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CHAPITRE XII

CHEZ l'empoisonneuse

Mme Voisin avait dit à la Favorite:

— Marquise de Montespan, vous serez reine de France!

— J'ai foi en vous, avait répondu Athénaïs.

Et l'altière marquise s'était inclinée, vaincue,

devenue la très humble servante de la devineresse.

De quelle incomparable puissance disposait donc cette femme, pour asservir à toutes ses volontés l'orgueilleuse Mortemart, et exalter ainsi une ambition qui ne visait rien moins qu'à changer l'ordre de succession au trône de France?...

Arrêtons pour un instant le cours de notre récit et soulevons enfm le voile qui cachait la vie et les occultes pratiques de la devineresse.

A cette époque où Gassendi, avec le système réformé d'^Epicure, tenait en échec le grand Descartes, où quelques libres intelligences s'affranchis^ salent 'des croyances et des dogmes de la vieille théologie, l'amour du merveilleux, malgré les

rudes assauts de la raison, iVen continuait pas moins à régner tout puissant. Mais rEpicurisme ne recrutait que dans les « hautes classes » des partisans et des disciples — cfu'on désignait alors sous le nom de (( libertins, d'esprits forts », n'attirait que quelques poètes, écrivains, prêtres et érudits qui considéraient Gassendi, comme le ^(( plus savant parmi les philosophes, le plus habile parmi les savants ». Les autres — immense troupeau d'ignorants — que n'éclairait point le scepticisme supérieur de l'illustre penseur, erraient toujours dans les a espaces imaginaires » à la recherche d' « esprits » à qui ils demandaient l'exaucement de leurs désirs, la fm de leurs souffrances, la satisfaction de leurs rancunes, rassouvissement de leurs cupidités ou la chimérique formule de l'éternel bonheur. C'est alors que d'habiles exploiteurs opposèrent aux pompes de l'Eglise le magique appareil des cérémonies sataniques et offrirent à la superstition, indéracinable au coeur des hommes, le moyen de tenter des incursions dans le domaine illimité de l'inconnu.

Mais l'Eghse, jalouse de ses droits — de ses intérêts plutôt — n'hésitait pas à sévir rigoureusement, lorsqu'elle en trouvait l'occasion, contre les adeptes des nouvelles doctrines et contre ceux qui, concurremment, en des rites mystérieux, tiraient profrt de la crédulité des gens.

Aussi les diseuses de bonne aventure étaient-elles obligées d'exercer secrètement leur lucrative profession, et les esprits forts ne pouvaient-ils se réunir qu'en de clandestins banquets où ils discutalent les grands problèmes de la foi positive.

Un quartier neuf venait d'être construit sur l'emplacement des terrains vagues situés entre renceinte de Paris et la paroisse Saint-Sauveur. Des avantages tout particuliers, l'exonération des tailles, des impôts et des redevances envers les jurandes, avaient été accordés aux petites gens qui consentaient à s'y établir, et bientôt de spacieuses maisons entourées de jardins surgirent en cet endroit comme par enchantement. Ce fut (( La Ville-Neuve-sur-Gravois ». La modeste clicx^ pelle qu'avaient rendue célèbre les pèlerinages d'Anne d'Autriche, si délaissée de son auguste époux, devint l'église paroissiale ei prit, en remerciement de la naissance d'un Dauphin, le^ vocable de Notre-Dame-de-s-Bonnes-Nouvelles.

La solitude d'un tel quartier où le guet ne faisait que de rares apparitions devait être propice aux réunions secrètes et aux professions interlopes.

C'est donc à la Ville-Neuve-sur-Gravois que la plupart des libertins clioisirent leurs lieux de rendez-vous, et c'est là aussi que Mme Voisin vint élire domicile.

