Reusens, Élém. d’arch., II
CHA5VBLE5 — TABLEAV CHR0NOLO6IQVE
CHASUBLES
l’usage persistant et général de la pæriu'là en Gaule.
Au vne siècle, les mosaïques de Sainte-Agnès, de Saint-Venance à Rome, témoignent d’une ampleur peut-être plus considérable encore ; la coupe de ce vêtement approchait du cercle complet, si même elle ne l’atteignait p>as tout à fait.
Au vme siècle, il n’y a pas décroissance, et même, bientôt, une sorte de capuchon s’ouvre derrière le cou par le relèvement de l’étoffe ; ce détail prouve les forts tissus qu’on employait à cet usage, et donne idée du poids de ce vêtement et de l’embarras qu’il imposait aux bras.
Si la liturgie gagnait en majesté à l’emploi de tels habits, elle devait perdre quelque chose par la difficulté d’action chez les ministres du culte; on ne tarda pas à sentir la nécessité de remédier à cet inconvénient. On eut l’idée d’avancer le trou de la tête sur la face antérieure, de sorte que la chasuble devenait presque talaire par derrière et chargeait les bras de moins de plis en avant. On peut se persuader de cette modification importante sur les monuments que nous avons cités, et spécialement sur la Bible de Charles le Chauve.
Ce progrès ne suffit pas longtemps. On chercha de nouveaux artifices de coupes pour alléger la chasuble en avant, et débarrasser de plus en plus les bras. On inventa les chasubles en pointe, qui prévalurent dès le début du xe siècle, ainsi qu’on l’a montré par des miniatures du temps.
En examinant ces peintures, on a pu voir que ces pointes, qui descendaient quelquefois jusqu’aux pieds, devaient produire un effet disgracieux; les chasubliers le comprirent souvent au xie siècle, et ils confectionnèrent des vêtements très longs par derrière qui ne paraissaient guère, en avant, que de simples pèlerines, comme nous le rappellent la tapisserie de Bayeux, les fresques de Saint-Clément à Rome. La fameuse chasuble de saint Willigise (975 -j- 1 o 1 1 ) , à Mayence, est taillée bien plus courte en avant.
Peut-être ce genre de chasubles n’était-il réservé qu’à certaines cérémonies où les mouvements des prêtres devaient être plus libres; il est, en effet, certain que, pour le xi° siècle, nous avons quantité de chasubles dites en forme de cloche , et qui offrent de tout côté une ampleur qu’avaient à peine connue celles des premiers siècles. La coupe de ces chasubles n’est plus le cercle entier, mais un
demi-cercle, de sorte que l’angle qu’elles formaient égalait 90°. Nous avons cité pour la France, sur ce modèle, les chasubles de saint Regnobert à Bayeux, celles de Saint-Loup d’Angers, de Saint- Etienne à Metz; pour l’Allemagne, celles de Ratisbonne , d’Hildesheim , d’Aschaffenbourg , de Deutz, etc., etc. Quand on songe à leur longueur qui les faisait descendre parfois à im6o du collet, et donnait forcément une traîne considérable, il est impossible de douter qu’elles ne fussent relevées. On a dit, à propos de Mayence, qu’elles l’étaient par des cordons passés dans des anneaux et serrés à volonté. Je ne sais si ce système fut souvent employé, mais on peut dire qu’il était difficile de laisser à tout moment de si amples draperies flotter librement.
C’était l’époque où les belles étoffes sarrasines avaient grande vogue dans la chrétienté.
Nous avons vu que la richesse des chasubles n’était pas exclusivement cherchée dans l’étoffe où elles étaient prises, et que les ouvriers chrétiens prirent, dès le xe siècle, l’habitude d’y appliquer de longues bandes en or ou argent, ou en soie, que nous appelons orfrois. Je ne crois pas qu'il faille voir dans cet ornement une tradition des claves antiques; pour qu’une tradition soit authentique, il faut aussi qu’elle soit ininterrompue, et nous ne voyons aucun ornement de ce genre depuis les catacombes jusqu’à la fin du ixe siècle. Ce fut seulement le désir de cacher les coutures qui fit descendre devant et derrière les longues bandes verticales, celui de figurer la croix qui leur imposa une pièce transversale sur la poitrine, enfin, peut-être le désir d’imiter le pallium qui fit jeter sur les épaules les galons qui paraissent déjà sur les chasubles de Bayeux et de Ratisbonne.
