CHAPITRE XII
Ce soir-là, Antonin Bréauté rentra chez lui, dans son bel appartement négligé et poussiéreux de la rue de Médicis, à huit heures et demie. La concierge, qui jouait le rôle de femme de ménage — car il détestait les domestiques pour lui-même, — lui fit observer que le dîner serait trop cuit. Mais il haussa les épaules, indiquant ainsi que cela lui était bien égal.
Il venait de chez ses amis Sauvineau, où il était allé prendre des nouvelles de Pierre-Marie, atteint de méningite aiguë depuis]^quinze jours efque^ses parents disputaient à la mort. Il n'avaitj^pas^vu
Christiane. Elle ne quittait plus le chevet de son enfant. Il avait été reçu par Jeanne de Rovel tout en larmes. On avait perdu l'espoir. Trois grands médecins spécialistes, convoqués par le chef de clinique de Dutemps, s'étaient prononcés pour l'issue fatale. Ce n'était plus qu'une question d'heures. Pendant que Jeanne donnait ces affreux détails en sanglotant, Julien se montrait un instant, changé, maigri, serrait la main de son vieux camarade, puis disparaissait sans dire un mot.
« Sale vie, cochonne de vie ! » bredouillait le misanthrope en s' asseyant et trempant sa cuiller dans son assiette à soupe. Cette catastrophe inattendue parachevait la série de désastres qui s'acharnaient depuis quelques mois sur lui et autour de lui. C'était à penser qu'il portait la guigne à tout le monde, qu'il attirait la foudre.
Il avait un médecin qui le connaissait à fond, qui l'aidait à supporter, comme il disait, « le poids des heures », qui savait le raœurer, le réconforter : c'était Dutemps. Quand Bréauté se croyait sur le point de devenir aveugle, parce que sa vue baissait, ou sourd, ou artério-scléreux, parce que son pouls était dur et saccadé, ou menacé du tétanos, à la suite d'une écorchure au pied, de pire à la suite
K^si^ , - r -.1 1^— — — — — ^Haaq
d'une imprudence amoureuse, quand il était en proie à une maladie de dents, à unej)hobie,'quand il craignait enfin de tomber dans le gâtisme — sa pire terreur, — il courait aussitôt rue Tronchet. A peine dans l'escalier, il se sentait ragaillardi. Les bourrades de Dutemps, sa bonne voix, son large rire achevaient de le remettre d'aplomb. Le^grand clinicien était la rampe solide dans l'escalier glissant de l'existence où le pauvre' diable trébuchait sans cesse. Quelquefois même, jadis, avant Lola, il lui disait de son ton bourru : « Attendez la fm de ma consultation, nous irons casser une croûte ensemble. » Il l'emmenait dans un restaurant et commandait un repas copieux, forçait le neurasthénique à manger de bon appétit, le blaguait sur sa fausse gastralgie, plaisantait sa "croyance aux eaux minérales « des pipis chers Wj^^sa'^facilité à « gober le microbe ». Bréauté l'entendait encore déclarant : « Je sais de quoi irretourne,';^vous pensez, puisque c'est moi qui, depuis vingt ans, ai lancé la plupart de ces bourdes-là avec le concours de mes élèves. » Et il demandait au maître d'hôtel « une bonne bouteille d'eau non filtrée ».
Or, la déveine avait voulu que ce soutien, que ce conseiller, que ce guérisseur du mal de vivre
senchanté et frénétiquement idéaliste un vide immense que remplissait Ghristiane. Dès qu'il franchissait le seuil de l'hôtel de l'avenue Montaigne ou de la villa de Bellevue, il ne se sentait plus seul, ni amer, ni torturé par les Euménides intérieures.
Cependant la malchance acharnée avait inspiré à Sauvineau une jalousie inopinée, absurde, féroce de cette amitié innocente. Quelque absurde potin, quelque propos de domestiofue renvoyé, quelque perfidie de coulisses étaient-ils à l'origine de ce changement d'attitude? Bréauté l'ignorait. Ce qu'il savait, c'est que du jour au lendemain ce foyer affectueux s'était fermé, cette sauvegarde de Christiane s'était retirée de lui. Encore une injustice sauvage. Encore une coupe de fiel à déguster lentement. Puis c'avait été le voyage écourté en Norvège, la scène affreuse du retour, le relâchement de l'amitié, les regards soupçonneux ou colères, tout ce qu'une intimité détruite traîne après elle de rancœur et de mélancolie.
