant dans le laboratoire. Par un retour égoïste le clinicien se demandait : « Notre cas serait-il le même?... En auraii-elle le

pressentiment?... Serait-ce la raison de ses refus?...» Et cette hypothèse désastreus9 le faisait frissonner dans ses profondeurs. Un nouveau soupir de Sauvineau, plus rude que le précédent, le rappela à la réalité. L'écrivain comprimait des sanglots de sept ans, faits de toutes ses déceptions, de ses , vains efforts, de sa rage, de sa fierté blessée. Ah! il ne songeait plus à faire des mots ! Le gros enfant douloureux et naïf reparaissait dans l'homme à la mode, dans le sceptique, dans le roué de théâtre. Ses larmes l'enchifrenaient et il se moucha bruyamment. Il gémit : « Pourtant nous avons un bel enfant, bien venu, d'une précocité étonnante... un vrai enfant de l'amour...

— Mais c'est qu'il y a deux formes d'amour, la platonique et la sensuelle... et quelquefois elles se combattent. »

Cette banalité glissa sur la peine de Sauvineau.

11 avait rapproché ses mains et faisait craquer les jointures avec force. La mémoire anxieuse, en se réveillant, donne de ces spasmes musculaires.

Le docteur reprit : « Il faudra que j'aie une conversation avec ta femme... puisque c'est elle qui tient la clé de la situation. .Ce que je puis te dire, dès maintenant, c'est que tu dois éviter avant tout

les récriminations, la colère et... l'insistance. Gela ne sert qu'à bloquer la situation. Du calme, de la douceur, de la tendresse... Est-elle jalouse? »

Sauvineau haussa les épaules : « Elle n'a pas lieu de l'être. Je ne pense qu'à elle, et elle le sait...

— Tant pis. Un peu d'inquiétude de sa part ne ferait pas mal dans le paysage. Tu n'as pas sous la main une cabotine, un flirt... quelque distraction passagère?... »

Sauvineau ignorait les sentiments de Dutemps. Il eut un petit tressaillement assez fat de la paupière et chercha dans sa collection : « Il y a Valentine... eh oui, Valentine Sandral qui vient de jouer ma Vedette. Elle est la maîtresse de notre ami de Rovel, mais je crois bien qu'elle se prêterait volontiers à une comédie de ce genre pour rendre service à son auteur préféré... c'est moi, son auteur préféré... Il y a Lola de Vie, l'amie de pension de Christiane... »

Ce fut au docteur à trembler. Il se contint et demanda d'une voix légèrement altérée, que ne remarqua pas son ami : « Ne crains-tu pas de tomber mal en t'adressant à celle-là? C'est une femme du monde... »

Julien sourit : « ... Une femme qui a couru le

monde... Elle permet qu'on l'embrasse dans l'intimité, ceci entre nous... et de là...

— Qu'on l'embrasse!... répéta Dutemps avec une stupeur indignée, — tu l'as embrassée?

— Dans le cou, deux ou trois fois, en bon camarade. Qu'est-ce qui t'étonne?... »

L'amoureux blessé sentit qu'il se découvrait; il répliqua : « Moi?... oh! rien..,, très amusant au contraire... » Mais à partir de là, il commença à se dire que ce goujat de Julien Sauvineau avait presque mérité son sort. En outre, cet obscur besoin de représailles qui hante tous les passioniiés le poussa à inquiéter à son tour son consultant, à lui poser deux ou trois questions sur l'entourage de sa femme — mauvais mouvement dont il se repentit presque aussitôt. Julien, d'ailleurs, était trop naturellement orgueilleux pour s'alarmer d'une telle hypothèse. Il était persuadé, malgré sa souffrance, que sa Christiane l'adorait et il n'était pas éloigné d'attribuer sa froideur à un excès d'ardeur spirituelle. L'auteur reparut dans le mari avec ces mots : « ...Je bâtis là-dessus un drame qui pourrait être épatant. J'ai mon titre : Les A mes conjointes. Voilà un rôle fait pour Valentine. »

