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RUE DE GRENELLE

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A l'époque où Versailles commençait à se transformer et à devenir un© ville, on pouvait voir, dans une de ses rues encore inachevées, non loin de la chaussée qui conduisait à Tétang de GIag"ny, un petit hôtel de coquette apparence, perdu au miheu des pelouses et des bosquets d'un grand parc silencieux.

G^était là le pavillon offert par le Roi de France à sa maîtresse, la blonde Louise de La Valhère, qui, aux somptueux appartements* du château de Saint-Germain ou du palais Brion, préférait ce logis retiré et discret.

Tons les après-midi, dès la fin de Tautomne, jusqu'au printemps, Mme de La Valhère y conviait à des divertissements choisis les seigneurs et les dames de la Gour. Fréquemment, même, de magnifiques équipages annonçaient la présence du roi...

Au mois de mai's de l'amiée 1666 — à la tombée du jour — alors que depuis quelques instants déjà s'étaient retirés tous les invités de la favorite, une

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dame sortait du pavillori et prenait plaôe avec sa suivante dans tin carrosse c}ui cttendait au bas du perron).

— Où doitron conduire Mme la marquise? demanda le laquais qui se tenait debout près de la portière ouverte.

— • A Saint-Germain, répondit la dame. Et qu'on aille vite!...

L'équipage partit au grand trot.

Après un long moment de silence, la dame s'adressait à sa suivante :

— Pourvu, ma chère des OEillets, que nous arrivions à temps à Saint-Germain! Je ne voudrais pas manquer, ce soir, au jeu de la Reine... Le Roi, je pense, s'y trouvera 7

— Sans aucun doute, madame, puisque vous y assisterez. Votre présence seule déciderait Sa Majesté...

— Ma présence seule!... Pourquoi encore cette flatterie, des OEillets ? interrog'ea la dame sur un ton de douce gronderie.

— Ce n'est par une flatterie, madame la marquise, et c'est en toute sincérité que je parle... Gar si le Roi n'avait pas pris garde à votre beauté, il y a apparence qu'il ne viendrait point aussi régulièrement, chaque soir, assister au concher de Sa Majesté la Reine.

— Ge sont là de vos flatteries, vous dis-je, des OEillets... La passion du roi pour La Vallière défle encore toutes les intrigues, et rien ne saurait détourner Sa Majesté de cette amie que la Reine — vraiment trop complaisante et trop bonne — ne prit au-près d'elle que sur les instances de son

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auguste époux. Non, rien, entendez-vous, ne serait assez puissant...

— A moins que ce ne soient vos charmes, madame la marquise... Je m'explique. C'est en vain que Sa Majesté comble présentement Mme de La Vallière de toutes les faveurs. Il y a dans l'air des signes avant-coureurs de la fm prochaine de cette grande passion. Mme de Ghoisy « si experte dans les choses amoureuses », ne s'y est point trompée, et c'est dans une intention facile à deviner qu'elle se dispose à présenter à la Cour une jeune /111e dont la beauté ne parviendra pas à atténuer la niaiserie... Aussi est-il douteux que le Roi se laisse prendre aux appas de cette demoiselle de province. Pourtant, si Mme de Ghoisy manque son but, une autre peut y viser et y atteindre... Pourquoi, madame, ne seriez-vous pas celle-là ? Le Roi aime votre compagnie, et ne dit-on pas déjà tout bas que c'est uniquement pour vous voir que Sa Majesté fait d'aussi fréquentes visites à sa maîtresse? Vous êtes une Mortemart, madame, une descendante de l'illustre famille des vicomtes souverains de Limoges. Gomment une La Vallière, sans esprit, fille d'un hobereau, pourraitrelle lutter contre votre naissance, vos charmes, vos séductions ?

Interminablement, la suivante vantait les grâces et la beauté de sa maîtresse qui, l'esprit emporté vers de lointaines visions, se taisait maintenant, pî'ise au piège des paroles tentatrices.

Celle qui, complaisamment, recevait les éloges de l'adroite confidente, appartenait à la famille des Rochechouart. Son père, le marquis GaJDriel

de RDCheehouart, duc de Moirtemart, seigrleur de Vivonne, prince de Tonnay - Charente, avait épousé Diane de Grandseigne, fille de Jean de Marsillac, et avait eu d'elle un fils et quatre filles (1).