Mais qu'était cela à côté de l'affreux malheur qui menaçait aujourd'hui Julien et Christiane! A l'idée de leur désespoir, de la disparition du délicieux enfant qui rayonnait tant de lumière, Bréauté, posant sa cuiller, se mit à pleurer dans
son reste de soupe. Les larmes brûlaient son maigre et long visage. Il aurait bien voulu prier. Il ne savait pas, il ne pouvait pas. Il se répétait "que sa vieille impiété doublée d'hérésie — car il ne croyait'qu'à l'Enfer — risquait non seulement de ne rien obtenir, mais encore de mécontenter ce qu'il appelait la force inconnue, pour ne pas dire tout bonnement la Providence.
Sa macabre et violente imagination lui représentait la maison familière plongée dans le deuil des deuils et le silence. Elle lui montrait lepetit cercueil sous la voûte, les voiles noirs de Ghristiane, sa figure si belle et si chère détruite par une douleur innommable. Ah! non, il ne verrait pas cela! Plutôt crever tout de suite. Il demanda une bouteille de Champagne. La concierge, habituée à ses fantaisies, fit observer néanmoins qu'il n'y en avait pas de monté... « Allez en prendre une à la cave ». Elle n'avait pas les clés. Il les chercha longtemps sur les meubles, puis s'aperçut au bout de dix minutes qu'elles étaient au fond de sa poche. Cela l'effraya. Devenait-il maboul? Il repassa pour la centième fois dans sa tête son irréprochable hérédité : Son père mort d'un accident de cheval, sa mère enlevée à soixante ans par une pneumonie,
senchanté et frénétiquement idéaliste un vide immense que remplissait Christiane. Dès qu'il franchissait le seuil de Thôtel de l'avenue Montaigne ou de la villa de Belle vue, il ne se sentait plus seul, ni amer, ni torturé par les Euménides intérieures.
Cependant la malchance acharnée avait inspiré à Sauvineau une jalousie inopinée, absurde, féroce de cette amitié innocente. Quelque absurde potin, quelque propos de domestique renvoyé, quelque perfidie de coulisses étaient-ils à l'origine de ce changement d'attitude? Bréauté l'ignorait. Ce qu'il savait, c'est que du jour au lendemain ce foyer affectueux s'était fermé, cette sauA^egarde de Christiane s'était retirée de lui. Encore une injustice sauvage. Encore une coupe de fiel à déguster lentement. Puis c'avait été le voyage écourté en Norvège, la scène affreuse du retour, le relâchement de l'amitié, les regards soupçonneux ou colères, tout ce qu'une intimité détruite traîne après elle de rancœur et de mélancolie.
Mais qu'était cela à côté de l'affreux malheur qui menaçait aujourd'hui Julien et Christiane! A l'idée de leur désespoir, de la disparition du délicieux enfant qui rayonnait tant de lumière, Bréauté, posant sa cuiller, se mit à pleurer dans
son reste de soupe. Les larmes brûlaient son maigre et long visage. Il aurait bien voulu prier. Il ne savait pas, il ne pouvait pas. Il se répétait "que "sa vieille impiété doublée d'hérésie — car il ne croyait^qu'à l'Enfer — risquait non seulement de ne rien obtenir, mais encore de mécontenter ce qu'il appelait la force inconnue, pour ne pas dire tout bonnement la Providence.
Sa macabre et violente imagination lui représentait la maison familière plongée dans le deuil des deuils et le silence. Elle lui montrait le petit cercueil sous la voûte, les voiles noirs de Ghristiane, sa figure si belle et si chère détruite par une douleur innommable. Ah! non, il ne verrait pas cela! Plutôt crever tout de suite. Il demanda une bouteille de Champagne. La concierge, habituée à ses fantaisies, fit observer néanmoins qu'il n'y en avait pas de monté... « Allez en prendre une à la cave ». Elle n'avait pas les clés. Il les chercha longtemps sur les meubles, puis s'aperçut au bout de dix minutes qu'elles étaient au fond de sa poche. Cela l'effraya. Devenait-il maboul? Il repassa pour la centième fois dans sa tête son irréprochable hérédité : Son père mort d'un accident de cheval, sa mère enlevée à soixante ans par une pneumonie,
tous ses ascendants robustes et sains d'esprit. Néanmoins depuis quelque temps il avait du mal à assembler ses idées, à construire un projet de pièce, à conduire un acte. Subitement, au milieu d'une phrase, sa mémoire s'en allait comme im oiseau à qui on jette du pain et qui est effrayé par le pain.