Catherine Deshayes, ou, plus familièrement, la * Voisin, pouvait alors avoir environ vingirueuf ans. C'était une femme de taille médiocre, mais bien prise, jolie de visage, à la physionomie fine et rusée, aux yeux vifs et brillants, dénotant une intelligence peu commune. Elle avait épousé un certain Antoine Montvoisin, qui, successivement bonnetier, joaillier et mercier sur le pont Marie, s'était ruiné en de hasardeuses spéculations.

Pour vivre, Mme Voisin dut « s'attacher à cultiver la science que Dieu lui avait donnée: c'était

la chironiancie et la physionomie, qu'elle avait apprises dès Fâge de neuf ans )). Cette profession était plus rémunératrice que le commerce de la mercerie et de la joaillerie, car, vers la fin de Tannée 1664, moins de deux ans après la perte des boutiques de son mari, elle achetait, au prix de trente mille livres, — somme importante pour l'époque, — une maison entourée d'un grand jardin, sise rue Beauregard, proche l'église et du même côté (1).

Un peu hautaine, la nouvelle venue ne frayait avec aucune des petites bourgeoises d'alentour. Les bontiquiers et fournisseurs des rués voisines, les courtauds de boutique, les servantes et. les valets, intrigués par ses allures étranges, parlaient souvent d'elle, le soir, sur les seuils ou au cabaret. Fréquemment, les passants et les flâneurs voyaient sans y prêter, toutefois, grande attention, des gentilshommes ou des dames masquées heurter à l'huis de la maison. Mais le masque était alors une mode Goutumière, et des visites chez une devineresse n'en justifiaient que trop l'emploi. Mme Voisin observait, d'ailleurs, à l'égard de tous une telle discrétion, que personne ne pouvait soupçonner sa vie presque fabuleuse.

Dés son installation à la Ville-Neuve, Mme Voisin s'était assuré le concours de Lesage, et plus tard celui de Romani.

Lesage, ce Normand cauteleux, cet ancien marchand de laine, qui se fit d'abord appeler Dubuis-

(1) La^^maison de la Voisin était située entre les rues Saint- Jean et Sainte-Barbe, à peu près à la hauteur des numéros 9 et 11 actuels.

son), qui se travestissait en prêtre et allait à domicile réciter des Evangiles sataniques, était parvenu, à force d'adresse, à. persuader à Mme Voisin elle-même qu'il possédait « tonte la science de la cabale ». En réalité, ses prétendues sorcelleries consistaient surtout en tours de prestidigitation. Il les exécutait si habilement, que les tireuses de cartes et les chiromanciennes, émerveillées, demeuraient convaincues — comme il le disait — qu'il était de l'apostolat et de la Compagnie des Sybilles.

Parmi ses meilleurs tours, celui-ci, bien propre à illusionner de crédules spectateurs, mérite d'être rapporté.

Voulait-on interroger l'avenir et recevoir du Prince des Ténèbres quelque conseil? Rien de plus simple. Il suffisait (^'écrire les demandes sur une feuille de papier qu'on enveloppait ensuite dans une boule de cire. Lesage jetait alors cette boule dans un brasier, -« où elle brûlait avec bruit )). Peu de temps après, l'habile sorcier faisait une réponse, l'envoyait avec le billet que l'on croyait brûlé et que le diable, prétendait-il, lui avait rendu, et il ne restait plus qu'à, s'extasier devant le prodige!

Quant à Romani, après avoir quitté Exili et le comte de Ghastuel, il résolut d'exploiter à son tour les terribles secrets du trop célèbre Italien.

L'audace ne lui manquait pas.

Il revint en France, et le hasard le mit en présence de Mme Voisin, à Paris. Catherine était belle, instruite, intelligente et ambitieuse; Romani fut poiur elle un incomparable professeur du crime.

L'élève se montra digne du maître. De plus, nous apprend la Reynie, Romani semblait a Thomme du monde le mieux choisi et le plus propre à mener une affaire, étant le mieux tourné, le plus ouvert en apparence, le plus libre et le plus spirituel qu'on saurait imaginer ».

