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CHAPITRE XI

Il y avait trois mois que Dutemps' était mort et deux mois que la pièce de Sauvineau, Les Ames conjointes, était en répétition. Cette grande préoccupation en rapprochant les intérêts et les soucis du ménage, avait facilité l'effort sentimental et physique de Christiane. Son rôle de conseillère et d'amie lui rendait moins âpre son rôle d'épouse. D'ailleurs la silhouette de François perdait un peu, par le temps et la distance, de sa précision cruelle. Les rencontres du peintre et de sa fugitive conquête, depuis le mariage d'Henri et de Jeanne et le retour du Midi, avaient été rares et indifférentes.

au moins en apparence. Des deux côtés, par dignité, on avait feint la froideur polie. C'est une aventure moins rare qu'on ne le croit, dans la société parisienne, que cet essai de liaison limité à une ou à quelques tentatives, puis définitivement interrompu, soit que les obstacles semblent trop ardus, soit que la désillusion ait été réciproque, soit que le remords ou la peur ait agi. Notre temps est celui del'incomplet, dans l'amour comme dans la haine, dans la gratitude comme dans la vengeance. Christiane achevait de s'apprêter dans sa chambre pour la répétition générale. Bien qu'on fût au mois d'avril, un bon feu était allumé dans la cheminée. Julien, fébrile, était déjà venu dire deux fois « qu'il était neuf heures moins dix et qu'il fallait partir ». Pierrinet, mécontent de rester à la maison, tournait autour de sa petite mère en prétendant que sa tête lui faisait mal : « A gauche, là maman, c'est comme du feu...

— Eh bien, tu vas dormir et demain matin il n'y paraîtra plus. C'est une simple migraine.

— Oh! non, j'ai déjà eu souvent la migraine. C'est plus grave que ça. Le fond des yeux me pique quand je regarde la lumière. On dirait des centaines de coups d'aiguille... »

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La jeune femme était habituée aux exagérations de son petit imaginatif. Elle les mit sur le compte de sa déconvenue et n'y prêta pas grande attention. Elle venait de découvrir, au milieu de sa magnifique chevelure, une mèche sournoise de cheveux blancs. Bien qu'elle atteignît tout juste la trentaine et que sa beauté fût, ainsi qu'un lac en plein midi, rayonnante et sans une ride, elle voyait là un avertissement. Sa jeunesse douloureuse allait la quitter. Elle avait presque envie de s'en réjouir.

Il ya des minutes d'hallucination où les miroirs reflètent, non point notre image, mais notre passé. Elle distinguait dans le sien une suite de Ghristianes rêveuses et ployées, depuis celle qui a le voile de mariée sur son délicat visage nuptial, jusqu'à celle qui gravit à la nuit le sentier du péché, au bras de son amant, jusqu'à celle qui assiste, l'œil contre la serrure, aux préparatifs de suicide de son mari.

« Maman, j'ai trop mal. Je vais me coucher.

— Où est Fidèle?

— La voilà qui monte. »

Ghristiane fit encore quelques recommandations à la Bretonne, qui les écouta respectueusement, mais distraitement. Depuis que l'on avait quitté Sormieu et le « Cagnard », elle ne cessait de pleurer

sa séparation d'avec patron Magnan. Elle lui écrivait chaque jour et elle attendait les réponses avec une angoisse manifeste.

Assis sur la dernière marche de l'escalier, l'auteur des Ames conjointes tapotait nerveusement le sol de sa canne. Il bondit quand sa femme lui annonça son intention de prendre, avant de partir, la température de Pierre-Marie : « Mais c'est de la folie ! Il est simplement un peu excité parce qu'il a trop joué dans l'après-midi. Nous allons rater l'entrée en scène de Valentine et décourager nos acteurs. » Elle n'insista pas.

. Ils arrivèrent encore un quart d'heure avant le lever du rideau. Henri de Rovel et Jeanne étaient déjà là. Après avoir installé sa petite chérie dans la baignoire d'avant-scène, entre son beau-frère et sa sœur, Julien se dirigea vivement vers les coulisses. L'enthousiasme de Pichet, de Valentine et des comédiens avaient agi sur lui de telle sorte qu'il escomptait maintenant un triomphe. Des -gens auxquels dans l'ordinaire de la vie il serrait la main distraitement prenaient pour lui, en cette occasion, une importance extraordinaire, et il sollicitait leur indulgence avec une effusion comique. Si les auteurs dramatiques, même les vieux