Qu'avait-il eu de bon dans l'existence? Une enfance repliée, gâchée par la sévérité paternelle; une jeunesse emprisonnée dans l'odieux et stupide internat; le poids d'une fortune considérable et .qui attirait les tapeurs, les exploiteurs, les faux amis, comme la viande attire les mouches. Son talent? Il était venu tard, après un grand nombre d'essais insignifiants. Il lui avait valu de nombreux déboires, des flatteries intéressées, des éreintements, des calomnies. La débauche? Il ne s'y était jamais livré qu'en tremblant, à cause de sa peur des maladies. Le décor, surtout sordide, en était séduisant, mais le fond demeurait pauvre et court. Si encore il avait eu un grand vice. L'alcoolisme môme ne voulait pas de lui ni de son estomac.
Néanmoins il avala avec plaisir plusieurs verres de la^bouteille de Champagne qu'on avait fini par dénicher. Il se rappela quelques journées agréables,
la partie de bateau sur la Seine notamment. 11 revoyait Christiane assise à côté de François de Rovel. A la réflexion, elle avait l'air presque éprise du bellâtre... Bon!... Voilà qu'il faisait son Sauvineau maintenant et qu'il cherchait le mal dans la sympathie la plus innocente. Christiane était un ange. Quelle canaille eût osé prétendre le contraire !
Il avait chaud. Bien que frileux, il ouvrit la fenêtre. Le printemps commençait. En bas, dans l'admirable Luxembourg, la vie annuelle de la végétation dégageait ces émanations indéfinissables qui inclinent à l'extase ou au désespoir, comme s'il sortait de la jeune terre un poison pour ses vieux enfants. Vers la fontaine Médicis, invisible mais fraîche, la note d'argent clair du crapaud s'égouttait dans la nuit parisienne au centre du bruit des autos et des refrains des étudiants. Bréauté songea à la chance qu'eut Faust de rencontrer Méphistophélès à peu près vers la même époque, entre le refroidissement de ses os et le chant victorieux des cloches de Pâques. Il avait payé ensuite; qu'importe!
Le ciel était étoile et bleu sombre, tel un tapis pour la course des anges : « Si j'allais faire un tour.
Mais où?... » Il sentait qu'il ne pourrait s'empêcher de diriger ses pas vers l'avenue Montaigne où agonisait un de ces anges. Il aurait bien voulu rester là près du petit lit. Sauvineau ne l'aurait pas permis. Dans la tête du vieux misanthrope, montée par le vin généreux, se balança soudain une berceuse créole... pourquoi créole... et d'où sortaitelle? Derrière le rythme, il y avait comme une appréhension et le pressentiment d'un cruel avenir. Fallait-il plaindre Pierrinet d'échapper aux griffes de l'existence?
« Antonin, tu as soixante-trois ans, et tu en portes soixante-dix. La destinée ne t'a jamais envoyéque des tuiles, mais tu avais des jambes, tu pouvais avoir l'illusion de leur échapper. Aujourd'hui, comme un vieux mendiant qui tâtonne le long des maisons, il te faut les recevoir dans l'ordre et sans hâte, et elles tombent avec d'autant plus de fréquence que tu avances plus lentement. Qu'as-tu à espérer de bon? Tout est bouclé, l'amour, le vin et le tabac. Les malles sont faites. On n'attend plus que le voyageur. »
On sonna. La concierge, ayant achevé sa tâche, était redescendue. 11 eut un frisson... Déjà... Venait-on, de chez ses amis, apporter la terrible nou-
veUe! Il s'appuya au mur, tout chancelant, avec Tespoir qu'on ne resonnepait pas, qu'il avait eu une hallucination de l'ouïe. Il aimait mieux cela. Au bout d'une minute, comptée par lui aux battements de son cœur, il entendit de nouveau le grelottement du timbre électrique. Plus qu'il ne marcha, il se traîna dans l'antichambre.
« Qui est là?
— Moi, Henriette.