A l'époque où il rencontra Mme Voisin, la vogue de la devineresse était telle que déjà les écrivains la célébraient à l'envi. C'est à elle que le bonhomme La Fontaine, qui la connaissait bien, fait allusion dans une de ses fables: Les Devineresses.

Une femme, à Paris, faisait la pythonisse.

On l'allait consulter sur chaque événement; Perdait-on un chiffon, avait-on un amant, Un mari vivant trop au gré de son épouse, Une mère fâcheuse, une femme jalouse.

Chez la devineresse on courait Pour se faire annoncer ce que Ton désirait...

La Bruyère ne l'oublia pas non plus dans ses Caractères et c'est elle, encore, cette Ganidi/^. « qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes des secondes noces et qui en dit le temps et les circonstances ».

Gomme les plus hauts personnages lui faisaient l'honneur de la comsulter et s'abaissaient même jusqu'à la prendre pour confidente de leurs ambitions et de leurs désirs les pluâ inavouables, bien vite Gatherine comprit tout le parti qu'elle pourrait tirer de tant de confiance unie à tant de crédulité.

Elle avait deviné qu'à ces chercheuses de trône, à ces preneuses de cœurs, à ces affamés d'or, de faveurs et de gloire, ifi fallait autre chose que de simples prédictions dues au hasard des cartes, et

qu'il y avait mieux à fairei que de dévoiler les destinées à l'aide du marc de café, des entrailles fu^ muantes des bêtes éventrées, du miroir magique et du tableau noir où venaient s'étaler Hes signes bizarres, à l'heure où il est reçu qu'on verra rougeoyer l'anneau de Saturne. Ambitieuse et cupide, elle se dit qu'elle pouvait désormais tout risquer pour atteindre la fortune et, d'accord avec des acon lytes judicieusement choisis, guidée par Romani passé maître en Fai^t des poisons, elle joignit à sa profession de devineresse un commerce d'un tout autre genrei, mais d'un profit plus certain! encore. Les habitués de son officine trouvèrent chez elle une poudre qu'on appela « poudre "de succession », dont les effets, aussi rapides que sûrs, devaient satisfaire les plus difficiles.

Le succès fut si grand que la maison de la rue Beauregard devint bientôt le rendez-vous de l'élite de l'aristocratie, de l'armée, de la magistrature, de la bourgeoisie, et la Voisin en arriva à, gagner annuellement cinquante et même cent mille livres.

Des chaises à porteurs, des carrosses, de superbes équipages armoriés s'arrêtaient à toute heure du jour et parfois même de la nuit, devant le logis de la devineresse; et des femmes au visage masqué, mai3 dont la suprême élégance] trahissait le rang, de riches seigneurs, d'illustres personnages frappaient à sa porte.

Voici la duchesse de Bouillon, accompagTiée du jeune duc de Vendôme. Tous deux descendent de carrosse et disparaissent derrière la porte que vient de leur ouvrir Margo, la fidèle et discrète servante. L'audacieuse Mancini, nous apprendra plus tard

Mme de Sévigné, « était allée demander à la Voisin un peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu'elle avait, et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimait w. Un nouvel équipage s'arrête rue Beauregard, e'est celui de François-Henri de Montmorency, comte de Bouteville, qui ne craint pas de réclamer à Catherine les moyens de le débarrasser de son. épouse, Madeleine^Gharlotle-Bonne-Thérèse de Clermont- Tonnerre. Malgré la dot considérable et le duché de Luxembourg qu'elle lui apporta en mariage, le futur « tapissier de Notre-Dame »' ne se sent pas le courage de supporter plus longtemps cette femme laide et presque aussi infirme que lui.

Un autre carrosse, celui de la princesse de Tingry, s'annonce au loin. La princesse approche de la quarantaine, et son visage est tellement ravagé par la petite vérole qu'elle désespère de jamais se faire\ aimer; mais Catherine Voisin va lui fournir le philtre souverain qui décidera enfm les amoureux les plus transis.

