L ARRESTATION
Minuit venait de sonner.
Dans la sévère ordonnance d© son grand cabinet tendu de velours d'Utrecht, M. de la Reynie accoudé sur une table, sous la lueur des bougies, lisait attentivement les rapports d6 Desgrez ayant trait à la tentative d'empoisonnement sur la Reine. Mais grande fut la déception du lieutenant de police; tous ces rapports concluaient à rinefficacilé des recherches.
Un coup léger, frappé à la porte, interrompit son travail.
Le Suisse de Thôtel, les paupières encore lourdes de sommeil, entra e^t annonça Desgrez.
Presque aussitôt un homme, recouvert d'une sorte de limousine, pénétrait dans le cabinet de M. le lieutenant de police et saluait profondément.
M. de. la Reynie ne put réprimer un mouvement de surprise...
— Vous, dans ce costume, Desgrez?
— Moi-même, m,onsîeur, fit Thabile agent. Pardonnez-moi de me présenter ainsi, mais j'avais hâte de vous voir.
— ' Je vous félicite, mon cher Desgrez... Vous vous transformez à merveille. Qu'y a-t-il donc> de nouveau? Parlez vitel
— Dans le but, commença Desgrez, et conformément a vos ordres, de surveiller les abords de la maison de la rue Beauregard, je rôdaisi depuis ce matin, sous ce déguisement,* dans la Ville- Neuve, lorsque je vis sortir de chez la Voisin un homme que je m'empressai de suivre. Son allure, un peu étrange-, m'intriguait. Il s'engagea dans la rue Poissonnière, et continua son chemin par la rue Moniorgueil, ayant tout l'air de se diriger vers le carreau de la Halle. Je fis prestement un détour, de manière à le retrouver à cet endroit, et aussi pour ne pas éveiller ses soupçons.
— Ensuite ? demanda M. de La Reynie que ce récit commençait à intéresser.
L'agent conta alors la rencontre de Romani et de Lesage, comment il avait pu entrer, peu de temps après. eux, dans le cabaret du Compas d'Or, et par quel moyen il avait surpris la conversation des deux hommes...
— Et c'est ainsi, ajouta-t-il, que j'ai pu recueillir des renseignements suffisants pour établir ma conviction, et, avoir connaissance qu'une personne de qualité était mêlée à toutes ces intrigues. . .
— Une dame de la Cour, sans doute? interrogea M. delà Reynie.
— Oui, et d'après ce que j'ai cru comprendre, la
Voisin deivait recevoir cette dame chez elle, ce soir, à minuit...,
— Go soir, à minuit! Mais pourquoi faire? dans quel but?
— ' Je ne sais, monsieur, mais ce que je puis affirmer, c'est qu'en' effet, cette dame est venue à l'heure dite. Voulant contrôler l'exactitude des renseignements que j'avais obtenus par ruse, Je su'ls allé, il y a une heure environ, rue Beauregard; je me suis caché dans l'ombre d'une porte, et là j'ai attendu.
— Et qu'avez-vous vu?
— ' J'étais posté, depuis un quart d'heure à peine, lorsque, à l'extrémité de la rue, près des remparts, j'entendis un cari^osse s'arrêter, et bientôt j'aperçus deux femmes masquées qui se dirigeaient d'un pas hâtif vers la maison suspecte. L'une d'elles frappa quelques coups et la porte s'ouvrit presque aussitôt. Je ne m'étais pas trompé.
— Mais, mon cher Desgrez, tout en vous félicitant de votre zèle, je ne vois pas là matière à accusation contre la Voisin et les personnes qu'elles a reçues ce soir. ,
— Permettez-moi, monsieur, de vous affirmer qu'il se passe en ce moment chez la Voisin des choses qui vous intéresseraient fort... Lesage et Romani, à qui j'ai servi à boirci, en ont dit assez long pour m'édifier sur les pratiques auxquelles se livre la sorcière. Depuis longtemps, d'ailleurs, nous la surveillons, et ses relations avec certaines empoisonneuses, telles que la Bosse et la Vigoureux, actuellement détenues au donjon de Vincennesi, ont achevé de me convaincre. Groyez-moi,
monsieur, l'heure est venue d'aller rue Beauregard...
M, de la Reynie restait songeur. Au bout d'un instant il demanda:
— ■ Mais cette dame de condition, la connaissezvous? Desgrez hésita. Puis, d'un© voix ferme, il reprit :
— Jci ne la connais point et le masque qu'elle portait m'a empêché de distinguer ses traits. Pourtant, d'après ce que j'ai saisi de la conversation de Romani avec Lesage, tout fait supposer que; cette dame pourrait bien être Mme la marquise de Monte span.
M. de la Reynie sursauta.
— Quoi! madame de Montespan?
— Mais ouï, c'est bien le nom que Lesage a prono'ncé,
— ■ Que voulez-voius donc qu'aille faire chez la Voisin la marquise.de Montespan?
— ' La Voisin ne reçoit-elle pas les plus gra;iides dames de la Courï^o'us savez cela, monsieur.
— ' Enfln, où voulezrvous eai venir? demanda avec impatience M. de la Reynie.
— A ceci: c'est que je crains d'être sur la piste d'une conspirat^ion abominable. On a tenté d'empoisonner laPteine. Or, la Reine ne peut avoir d'em nemis politiques, puisque son influeince politique est nulle. Xe ne vois pas à quelle Cour étrangère,
•ni à quelle faction intérieure pourrait profiter sa disparition. Seul un intérêt personnel a dû diriger la main du coupable... et je ne serais point surpris qu'une grande dame qui touche de près à Sa Majesté,..