LE FROID QUI BRULE i'6

Tandis que Sauvineau continuait à bavarder, avec le soulagement de celui qui n'est plus seul en face de son secret, Dutemps s'ébahissait de voir tout à coup un autre Julien, une autre Christiane. Il avait beau recueillir presque toutes les confidences de la haute société parisienne, il n'était pas encore blasé sur le désaccord entre l'apparence et le réel, sur les drames cachés et saignants que met à nu la chute du voile d'hypocrisie. Depuis plusieurs années, il vivait dans l'intimité de cet homme célèbre, il avait été témoin à son mariage, il croyait connaître le ménage à fond... et voilà que, sous ce bonheur supposé, il découvrait un noir et froid abîme. Il en était de même dans la plupart des milieux. Celui-ci dans une haute situation, respecté, honoré, frisant la soixantaine, promenait une tare effroyable, un vice sans merci. Il n'était jam.ais parvenu à l'arracher de sa vieille chair et il passait ainsi ses jours entre la tentation du suicide et la terreur de la police. Celle-là, pour conserver sa taille et sa beauté intactes, avait aveuglé en elle, avec la complicité d'un chirurgien scélérat, les sources de la maternité. Cette autre était plongée dans l'alcool et buvait en cachette trois flacons d'eau de mélisse par jour. Quant aux maniaques,

phobiques, neurasthéniques, détraqués de tout genre, on ne les comptait plus. Ils et elles étaient légion, comme le Diable.

Julien Sauvineau venait de se taire avec un visage qui semblait interroger. Son docteur, qui depuis quelques minutes ne Técoutait plus, sentit qu'il fallait conclure : « Je m'en vais réfléchir à votre cas à tous deux, très sérieusement. Mais j'ai décidément besoin de l'autre son de cloche. Envoie-moi ta Ghristiane le plus vite possible. Bien entendu, vous faites chambre à part.

— Depuis près d'un an, par consentement réciproque et tacite.

— Très mauvais... Gela ne sert qu'à élargir le fossé... Cependant, pour le moment du moins et jusqu'à nouvel ordre, ne change rien à tes habitudes. Laisse-moi la direction complète des opérations. »

« ...Hum, hum, les opérations... elles ne seront, sauf une, ni nombreuses, ni décisives », se dit Amédée Dutemps en rentrant dans son cabinet, après avoir reconduit son ami. « Pauvre Julien, c'est un fichu numéro qu'il a décroché là, à la loterie conjugale... »

Il regarda sa montre et son carnet de visites.

Il était quatre heures. Il avait rendez-vous avec Lola à sept heures précises à son hôtel. Il lui restait trois heures pour huit malades : deux cœurs, une bronchite grave et cinq nerveux. Il n'avait pas de temps à perdre.

Les cardiaques l'intéressaient, mais lui faisaient peur. Son père était mort d'une angine de poitrine et il se figurait, à quelques fugitifs symptômes, être atteint lui-même de ce mal redoutable. Ses collègues le plaisantaient à ce sujet, car tout dans sa personne respirait la vigueur et la santé.

Il entendit, derrière la tapisserie, un frappement léger qu'il connaissait bien : « C'est toi, Hélène? Tu peux venir, je suis seul. »

Hélène Dutemps souleva la tenture, entra d'un pas furtif. Elle était longue, maigre, grisonnante. Son visage résigné était pareil, pour la douceur et aussi pour le teint presque claustral, à celui d'une religieuse. Mais elle possédait des yeux gris et ardents, mystiques, d'une eau splendide. Elle adorait son mari et elle le connaissait à fond, avec ses faiblesses et ses noblesses. Elle s'informa : «Tu dînes dehors?...

— Oui, avec Milouard, à son cercle. »

Milouard était un chirurgien, professeur à la

Faculté, de tempérament à la fois autoritaire et anarchiste, d'origine protestante et qui avait pris sur le catholique Dutemps beaucoup d'ascendant. Il lui représentait l'émancipation, le libre examen, l'esprit de justice et il lui insufflait des théories révolutionnaires fort opposées à son tempérament plutôt traditionnel,

« Une seule recommandation : ne bois pas deux vins. »

Il supportait bien le vin rouge ou le vin blanc même en grande quantité, mais le mélange, en effet, lui faisait mal à l'estomac. Il embrassa, en riant, la conseillère sur ses joues ternes, puis il lui demanda : « Y a-t-il longtemps que tu n'as vu Christiane Sauvineau?

— Une semaine environ... Pourquoi?

— Elle ne se plaint pas de Julien...?

— Non... pas du tout...

