LE DUEL
Deux semaines s'étaient écoulées et le chevalier de Lussac n'a,vait point revu la marquise, quand, chez l'abbé Guibourg, il surprit cette conversation qui vint ajouter encore au trouble de son âme. Les paroles si précises de Mme Voisin restaient gravées dans son esprit :
— Mlle des OEillets, seule, accompagnera demain soir, chez moi, Mme de Montespan.
Ainsi donc, Athénaïs devait se rendre à la Ville- Neuve; cela maintenant ne laissait plus aucun doute à Olivier, et dès lors il fut obsédé par cette idée qu'à une heure déterminée Torgueilleuse amie passerait rue Beauregard, qu'il pourrait la voir, lui parler peut-être.
Le lendemain de sa visite chez le prêtre^ Olivier voulant dissiper sa tristesse, quitta le Palais- Royal, l'après-midi, et marcha au hasard à travers les rues, l'esprit toujours inquiet.
En vain, chercha-t-il sur le Pont-Neuf et aux alentours une diversion à sa peine. On était en
carême, et, chaque année à cette époque, des règlements sévères de police chassaient tous les bateleurs qui, d'ordinaire, égayaient cet endroit pittoresque et mouvementé. Il ne put donc se mêler à la foule bigarrée des badauds, des filles, des racoleurs, des coupe-bourses et des tire-laine. Les marchands, les charlatans et les faiseurs de tours avaient abandonné boutiques, tréteaux, étalages. Et il fut impossible au chevalier de s'intéresser cl l'adresse des opérateurs ^revêtus de costumes éclatants, se tenant d'habitude, les uns à cheval, les ^autres sur des chars magnifiques. Il regretta aussi les acteurs qui, après les parades, toujours applaudies,, jouaient des farces et des pièces comiques. Leurs plaisanteries salées et leur lazzis eussent certainement déridé son front soucieux]. Mais tous étaient partis, tous, jusqu'à cette famille des Gontuggi, marchands d^Orviétan, dont la réputation était alors universelle et qui avaient trouvé moyen de s'anoblir dans l'exercice de leur empirique et lucrative profession.
A la tombée de la nuit, Lussac, plus mélancolique après sa promenade inutile, rentra au Palais-Royal. A l'issue du souper, il essaya de jouer. Mais il avait l'esprit trop occupé d'un autre objet. Il laissa là bientôt le hoca et ses fidèles, et sortit de nouveau.
Il erra, se perdit dans l'enchevêtrement des rues avoisinant le Palais-^Royal, s'engagea dans la rue Groix-des-Petits-Ghamps, gagna la place des Petits- Pères, la rue du Mail, longea jusqu'au bout la rue de Gléry, puis remonta par la rue Beauregard.
Quand il fut parvenu au haut de la butte^ dix
heures sonnaient au clocher de Téghse Bonne- Nouvelle.
Dans le ciel noir, des nuages^ passaient en une course échevelée, chassés par l'âpre vent du Nord. Çci et là, aux façades sombres des maisons, quelques rares fenêtres allumées encore scintillaient.
Et, dans le calme du quartier désert, Olivier songeait aux heures exquises trop vite écoulées, évoquait Faîtière figure de Tadorée qui le délaissait. Des soirs pareils, il l'avait attendue en quelque bosquet du parc de Glagny et ses amoureuses lèvres avaient murmuré d'ardent^-s paroles.
Douloureusement il regrettait et il revivait un passé qui fut si doux à son cœur. L'absence d'Athénaïs, la solitude avaient rendii' sa passion plus forte que jamais. Et c'est ainsi que, subissant une instinctive et involontaire attirance, il était arrivé rue Beauregard. Les faîtes des maisons noires, qu'une rapide éclaircie profilait, parfois, se perdaient dans l'obscur chaos du ciel.
Lussac, tout entier à ses méditations, fut ramené à la réalité par le roulement d'une voiture qui s'arrêta à l'entrée de la Ville-Neuve.
Une portière claqua dans le silence et il lui sembla qu'on venait vers lui.
Des pas s'approchèrent, et Olivier put confusément distinguer deux silhouettes, de femmes qui marchaient côte à côte.
Très ému, il sut cependant se contenir et attendit près de l'église, à l'encoignure de là rue Sainte-Barbe, les nocturnes promeneuses.