— Ah ! sacrée gosse, que tu m'as fait peur ! » C'était un des petits « linges » qui venaient lui
rendre visite quand le louis sauveur faisait défaut ; U¥ie pauvre fille à la taille sauple, aux jolis yeux clairs, à la mine déjà lasse et usée, comme il en circule toute la nuit dans les bars du quartier latin. Elle lui sauta au cou en rappelant « Tonin » et en déclarant « c'est la purée noire ».
a Ah! ah! tu tombes mal, ma petite, moi aussi J€ suis embêté, a
Elle fît une mine si cocasse à l'idée que lui, le richard, pouvait manquer d'argent, qu'il ajouta aussitôt : « Pas pour la galette... mais j'ai le fils d'un ami bien malade.
— Quoi c'est qu'ila ?
— Une méningite.
— J'ai perdu uu frère comme ça. Les yeux tournent et on croit des convulsions. Il y en a aussi qui guérissent quand on prononce sur eux certains mots. »
Elle avait pris l'air sérieux et attentif d'une jeune infirmière superstitieuse. Bréauté lui sut gré de cette compassion : « Tiens, voilà cent francs... je suis fatigué... est-ce que tu crois au Bon Dieu?...
— Bien sûr... à quoi que vous voudriez que je pense quand je suis seule et que j'ai du chagrin? »
Il la fit asseoir d'un revers de main, comme une petite poupée à ressort. Dans la lueur de la lampe, ses traits doux avaient un grand charme : « Tu as donc quelquefois d'chagrin?
— Comme les autres. Je n'suis pas en pierr<^
— Mais par exemple?
— Un ami qui ne m'aime plus ou que sa famille rappelle. Ça m'est arrivé il y a un mois. Un étudiant roumain qui avait fini ses études. Il n'y avait personne de plus gentil, ni de plus poli. Il disait merci même à sa bonne quand elle lui apportait une lettre. Il ne battait personne, ni les animaux. Son chat l'a griffé une fois que j'étais là, mais parce qu'il lui avait menacé le nez d'une chiquenaude en retirant sa main. 11 ne lui a rien fait. Ça n'est pas
LE M EN DE I;EM-Ai\T 337
comme un sale type alors, à la Salpêtrière, du temps que maman y était malade, qui jetait les chats dans les fourneaux de la cuisine tout allumés... »
Elle déraillait aisément, comme ses pareilles. Il la ramena : « Alors, tu fais ta prière, de temps en temps?
— Mais tous les soirs. Chez nous, quand le père était parti siroter, parce qu'il n'aimait pas les « bondieuseries » qu'il disait, on faisait la prière. Petite mère n'y aurait pas manqué. »
Ij. D'habitude Bréauté faisait causer les parigotes pour le plaisir d'écouter leur syntaxe, qui est beaucoup plus vive et savoureuse que celle des gens bien élevés. Mais ce soir il avait en tête une autre préoccupation : « Qu'est-ce qu'ils faisaient, t'parents? »
Il avait bredouillé, elle dut lui faire répéter la question. Elle y répondit avec une nuance de tristesse : « Papa était dans l'imprimerie, un bon métier qui rapporte, mais où il y a du boulot. Maman, elle, était blanchisseuse. Ah! c'était gentil à la maison..,
— Pourquoi l'as-tu quittée?
— Un gosse... naturellement... J'avais seize
ans... L'gosse n'a pas vécu, mais papa n'blaguait pas. 11 m'a mise à la porte. Ensuite j'ai été en service, pas longtemps, par exemple... Et me v'ià.
— Eh bien, ma petite Henriette, quand tu prieras le Bon Dieu, tu lui demanderas de me pardonner. »
Le ton grave et ferme arrêta le rire sur les lèvres fines de la jeune fille qui se leva comme à un signal. Elle eut un éblouissement lorsque le « vieux » tira cette fois de son portefeuille trois billets de mille francs et Jes^glissa dans la sacoche qu'elle portait à son bras. Elle ne sut que dire : « Merci, Tonin ». Déjà il la dirigeait gentiment, paternellement vers la porte. Car il se sentait dans une minute critique et il avait besoin d'être seul.
Onze heures sonnèrent à la vieille pendule du salon, meuble'de .famille qui représentait Voltaire debout, la^canne à la main, à côté de sa bibliothèque dorée.