— Merci. C'est tout ce que je désirais savoir... » Et il se sauva afin d'éviter les questions. Déjà l'automobile ronflait au pied de l'escalier sous la voûte

A sept heures précises, ses malades vus, la

conscience en repos, Dutemps sautait de sa voiture avec la vivacité d'un jeune homme devant la porte du Black Friar Hôtel, rue Louis-le-Grand, jetait à son chauffeur : « Bonsoir Pierre, plus besoin de vous... » Il se contraignait à monter lentement, sans courir, l'escalier modem style, orné d'estampes de Burne Jones; arrivé au second, il tournait à droite et frappait à la porte du vingtdeux, vingt-trois. « Entrez », dit une voix, jeune qui roulait gentiment les r.

Lola de Vie était étendue sur un canapé jaune de forme Empire, devant une des fenêtres de son salon. Elle était habillée d'un fourreau de satin rose et bourru, amplement échancré à la gorge, sur lequel brillait une tunique ouverte, flottante et constellée de paillettes d'argent. A ses petits pieds cambrés, des mules d'argent laissaient transparaître des bas de soie blanche. Elle était brune, de chair ambrée, bien faite quoiqu'un peu courte. Son regard noir brûlait sous des paupières feuille morte légèrement plissées. Son nez assez fort et droit semblait aspirer. Sa bouche sensuelle n'ignorait pas le cosmétique rouge. Elle avait aussi des mains d'une forme et d'une petitesse merveilleuses. Il émanait d'elle quelque chose d'animal, d'instinctif et de

chaud qui tenait le milieu entre le parfum el le désir.

La première phrase de Dutemps. : « Je no suis pas en retard, au moins », la fit rire, ce qui découvrit ses dents pointues de jeune ogresse. Sous le canapé un chien gros comme le poing, de race confuse, aboya ainsi qu'un enfant éternue : « Quieto, Menudo, quieto!... Non pas en retard, cher, pas du tout. ))

Elle avait dans la voix le chant espagnol, ardent et sombre. Dutemps, qui était musicien, s'en répétait les inflexions le soir avant de s'endormir. Il s'assit dans un fauteuil mal commode, mais Empire lui aussi, et demanda, non sans inquiétude, car la belle changeait souvent d'avis et de programme :

« Alors, nous dînons ensemble?... J'ai retenu une table au Pré-Catelan. »

Elle fit une exquise moue à fossettes : « Que vous êtes mondain!... N'y avait-il pas un endroit plus retiré, plus discret? Si on nous voit là ensemble, tout de suite les gens vont s'imaginer je ne sais quelles horreurs...

— Oh! le terme est peut-être excessif... des horreurs!... »

Il avait saisi une de ses mains, qu'elle lui abandonnait, entre les siennes. Il la tenait précieusement, comme un oiseau vivant. Tout à coup, le souvenir des privautés de Sauvineau vint le piquer et il embrassa un poignet fin qui se retira avec vivacité : « Voulez-vous rester tranquille... Un professeur... un académicien!

— Vous laissez bien faire Julien...

— Julien est un artiste, un auteur dramatique. Vous êtes un savant. Ce n'est pas la même chose.

— Nos baisers n'ont pas le même goût?...

— Non, les vôtres sont plus goulus. On dirait que vous jeûnez depuis un mois.

— C'est plutôt lui... », grommela Dutemps, qui avait une jalousie de collégien. Car les titres et les diplômes ne modifient pas le caractère.

Les yeux de Lola brillèrent malicieusement : « Que voulez-vous dire?... »

En vain, le médecin se retrancha derrière la discrétion professionnelle. Il lui fallut bien, sinon aller jusqu'au bout de son allusion, tout au moins indiquer que le pauvre ami passait pour assez mélancolique dans son ménage. Peut-être aussi exigeait-il de sa Christiane plus d'amour qu'elle n'était susceptible d'en donner.

A mesure qu'il se laissait arracher ces phrases hésitantes, Amédée Dutemps se les reprochait. Mais il ne savait rien cacher à la plus chère de ses clientes et il avait aussi la mauvaise habitude de bavarder sur son métier. C'est un défaut assez fréquent chez les neurologistes, les aliénistes, tous ceux en général qui s'occupent des maux à répercussion sociale. Les beaux cas leur brûlent les lèvres. Ils ne peuvent s'empêcher de se délivrer partiellement de leurs secrets, à la façon des compagnons d'Hamlet.