routiers, se voyaient en ces eirconstances-là, ils iraient se cacher incontinent sons leurs lits. Mais le démon de l'espérance et de l'illusion les aveugle. Christiane,p]us calme, regarda la salle. Il y avait là, dans l'ordre et à leur place, les cinq cents juifs et juives, les cent couturières et modistes, les cinquante journalistes écrivant, les trois cents journalistes sans journal, les vingt-cinq personnalités bien parisiennes, c'est-à-dire sans métier connu ni avouable, les douze demi-mondaines — généralement de la génération précédente — et les trois douzaines d'amis ou camarades débineurs que comporte ce genre de solennité. Tous ces gens papotaient, lorgnaient, calomniaient, médisaient ou parlaient d'argent. Au premier rang des fauteuils de balcon, triste et beau, ganté de blanc, en habit, une main sur sa canne à pomme d'or, se tenait François de Rovel. De temps en temps, apercevant quelqu'un de connaissance, il envoyait du bout des lèvres un sourire, du bout des doigts un petit bonjour. Il avait certainement vu entrer Christiane, mais il faisait exprès de ne pas regarder dans sa direction. Un peu plus loin, Guy Déverin — ô surprise! — avait repris sa place entre Marie Saint-Egly et la victime Adolphe. Il n'était donc

plus dans les filets de Lola de Vie. A rorchestre enfin, entre deux filles vêtues de façon tapageuse, apparaissait le long visage creusé, aux yeux trop ardents sous le lorgnon, du pauvre Bréauté. Sauvineau n'avait pas voulu que sa femme le prît avec elle dans sa baignoire : « Cela te compromettrait. » Son erreur jalouse survivait à tout.

Après bien des tergiversations, sur les instances de ValentineSandral, la pièce avait été allégée d'un tableau au cours même des répétitions. Elle comportait maintenant quatre actes et quatre tableaux. Le premier à Paris, dans un fumoir, pendant une soirée. Le second au lac Majeur. Le troisième à la campagne, aux environs de Paris. Le quatrième dans la chambre de l'héroïne. Le thème, conforme au titre, était celui d'une conjonction d'âmes tellement forte qu'elle séparait physiquement deux époux. Un méchant écho de journal avait déjà par avance défini la situation ainsi : « Un mari et une femme qui s'aiment trop pour coucher ensemble. )) Dans ce paradoxe résidait à la fois l'intérêt et le danger de cette comédie dramatique. Elle était psychologiquement une échappatoire à la vanité blessée de Sauvineau. Elle péchait par la base, elle était pleine de trous. Mais elle renfer-

mais des scènes curieuses et quelques beaux cris, parce que la souffrance ne ment pas.

Le premier acte, d'exposition comme c'est la règle, marcha bien et fut applaudi. Dans la pièce, l'épouse froidement passionnée avait comme fivale une jeune demoiselle fort éprise, même charnellement, de son mari, et qui essayait de profiter de la situation pour le lui souffler. Ce rôle était tenu par une débutante adorable et jeune, du nom de Jen.ny Dagon, aont la gracieuse silhouette faisait un contraste saisissant avec la tête de mort sémitique de l'infortunée Valentine Sandral.

Pendant vingt ans Paris, par les mille cassolettes des journaux et de la renommée, avait encensé Valentine. On avait fait un sort à toutes les sottises ^ui sortaient de sa bouche alors jolie, aux dents intactes. On lui avait prêté des mots qu'elle n'avait jamais prononcés. On avait célébré dans des instantanés, à la critique dramatique, au courrier du théâtre et même en article de tête ses « lèvres mutines », ses « yeux de rêve », sa « nerveuse gaminerie », « ses pieds d'enfant », sa « démarche de reine », son « fin sourire », son «sens exquis de la toilette ». On l'avait comparée à Sarah Bernhardt jeune, àCroizette débutante, àBartetàvingt ans, àRéjane

enfant. On avait rappelé à son sujet le front de Rachel, rtiumour des sœurs Brohan,lavoixde Désolée Elle avait eu à ses pieds des cabotins, des écrivains* des coulissiers, des diplomates, des ministres, des notaires, des officiers. Elle les avait fait enrager les uns par les autres, les invitant, les décommandant, les rassemblant, les encourageant, les désespérant, les blessant, les ruinant — car si elle avait perdu son nom juif, elle avait gardé l'avidité juive. Il ne lui avait manqué ni le chauffeur amoureux qui vient guetter chaque soir la sortie de sa belle ; ni le collégien délirant qui sonne à sept heures et demie du matin avec un gros bouquet dans les bras, et donne cinq francs à la soubrette ; ni la rivale qui boit trop de laudanum et avoue sa rage en vomissant; ni le vieux fou qui stationne patiemment au foyer, dans les antichambres, dans les escaliers, sans jamais rien demander et pour cause; ni l'ouvrier authentique qui ofîre sa vaillance à l'ouvrage et son bon cœur ; ni le bourgeois marié qui rogne sur la toilette de ses filles pour acheter un chapeau à sa chère maîtresse; ni le député radical qui vous souffle dans la figure une odeur de vin à l'oignon et vous emprunte cinq louis qu'il ne rendra jamais ; ni le cabot qui rit

toujours, ni le cabot qui larmoie toujours, ni le directeur séduit par sa pensionnaire.