Ruiné, à la suite des guerres de la Fronde, le duc désespérait de jamais rendre Tancien éclat k sa maison. Cependant, la fidélité qu'il avait montrée de tout temps à Richelieu — il l'avait aidé à renverser Cinq-Mars — et ensuite au cardinal Mazarin, lui donnait droit aux faveurs de la Couï^. C'est ainsi que, grâce à la haute situation qu'il s'était acquise, il avait pu marier l'aînée de ses filles à Claude-Léonor de Damas, marquis de Thiange, et unir son fils Vivonne à urte riche héritière de la robe, Antoinette de Mesmes, fille unique d'Henri, seigneur' de Roissy, président du Parlelnent de Paris, et dé Marie de la Vallée Fossey d^Everly. P'our la cadette, la belle et docte Marie-Madeleine- Gabrielle de Rochechouàft, il avait obtenu l'abbaye de FontevraUlt, et, quant à la plUs jeune, Françoise-Athénàïs de Tonnay-Charente, il la produisait à la Cour en 1660, et la faisait nommer , fille d'honneur de la Reine.

Dès son arrivée aU château de SaintOermain, la beauté de la nouvelle venue avait été remarquée, mais son esprit agressif et mordant n'avait pas tardé à lui faire de nombreuses ennemies parmi ses compagnes. Heureusement s O'U exemplaire piété la mit à l'abri des pires médisances.

(i) La seconde, Marie-Christine, fut religifeufee dùx aillés de Sàintè-Màriè-de-GhàilIot. . ' ^ .

dbyGoogk

Le 28 janvier 1663, Mlle de Tonnay-Gharente épousait, à Sun tour, un gentilhomme de vieille SQuche», Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan^ moins âgé qu'elle d'une année. Le jeune marquis, brave et spirituel, mais fantasque, vaniteux et bavard, ne possédait, pour toute fortune, que son titre et un château: le château de Bellegarde, posé comme un nid d'aigle au sommet d'un rocher abrupt des Pyrénées.

Le duc de Mortemart avait promis à sa fille cent cinquante mille livres de dot; c'est à peine s'il réussit à em verser soixante mille, qu'il fut obligé d'emprunter. Une telle somme ne pouvait suffire à satisfaire les coûteuses exigences des deux époux.

Gonsc/iente de sa beauté, Athénaïs de Mortemart, qui jusqu'alors s'était tenue dans l'ombre, voulut éblouir tous les yeux. Nulle fête, à présent, n'était donnée à la Gour sans qu'elle y parût vêtue des robes les plus riches, parée des bijoux les plus précieux. Il faut bien le idire, elle était si belle que tous s'extasiaient devant « ses loîigs cheveux blonds, ses yeux bleus, à la fois pleins de feu et de douceur, devant la blancheur merveilleuse de 3on teint et l'élégance de sa taille )>.

De son côté, le marquis de Montespan ne manquait à aucun des divertissements donnés par la Roi : chasses, jeux, ballets, promenades, qui presque chaque jour s'organisaient, et contre la vanité desquels ne cessait de s'éleyer en chaire M. l'arehidiacre de Metz, l'abbé Bossuet.

A ce train de vie, les soixante mille livres du duc de Mortemart furent vite épuisées. Le jeune méinage, endetté;, harcelé de toutes parts par ses

créanciers, en fut réduit, pour soutenir un éclat éphémère, à recourir à des expédients.

L6S continuelles et misérables obligations que créait à Athénaïs cetteleLxistence précaire l'avaient cruellement blessée dans sor^ orgueil et indis^ po^sée surtout contre son mari. Trop fière, toutefois, pour laisser paraître son dépit, elle continuait à sô montrer « impérieuse, altière, dominante, moqueuse, avec des grâces qui faisaient passer ses hauteurs et lui étaient adaptées ».

Confidente de la Reine Marie-Thérèse, et en même temps amie dei Louise de La Vallière, Mme de Montespan semblait fascinée, dans sa misère dorée, par la magnificence et les honneurs qui entouraient la maîtresse du Roi.

Elle y pensait le jour, elle y songeait encore la nuit.

' Quelquj'un devait Tarder à réaliser ses rêves ambitieux. Mme de Montespan avait à son service, comme dame de compagnie, une fille de bourgeoisie, Mlle des OEillets, qui, par d'habiles flatteries, avait su mériter ses bonnes grâces et devenir peu à peu l'indispensable confidente — presr que l'amie. — Grande, brune, très instruite, d'une rare intelligence, mais coquette', vicieuse, rongée de curiosités et d'envies, Mlle des OEillets, bien vite, comprit Mme de Montespan. Nul de ses soucis, de ses préoccupations, ne lui échappa. L'esprit toujours en éveil, guettant l'heure favorable à quelque intrigue, elle ne cessait de caresser l'orgueil de sa maîtresse.