La jeune femme avait pris une mine avide. Elle adoraitjes potins. Sa situation mondaine assez irrégulière avait déposé en elle un fond d'envie qu'apaisaient les histoires des autres. Ancienne amie de pension de Christiane Aimeril, elle la voyait moins fréquemment depuis que celle-ci s'appelait Mme Sauvineau, et elle attribuait cette légère détente d'amitié au snobisme de Julien. Par ailleurs elle savait jouer de Dutemps comme d'un instrument familier. Elle l'avait réduit à un rôle de patito qui flattait son amour-propre. Elle s'écri£^ : « C'est bien ça! J'en étais sûre, je l'avais deviné...

— Quoi donc?... vous me faites peur...

— Christiane a un amant.

— Vous êtes folle.

— Je vous dis que si...

— C'est absurde...

— C'est vous qui êtes absurde. Nous allons le trouver. Oh! c'est trop drôle! Elle, la prude, la raisonnable, la sage... Juste ciel, elle a un amant! »

Déjà courbée en avant, les épaules frémissantes de curiosité, elle comptait sur ses jolis doigts : « Voyons un peu... L'intime de la maison... Antonin Bréauté... »

Dutemps secoua la tête : « C'est un misanthrope, un misogyne, un solitaire. Il se fiche pas mal de Christiane, je vous en réponds.

— Mon cher, on ne sait jamais. Néanmoins, il est laid, déplumé, boudeur... Non, ce doit être un robuste gars, bien découplé... ah! mais, mais, au fait... le frère de mon peintre, de François de Rovel, Henri l'athlète... ce serait cocasse...

— Ce serait cocasse, en effet, mais c'est parfaitement invraisemblable. Christiane n'aime pas les de Rovel et elle ne perd jamais une occasion de les débiner, non devant son mari, ce qui ne serait pas une preuve, mais devant les indifférents...

— Et Milouard, votre ami le sévère Milouard... » Cette fois, Dutemps se mit à rire, rejetant en

arrière les mèches raides et grises qui pendaient sur son front. Autant soupçonner Martin Luther ou l'amiral de Coligny. Mais cette gaieté juvénile ne déconcertait pas la chercheuse. Elle n'était pas de celles qui acceptent les apparences. Et elle continua d'énumérer des peintres, des sculpteurs, des désœuvrés qu'elle rapprochait avec satisfaction du nom de son amie de jeunesse. Désireux avant tout de ne pas la contrarier, le docteur ne rejetait plus aucune hypothèse. Il regardait sa montre de temps en temps. Huit heures sonnèrent. Il se leva : « En route... »

Lola bâilla, montrant un palais rose comme une fraise mûre : « Je n'ai pas faini...

— Mais si, puisque vous bâillez...

— ... Parce que vous êtes trop convenable, trop père de famille. Ce qu'il me faudrait ce soir, c'est un toréador.

— S'il était là, vous le feriez tourner en bourrique.

— C'est bien possible... Vous dites... le Pré- Gatelan. C'est loin, mon Dieu!...

— Tout à l'heure vous vouliez aller à la campagne. »

Elle consentit néanmoins à quitter sa chaise

longue et passa dans la chambre à côté pour mettre un chapeau. Demeuré seul avec le petit chien, Dutemps éprouva tout à coup une impression de gêne, de malaise bizarre. Il connaissait cette sensation. Il l'avait chaque fois qu'il se trouvait dans l'atmosphère d'un grand nerveux, d'une nerveuse, de ce qu'il appelait un obsédé. Il attribuait ce phénomène à un avertissement de l'olfactif. Il avait construit sur le « flair moral » une théorie des plus ingénieuses qu'il gardait pour son usage personnel, mais il répétait fréquemment, d'un ton mystérieux, que le plus inconnu, le plus méconnu de tous les organes était le nez.

Or, précisément levant ce nez, il aperçut au coin de la cheminée, un réticule de soie entrebâillé sur une statuette de danseuse nue, assez énigmatique et troublante, intermédiaire entre l'art grec et l'art égyptien. Elle avait dans la longueur du torse, dans l'harmonie des épaules et des hanches, quelque chose de la jolie Espagnole. La tête toute menue, en y regardant bien, était cruelle.