Su' itement, comme dans les rêves, mais par la dure réalité de l'âge, tout cela s'était retiré d'elle. Les amoureux avaient commencé par être moins patients, moins stables, moins empressés. François de Rovel, le grand vainqueur de la dernière heure — car elle l'avait aimé pour de bon, — l'avait subie, parce qu'il était faible, mais trompée « à verse », suivant son expression et presque tout de suite. Ses petites mines, ses impertinences, ses bouderies avaient paru moins séduisantes avec des joues creuses, des dents en véritable émail, des cheveux jaunes d'or de chez Paul et Gustave, et un diable de menton de Polichinelle hébreu, accentué par la quarantaine. On avait cessé de rire à ses mots qui n'étaient ni plus insignifiants ni plus bêtes que jadis.

La première fois qu'un patito ne l'avait pas attendue plus d'une demi-heure à un rendezvous, elle s'était dit : « Tiens, tiens. » Étant fort entêtée, elle avait cru qu'on traite le « Vieux à la Faulx » comme les autres, en l'envoyant dinguer, ce qui est une grave erreur. Chaque année elle diminuait de deux ans le rôle de plus en plus jeune

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qu'elle réclamait de ses auteurs, de sorte qu'à trente-huit ans elle jouait les femmes de vingt ans et à quarante ans les jeunes filles de dix-huit. Il avait fallu que Sauvineau supposât son héroïne âgée de dix-neuf ans et merveilleusement belle. Encore avait-elle exigé la suppression de tous les traits de caractère qui lui avaient semblé défavorables. Mais elle avait compté sans le public parisien des répétitions générales, qui en était ce soir-là au point précis où il décide de déboulonner son idole. Cela se fait cruellement, àl'improviste, par un consentement unanime et tacite.

Le prétexte fut le début de la jolie Jenny Dagon. Cette enfant-là, récemment sortie du Conservatoire avec un deuxième prix et des dents longues, représentait à la Sandral sa propre image vingt-trois ans auparavant. Le côté déplaisant de son rôle disparut. On ne vit plus que sa jeunesse, sa silhouette exquise et l'occasion d'ennuyer une vieille rivale qui avait décidément cessé de plaire. A chaque tirade de Jenny la salle applaudissait, cependant que les finales de sa célèbre partenaire tombaient dans un morne silence. Les habitués exprimaient, par leurs moues consécutives et différentes, le désenchantement quant à la

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trop connue et l' enchantement quant à la nouvelle.

Pendant l'entr'acte et tout en changeant de robe, Valentine n'offrait qu'une oreille distraite et une mine crispée sous le fard aux compliments excessifs, aux hyperboles de compensation de Sauvineau et de Pichet. Elle écoutait les pas des idiots qui allaient féliciter la sale petite bête d'à côté. Elle en voulait à son auteur de lui avoir infligé cet affront, à son amant et directeur d'avoir lancé par stupidité une grue sans talent. Elle bousculait son habilleuse. Elle jeta par terre une potiche japonaise où s'étalait le magnifique bouquet d'un vieux directeur de journal brésilien, admirateur attardé, généreux et intempestif. Julien, qui connaissait ses humeurs et fantaisies, craignit qu'elle ne voulût pas continuer et se fit porter malade, comme lors du dernier four de Bréauté. Mais il fut rassuré quand, après un silence gros de menaces, elle déclara « ils vont voir » et, les narines frémissantes descendit en scène « pour le deux ».

C'était l'acte du lac Majeur, où se retrouvaient, dans un merveilleux décor de Jusseaume, les. premières angoisses de Sauvineau lui-même en présence de l'inexorable indifférence de sa femme,

mais magnifiées, devenues glorieuses et lyriques. Jenny Dagon ne paraissant pas dans ce duo mifroid, mi-chaud, en douche écossaise, la malice des spectateurs s'assoupit et le succès fut très honorable. Il y eut même deux rappels.

Christiane, qui avait l'habitude des coulisses, quitta sa baignoire au baisser du rideau pour rassurer son mari et féliciter les interprètes. Dau3 le couloir elle croisa François qui la salua aimablement, légèrement, et lui dit : « A Tentr'acte prochain, ma chère amie, j'irai, si vous le permettez, vous présenter mes hommages. » Il était aussi à son aise que s'il l'avait quittée la veille. Eiïe lui répondit sur le même ton .-«Mais j'y compte bien...» cependant que ses joues la brûlaient. Elle trouva son mari enchanté, Pichet radieux, Valentine rassérénée, confiante : « Madame, je vous en prie, votre avis très sincère. Vous êtes femme, vous êtes heureuse, mais vous pouvez imaginer ce qu'est une souffrance de femme moderne comme celle que je joue dans ce chef-d'œuvre du maître... si... si, maître, c'est un chef-d'œuvre... Ah !jele sens tellement! Tenez, Madame, tâtez... » Elle glissa un doigt de la jeune femme dans son col en sueur. Elle ajoutait : « Je me suis donnée, je n'en puis

plus », mais répétait pour les zélateurs, plus nombreux qu'à l'acte précédent : « Ce n'est rien encore... vous allez voir. »

