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SUR LA ROUTE DE SAINT-GERMAIN

En mai de l'an de grâce 1678, au coucher du soleM, un gentilhomme quittait Saii;it-Germain et descendait lentement la longue côte de la route royale qui mène à Paris...

La cape flottante, une plume folle à son chapeau, les idées au vent, il se laissait bercer au trot tranquille de sa monture.

Il venait de traverser le pont proche du Pecq. Des filles, en un étonnement naïf, les poings aux hanches, sur le seuil des chaumières égrenées sur so^n chemin, le regardaient passer. Longtemps elles suivaient des yeux ce beau cavalier à la mine douce et fière.

Une immense quiétude, maintenant, s'épandait sur la plaine; au loin, de lentes vapeurs estompaient les coteaux, auréolaient les bois db leurs écharpes bleutées; les grands arbres de la route s'inclinaient mollement sous la brise du soir.

Le gentilhomme s'en allait, insouciant, vers la

grande ville, n ava.it ainsi parcouru environ une demi-lieue, quand, sC'Udain, un bruit sourd, comm^e un grondement de tonnerre. lointain et continu — tro'ubla le silence crépusculaire. Droit sur ses étriers, le cavalier inspecta Thorizon noyé d'ombre. Le bruit grandit, sembla tout proche. Le cheval, pris de penr, se cabra, refusa Javancer. Le cavalier miti pied ti terre, et, tirant sur la bride, voulut maîtriser l'animal.

Tout à coup parut, au détour de la route, soule/vant des nuages de poussière et dans un tumulte formidable, à quelque cent pas, un carrosse qu'entraînaient quatre forts chevaux furieusement emballés. Le postillon venait de tomber dé^ sarçonné, et, sur sou siège, le cocher s'épuisait en vains efforts pour arrêter l'attelage écumant. Penchées aux portières entr'ouvertes, deux femmes — prêtes à se précipiter sur la chaussée — proféraient des appels déchirants, le visage angoissé.

A, celte vue, le cavalier n'hésita pas.- il s'élança sans prendre plus garde à sa monture. D'un bond, il saisit aux naseaux les chevaux de tcte, qui, surpris, firent un brusque écart et allèrent s'abattre dans un fossé, entraînant avec eux le courageux inoonmu.

Le choc fut tel que les laquais, secoués violemment, lâchèrent prise et roulèrent sur le pavé de la route en poussant un cri.

L'épaisse poussière se dissipa, et le; ciel alluma ses premières étoiles sur un spectacle désolant. Les cjievaux a'agitaient en une indicible naêlée

parmi les débris de harnais, les genoux écorchés et la bouche sanglanfe. Le carrosse avait son essieu brisé et penchait sur une des roues à moitié détachée.

Les voyageuses, saines et sauves, mais toutes pâles, les yeux agrandis par l'effroi, demeuraient incapables de comprendre ce qui s'était passé.

Déjà les laquais et le postillon — ils en avaient été quittes pour quelques blessures sans gravité — se relevaient péniblement... Le cocher, qui, malgré la secousse, avait pu se maintenir sur son siège, descendait à la hâte et s'empressait vers les deux femmes qu'il aidait à sortir de la voiture.

— Le Ciel soit loué! madame la marquise n'est

point blessée. C'est un vrai miracle Mais ce

jeune homme, aura-t-il été épargné?

Et il se précipita vers le fossé où le cavalier, évanoui, restait étendu, le visage ensanglanté et les vêtements en lambeaux. Ses mains semblaient crispées dans un dernier effort.

— • Un jeune homme ? interrogea la dame qui avait suivi le cocher.

— Oui, madame la marquise, ce jeune homme, répondit-il en désignant le corps inerte. C'est à lui que nous devons d'avoir échappé à une mort presque certaine... Il .^'est élancé à la tête des chevaux et peutrêtre son dévouement lui aura-t-il coûté la viel

— Ah 1 le malheureux! s'écria la dame, tout apitoyée, Dieu veuille qu'il soit encore temps de le secourir...

Immédiatement, elle commanda à ses gens de transpoiter le cavalier sur le gazon du talus. Dès

que sori) ordre eût été exécuté, elle vint s'agenouiller, puis posa sa main blanche sur la poitrine du blessé.