D'autres gTandes dames arrivent h leur tour: l'intrigante comtesse de Polignac, la comtesse! du Roure, amie intime de La Vallière; la marquise d'Alluyei, qui, au dire de Saint-Simon, « était le rendez-vous et la confidente des galanteries de. Paris »; la duchesse de Duras, la maréchale de Vivonne, la maréchale de La Ferté. Mme de Sévigné a, pour cette dernière, ce mot cruel, qui fait allusion au procès des empoisonneuses : « Elle a eu dans cette affaire un plaisir qu'elle n'a pas d'ordinaire : c'est d'entendre dire qu'elle est innocente.')) La duchesse de Vitry, qui trouve son mari gênant.

est préoédée, pour la même raison, par raltière comtesseï de Soissons, surnommée a la bécasse, de Soissoris ». Ensuite apparaît Marguerite de Jehan de Poulaillon, épouse de Denis-Alexandre de Poulaillon, seigneur de Montréal, ancien maître des eaux et forêts de Champagne, aujourd'hui correcteur à la Cour des Comptes; sa femme lui préfère de beaucoup le marquis de Rivière, et nul doute que la précieuse poudre de succession la débarrassera, elle aussi, d'un mari jaloux, et lui permettra d'unir sa destinée à cellei d'un amant pour qui elle a déjà dévoré une partie de sa fortune. Voici la présidente Le Féron et la présidente Lescalopier, que leurs galantes aventures rendirent si célèbres. Afm de pouvoir se remarier avec l'amant de leur clioix, elles cherchent à empoisonner leurs époux. Puis voici Marie- Catherine Dujardin, fillei d'uni conseiller à la Cour des aides de Rouen, femme de Jehan le Camus, ancien intendant d'Auvergne, présentement lieutenant civil; — comme les précédentes, cette dame aspire au veuvage. On surprend; également, entrant chez la devineresse, Marie Miron, mariée au conseiller au Parlement Charles Brissart. Elle a également un amant qu'elle entretient et qui lui coûte cher: c'est Louis-Denis de Rubantel, maréchal de camp. Mme Brissart, à cause de ses nombreuses visites à la VillerNeuve, sera accusée d'avoir empoisonné sa sœur, Mme d'Har décourt, dont elle convoite l'héritage. A Marie Miron succède chez la Voisin Mme de Dreux, « une des plus belles femm,es de France », mariée à Philippe de Dreux, maître des requêtes au Parlement, contre

qui M. de Goulanges fit, sur l'air de Joconde, le couplet suivant, que Mme de Sévîgné trouvait (( extrêmement joli »:

Le bon Robin avait grand peur Qu'on mît sa femme en poudre ; Il s'est trouvé qu'un confesseur Suffisait pour l'absoudre.

Robin est content et cocu, La chose est claire et nette ; S'il peut un jour être battu, Sa fortune est parfaite.

C'est à un autre magistrat, Charron de Ménars, conseiller au Parlement, et qui en deviendra président, que celle belle et séduisante créature accorde ses faveurs. D'ailleurs, elle porte en son sein le fruit de cet amour, et elle vient demander à Mme Voisin un moyen efficace de l'en débarrasser avant sa maturité. Madame Voisin se mêle également des affaires « de point d'honneur. » Sa réputation de chiromancienne est si bien établie, que les gentilshommes les plus braves et les plus chamarrés de préjugés la consultent. C'est pour connaître l'issue d'une rencontre, que vient chez elle Louis de Comminges, marquis de Vervins, premier maatre d'hôtel du Roi, mestre de camp. A la suite d'une querelle au jeu, il doit se battre avec le comte de Launay-Gravé. La devineresse, après la remise de quelques pistoles, lui regarde dans la main et lui annonce « qu'eJle y voit une direction de Saturne avec celle du Soleil qui lui donnait lieu de lui dire de quitter ce dessein parce qu'il lui ferait de rembarras. »

De son côté le comte de, La,unay-Graïvé se rend à la Ville Neuve. Il présente sa; main et, pour le même prix, Catherine l'examine et y voit « une direction de Mars conjointe avec Saturne au regard du Soleil ce qui lui fait conjecturer quil y aura du saaig" répandu. Sur quoi il demanda s'il en mourrait, mais elle ne le lui voulut pas dire. »

Quelques jours après, le duel avait lieu aux Fetits-Pères. Le comte de Launay-Gravé était tué raide et deux des témoins grièvement blessés (1).