La première, elle fit naître en l'âmei d' Athénaïs l'audacieuse idée de devenir la favorite en sup-

plantant Louise de La Vallière, et, pour lui en faciliter les moyens, elle allait réveiller chez la descendante des Mortemart les pires instincts.

Mme de Montespan était alors — en 1666 — dans tout l'éclat de sa beauté et paraissait même plus jeune que Louise de La Vallière, qui cependant était moins âgée qu'elle de deux ans. Quoique déjà mère de deux enfants, un fils et une fille, elle avait gardé toutes les grâces de Tadolescence. .

La Vallière recherchait les conseils de la marquise dans tontes les choses de- parure et d'habillement, et elle ne croyait pas avoir à redouter une femme mariée, son amie intime, en qui elle mettait toute sa confiance.

Aussi, chaque semaâne-, Mme dei Montespan, accompagnée de sa fidèle des OEillets, se rendaitelle à Versailles., chez la crédule favorite; là, elle rencontrait fréquemment le Roi, qui remarqua bientôt « sa beauté triomphante »;

D'ailleurs, des courtisans s'étaient empressés, selon leur habitude, de signaler au monarque « cette femme de tant d'esprit et de conversation attachante )>. La Reine elle-même, trop souvent seule, ne pouvait plus se passer de-sa dame d'honneur. Le soir, elle la faisait appeler dans sa chambre. Et Athénaïs l'amusait par ses contes, ses fines plaisanteries, ses bons mots, et abrégeait ainsi les longues heures de TattenLe. Enfin, quand le Roi daignait venir chez la Reine, Athénaïs s'attardait encore à causer, charmant 1© monarque par quelque adroite sailliei, s'ingé niant à tourner en ridicule la foule de jour en jour plus nombreuse de ses adorateurs. Louis en vint à s'apeircevoir des

absences de la marquise, lorsque, rarement pourtant-, elle manquait au coucher de la Reine.

A cette époque, Louise de La Vallière perdait de son doux éclat. Déjà de méchantes langues s'étonnaient de trouver la jeune femme « si peu belle ». La passion du Roi, cette passion qu'avaient célébrée à l'envi tant de poètes et d'écrivains, agonisait,, et C6la n'échappait à personne, à Mlle des OEillets moins qu'à tO'Uti autre. Aussi, la suivante de Mme de Montespan ne s'ëtait-elle pas fait faute de signaler à sa maîtresse ces premières marques de froideur.

Et c'est ainsi que, ce soir-là, dans le. carrosse qui les emmenait à Saint^Germain, Mlle des OEillets rappelait à Mme de Montespan la lassitude de

Louis.

On arriva enfm au château, et la marqiiise "regagna aussitôt ses appartements. Les femmes de chambre, nombreuses, s'empressèrent d'étaler les robes^ les bijoux, les dentelles précieuses, et Mlle des OEillets commença la toilette de sa maîtresse.

— Oh! combien vous êtes belle, madame! murmura-t-elle en achevant d'habiller la marquise. Et comme pâlissent toutes les autres dames de la Cour!... Ah! madame, le Roi serait bien insensible s'il pouvait résister à tant d'attraits!

— Encore, ma bonne des OEillets! gronda doucement Mme de Montespan... Pourquoi recommericer à tout instant ce rêve impossible, qui désesr père de plus belles que moi ?

— De .pluis belles que vous, madame ? Mais

vous êtes l'astre qui éblouira les regards de Sa Majesté! Et qui donc le ferait pâlir ? Seraient-ce Mme de Monaco? Mme la princesse d'Harcourt?

Mme du Ptoure ? Mlle de Longueval? Mme la duchesse d'Orléans elle-même ? N'êtes-vous pas l'irrésistible et radieuse séduction ?...

Le Roi, vous le savez bien, ne peut plus se passer de votre présence, de vos étincelantes réparties, de votre beauté conquérante... La Vallière sait aussi que chaque jour lui ravit un peu de son aimable empire, et elle tremble devant l'éloquence ' des miroirs! Elle prévoit, hélas! que le Roi, fatigué, jettera bientôt sur une autre ses yeux déçus. Et c'est vous, vous, madame, que le Roi rencontrera sur son chemin, ei il vous cueillera comme on cueille une belle rosé d'amour!