Mais la lune, soudain, se montra entre deux nuages, jetant une subite clarté.
Le chevalier étouffa un cri de surprise :
— La marquise !...,
C'était Elle, en effet, Elle, qui, au bras de Mlle des OEillets, se hâtait vers Thabilation de Catherine Voisin. L'une et l'autre étaient masquées, mais cl son allure, à sa démarche, Mme de Montespan était facilement reconnaissable.
Elle se trouva bientôt devant la porte du logis, et sa suivante en souleva le lourd marteau.
L'huis s'entr'ouvrit presque aussitôt et la marquise, suivie de Mlle des OEillets, pénétra dans le corridor sombre. Olivier, immobile, les vit entrer sans que l'idée lui vînt, tant son trouble était grand, de rejoînçjre Athénaïs. Puis, de nouveau, il demeura seul dans la nuit.
Mais il réfléchit. Il se dit qu'il pouvait, lui aussi, se rendre chez Mme Voisin. Ne lui avait-elle pas prodigué les soins les plus assidus ? Ne l'avaitelle pas invité, maintes fois, jadis, en afîirmant qu'il serait toujours le bienvenu ? Il saurait bien trouver une excuse à sa négligence, et un prétexte pour expliquer sa visite à une heure aussi tardive. Décidé, il se dirigea rapidement vers la demeure de Catherine et, à son tour, frappa à la porte.
Au même moment, un homme qui, jusqu'alors, s'était tenu dans l'ombre, à une centaine de pas de l'endroit où le chevalier attendait la marquise, descendait jusqu'au chemin longeant les remparts, et donnait un coup de sifflet prolongé.
Un carrosse, à cet appel, s'avança, puis repar-
tit au trot de ses deux chevaux vigoureux, emportant le mystérieux personnage.
Olivier multipliait les coups de heurtoir. Un pas résonna sur les dalles... La porte s'ouvrit lentement, et un homme de haute taille apparut. C'était Romani.
Lussac, impatient de rejoindre Mme de Montespan, s'élança sans un mot et bouscula l'ami de Mme Voisin. Celui-ci, alors, saisit ce visiteur inattendu et le repoussa brutalement dehors.
Furieux, le chevalier tira son épée. Ce geste offensif ne troubla guère Romani, bretteur redoutable, qui, maître de lui, attendit de pied ferme le fougueux importun. Il eut tôt fait de se mettre en garde. Les lames se croisèrent, étincelèrent sous les rayons de lune. Quoique rompu dans la science des armes, Olivier était trop énervé pour lutter avec avantage contre un adversaire qui se dérobait avec un sang^froid déconcertant à ses rapides attaques. Il comprit le péril. Pour y parer, il redoubla d'énergie. Ce fut en vain. Romani, d'une force et d'une adresse peu communes, riposta à son tour, et fit reculer le chevalier jusqu'au milieu de la rue. Alors, Lussac, dont le poignet se lassait, tenta un suprême effort. Avec toute l'impétuosité de son âge, il fondit sur l'impassible Romani, alla s'enferrer et tomba à la renverse en poussant un cri de douleur.
Romani remit froidement sa rapière au fourreau, rentra à la hâte et alla décrocher la lanterne qui éclairait la salle basse.
Il revint presque aussitôt près du blessé.
Il se pencha et promena la jaune lumière sur ce corps étendu, inerte.
— Diable, dit-il, c'est bien un gentilhomme.
Que venait-il faire, à minuit, chez notre amie ?...
Craignant la ronde de MM. les archers d'u guet, il enleva dans ses bras robustes Lussac évanoui et le transporta dans le jardin de la devineresse. Là, il rétendit au pied d'un arbuste, le long d'une allée, et le recouvrit de son manteau.
— Dès que la messe- sera dite, nous le brûlerons, murmura l'aventurier. Le four de Catherine en a vu bien d'autres !
Et, cynique, il retourna sur ses pas, en fredonnant ce couplet en vogue :
Savez-vous pourquoi Monlespan A du chagrin depuis un an?
C'est que notre monarque Veut de celle qui marque...
Eh bien !...
Vous m'entendez trop bien!
Puis, reprenant la lanterne qu'il avait laissée dans la rue déserte, il regarda ça et là aux alentours ; et, rassuré, il referma sans bruit la lourde porte et la verrouilla avec soin.