Au retour, Christiane trouva dans sa loge un Bréauté tassé, ratatiné, bredouillant comme jamais : « Ça s'annonce... ça marche... ça ira bien... J'suis content pour vous et pour Julien, chr' amie... Oh main... maintenant, c' lancé, ça roule... » Le tête-à-tête eut été pénible. Heureusement Jeanne et Henri de Rovel alimentaient la conversation. Et voilà que soudain, tout en murmurant des propos vagues, Christiane se disait que leur bonheur conjugal, si manifeste, tenait à une profonde entente physique et que cette entente physique elle-même était comme une réplique de celle qui l'avait attirée vers François, qui avait attiré François vers elle. Le sang des Aimeril et celui des Rovel s'appelaient. Cette union parfaite en était la preuve. Les amants véritables ne seraient-ils pas des époux prédestinés, qu'ont séparés les méchantes circonstances?

Quand elle se remit à écouter Bréauté, le pauvre homme parlait des progrès de sa neurasthénie, du découragement qui lui faisait tomber la plume des mains : « Autrefois je v's' avais, comprenez-

vous, v's'étiez là. J'me disais... Cette scène-là, ce dialogue-là ne plai... plairait p't'être à personne. Mais Ghristiane, elle, les aimera. Ça m'suffisait. J'n'en d'mandaispas davantage. Aujourd'hui, avec lajalousiede Julien, quev'lez-vousquej' devienne?» Cette complainte avait un accent plus amer encore que de coutume et celle à qui on l'adressait tentait en vain de la couper par des « vous exagérez», des « calmez-vous, mon ami » sans conviction. Par bonheur, les trois coups vinrent rappeler le geignard à la circonstance : « J'vais rjoindre mes p'tites grues... Quand vous reverrai-je, quand, je n'en sais plus rien!...

— Mais demain, après la première, nous soupons ensemble, c'est entendu... .

— Ah ! il y aura du monde. J'ne pourrai pas vous... vous parler... Allons au revoir, Christiane, à r'voir. »

Il disparut en courbant le dos, comme le soir où Julien l'avait mis à la porte. Jeanne et Henri murmurèrent : « Pauvre diable! » Christiane eut un geste évasif signifiant : « Que voulez-vous que j'y fasse? » En effet, elle ne pouvait ni consoler, ni adopter ce pessimiste, et la vie de chacun est trop lourde pour qu'on prenne par surcroît le faix du voisin.

Le troisième tableau, où se précisait la lutte des deux femmes autour d'un même homme, comportait une scène déchirante, puisée par l'auteur dans son propre cas, et un certain nombre de scènes languissantes. Maisla gêne de Christiane était grande en reconnaissant mot pour mot des bouts de dialogue, des prières de Julien, des lambeaux saignants de leur propre existence, transposés dans une explication fausse, ridicule, avantageuse pour son mari. Cette divulgation de leur intimité conjugale, invisible pour tous sauf pour elle, lui paraissait néanmoins impudique. Elle aurait voulu être bien loin, seule, dans une île déserte, avec son enfant, échapper aux appréciations et aux sourires des gens devant une crise qui était sa crise, devant des larmes qui étaient ses larmes. La laideur désespérée de cette Valentine, qui figurait son double sur les planches, achevait de l'humilier. Elle avait connu chaque scène à mesure, tout relu, tout revu, mais elle n'eût jamais supposé que, sortie du manuscrit et mue par des acteurs et des actrices, cette reconstitution autobiographique lui serait aussi pénible. Pour un peu elle eût sangloté.

Vers la fin du « trois )),au tournant le plus pathétique, la Sandrnl devait donner un soufflet à sa

rivale, la petite Dagon. Elle le lui appliqua de si bon cœur que toute la salle eut le sentiment d'une vengeance réelle, éclata en rires mêlés de murmures.

A ce moment Christiane énervée entendit le double bruit sec de la porte qui s'ouvrait, puis se refermait. C'était François qui tenait sa promesse et s'installait avec précaution derrière elle. Elle tordit son éventail avec tant de force qu'il se brisa.

Décidément la pièce capotait. Il n'y avait plus eu le moindre rappel cette fois-ci, ce qui était grave. Les gens en passant devant la femme de l'auteur, que la plupart connaissaient au moins de vue, évitaient de donner leur avis, mais se rattrapaient un peu plus loin. Les mines exprimaient la déconvenue. On avait tant proclamé à l'avance que les Ames conjointes étaient un chef-d'œuvre, qu'elles atteindraient cent cinquante représentations, qu'elles dégoteraient tout, on l'avait tellement rép été que la rétivité du public équivalait à une chute. Jeanne et Henri, avec l'optimisme des gens heureux, affirmaient que « ça marchait quand même admirablement bien », que l'excès d'émotion empêchait seul les applaudissements et que le quatrième acte, si hardi, si neuf, achèverait la victoire. Car

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ils avaient déjà assisté à une répétition avant la générale. Puis, désireux de recueillir quelques impressions, ils sortirent dans les corridors, laissant Ghristiane et François seuls dans la pénombre de la baignoire.