— Oh! des OEillets, des OEillets! balbutia la marquise toute rougissante d'émotion, pourquoi me tenter? Pourquoi troubler mon cœur avec ces folles chimères ?

— ' Des chimères qui deviendront des réahtés, madame.,. Nul obstacle ne saurait empêcher votre destinée de s'accomplir.

— Ma destinée!... Doit-on, peuiron prédire l'avenir, des OEillets ? Dieu seul connaît la destinée des humains. Penser autrement, c'est blasphémer, dit sévèrement Mme de Montespan.

— Non, madame, fit observer respectueusement la suivante, ce n'est point blasphémer, puisque c'est Dieu qui a ac^cordé à un petit nombre de privilégiés ce don divin de pénétrer dans l'Avenir...

— En vérité, je serais curieuse d'apprendre par

quels moyens ces privilégiés, ou plutôt, « ces mathématiciens » — ainsi qulls se font appeler maintenant — arrivent à déchiffrer ce qui semble un mystère insondable pour tous...

— Par quels moyens, madame ? Mais il leur suffit d'observer le jour et Theure de la naissance, de faire une figure du système où chaque astre est placé en ce moment dans le ciel, et, selon les bonnes ou mauvaises influences ou leurs aspects, leurs oppositions ou leurs conjonctions, ils obtiennent, au moyen de calculs, des résultats infaillibles sur la destinée des humains.

La marquise hocha la tête, nullement convaincue.

— Il est adiTiis, pourtant, reprit Mlle des OEillets fière d'étaler tant de savoir, que les astres, qui dominent à la naissance d'un enfant, impriment dans ses mains certains traits ou caractères, et que, selon leurs situations ou configurations dans les parties de la main qui correspondent à chacune des sept planètes, Ton peut connaître tous les événements de la vie de cet enfant. On peut également, par un certain nombre de points que Ton approprie aux planètes et aux douze signes du zodiaque, trouver le thème du ciel au moment de la naissance.

Mme de Montespan devint plus attentive.

— Dieu n'a-t-il pas créé, madame, des corps de lumière et ne les a-t-il pas placés dans le firmament afin d'éclairer la terre, pour séparer le jour et la nuit et servir de signes afin de marquer les temps et les saisons, les jours et les années ? Ce sont les livres saints qui nous rapportent ce grand

événement. Mais comme ils n'en disent pas davantage, il n'est donc point surprenant que l'homme se soit appliqué à connaître le- nombre et lé mouvement des sphères célestes et des astres qui y sont attachés, qu'il soit descendu ensuite, par des conséquences naturelles et nécessaires, jusqu'à prévoir toutes les mutations de temps, à juger même des altérations, desi changements qu'ils peuvent causer à tous les corps sublunaires. C'est une science, madame, et une science très permise.

— Ah ! répartit en souriant la marquise, si ma docte sœur, de Fontevrault, était ici, comme elle saurait vous traduire cet avertissement d'un poète, païen cependant:

Tu ne quœsieris — scire nefas — quem mihi, quem iihi Finem Dî dederint (1).

D'ailleurs, si je considère les lois que Dieu donna aux juifs, j'ai heu de redouter, en bonne chrétienne, votre science obscure. Rappelez-vous ce passage de l'Exode : « Vous ne souffrirez point ceux qui usent de sortilèges et d'enchantements », et cet autre du Lévitique : « Ne vous détournez point de votre Dieu pour aller chercher les magiciens et ne consultez point les devins, de peur de vous souiller en vous adressant à eux. )>

Mlle des OEillets ne se troubla pas.

— Ne suis-je point, moi aussi, une chrétienne? Pour rien au monde, (je ne voudrais offenser Dieu en transgressant ses lois.

Puis, vivement, elle ajouta :

(1) Ne. cherche pas à savoir — cette connaissance nous est interdite — quelle fin ont destinée les dieux à moi et à toi. (ilo- RACE, Ode, 11, Livre î'^^)

— On ne saurait nier, cependant, madame, ces puissances supérieures dont les forces nous étonnent, car il est encore une autre science plus sublime que des prêtres seuls connaissent.

— Des prêtres ? interrompit Mme de Montespan.

— Oui madame, des prêtres. Ces pieux initié > qui, chaque jour, pendant le sacrifice de la messe, sont en communion avec Dieu et à qui pouvoir a été donné d'opérer la mystérieuse transsubstantiation, détiennent les merveilleux secrets de la Destinée. Ce sont les intermédiaires sacrés entre l'âme humaine et le Ciel. Par leur correspondance directe avec l'Esprit, ils savent ce qu'il est impossible aux autres hommes de savoir, et, en des rites particuliers, interrogent souvent l"au-delà; même ils obtiennent pour leur prochain d'inestimables faveurs; ils comblent tous les vœux.