« Bigre — songea Bréauté — je n'ai pas de temps à perdre. »
Il ferma 'la fenêtre, puis, avec beaucoup de précision dans ses gestes, alla chercher, un flambeau à la^main, au fond de Tappartement, les antiques marionnettes dont il avait parlé
LE LIEN DE L'ENFANT 33î>
pour la dernière fois au repas de noces de Jeanne et d'Henri. Il traversa plusieurs capharnaiims, encombrés de tableaux de prix, de livres et de bibelots rares, où la femme de ménage, comme son nom l'indique, ne faisait jamais le ménage. Chacun de ces objets lui rappelait un souvenir, toujours humiliant ou pénible. Ce Troyon lui venait d'un ancien professeur qu'il avait secouru pendant plusieurs années et "qui l'avait chassé de chez lui, sous prétexte qu'il faisait la cour à sa fille, un laideron de la quarantaine. Ce service en Venise, couvert de poussière, il l'avait acheté à Murano même, au cours d'un voyage avec un cousin très cher qui avait attrapé la fièvre typhoïde là-bas dans les canaux et qu'il avait ramené mourant à Paris. Dans une petite bibliothèque portative et d'ailleurs disloquée il aperçut ses fours et ses demi-succès. Il les compta. Il y en avait dix-sept... dix-sept déceptions, car au théâtre, on a beau n'avoir pas de chance, on se figure toujours que la chance sera pour cette fois-ci. D'ailleurs, dès le premier acte en général, Antonin Bréauté était fixé. L'actrice aussi. L'acteur aussi. Le directeur aussi. Il n'y avait plus qn'à. verser à ce dernier les vingt mille francs nécessaires à une
3i0 LA MESENTENTE
suite honorable de vingt représentations devant les fauteuils vides.
Dans sa chambre, où le lit était fait, le pauvre homme s'arrêta une minute devant le portrait de sa mère jeune, habillée à la mode de 1860 et qui lui ressemblait en joli : même figure creusée, même expression désenchantée du regard, même nez un peu long. Il murmura : « Pardon, maman », et comme il était ému, arrosa le sol de bougie.
Les marionnettes étaient tassées dans un panier recouvert d'une toile au fond du cabinet de toilette. Il les utilisait souvent. Véritablement doué pour le théâtre, il n'avait jamais d'inspiration devant sa plume et son papier. Il lui fallait la vie et le mouvement de ces figures de bois. Il les faisait manœuvrer devant une glace, caché lui-même derrière un fauteuil ou un meuble et, se penchant de côté pour épier les attitudes, improvisait d'après elles le dialogue. Il y en avait une à la mine inquiète qui lui ressemblait vaguement et qu'il appelait « Moi ». Les autres étaient les personnages habituels du Guignol classiques, souvent détournés et baptisés par lui : le commissaire, le financier, le juge, Arlequin, Polichinelle, le charcutier, le gendarme, le soldat, premier badaud, deuxièmebadaud, troisième badaud, l'homme
LE LIEN DE LEiNFANT 311
du monde, le confrère, le sénateur... la mère Michel, la grande Sophie, la petite Sophie, la bonne, Tépicière, la nourrice et son nourrisson, la belle Artémise, INIadame de Sainte-Avanie, Berthe Citrouille, ainsi nommée parce que sa robe était jaune... et un nombre relativement considérable de figurants et de figurantes.
« Ah ! — se dit Bréauté, — comment trimbaler mes bonshommes au salon en tenant ce flambeau à la main ; c'est impossible. »
Il se décida à tout allumer, bougies, candélabres, lustres, comme pour une fête. Cette formalité demanda un certain temps, car il n'avait pas l'électricité, mais le résultat était magnifique. En revenant au panier, il prit sur sa table de nuit un étui noir qu'il glissa dans sa poche.
Il avait l'habitude de son installation. Cela alla tout seul. Une fois accroupi en face du miroir, derrière la longue table drapée qui lui permettait de suivre sa propre représentation — il n'avait pour cela qu'à relever le drap, — ses marionnettes à côté de lui, il fit une annonce solennelle : « Mesdames, messieurs, cette pièce est d'Antonin Bréauté. Elle est fort courte. Elle est vraisemblablement la der-^
nière que nous représenterons devant vous, de cet auteur eûtêté mais peu gâté par vos suffrages. Nous vous demandons toute votre indulgence. Il est bien probable qu'après ce spectacle il ne vous rasera plus d'ici longtemps... »
Il s'aperçut qu'il ne bafouillait pas du tout, chose étrange, et qui lui fit plaisir. Mais il avait ouJ)lié le titre. Il y revint : « Excusez ma négligence, mesdames et messieurs. Cela s'appelle « Le Bonheur d' Anton:n. »
Déjà il empoignait « Moi » et Berthe Citrouille, et les opposait l'un à l'autre dans un dialogue fort animé où les illusions de « Moi », la fourberie et les exigences de cette jeune personne sans scrupules ni vertus ressortaient de façon amusante. Victime des femmes faciles, il n'avait jamais été leur dupe. Mais Madame de Sainte-Avanie survenait et renvoyait Berthe à ses amants ordinaires. C'était une de ces redoutables mégères qui adoptent les auteurs incompris uniquement parce qu'ils sont incompris, et qui prétendent les diriger, par le sentier de l'art rebelle aux foules, vers une gloire en petit comité dont elles concentrent les rayons. Bréauté avait pendant deux ans subi pour sa damnation une'^telle amazone. Deux années de servitude, per-
dues, fichues, gâchées à jamais, dont il avait encore la nausée aux lèvres, la rage au cœur. Il n'avait pu s'échapper que par la fuite, le silence éperdu, malgré Favalanche de lettres, de télégrammes et de visites dont la Sainte- Avanie l'avait submergé pendant six mois, le temps d'adopter un autre incompris.