Au tour maintenant de Louis Guillielm de Gasteinau, comte de GlermontrLodève, marquis de Gessac. C'est le joueur le plus effréné et le moins scrupuleux de la Cour. Il vient prier la devineresse de lui donner un secret pour tricher plus aisément. Mme Voisin, le met en rapport avec Lesage, prestidigitateur incomparable, qui sait faire sauter la coupe et préparer les cartes. Grâce à lui, le marquis de Gessac pourra, pendant quelque temps, réaliser des gains considérables, jusqu'à, ce que sa chance par trop insolente le fasse enfm prendre sur le fait.

Antoine de Pas, lui-même, marquis de Feuquières, colonel de cavalerie et aide de camp du maréchal de Luxembourg, accompagne son chef rue Beauregard. Gomme lui, il se laisse séduire par la science troublante de Mme Voisin et; humble-

(1) Le corps du malheureux gentilhomme, « un blondin », selon la déclaration de la Voisin, fut transporté rue Beauregard chez une dame Fournier, propriétaire de la maison sise en face celle de la devineresse.

Quant au marquis de Vervins il dut, en attendant son procès, se constituer prisonnier à la Conciergerie, où ses amis et la Voisin furent autorisés à le visiter.

ment, il sollicite d'elle « un secret pour empêcher d'être blessé par les armes et un autre pour obtenir des succès à la guerre )>. Sa démarche confond quand on sait que « cet officier de grande valeur, à qui personne ne disputait les premiers talents pour la guerre, avait infiniment d'esprit et fort orné. » Saint-Simon complète ainsi le portrait du marquis de Feuquières « le plus méchant qui fût sous le ciel, qui se plaisait au mal pour le mal et à perdre d'honneur qui il pouvait, même sans aucun profit. »

Après les chefs de l'armée, voici les hauts dignitaires de FEglise. et grande est la surprise ae Mme Voisin quand elle voit s'arrêter, devant sa porte, le carrosse de Louis-Marie-Armand de Simiane de Gordes, évêque de Langres, premier aumônier de la Reine.

Ce prélat, ambitieux et grand joueur, veut être chevalier de l'Ordre, et il vient soUiciter de la pythonisse un secret qui lui fasse obtenir le Gordon bleu. Mais le Roi a eu connaissance de cette tournée peu pastorale. Aussi M., de Langres courrart-il tout le reste de sa vie après le Saint-Esprit, sans jamais pouvoir l'attraper.

Et d'autres suivent, d'autres encore — et non des moindres — qui ^n'hésitent pas à faire antichambre chez la fabricante de philtres, à pénétrer dans le mystérieux cabinet où la sorcière rend ses oracles, et que peuplent d'étranges appareils, ' d'invraisemblables animaux.

Mme Voisin, pour recevoir sa noble clientèle,est vêtue d'une robe somptueuse « brodée d^or, en velours vert d'eau drapé de point de France )),

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et qui n'a pas coûté, dlitron, moins de 15.000 livres (1). Un impérial manteau de velours cramoisi, doublé de fourrures précieuses et parsemé intérieurement de 205 aigles à deux têtes, aux ailes d'or éployées, la recouvre; ses souliers portent eux-mêmes des aigles en or fm.