— Il vit! s'exclama-t-elle. Le cœur batl... Mais comment faire, mon Dieu! comment faire pour le soigner ici, sur la grand'route? Nous n'avons même pas un flaconi de sels!...

— Il n'est guère possible, en effet, madame la marquise, dit la suivante, qui avait rejoint sa maîtresse, d'apporter en ce lieu quelque soulagement à ce jeune homme. Mais tout près d'ici se trouve une maison des champs hospitalière. "Vos gens y transporteront facilement le blessé et, pendant ce temps, le postillon pourra se rendre au château et ramener un des chirurgiens de service.

— Une maison?...

— Mais oui, madame la marquise.... une maison où, sans aucun doute, on nous fera bon accueil.

Et, se penchant, la suivante chuchota quelques mots à l'oreille de sa maîtresse.

— Mais, en effet, je n'y songeais pas! Allons, Lafleur, Jasmin, suivez-nous. Quant à vous, La Brie, partez de suite à Saint-Germain et priez M. Félix, le chirurgien de Sa Majesté, d'accourir ici sans retard. Vo)US lui direz que c'est moi qui le fais mander.

Les laquais saisirent le blessé avec précaution et, précédés des voyageuses, ils se dirigèrent vers une petite maison entourée d'un mur couvert de lierre.

La dame et sa suivante furent bientôt devant le portail. Après quelques coups de heurtoir, elles

entendirent un bruit confus de paroles et des pas qui s'approchaient,

— Qui est là? demanda enfin une voix féminine.

Alors la suivante prononça le plus bas possible:

— Ouvrez, ouvrez vite! Mme la marquise m'accompagne.

Il y eut, derrière le portail, une exclamation de surprise...

— Vite, Lesage, Romani... Ouvrez...

Une serrure grinça, puis un vantail tourna sur ses gonds.

La maîtresse de la maison apparut alors à la lueur d'un flambeau, entre les deux hommes qu'elle venait d'interpeller.

Elle allait se confondre en salutations quand elle fut arrêtée par ces mots prononcés à mi-voix :

— Inutile I Faites comme si vous ne connaissiez ni moi, ni ma suivante. Mes gens me suivent et il est bon qu'ils ne sachent rien...

La maîtresse de la maison prit le flambeau des mains d'un de ses compagnons, et, sur un signe, ceux-ci se retirèrent discrètement.

Presque au même moment, les laquais arrivaient avec le blessé.

Celle que ses gens avait appelée sur la route « Madame la marquise » reprit alors à yoix haute:

-^ Veuillez excuser des étrangers, madame, de troubler à pareille heure votra tranquillité... Mais la vie d'un homme peut dépendre de l'hospitalité que je sollicite de vousi.

Et, en quelques mots, elle fit le récit de ce qui s'était passé.

— Votre maison, ajouta- t-e/lle, étant toute proche, je n'ai pas hésité à venir vous demander aide et assistance...

— ■ C'est de grand cœur, madame, et je vous suis profondément reconnaissante d'avoir pensé à moi dans cette triste et malheureuse conjoncture.

Puis, se retournant vers les laquais, Thôtesse les invita à la suivre...

Tous gravirent les marches d'un large perron formant terrasse, où une jeune fille sur un banc était demeurée assise. Elle se leva à l'approche des nouveaux venus et salua d'une gracieuse révé.^ rence.

C'est Là, sur cette terrasse, que l'accueillante personne et ses deux amis, avant les coups frappés à la porte, se trouvaient attardés dans cette douce nuit de printemps criblée d'étoiles, heureux de respirer le parfum des premières fleurs devant un parterre baigné de lune.

La maltresse de la maison: guida ses hôtes vers une chambre du premier étage et les laquais déposèrent le blessé sur un grand ht à baldaquin.

— J'ai envoyé chercher un chirurgien, dit la marquise, et j'espère qu'il ne tardera pas.

— En attendant, madame, comme je possède ici quelques remèdes, je peux déjà tenter de ranimer ce jeune homme. Marguerite, ajouta l'hôtesse en s'adressant à la jeune fille qui avait rejoint les visiteurs inattendus, va, je te prie, dans mon cabinet, prendre ma cassette.