La jeune femme sentit aussitôt qu'une explication était inévitable. Le trouble de François, ses yeux ardents, son immobilité, son 'silence marquaient son intention de donner l'assaut. Tout en faisant semblant de consulter le petit programme coquet et enrubanné posé sur une chaise laissée vide, il murmura : « Sept mois sans un signe de vous!... C'est la première fois que je puis vous dire un mot. ))

Sur le même ton, mais avec un frémissement de tout le corps, elle répondit : « Que ce mot soit adieu... »

Des journalistes plaisantaient à très haute voix devant la loge. « Je suis écœuré, mon vieux. Imagine-toi que Jacqueline m'a posé un lapin. Moi aussi j'en ai assez de l'amour platonique...

— Alors adresse-toi à Jenny Dagon. »

Ce tumulte permit à François de dire très vite : « C'est impossible. Vous ne pouvez pas... après ce qui s'est passé entre nous... Je rêve de toi, de tes

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baisers, do ton corps... Tu ne veux pourtant pas me rendre fou! »

En même temps il se rapprochait d'elle et saisissait ses jambes entre les siennes, si ardemment qu'elle ne pouvait se dégager sans esclandre. D'ailleurs elle n'y songeait guère. Un irrésistible vertige la pétrifiait dans une volupté chaude, où elle sentait ses membres paralysés, son cœur palpitant, sa raison en fuite. Toutes ses forces de résistance, trop longtemps raidies, l'abandonnaient à la fois, ainsi qu'un muscle irrésistiblement se décontracte. Victime heureuse, elle ne pouvait pas ne pas regarder son cher bourreau. Elle oubliait le lieu, la circonstance, les précautions nécessaires. Elle buvait avec délices ces yeux bleus dont elle avait été sevrée si longtemps. Fascinée, possédée, elle ne luttait plus. Ses veines coulaient une mortelle langueur, où s'engourdissaient remords, scrupules, décisions antérieures.

La brusque ouverture de la porte les fit tressauter. Le peintre desserra son étreinte. Une grosse voix bougonna : «Oh! pardon! » C'était quelqu'un qui se trompait.

Le charme n'était pas rompu, mais l'alerte pouvait recommencer : « Je t'en supplie, reprit Fran-

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çois — et sa prière commandait, — viens demain chez moi, là-haut, dans mon atelier. Je t'attendrai toute la journée. Je te conterai mon existence pendant ces affreux mois de séparation... »

Elle rit douloureusement : « Ah ! oui, Brigande...

— Celle-là et toutes les autres, par lesquelles je voulais t'oublier, ô ma Ghristiane!... »

La face livide et navrée de Bréauté apparut dans la baie de Tavant-scène : « C't'écœurant l'accueil qu'on a fait à c't'acte-là, le plus beau de tous, à mon avis... Tiens, c'est vous, de Rovel, bonjour... Scusez mes mauvais yeux. Je n'vous distinguais pas dans ce fond...

— Bonjour, cher ami. »

François en se penchant eut soin d'appuyer sa main contre Ghristiane. Nul ne pouvait le voir. C'était à la même place que naguère sur le bateau, dans le beau soir plein d'aveux et de risques. Volonté ou hasard, il la ramenait encore au début de leur double folie. Il rallumait la flamme au point initial. Bréauté avait disparu. Elle soupira : « Ayez pitié...

— C'est à toi à avoir pitié... j'ai tant souffert... » Elle avait sur les lèvres : « Et moi donc ! » mais elle

eut la sagesse de retenir cet appel déguisé et de reprendre en se raidissant :

« Je n'irai pas...

— Si, tu viendras... Ma chère amie, à bientôt... Je regagne ma place. Ici on n'y voit goutte... »

Jeanne et Henri reparaissaient. De nouveau homme du monde et correct, François s'inclinait devant celle qu'il ne désespérait pas de ressaisir. Cette obstination presque bestiale était une des raisons de ses succès. Elle satisfaisait complètement ce qui chez la femme a besoin d'être tantôt dominé, tantôt brusqué. Elle nourrissait son besoin de servitude.

« Est-ce qu'on ne te verra pas un de ces matins à déjeuner, solitaire? — lui demanda son frère Henri.

— A condition que vous invitiez aussi ta charmante belle-sœur. J'ai résolu de lui faire la cour. .,, — Gare! Vous savez que Julien est jaloux », fit Jeanne de Rovel, entrant un peu à contre-cœur dans la plaisanterie.

Mais Christiane n'avait pas l'énergie de répliquer, ni mêmej^de sourire. La comédie sentimentale n'était point son fait. Elle s'effrayait de la fragilité de ses résolutions. Elle demandait à la Providence de

l'arracher pour toujours, fût-ce même par la mort, à rhorrible tentation du péché.