Parfois, Catherine reçoit aussi des écrivains, des auteurs célèbres, des artistes en renom, des comédiens, des comédiennes. Elle a vu passer dans son cabinet Thomas Corneille, le bon La Fontaine, le sceptique abbé de Chauliei>, Donneau de Visé, qui rapporta de ses visites les éléments d'une pièce à grand succès: la Devineresse^ ou les faux enchantements; la Duparc, cette adorable créature dont les amours avec Racine se terminèrent si trar giquement; la de Brie, cette maîtresse de Molière, qui continuait à vivre avec le poète sous l'œil bienveillant de la Béjart, la femme légitime; la Dupin, sur qui l'on fit le méchant quatrain suivant :

Elle aime les plaisirs et veut qu'ils soient secrets; Du moindre petit bruit son fier honneur s^offense; Elle a beau désirer des amants bien discrets, Elle en a trop pour sauver Tapparence.

Cette actrice est venue prier Mme Voisin de lui rendre un service tout particulier qu'elle n'oserait pas demander à un praticien honorable; Catherine, femme de ressource, met, sa cliente en relations avec une de ses amies, la Lepère, qui a précisément inventé un ingénieux appareil à faire avorter.. Cette opération ne coûte à la Dupin trai-

(1) Aujourd'hui 75,000 francs de notre monnaie.

tée en artiste, que cent livres. Antoinette de Vlesmes, maréchale de Vivonne, belle-sœur de Mme de Montespan et fille du président de Mesmes, « grosse de trois mois et demi au plus )>, vient d'ailleurs d^être délivrée à Taide de cet appareil du fruit embarrassant d'un amour clandestin, et elle n'a eu qu'à se féliciter de la réussite de Topération, qui a valu à la Vcrisin environ 500 livres et à la Lepère, fort mécontente, 50 livres seulement.

Armande-Grésinde-Glaire-Elisabeth Béjart, la femme de Molière, éprouve, à son tour, le besoin de consulter Catherine. Il est probable qu'elle ne se rend pas en simple curieuse chez la devineresse, comme certaines femmes savantes, au nombre desquelles on est tout étonné de rencontrer la célèbre Mme Dacier. Même, la grande helléniste qu'était Anne-Taneguy Le Fèvre voulut bien apporter à la \'oisin le secours de ses lumières, et oublier un instant Homère et Gallimaque pour traduire la formule grecque de la « poudre de projection )), qu'avait trouvée l'alchimiste Blessis.

A l'heure où la nuit étend ses ombres sur le quartier sinistre, Catherine reçoit ses intimes — quelques sages-femmes: la Lepère, la Thomas, la Caillet, la Desportes; puis des prêtres: l'abbé Guibourg, l'abbé Le Meignan, vicaire de SaintrEustache, l'abbé Mariette, vicaire de Saint-Séverin, l'abbé Gotton, attaché à l'église Samt^Paul; l'abbé Tournet, l'abbé Gilles Davot, confesseur du bourreau de Paris et de la Voisin, vicaire de l'éghse Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle; l'exécuteur de la haute justice, lui-même, M^ iNicolas Le Vasseur, dit Larivière, est un des fidèles de Ga,therine, et

tous l'aident de leur mieux à la réussite d'un commerce qui ne peut que les conduire à la fortune... ou en place de Grève.

Gatheri^ne Voisin, on le voit, avait su comprendre son époque et l'exploiter de la façon la plus profitable, sinon la plus criminelle.

Très curieuse de progrès scientifiques et industriels, elle subventionnait même de grandes entreprises, contribuait à fonder des fabriques et ne reculait devant aucune dépense, lorsqu'il s'agissait de son art. N'était-elle pas propriétaire d'une manufacture de marbre artificiel dans le faubourg Saint^Antoine, à. l'hôtel du Saint-^Esprit? Elle employait là des Italiens qui travaillaient sous les ordres de Blessis, un ancien apothicaire de Montbrison.