« Où ai-je déjà vu cette figurine?... L'ai-je déjà vue?... à peu près éclairée de la même façon... donc vers la même heure... mais où?... »

Lola de Vie rentrait. Elle le surprit dans son examen, penché sur le réticule. Elle rougit : «Vous reluquez ma petite compagne... Elle vous plaît... Vous n'êtes pas dégoûté... »

Dutemps, sans répondre, se frappa le front : « J'y suis... A Montmartre... Dans l'atelier de François de Rovel. Il a la pareille... Ah ça va mieux!.,. Je me croyais atteint de paramnésie.

— De para... quoi?

— Oh ! rien, une façon de voir double, de loucher dans le temps comme d'autres louchent dans l'espace. C'est bien cela... chez de Rovel. »

Lola répliqua légèrement, mais d'une voix changée, plus aiguë : « Je l'admirais tant pendant les séances de pose, qu'il me l'a prêtée pour quelques jours. Mais ne parlez de ceci à personne, pas même à lui, je vous prie. Valentine Sandral est jalouse. Il est convenu jusqu'à nouvel ordre que la statuette a disparu de chez de Rovel à son insu, qu'il ne sait pas ce qu'elle est devenue.

— Compris! » murmura Dutemps qui craignait déjà d'avoir fait une gaffe. Par une de ces anomalies fréquentes chez les amoureux, il n'était pas jaloux de François de Rovel qui achevait, à son compte, un portrait de Lola. Comme c'^Jtait lui

qui avait eu l'idée de ce portrait, le sentiment du propriétaire — lequel est enclin à la confiance — ■ rejaillissait aussi sur le peintre.

Une demi-heure plus tard le savant et sa belle cliente étaient attablés dans la grande salle lumineuse de ce restaurant du Pré-Catelan, qui tient du palais et de l'aquarium. Dutemps, qui était gourmet, avait commandé un dîner soigné, classique : potage bisque, truites au beurre, poulet au curry et glace à l'ananas. La capricieuse Lola décommanda tout. Le menu devint : pas de potage, hors-d'œuvre variés, langouste à l'américaine, selle d'agneau aux haricots verts, fruits et crème. Les moindres circonstances de la vie lui étaient bonnes pour essayer et graduer son pouvoir. Menudo, convié à cette fête, eut une soupe copieuse «comme un monsieur». Habitué aux fantaisies de ces dames, le maître d'hôtel s'empressait, aidait le sommelier à installer un Champagne doux, rare et rafraîchi, appelait Dutemps « docteur », avec le respect du nègre pour le sorcier, et signalait aux autres dîneurs cette illustre présence.

Indiscrétion superflue. Il y avait là, dans l'assistance composite, une demi-douzaine de clientes de Dutemps ébahies de voir un maître aussi grave

en galante compagnie. Il ne leur était pas venu à ridée que leur docteur fût un homme pareil aux autres pour la faiblesse sensuelle et l'illusion sentimentale. Elles enviaient cette heureuse pécore, elles faisaient des conjectures, des paris : « Je la connais... c'est un mannequin de la rue de la Paix... C'est une actrice... C'est la femme d'un diplomate connu... A-t-elle de la chance de l'avoir pour elle toute seule!... Il a eu un enfant d'elle... Il y a un an qu'ils sont ensemble... Il n'y a rien du tout entre eux, c'est une liaison mystique... » Car chacun accommode l'hypothèse au gré de sa fantaisie ou de sa vanité.

Cette atmosphère d'intérêt passionné et de jalousie se communiquait à la privilégiée. Elle en concevait de l'orgueil, et naturellement son compagnon bénéficiait de cet état d'âme. Bientôt il sentit contre le sien un pied souple et vif, tandis qu'un charmant regard distrait, mouillé, voguait, au delà de l'appétit et du luxe ambiant, vers les îles bienheureuses. C'était pour l'amoureux un ravissement. Penché en a.vant, par-dessus le reflet des bougies électriques roses, il donnait d'une voix basse, voluptueusement confidentielle, des renseignements sur les belles dîneuses, sans les nommer.

La personne maigre et rousse, avec une aigrette de diamants dans les cheveux, avait déjà usé deux maris... parfaitement, deux maris... elle en était au troisième, un diplomate, ce petit vieux dont la cal vitie avouait assez le désarmement.