Cependant trois quarts d'heure s'étaient écoulés et le rideau ne se relevait pas. Le public donnait des signes d'impatience. Jeanne envoya son mari dans les coulisses pour qu'il s'informât des raisons du retard et pressât un peu le mouvement. Elle raconta à sa sœur le bruit des couloirs, la mésaventure de Guy Déverin, dévalisé comme dans un bois parla subtile Lola de Vie. Elle l'avait planté là, dans une fonda, près de Valence, emportant son chauffeur, son automobile, ses bagages et son portefeuille. Désabusé, meurtri, honteux, le fils du notaire était retombé dans les fers de sa vieille liaison, de Marie Saint-Egly, qui le menait maintenant plus durement que la victime Adolphe. Il avait déposé une plainte contrel'aventurière.Mais, étant données l'insouciance de la police espagnole et l'habileté de la fugitive, il était improbable que le brave Guy rentrât en possession de son automobile, de ses valises et de son argent.

Les spectateurs, perdant toute retenue, oubliant qu'ils étaient invités, commençaient à taper du pied sur le rythme des lampions. Henri rapporta des nouvelles. Irritée par le four qu'elle sentait

planer, par son insuccès personnel et surtout par le succès de Jenny Dagon,Valentine Sandral venait de feindre un malaise subit et refusait de jouer le quatrième et dernier acte. Son directeur et son auteur s'épuisaient en supplications et en menaces. Il était question de faire une annonce.

<■<■ Peut-être vous, Ghristiane, parviendrez-vous à la décider. Les femmes savent convaincre les femmes. »

Ghristiane hésitait. Il n'y avait jamais eu de sympathie entre elle et la comédienne. Mais la situation pressait, Julien devait être malheureux. Il fallait au moins tenter une suprême chance.

Un spectacle burlesque l'attendait dans le cabinet directorial. Allongée sur un canapé, le corsage dégrafé, montrant une poitrine plate, Valentine simulait la syncope. De grosses larmes enrobées de fard roulaient sur ses joues creuses. Pichet debout lui faisait respirer un flacon de sels, tandis que Sauvineau, à genoux, lui tapotait les mains-, la plaignait, l'encourageait. Dans un coin, le jeune médecin du théâtre, sceptique et goguenard, préparait une piqûre d'éther. Il dit de façon à être entendu de la fausse évanouie : x Ça va lui faire mal,

3U LA MÉSEiNTENTE

je le regrette, mais puisqu'elle ne reprend pas ses sens

— Je les reprends, docteur ». fit une voix mourante.

— Elle les reprend, affirma Jidien. — Respirez longuement, ma chère petite... ma pauvre petite, dans quel guêpier nous fourrez-vous... Ah! c'est toi, Ghristiane ! — il venait d'apercevoir sa femme. — Essaie je t'en prie de la raisonner, de la réveiller. C'est surtout moral. Approche-toi...

— Approchez, madame, > insista Pichet plus furieux qu'attendri et qui calculait déjà les frais éventuels du retard des Ames conjointes.

« Voyons, mademoiselle, c'est moi, votre amie, madame Sauvineau. Revenez à vous. Ça fait mal une piqûre d'éther. Vous avez un très grand succès. Mais la salle s'impatiente et vous réclame. Il faut jouer.

— Je ne pourrai jamais... j'ai mal...

— Où avez-vous mal?

— ■ Là... ah!... au cœur! -

Elle désignait son estomac. Le médecin haussa les épaules : « Elle n'a presque pas dîné. Ça ne peut être une indigestion. Cependant on peut essayer de la faire vomir. »

Ce terme peu noble dressa sur son séant la malade effarée et rebelle : « Vomir!... Jamais de la vie, par exemple! Je ne peux pas. J'aime mieux mourir...

— Il ne s'agit pas de mourir, mais de jouer... reprit Christiane avec douceur.

— De jouer, dit Pichet.

— De jouer, dit Sauvineau. »

Valentine promenait autour d'elle les yeux étonnés qui signifient au Conservatoire le retour à la vie. Toutes ces mines irritées et soucieuses l'indignèrent. Elle changea de ton et rembarra Christiane : « Madame, il est inutile d'insister. Je suis malade. Je ne jouerai pas.

— Ah! par exemple, rugit Pichet!... Eh bien, tu paieras dix mille francs de dédit, ma petite. Je t'en fiche mon billet d' faveur.

— Et toi, tu rendras à mes amis la galette qu'ils ont mise dans ta boite, espèce de mufle! »

Mais Sauvineau s'élança entre les combattants.

« Mon amie, calmez-vous, ne vous excitez pas! Pichet, je vous en conjure, de la douceur! Christiane, emmène-la prendre l'air. Régisseur!... où est le régisseur?... il faut demander quelques minutes de patience, madame Sandral a eu un léger

évanouissement. Ce n'est rien. Elle va continuer de jouer... N'est-ce pas, chère amie, et vous verrez cette ovation!... Elle réclame l'indulgence...