Elle savait aussi concilier les plaisirs eti les affaires. Les notes de Desgrez et les rapports de la Reynie nous renseignent suffisamment sur sa vie amoureuse. Parmi ses nombreux amants, il faut citer le bourreau de Paris, M^ Guillaume, celui^à même qui exécuta si prestement Mme de Brinvilliers: puis son successeur, M« Larivière; le comte de la Bâtie, le vicomte de Gousserans, le chevalier de Saint-Renant; un architecte du Roi du nom de Fauchet; Hérault, le propriétaire de fauberge de la rue Beauregard, à l'enseigne de la Bonne Eau; son associé, Lesage, à qui elle avait donné une chambre, au deuxième étage de sa maison où « il trouvait bonne table, bon gîte, et le reste ))• Denis Poculot, sieur de Blessis, qui dirigeait l'entreprise du faubourg Saint-Antoine, et qui, en même temps, fabriquait pour elle de la

fausse monnaie. Car, la Voisin, pour couronner son œuvre néfaste, traînait à sa suite une bande de faux monnayeurs à la tête desquels se trouvaient les chevaliers de Vanens, de Bernières, de Saint^Renant, dlianyvel, et qui passaient leur temps à P'hilosopher, oest-à-dire à chercher la pierre philosophale. Mais Catherine avait vu surtout dans cette façon de comprendre la transmutation des métaux en or, une source de nouveaux profits.

Pourtant la Voisin, si impérieuse et si dominatrice, subissait l'étrange mfluence de deux femmes, la Pilastre et la Trianon. La première, connue sous le nom de la Chevalière, était une Bourbonnaise fort jolie et spirituelle. De mœurs déplorables, « dangereuse au poignard, au poison et à tout », elle justifia bien toute la confiance de Catherine. Cependant, profitant de ses étroites relations avec la Voisin, elle ne se fit pas scrupule de lui enlever son ama,nt, le chevalier de Saint- Renan t.

Quant à la seconde, Catherine Boullé, femme Trianon, elle, passait pour être hermaphrodite, ce qui lui valu^. sans doute la particulière affection de la Voisin, dont rimagination pervertie devait embrasser toutes les amoura

La p^^honisse de la Villeneuve avait rencontré sa maîtresse en cette femme qui était loin pourtant de partager son étonnante célébrité. Pleine de hardiesse, appliquant tout son esprit inventif à la recherche de pratiques nouvelles et particulièrement horribles, la Trianon offrait de grandes ressources aux nombreuses sorcières et empoison-

neuses. Sa réputation était si solidement établie, que Catherine, dans les moments critiques,, n'hésitait pas à la consulter; et sa maison, constate la Reynie, était « proprement la boutique et l'arsenal de la Voisin et des autres de ce commerce )k

Et quotidiennement c'était, rue Beauregard, un défilé de gens de toutes catégories et de toutes conditions, qui venaient rendre visite à l'empoisonneuse, se répandaient sur les pelouses et accouraient là comme à une partie de plaisir. « Après cela, le soir, Mme Voisin tenait table ouverte, avait les violons et se réjouissait beaucoup. »

Malgré ses débauches et ses pratiques démo^ niaques, elle n'oubliait pas les saints devoirs de sa religion. Elle aUait régulièrement à la messe le dimanche et communiait aux jours de grande fête. Lorsqu'une lenuiie ou une fllle, grâce à ses manœuvres abortives^, accouchait prématurément d'un enfant « ayant encore quelque reste de vie », elle courait chez l'abbé Davot, qui habitait tout près. Le prêtre venait aussitôt baptiser le nouveauné dans le cabinet de la devineresse. Ensuite, Mme Voisin, la conscience tranquille, faisait enterrer l'enfant dans son jardin ou le brûlait dans son four.

Enfin son commerce florissait. Aussi son audace, bientôt, ne connaîtra plus de bornes. Après la Reine, c'est le Roi et Mlle de Fontanges qu'elle cherche à empoisonner. Mais, en femme toujours prévoyante— caria mission régicide de lord Monmouth peut échouer — elle a pris ses dispositions pour faire asseoir sur le trône de France, moyennant la forte somme, la superbe Montespan.

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