Dutemps, de plus près encore, ajoutait : « Quand vous voyez ces rides parallèles en travers sur un front dégarni, vous êtes fixée sur les moyens physiques du monsieur. J'appelle ça : la persienne derrière laquelle il ne se passe rien... »

Lola riait très fort en renversant la tête, montrait ses dents blanches et aiguës de jeune louve. Elle s'était rarement autant «amousée »...« Ditesm'en encore de ces choses drrroles, que vous êtes seul à connaître... »

Il en disait tant qu'il pouvait, cherchant dans sa bonne mémoire de vieilles blagues de salle de garde auxquelles il donnait un tour pittoresque. Car il avait fait, par ses farces, la joie de sa génération. On se le rappelait encore à Gochin, écrivant sur les murs : « A bas Dutemps », et allant ensuite se plaindre, au directeur de cette inscription injurieuse; ou combinant par avance une séance de supercherie invraisemblable avec le sujet hystérique d'un hypnotiseur fameux.

28 LA MÉSEXTEME

Tout à coup, au cours d'un récit, il devint pâle brusquement, se tut et porta la main à sa poitrine. Une douleur aiguë, syncopale, venait de lui traverser le cœur comme une piqûre de guêpe.

« Qu'est-ce que vous avez?...

— Rien du tout, une légère crampe dans les côtes... voilà ce que c'est de rire en mangeant... et de boire de deux vins... Je vous adore... «

Certes il l'adorait, mais l'image de sa femme sans beauté, si dévouée, si sage, sa recommandation, les jeunes figures de ses fils venaient de lui apparaître tout à coup, à la faveur de cet éclair nerveux, comme un ensemble avertisseur. Et juste à ce moment, Lola vaincue, Lola grisée par la gloire familière et les histoires scabreuses encore plus que par le Champagne, Lola allumait une cigarette russe qui faisait cligner ses paupières bistrées, puis tendrement : « Vous m'adorez?

— Ne le savez-vous pas?... J'en tremble... J'en suis fou...

— Alors... alors... — elle hésita, puis chuchota, « ce soir » — elle prononçait « ce svar » — et fit aussitôt mine d'être très honteuse, le mouvement coquet du « qu'est-ce que je viens de décider, seigneur! »

LE FaOlD QUI BRULE 29

La vie est ainsi faite. Ce consentement que Dutemps poursuivait depuis tant de mois, cette parole qu'il avait espérée comme le fiévreux espère une carafe d'eau glacée, ne lui donna pas la joie folle qu'il escomptait. Était-ce le signal physiologique de tout à l'heure? Était-ce qu'il n'attendait plus si vite un si magnifique présent? Mais un « vous vous tâtez » de sa railleuse lui rendit le sentiment du réel et de la démonstration nécessaire. Au mépris des convenances, il lui saisit les deux mains avec tant de force qu'il brisa une carafe et une coupe : « Du verre blanc... ça porte bonheur... »

Il songeait « où? » A tout hasard, il avait loué un appartement très éloigné, en haut du boulevard Raspail, mais cet appartement n'était pas prêt. L'hôtel, le banal hôtel... accepte-t-on des voyageurs sans bagages à onze heures du soir? Lola trouverait-elle cet abri digne d'elle et de la circonstance? Naïf en ces matières comme un collégien, le brave homme était embarrassé de sa félicité soudaine... L'automobile de place était avancée qu'il n'avait pas encore pris de résolution. Mais l'Espagnole elle-même arrangea les choses en donnant tout bonnement l'adresse de Black Friar. Comme il avait, dans l'obscurité, un geste de sur-

prise, elle ajouta, la tête sur son épaule : « Je souis libre, n'est-ce pas... et que ferais-je sans ma brosse à dents?... »

Le trajet fut enivrant, quoique silencieux. Dutemps songeait : « Quelle tête aurai- je en rentrant chez moi demain matin ? » Il avait la ressource du client mystérieux qui vous appelle à Timproviste pendant le dîner et vous retient toute la nuit à son chevet..., d'un camarade frappé de congestion au cercle de Milouard, raccompagné et soigné à domicile... d'un malaise subit. Tout en supputant le plus ou moins de vraisemblance de ces divers mensonges, il embrassait un peu au hasard un petit nez tiède, de douces lèvres, un cou gras, plein de roucoulements de tourterelle bien nourrie; il se répétait que tout bonheur atteint par la main devient presque aussitôt un rêve.

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