Artchrét., III
Gailhabaud, Mon. anciens et modernes , III0 vol.
5. Hill, The organ-cases and organs of the middle âge and Renaissance, in-f», i883.
Revue de l’Art chrêt., 1 88 3, p. 421,
MESSE
Vt-^-22
ORGUES
On voit, d’après les courtes pages qui précèdent, que l’orgue a été en usage dès les plus anciens temps et qu’il figurait dans le palais impérial sous les premiers princes chrétiens.
Nul doute qu’il n’ait été bientôt, après la paix, employé, sinon dans les églises, du moins dans un but religieux. Prudence, parmi les concerts qui retentissent en l’honneur du Christ, voit l’orgue figurer déjà.
L’Orient envoyait des orgues en présents aux princes carlovingiens.
Les miniatures nous ont appris que chez les Anglo-Saxons, au xe siècle, les orgues prirent une importance considérable et retentissaient au loin; les peintres, les écrivains nous montrent de nombreux souffleurs s’épuisant à presser l’air dans les réservoirs qui les alimentent.
Bientôt un grand génie, Gerbert, en avance de neuf siècles sur ses contemporains, qui, dans leur igorance, l’accusaient de maléfices, Gerbert y appliquait la vapeur.
Le moine Théophile nous révèle, au xne siècle, les moindres secrets de leur fabrication et leur position, qui ressemble déjà à celle d’aujourd’hui dans l’église.
Au xme siècle, les tuyaux s’étagent en forme d’échelle; ils sont maintenus dans de gracieux édicules de menuiserie, percés d’ajours, ornés de fleurons et de tourelles dont les sommets crénelés semblaient défendre les précieuses harmonies qui s’élevaient vers elles. Au xiv° siècle, le système des jeux se complique et se perfectionne. Au xve siècle les touches se complètent, deviennent plus douces à manier; les buffets prennent une élégance somptueuse, se couvrent d’ornements et de riches peintures.
Aujourd’hui les orgues ont pris dans l’église une importance magistrale et qu'on peut trouver exagérée ; j’admire assurément cette musique grave, mélancolique, qui exprime si bien devant l’autel les gémissements des hommes, leurs prières et
leurs espérances; il faut convenir, toutefois, que l’orgue a nui presque partout au plainchant1, et que ses progrès ont suivi pas à pas le déclin de cette antique harmonie. On sait ce qu’était le plain-chant, qui remontait, dit-on, à la Grèce, que saint Athanase introduisit à Alexandrie, saint Ambroise à Milan, et auquel saint Grégoire donna une forme définitive : on sait que c’est la réunion de voix nombreuses chantant sur un même ton. Or, aux xiv6 et xve siècles, à l’époque où nous avons signalé les plus notables développements dans l’orgue, on vit surgir une musique nouvelle; au lieu des sévères cantiques des anciens chrétiens, on entendit les motets, les messes en musique, les oratorios que l’orgue favorisait; les fidèles chantaient de moins en moins, et ce triste silence est devenu absolu de nos jours devant les bruyants éclats ou les savantes mélodies de nos orgues. Il y a là un excès que tout le monde peut sentir. Tout le monde regrettera, comme nous, que la voix du peuple ne retentisse plus dans l’église et se taise timidement devant les vaniteuses compositions d’organistes chèrement payés; l’âme a besoin de s’unir, surtout l’âme du peuple, aux accents de la prière publique, échos de la liturgie; obligée au silence par les difficultés musicales qu’on lui propose, elle se tait, elle n’ose plus parler et chanter, comme il est si bon de le faire dans la maison de son père; la musique devient pour elle, non plus une prière, mais un concert, c’est-à-dire une distraction mal placée. Espérons qu’on réprimera ces abus, qu’on donnera à l'orgue un rôle plus restreint et qu’on rendra au peuple le droit de chanter chez le Seigneur2.
1. Voyez sur le plain-chant un article de M. Burnouf, Revue des Deux Mondes, sept. 1886.