Je crois donc fermement, madame, en mon âme et conscience d'humble servante de l'Eglise, qu'il est permis de soulever les voiles de Favenir. Non, à cela il n'y a pas péché.

Mme de Montespan venait de passer autour de son cou un collier à trois rangs de perles fines, et, debout devant son miroir, elle admirait l'effet de la parure sur l'éblouissante blancheur de sa chair.

Mlle des OEillets continua :

— Aussi, madame, ai-je voulu, moi — tant est grand mon dévouement pour vous — savoir ce que les destins vous réservaient...

Mme de Montespan se retourna vers sa confidente :

— Gomment, vous avez osé, des OEillets ?.,.

— Oui, madame. C'est le Ciel qui m'a conduite vers celle dont l'occulte science a pu me laisser entrevoir, d'après la date de votre naissance, la plus admirable des destinées.

Mme de Montespan savait combien était grande encore la crédulité populaire. Près de quatre cents devins possédaient, alors, dans Paris, des cabinets de consultation. Néanmoins, piquéei d'une vive curiosité, elle oublia le miroir où elle contemplait sa toilette, et sur un ton moqueur, elle demanda :

— Vraiment, des OEillets !... Et quelle est donc l'habile personne aux si merveilleux horoscopes ?

— ' Sa réputation est grande, madame, et l'on ne peut mettre en doute son pouvoir.

— Mais son nom?... insista Mme de Montespan.

— Elle se nomme Catherine Deshayes.

— Catherine Deshayes! — Mais n'est-ce pas la comtesse de Soissons qui, tout dernièrement, lors du voyage de la Cour à Mouchy, vantait, en effet, les talents de cette femme, de cette Voisin, comme on rappelle ?

— Cela est bien possible, madame la marquise, car j'ai su, grâce à l'indiscrétion d'un ami d'enfance, en ce moment gouverneur des pages de la Petite-Ecurie, que Mme la comtesse de Soissons, comme tant d'autres, avait eu recours à la science de Catherine Deshayes et qu'elle n'avait eu qu'à s'en louer. A mon tour, je désirai connaître la célèbre devineresse. Un jour, donc, je la rencontrai en la petite maison de campagne que mon ami

possède au hameau du Mesnil, près du château de Villebousin, et ma curiosité fut satisfaite. Ah ! madame, si vous pouviez avoir confiance en Catherine Deshayes!

— J'ai peur de me faire damner, des OEillets, murmura Mme de Montespan, ébranlée déjà.

— Vous faire damner, madame I... Les pratiques de Catherine Deshayes ne peuvent qu'être agréables à Dieu, puisque c'est Dieu lui-même qui lui a donné tant de savoir... D'ailleurs, les prêtres les plus vénérables, sont ses amis intimes, et l'abbé Guibourg-, aumônier du comte de Montgommery, l'austère abbé de Saint-Amour, recteur de l'Université de Paris, et l'abbé Mariette, prêtre de Saint- Séverin, proche parent de M. le Président de Mesmes, — ' pour ne citer que ceux-là — fréquentent assidûment chez elle.

— Fort bien, des OEillets, interrompit Mme de Montespan dont les scrupules commençaient à s'évanouir, de telles relations sont toutes en faveur de celle dont vous semblez priser avec tant d'enthousiasme les connaissances.... Mais vous savez combien je me suis toujours méfiée de ces tireurs d'horoscopes....

— Votre incrédulité, madame, pourrait être légitime, en effet, à l'égard de ces devins qui pullulent dans Paris et qui exploitent la naïveté des gens... Mais il n'en est pas de même pour Catherine Deshayes, dont la science est manifestement un don tout particulier de là Providence, et qui, dès l'âge de neuf ans, rendait déjà les oracles les plus extraordinaires. Chaque jour, force gens de qualité affluent chez elle, et lorsque, il y a deux

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ans, elle rendit compte de son art aux grands vicaires généraux et aux docteurs en Sorbonne, ceux-ci, en vérité, n'y trouvèrent rien à redire et en demeurèrent émerveillés.

~ Mais énfm, quelles choses si extraordinaires cette fem.me vous a-t-elle donc révélées sur ma vie... future ?