Dans la réalité, la terrible dame vivait encore, mais Bréauté — cédant à son goût du tragique — lui fit tordre le cou par « Moi ». Il en avait eu si souvent la tentation!
Le premier tableau finit sur ce massacre mérité. Le justicier se pencha : « Vous n'applaudissez pas, mesdames et messieurs. J'étais certain de vous déplaire. Vous n'aimez pas ce qui est rude. Tant pis pour vous. Je continue. »
Au'second tableau, des badauds, rôdant devant une villa, expliquaient qu'Antonin Moi, revenant de voyage, se proposait de surprendre joyeusement ses amis intimes, le confrère et sa femme, la belle Artémise. Il pénétrait dans la villa et en sortait chassé à coups de pied par le confrère, devenu subitement fou.
Au^troisième tableau, une substitution d'infortunes ajoutait au fardeau d'Antonin Moi les déboires d'Amédéé Dutemps. Mais ici la douleur
34i LA MÉSENTENTE
était si forte et si cuisante que Bréauté s'interrompit pour pleurer. Il pleurait sur Tami défunt, il pleurait sur lui-même, la main chaussée de la marionnette représentant Lola de Vie. Il se retenait difficilement pour ne pas lui casser la tête sur la table, à cette coquine qui, en lui enlevant son médecin et son confident, lui avait enlevé du même coup la possibilité de vivre. D'ailleurs il sentait l'incapacité de l'art dramatique à exprimer certains états complexes de l'âme, par exemple l'égoïsme mêlé de regrets qui lui faisait confondre son destin et celui de ce pauvre Amédée : « Que penserait quelqu'un entrant à l'improviste et me surprenant dans cette posture, par terre à quatre pattes, une poupée au bout des doigts, tel qu'un vieil oncle gâteux oublié à Guignol par un héritier négligent? » Ce mot d'héritier le dressa soudain. Il avait au fond d'un tiroir deux testaments correspondant à deux humeurs différentes : l'un baroque et instituant une prostituée de rencontre sa légataire universelle, l'autre tout entier en faveur des pauvres et des institutions charitables. Il alla les chercher, brûla à la flamme d'un candélabre l'enveloppe qui contenait le premier, le regarda se consumer dans la cheminée jusqu'à ce qu'il ne fut plus qu'un
LE 1.1 EN LIE I;ENF.\M 3i5
petit tas de cendres. Il plaça le second bien en évidence sur la pendule, appuyé à la canne de Voltaire. L'aiguille était toute proche de minuit.
« Mesdames, messieurs, voici la fm. Attention, elle est symbolique, car même les plus enragés de réel sacrifient, quandàls perdent pied, au symbole. Antonin Moi souhaite le bonsoir à la compagnie. »
Bréauté avait tiré de l'étui noir un revolver. Saisissant la marionnette de la main gauche, il la décapita d'une balle tirée à bout portant. Puis, tournant l'arme contre lui-même, à genoux et face au miroir, tandis que les douze coups sonnaient, il se fit sauter la cervelle
Une veilleuse de porcelaine éclairait la chambre d'une lueur douce et diffuse. De chaque côté du lit, Julien et Christiane, prostrés, désespérés, épiaient le souffle court et saccadé de Pierrinet.
Le pronostic du médecin était que l'enfant ne passerait pas la nuit. Ils avaient renoncé à intervenir dans ce dénouement inévitable. On entendait dans la pièce à côté les sanglots étouffés de Fidèle Galdec.