La jeune fille revint bientôt avec un petit coffret, rempli de flacons de diverses grandeurs. La maîtresse de la maison, après avoir lavé avec soin le

/isage ensanglanté du cavalier, lui versa sur les lèvres quelques gouttes d'une liqueur rougeâtre. Au bout d'une demi-heure, le blessé ouvrit les yeux.

— Où suis-je? balbutia-t-il, étonné, en regardant tous ceux qui Tentouraient... Que s'est-il donc passé ?...

La noble voyageuse, en proie à une vive émotion, considéra un long moment celui qui venait de lui sauver la vie, et s'avançant, elle lui saisit doucement la main:

— . Merci, monsieur, merci!... Vous vous êtes conduit en héros. Votre nom?

Devant l'éblouissante beauté de son interlocutrice, le jeune homme, tout confus, releva un peu la tête et dit timidement:

— Je suis le chevalier Olivier de Lussac, votre très humble serviteur.

— Le Roi, monsieur, saura reconnaître votre vaillance comme il coaivient...

— Le Roi?...

— Oui, le Roi, monsieur. C'est à la marquise de Montespan, que vous venez de sauver la vie... et c'est au Roi à récompen^ser un tel acte de- dévouement.

Profondément ému, le chevalier, maîtrisant la douleur causée par ses blessures, balbutia :

— Croyez, madame, que rien n'égale la satisfaction du devoir accompli.

A cet instant, Félix, le chirurgien du Roi, pénétrait dans la chambre.

Après avoir salué la marquise, il s'approcha du lit et procéda à un minutieux examen du blessé.

Mme de Montespan^ anxieuse, attendait qu'il se prono-nçât. Elle éprouva une sorte de soulagement, lorsque le chirurgien: déclara enfm, :

— Ce jeune homme, certes, a fait une chute grave, mais il n'a aucune fracture. Et il est probable que, grâce à sa constitution robuste, il se trouvera avant peu hors de danger. Toutefois, un repos absolu est nécessaire et on devra lui prodiguer les soins les plus attentifs.

— Ce gentilhomme sera soigné comme il convient, monsieur, dit à son tour la hiaîtresse de la maison, et je le garderai ici jusqu'à ce qu'il soit complètement guéri. Ma demeure sera la sienne. Je m'efforcerai d'adoucir les rigueurs de sai captivité chez madame Voisin.

— Madame Voisin ?

— C'est moi, monsieur.

— Sans doute habitez-vous Saint-Germain, madame ? demanda Félix.

— No'U, monsieur. Mon domicile habituel est à Paris, à la Ville-Neuve. . . Mais, pour la santé de ma fille, j'ai dû acheter cette maison en pleine campagne, et je m'y retire quelquefois.

Au nom de ce nouveau quartier de Paris, Félix n'avait pu réprimer un -mouvement de surprise :

— La VillenNeuve!... s'écria-t-iL Comment, vous êtes cette madame Voisin... Votre talent, madame, vous a rendu fort célèbre.

— Vraiment ? c'est trop d'honneur pour moi, d'être ainsi appréciée par un homme de votre mérite.

— ' Je ne puis, madame, que rendre hommage à la vérité et je suis persuadé que nulle mieux que

VOUS ne saurait m'aider dans les soins à donner à ce gentilhomme... Puis, s'adressant à Mme de. Montespan :

— Madame la marquise, mo^ni carrossa est à votre disposition pour vous permettre de rentrer au château. Mes gens reviendront me prendre ici.

En 1678, la Cour était encore à Saint-Germain. Dans Versailles, qu'animait toute une Laborieuse armée d'ouvriers, on achevait alors ce merveilleux palais où le Roi devait, quatre années plus tard, s'élabhr définitivement.

D'un geste, Mme de Montespan remercia, et, s'avançant vers Mme Voisin, elle tendit les doux mains :

— Je n'oublierai jamais vos bons offices, madame. Je laisse sous votre garde M. le chevalier de Lussac. J'enverrai chaque jour prendre de ses nouvelles et viendrai, au besoin. Encore mercil

Une dernière fois, elle enveloppa le blessé d'un regard de tendre pitié et, accompagnée de sa suivante, elle reprit la route de Saint-Germain.

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