— Ah ! madame, oserais-je seulement vous les répéter ? C'est à Catherine Deshayes elle-même qu'il faudrait demander de décrire les phases éblouissantes .de cette destinée sans pareille... Moi, me croiriez-vous et ne me traiteriez-vous pas de visionnaire?... D'ailleurs à elle seule appartient le pouvoir de vous montrer cette voie ascendante, large et triomphale, cette route lumineuse de votre existence, au bout de laquelle je vous vis, dans une auréole de gloire, gravissant les marches du trône de France.

Il y eut un silence.

Mme de Montespan avait entendu parler quelquefois, et notamment par la comtesse de Soissons, de cette Mme Voisin, dont la vogue, déjà, était considérable, mais elle ne la connaissait que comme une habile tireuse d'horoscopes.

L'ardente conviction avec laquelle Mlle des OEillets vanta ses talents, l'avenir brillant qu'elle sut avec tant d'art rapidement évoquer, achevèrent de troubler la marquise. Longuement elle se prit à réfléchir.

Enfm, d'une voix faible, elle laissa tomber ces mots :

— C'est bien ! que Mme Voisin soit ici dans deux jours. Je Tattendrai à trois heures...

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Mlle des OÈillets s'indlina.

— Vos O'rdres seront exécutés, madame, répondit-elle simplement.

Vers la fm du printemps de cette même année, par une nuit noire, une chaise de poste traversait le hameau du Mesnil, quittait la route de Paris à Orléans pour prendre un chemin détourné et s'arrêtait bientôt devant une de ces vieilles consiructions féodales du xiV siècle, aux sombres murailles percées de barbacanes et de meurtrières, flanquées de hautes tours, dont les créneaux se découpaient en fine dentelure, sur le fond du ciel...

C'était le château de Villebousin.

Situé à une denii-lieue de la route royale, non loin de Longpont, en Ile de France, il était rela. tivement facile d'en approcher. Toutefois, ses douves profondes remplies d'eau vive, la solidité de ses murs en faisaient encore une véritable forteresse, un retrait sûr pour les successeurs des seigneurs féodaux qui en avaient conçu la massive architecture.

Ce manoir farouche appartenait alors au comte François dé Montgommery, celui-là même dont l'arrière-grand-père, le héros malheureux du tournoi de 1559, avait été décapité deux ans après la Saint-Barthélémy. Par son mariage avec Marie- Louise de Brisson, dame de Villebousin, dont les ancêtres possédaient ce domaine depuis longtemps, le comte François de Mlbntgommery en était devenu, à son tour, le seigneur et maître,

Trop coureur d'aventures pour consentir à demeurer en cette so-litude, il rayait abandonnée dès 1664, et Villebousin restait inhabité.

Trois femmes, dont l'une était masquée mirent pied à terre. A la lueur vacillante d'une torche, elles se dirigèrent vers le pont-levis, qui, à un signal convenu, .s'abaissa. Celle qui éclairait le chemin, à quelques pas devant ses compagnes, aperçut venant à sa rencontre, un homme de haute taille, enveloppé dans un large manteau:

— Oui, c'est bien nous, mon cher abbé, dii^elle, en le reconnaissant... Vous n'avez point à redouter de. trahison... Tout estril prêt?

— Tout, répondit le personnage. Et à voix basse, rapidement, il aijouta :

— Rien ne manque 1 J'ai pu me procurer l'enfant pour l'office, et les cierges... Vous voyez que j'ai suivi vos instructions... J'ai aussi les deux cœurs de pigeons que vous m'avez demandés.

— C'est bien, répondit la femme. Prenez cette torche et conduisez-nous.

Puis, se retournant vers ses deux compagnes :

— Si vous voulez nous suivre, mesdames, M. l'aumônier va nous guider.

Impressionnées sans doute par l'ombre et le silence, les deu± femmes semblaient hésiter... Celle qui avait parlé reprit :

— Ne craignez rien... Le Ciel protège ceux qui ont confiance en moi... Venez... l'heure est propice au mystère...

Le pont-levis se releva.

i8 LA MESSE NOIRE

^ La petite troupe, après avoir traversé une vaste cour, pénétra dans la chapelie du château. Bientôt une clochette résonna, un chant monotone, accompagné de prières et de répons, se fit entendre, puis un long cri plaintif troubla soudain la sérénité de la nuit... Et tout retomba dans le calme... On ne perçut plus d'autre bruit, en cet endroit solitaire, que, parfois, celui du vent dans les grands arbres...

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