Je ne constate pas, en arrivant au xue siècle, un changement sensible dans les chasubles, c’est toujours la forme cloche qui prévaut, avec les orfrois, qui semblent devenir plus nombreux et plus riches. Au déclin de ce siècle, à l’époque que marque la chasuble de Sens, on saisit une modification que le xme siècle accentuera davantage; le bord inférieur de la chasuble n’est plus tracé sur une circonférence de cercle à grand rayon, elle l’est sur deux centres différents et commence à dessiner un tiers-point. Cette innovation fut loin
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RESUME
d’être encore générale, comme on l’a vu sur la chasuble de Tournai, qui porte également le nom du saint martyr de Cantorbéry; elle ne le sera même pas au xne siècle, où nous trouvons encore celles de saint Edme, de saint Yves, qui gardent l’ancien type; cependant, sauf ces exceptions, lesquelles même ne sont peut-être pas toutes valables, car des chasubles ayant servi à des saints du xme siècle peuvent avoir été fabriquées bien avant, sauf ces exemples, on doit dire que la tendance d’échancrer les chasubles se répand de plus en plus. Cette échancrure s’opère en léger tiers-point à Sens ou à Biville, cercle complet à Dreux, ovale à Cologne, mais aussi en ligne droite à Toulouse, de façon à donner au vêtement la figure d’un losange.
La croix commence à se dessiner sur les deux faces du vêtement.
Le dessin de la figure humaine devenait plus familier aux artistes, qui animaient alors leurs orfrois par de brillantes broderies, où se pressent des saints et des personnages mêlés à des scènes évangéliques.
Comme on peut lier ensemble les xie et xne siècles, on doit rapprocher aussi, dans l’histoire de l’art, le xme et le xiv°. Les différences de l’un à l’autre ne sont pas fort sensibles en ce qui concerne les chasubles, on a pu en juger par notre description de celle de Brienon (1349-98).
Au reste, ce n’est qu’à la fin du xve siècle que se produisent les déplorables échancrures dont la
chasuble moderne a été victime, mutilations qui la rendent méconnaissable; sous ces lambeaux déchiquetés qu’on est obligé de rassembler par une ceinture, qui reconnaîtrait la casula de saint Isidore, cette petite demeure entièrement close, asile fermé des mystères que le prêtre doit renfermer en lui, emblème de la charité qui recouvre et abrite toutes les vertus? sous cette ruine ouverte de tous côtés et démantelée, qui reconnaîtrait l’antique sanctuaire ?
Au reste, si la chasuble latine a été tristement mutilée, on aurait tort de croire que l’Orient, qui passe pour conserver au moins la forme extérieure des traditions primitives, ait été gardien fidèle du type original. Nous avons montré sur les tableaux byzantins, surtout sur notre beau manuscrit de saint Grégoire de Nazianze et sur le Ménologe du Vatican, des scènes liturgiques dont les costumes se rapprochent tout à fait des nôtres à la même époque, et nous avons vu qu’un changement notable s’était manifesté vers le xi° siècle. Aujourd’hui, le tpsvJXtov n’a plus de la pænula que le nom grec, c’est un grand manteau long et ample par derrière, et qui n’est plus en avant qu’une courte pèlerine.
Espérons qu’on pourra revenir à la pænula des premiers chrétiens. Espérons que les efforts qu’on tente pour y parvenir seront poursuivis, et que l’étude de plus en plus attentive des monuments les couronnera de succès.
Bruxelles. — Manuscrit de Gembloux.
TABLE DES MATIERES DU VIIe VOLUME
NOTA. — [.es chiffres romains se rapportent aux planches gravées, et les chiffres arabes aux pages du texte. Une partie des planches relatives aux chasubles a dû être reportée dans le VIII» volume.