Christiane ne pleurait plus. Elle avait perdu sa
beauté pure et intacte, mais une autre beauté douloureuse l'avait remplacée sur son visage raviné et fiévreux. Elle ne cessait de prier, tantôt à voix basse, tantôt pour elle-même, demandant à la Vierge Divine le salut de son petit enfant. Elle ne parlait même plus^de son péché, de la nuit unique de son âme où elle avait failli tuer cette âme pour l'assouvissement de son corps. Elle la supposait ouverte, à cette page ténébreuse et chaude, devant la Mère de toutes les Douleurs, qui l'effaçait comme elle efface d'un seul rayon surnaturel l'impureté d'ici-bas. Elle offrait la plaie de son repentir, les glaives acérés de son remords, ce qui lui restait de jeunesse, avec cette ferveur qui transforme les fibres de la chair en un réseau d'effusions mystiques. Elle suppliait par les innocents arrachés au monde qui, du sein de la béatitude éternelle, ont pitié des larmes des mères ; par les jeunes victimes d'injustes destinées, de parents indifférents ou cruels, que viennent toucher, jusqu'au fond des limbes, les attendrissements dont ils furent sevrés; par les petits malades des hôpitaux et des asiles ; par les petits désespérés, puissants en miséricorde parce qu'ils n'ont pas connu la miséricorde et que leur intercession est ignorante. Elle mon-
tait avec ses prières, la forme de son enfant à la main, à travers les cercles enflammés qui aboutissent à Flmmaculée. Il lui semblait conduire un agneau.
Julien, séparé de la croyance par tous les faux raisonnements de son siècle, n'en implorait pas moins le Ciel lui aussi, comme le suprême recours. Il tâtonnait sur la route du vrai, dans un crépuscule de scepticisme, traversé d'éclaircies soudaines. Puis une bouffée d'indignation le soulevait contre la pensée que son fils pouvait lui être enlevé par la mort. Il l'avait vue en face pour lui-même, la Dame de l'ombre. Il ne Tavait jamais entrevue pour Pierrinet. Il murmurait : « Ça ne se peut pas... »
Quelle heure était-il? Tard ou tôt? Comme il grelottait, l'idée lui vint que l'aube était sans doute prochaine... L'aube... passage redoutable qui a un versant sur les ténèbres, l'autre sur la lumière et où hésite l'être vivant, quand il lutte pour sa petite durée. ^
Tout à coup, du lit où l^s draps à peine soulevés par le corps décharné avaient déjà les lignes du linceul, une voix faible comme une brise murmtira : « Parrain, es-tu là? »
a48 \A MESENTENTE
Le père et la mère se regardèrent. Était-ce le délire qui recommençait? Après un si long silence, cette apparence de vie leur était quand même chère et précieuse.
L'enfant reprit : « Parrain, tu es là? » Christiane se pencha : « Non, parrain n'est pas là, mon amour. Mais il va venir tout à l'heure.
— J'ai soif... à boire, maman. »
Avec des précautions infinies, elle le souleva, tandis que Julien présentait le gobelet à la petite bouche brûlante.
« Mais je peux tenir tout seul.
— Non, tu te fatiguerais. »
L'enfant insista et, soutenu par son père, il but avec délices. Sa langue malhabile imitait le lapement d'un jeune chat. Depuis huit jours il semblait paralysé. La réussite de cet effort laissait passer un rayon d'espérance.
« Ma... man, papa...
— Mon aimé...
— La nuit est finie... Je vais guérir... appelez parrain... Je vais guérir... »
Le tête amincie et diaphane retomba doucement sur l'oreiller. On avait dû couper les belles boucles pour les applications directes de glace. Pier-
rinet avait l'air maintenant d'un petit martyr aux grands yeux. Au moment où ceux-ci se fermèrent au fond des orbites bleuies et creuses, Christiane prit la main de son mari et la secoua à la briser en murmurant : « Ah! mon Dieu!... » Mais non... une respiration calme et rythmée succédait au halètement de tout à l'heure. La peau des mains et du pauvre cou étroit était redevenue souple et tiède. L'organisme avait une détente.
Christiane se remit en prières. Julien, ayant veillé trois nuits de suite, s'assoupit. Il vit, dans un rêve court et violent comme un éclair, sa femme qui accourait à lui du fond du temps, en robe flottante, tenant à la main une flamme rouge. Il savait que c'était un présage. Mais il ne parvenait pas à l'interpréter et il se sentait environné d'une bourrasque qui n'était autre que sa passion contrariée.