— Je ne réclame rien du tout de ces idiots... »

L'actrice était debout, ranimée par la colère, pareille à un serpent dressé et sifflant. Tout à coup François de Rovel, venu lui aussi aux nouvelles, apparut dans le chambranle du cabinet directorial. Valentine se précipita vers lui et se suspendit à son cou : « 0 mon amant, je t'en supplie, délivremoi... emporte-moi... je renonce au théâtre... Je te reviens... Tienne, tienne, toujours tienne!.. »

Devant cette déclaration grotesque d'une femme égarée, le peintre ne savait quelle contenance tenir. La présence de Christiane achevait de le rendre ridicule à ses propres yeux. Il se dégagea et s'enfuit, cependant que Pichet empoignait par le bras son insupportable pensionnaire : « Si tu ne descends pas en scène tout de suite et au galop, c'est à moi que tu auras affaire. Allons ouste! tâche de filer droit. »

Cette brutalité, l'abandon de François, la crainte du dédit et aussi la perspective d'une presse unanimement hostile, décidèrent la furie à céder momentanément, quitte à se rattraper plus tard. Le

médecin et sa seringue d'éther y étaient aussi pour quelque chose. Elle saisit un miroir, se tapota les cheveux en bougonnant, but une gorgée d'eau de mélisse, puis d'un air de défi disparut dans le petit escalier qui la menait à son devoir et à la scène.

« Enfin, ça y est! » soupira Pichet.

Sauvineau s'était affalé sur le canapé, à la place de Valentine Sandral. Il s'épongeait le front. Néanmoins une rumeur d'applaudissements, qui saluait le retour à la vie de sa principale interprète, étant parvenue à ses oreilles, il soupira : « Tout n'est pas perdu )). La confiance des auteurs ne les abandonne qu'au moment où leur four quitte l'affiche.

Ghristiane, comme une chatte, regagnait sa baignoire sans faire de bruit. Devant la porte elle vit son beau-frère, sa sœur éplorée et sa femme de chambre accourue en hâte. Elle entendit ces mots effrayants : « Pierre-Marie très malade... fièvre... délire... réclame sa mère... que Madame se dépêche!...

— Ah! mon Dieu! mon manteau, vite...

— Voulez-vous que je vous accompagne? dit Henri de Rovel...

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— Non, non, nous prendrons un taxi... Prévenez Julien dès qufe l'acte sera achevé... pas avant... »

Déjà elle courait dans le couloir, suivie de la messagère de malheur. Sitôt en voiture, elle demanda des exphcations. L'enfant, à peine couché, avait commencé à divaguer, à appeler son parrain, Lola de Vie, sa maman, à crier qu'il voyait au plafond une énorme araignée, prête à le dévorer. Fidèle lui avait donné à boire de l'eau de fleur d'oranger, avait réussi à le calmer. Mais après deux heures d'assoupissement il se réveillait en sursaut, poussant cette fois de véritables clameurs qui affolaient tous les domestiques. On avait résolu alors de courir chez le pharmacien le plus proche et de prévenir en hâte « monsieur et .madame ».

Le trajet accompli en cinq minutes parut à Ghristiane interminable. Elle se disait aussi que cette brusque menace sur le petit était un châtiment de sa coupable faiblesse vis-à-vis de François de Rovel.

Enfin on fut avenue Montaigne. L'hôtel était éclairé dans la nuit comme pour une mort ou une naissance. Elle gravit l'escalier quatre à quatre. Elle était dans la chambre. Fidèle Galdec, en pei-

gnoir, secondée par les domestiques, essayait de maintenir sur son lit Pierrinet qui se débattait. . « C'est moi, mon chéri, ta maman qui t'aime. — Non, non, l'araignée ! Allez vous-en, madame ! » Il avait la peau sèche, cette haleine forte qui, chez les enfants, est toujours un indice grave, et ses yeux surtout, vacillants, cha^^rants, étaient .affreux à voir. On lui avait fait avaler, avec grand' ■. , peine, quelques cuillerées de la potion calmante préparée par le pharmacien. Elle était inefficace. Christiane se rappela l'adresse du chef de cli- ; nique de Dutemps. Tandis qu'on y allait en hâte, r.elle arrosait d'eau de Cologne un tricot de corps, car elle avait entendu dire que ce petit moyen apaisait les crises nerveuses. Avec l'aide des ser-

I vantes, elle le passait à son fils qui continuait à ne »as la reconnaître, à gémir et à appeler désespérénient son parrain. Dans son délire surnageait cette idée que seul Dutemps pouvait guérir son mal. Pour la première fois, la mère regretta sincèrement l'ami disparu.

A défaut du maître vint l'élève. C'était un grand garçon brun, timide et sérieux. Il examina en silence le petit corps qui se soulevait, se tordait, .se crispait, puis retombait sur le matelas...

« Qu'est-ce que c'est, docteur? Qu'est-ce qu'il a?

— Impossible de vous le dire maintenant, madame. Vous n'avez pas d'animal domestique?... D'ailleurs, non... ce n'est pas cela... »

Elle vit qu'il avait pensé d'abord à la rage. Mais il avait pris une bougie et, de près, examinait les yeux. Le terrible mot de méningite, qu'il ne prononçait pas, semblait flotter sur ses lèvres. Christiane aperçut au-dessus de son petit garçon bien aimé, de son seul grand et pur amour, comme une palpitation d'ailes noires.

Elle se retourna. Julien entrait, le visage bouleversé, car lui aussi adorait son fils. Il eut un « eh bien? » d'une angoisse infinie.

« A tout prix il faut le calmer, — murmura, comme pour lui-même, le jeune médecin. — J'ai heureusement ce qu'il faut sur moi. »

Il tira de sa poche une seringue à injections, un minuscule flacon : « Tenez-le ». Christiane et Julien obéirent et s'efforcèrent d'immobiliser le fr?le enfant secoué de spasmes, trempé d'eau, auquel ils avaient donné l'instable vie. Quand l'aiguille pénétra dans sa chair, Pierrinet poussa un long cri aigu. Mais, au bout de quelques secondes, les con-

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tractions cessaient, les bras et les jambes s'affaissaient, un calme relatif succédait à l'agitation de tout à l'heure. Le docteur s'était assis sur une chaise près du lit et tenait le pouls d'un air grave. Après quelques minutes de silence, il déclara : « Nous sommes en présence de symptômes mal définis. Je préfère ne pas m'en aller. Vous voudrez bien m'excuser, madame, si je ne quitte pas le filleul de mon regretté et vénéré maître. «

Le père et la mère le remercièrent avec effusion. D'outre-tombe le parrain Dutemps continuait à protéger Pierrinet, à veiller sur sa santé. Christiane voulait tenir compagnie au médecin, mais il lui demanda de rester dans la pièce à côté, afin de ne pas prendre l'air du petit malade. Elle s'écarta, suivie de son mari. Ils s'assirent l'un près de l'autre, pleins d'égarement, sous la lueur déclinante d'une lampe mal allumée et qui charbonnait. Une même terreur les torturait. La jeune femme, toujours en toilette de soirée, avait jeté un châle sur ses épaules. Elle toussa. Julien alluma le feu. Elle et lui, saisis par la soudaineté de la plus redoutable menace, avaient des gestes d'automates, tenaient des propos désaccordés, évitaient de se communiquer leur commune pensée. A un

moment il dit:» C'est le four complet, le désastre...», puis, tout aussitôt, « ce que je m'en fiche ! » car il s'en voulait d'avoir, même el iptiquement, fait une allusion au sort de sa pièce. EKe ne répondit pas.

Sauf Fidèle Galdec, prête à toute éventualité, comparable à une sœur de charité avec son bonnet de Bretonne, les domestiques étaient allés se reposer. Tout continuait à rester calme dans la chambre de Pierre-Marie. Mais à chaque minute Christiane se levait, se dirigeait vers la porte, guettait le silence, puis, à demi rassurée, venait reprendre son poste de veille. Les femmes ont, dans ces cas-là, des ressources d'énergie qui manquent aux hommes. Elle se rappelait, plusieurs mois auparavant, une autre nuit en compagnie de son époux, passée dans une angoisse différente de celle-ci, mais qui, par comparaison, lui semblait aujourd'hui insignifiante. Comment avait-elle été si folle que de laisser l'instinct le plus bas primer en elle l'instinct le plus haut, qui est celui de la maternité? Comment avait-elle négligé son devoir de protection et dé prévoyance envers la chair de sa chair, son Picrrinet? Une mère attentive ne sent-elle pas venir l'ennemi, ne recon-

naît-elle pas son approche, ne trouve-t-elle pas le moyen de l'écarter?,..

Sauvineau s'était endormi, sa grosse tête sur le dossier du fauteuil, la bouche entr' ouverte, avec un léger ronflement. Dans le déliement du sommeil, sa longue souffrance conjugale était visible. Ses cheveux avaient blanchi par place, ainsi que des poils de sa moustache conquérante. Il avait pris en quelques mois six ou sept ans d'âge. Ce n'était plus le beau brun, petit-fils de mulâtre, que courtisaient les actrices et les cantatrices, les danseuses, toutes les femmes touchant de près ou de loin au théâtre. C'était un Maure pâli, fatigué par des alternatives continuelles d'espérance et de désespoir, un Othello du xx^ siècle, sans la rage tragique, qui n'avait eu qu'une velléité de suicide. Cependant elle remarqua, pour la première fois, la finesse de ses mains, la solide et douce attache de son cou, le pli douloureux de ses lèvres charnues, si bonnes. La distance qui la séparait de cet être généreux lui semblait moins grande, depuis qu'ils étaient reliés par la même anxiété ardente. Comme elle le frôlait encore en allant épier ce qui se passait à côté, elle se pencha et avec quelque chose de plus qu'une pitié tendre, délica-

tement, pour elle-même, effleura son noble front d'un baiser. Iljpoussa le profond soupir de celui qui est déçu dans un rêve heureux, parce qu'il sait que ce n'est qu'un rêve, mais ne se réveilla point.

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