Il se réveilla en sursaut. La mère n'avait pas bougé. Pierrinet non plus. Le murmure lointain de Paris indiquait qu'il faisait grand jour. Julien se dirigea vers la fenêtre, écarta légèrement le rideau, aperçut à travers les persiennes la brume dorée des plus beaux matins du premier printemps. Il eut à ce moment la certitude intime, l'évidence
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que la Tueuse avait franchi la maison sans sa proie, que Tenfant vivrait. Au même moment la même conviction embaumait le cœur de Christiane. Ils eurent en commun la douceur tacite de ce sentiment partagé comme ils avaient en commun, depuis le début du mal, l'inquiétude, puis Tanxiété, puis l'effroi, puis l'épouvante. Ils vivaient tellement rapprochés qu'ils ne distinguaient plus leurs douleurs ni leurs terreurs, qu'ils se les renvoyaient de l'un à l'autre, à la façon de deux miroirs conjugués. Centre de leurs préoccupations, Pierre-Marie l'était aussi de leurs gestes, de leurs images intérieures, accordées, réunies pour son salut. Ils se cherchaient en lui, ils s'étreignaient moralement en lui. Leur transe constante de le perdre les conjoignait à travers lui.
Elle se rappelait le mot profond du père Maxence, « Ce lien de chair, que vous croyez ne pas sentir entre vous et votre mari, il existe et c'est votre petit garçon. » C'était vrai. La mort, en frôlant l'être sorti d'eux, dotait leur union d'un amour neuf, d'un amour forgé sur la souffrance, martelé par la crainte, trempé dans les pleurs, étincelant et lucide. Le miracle attendu par Julien, à travers tant de désillusions et d'épreuves, était
descendu peu à peu des sommets de l'esprit et du sensible vers la chair. Il avait fait lentement chez ces passionnés, que déchirait un malentendu, la route qu'il accomplit parfois en quelques secondes chez ses privilégiés ou ses victimes, à l'occasion d'un regard, d'un contact, d'un soupir. Mais c'était Lui, c'était bien Lui, il était impossible de le méconnaître.
« Je n'ose entr'ouvrir — dit Julien; — il dort si bien.
— Sept heures et demie; — murmura Christiane; — les docteurs viennent à huit heures; il sera temps alors... Je vais voir si Fidèle...
Elle se leva et sur la pointe des pieds se glissa dans la pièce à côté, inondée de lumière, grande ouverte, où la servante n'était plus. Julien l'avait suivie. Il lui prit le bras en tremblant : « Ah! Christiane... Christiane... s'il vivait! » Elle se retourna, transfigurée, les yeux rajeunis, frémissante elle aussi, et son corps voluptueux, son corps de chasseresse s'appliqua étroitement à celui de son mari, bouche contre bouche, fièvre contre fièvre, renouveau contre renouveau, tandis que leurs larmes ruisselantes se mêlaient, flot amer. Devant le ciel bleu, dans une double extase, ils entendirent
alors au fond d'eux-mêmes cette harmonie qui dissipe les mésententes, les trahisons, les rancunes, la sécheresse, qui donne aux mortels pour quelques secondes les goûts de l'incommensurable et de l'immortalité. « Julien, je t'aime », dit Christiane. Ils avaient fini leur long supplice. Leur véritable union commençait.
Quand les médecins arrivèrent, un peu plus tard, étonnés déjà de n'avoir pas à constater le décè^ attendu depuis la veille, quand ils eurent examiné Pierrinet, ils n'hésitèrent pas à avouer leur stupeur. Non seulement les symptômes du coma avaient disparu, mais une amélioration visible à la mine et au regard, sensible au pouls, annonçait que l'enfant était sorti en quelques heures du mauvais passage.
« C'est la guérison », dit le doyen, vieillard vénérable que ses jeunes confrères appelaient dans les cas très graves, afin de se couvrir d'une consultation autorisée. Il ajouta : « Il faudra surveiller cette convalescence-là, maintenant. »
Le chef de clinique de Dutemps, tout heureux de voir hors d'affaire «le filleul », soupira : « C'est bien malheureux que son parrain ne voie pas cela, lui qui l'aimait tant! »
A quoi le troisième sentencieusement : « Oui, la Faculté a fait là une grande perte. »
Mais Christiane et Julien n'écoutaient plus. Le souvenir du sombre passé cédait lui aussi à l'amour.