— C'est impossible... Une telle supposition est si grave. . .
— ■ Elle est très permise, monsie^ur, car vous n'ignorez pas les accointances de la Voisin avec des gens suspects, prisonniers à la Bastille et que vo-us avez vous-même interrogés... Un des plus compromis, le chevalier de Vanens, qua Mme de Montespan connaît bien, n'étaiHl pas le « grand auteur » de la devineresse? Puis, les voyages assez fréquents faits ces derniers temps, h Saint-Germain, par la Voisin, prouA^eraient, à eux seuls, la vraisemblance de ma conjecture...
— Et vous en coDcluez que la marquise?...
— Si je suis venu vous déranger en votre holel à une telle heure de la nuit, c'est que j'ai maintcr nant de fortes présomptions...
— Je connais votre habileté et votre tact, Desgrez. Depuis longtemps vous m'en avez fourni la preuve. Mais, vraiment, cette fois, je crains que vous n'ayez trop présumé de vos forces.
— Non, je ne me trompe pas, et je vous supplie, monsieur, de bien vouloir me donner l'ordre d'agir immédiatement.
Le lieutenant de police réfléchit. Pouvait-il vraiment reculer devant la ferme assurance de son agent ? Un tel accent de sincère conviction, une teille confiance* en soi, et la force des arguments eurent raison de la résistance de la Reynie.
— Eh bien! soit! Desgrez, reprit-il, après un assez long silence, agissez... mais pas d'imprudence, et surtout garSez-vous bien d'arrêter aucune personne de qualité, queJle qu'elle soit. La connaître nous sufTira. Quant à la. Voisin et à ses autres com-
plices, s'il y en a, n'hésitez pas. Voici une lettre de cachet en blanc et un décret de prise, de corps. Vous ferez conduire vos prisonniers à Vincennes. Passez de suite au Petit Ghâtelet et demandez le nombre d'archers qui vous sera nécessaire... Allez!
— Vos ordres seront fidèlement exécutés, monsieur.
Peu de temps s'était écoulé depuis que la marquise de Montespan avait quitté la maison de la devineresse.
Guibourg et la Chanfrein, après avoir éteint les cierges et débarrassé l'autel de tous ses accessoires, avaient rejoint Mme Voisin et sa fille — complètement remise de son court évanouissement — qui les attendaient dans la salle basse pour faire médianoche.
Ils venaient de prendre place à une table somptueusement servie, quand, soudain, ils entendirent, dans la rue, un murmure confus de voix. Des coups de 'heurtoir martelèrent la porte de chêne. Ils se regardèrent étonnés, puis se levèrent très pâles.
Une sommation se fit entendre:
— Au nom du Roi, ouvrez!
Ce fut alors dans la salle un moment d'indescriptible émotion.
— Malédiction! s'écria Guibourg affolé nous sommes trahis. Nous n'avons pas une minute à perdre.
Dehors, les coups redoublaient.
— Vous avez raison, mais le portail est solide,
î'épondit Mme Voisin, qui, elle, avait gardé tout son. sang-froid. Suivez-moi vite.
Et, ouvrant la porte donnaM sur le jardin, elle CQiurut vers le pavillon.
, Guibourg prit par le bras Marguerite qui, tombée sur un siège, se lamentait et se désespérait.
Il entraîna la jeune- fille, et, en compagnie de la Chanfrein, ils disparurent à leur iour dansTombre des allées.
La porte de la rue résista longtemps; enfin elle céda, après bien des. poussées vigo^ureuses. Des archers, à la tête, desquels se trouvait Desgrez, firent irruption dans la salle basse. Presque tous brandissaient des torches allumées.
— Qu'on fouille la maison du haut en bas! commanda le lieutenant du prévôt.
Les archers se répandirent dans rhabitation et ses dépendances. Desgrcz, avec quelques hommes, se dirigea vers le jardin, et, après Tavoir traversé dans toute sa longueur, il arriva au pavillon où avait eu lieu la tragique cérémonie.
Sur la table, gisait le calice renversé; du sang, goutte à gO'uLte, coulait encore sur le plancher.
Desgrez, à la lueur fumeuse des torches, inspecta minutieusement la salle,- secoua les draperies et aperçut, au pied de l'autel, une sorte de parchemin,, dont il s'empara aussitôt.
Le lieutenant du .prévôt, ses perquisitions terminées, se disposait à quitter le pavillon, lorsqu'un archer, qui avait inspecté la petite chambre où la marquise s'était dévêtue, lui reanit un bracelet orné d'une miniature.
iSO LA MESSE NOIRE
Desgrez sut dissimuler toute la .satisfaction que lui causait cette découverte.
— Il s'agit! maintenaait de poursuivre nos recherches et de visiter minutieusement le corps principal du logis.
La petite troupe avait à peine franchi le seuil du pavillon que DesgTez, subiteniient, s'arrêta :
— QuY arMl donc ? interrogea-t-iL N'avez-vous rien entendu ?...
Les archers prêtèrent Toreille. Des plaintes semblaient venir du milieu du jardin. ïis se dirigèrent de ce côté.
Au tournant d'une allée, le long d'une haie de huis, Desgrez se hdurta contre une masse noire.
Il se pencha, et^ à la faible lueur des torches, il put distinguer le corps d'un homme étendu sur le sol. Il essaya vainement de le questionner. Seuls, des gémissements lui répondirent.
— Qu'on approche un flambeau! ht alors Desgrez.
Un des archers avança sa torche. Le heutenant du prévôt eut une exclamation de surprise :
— Gomment, un gentilhomme !... Un blessé!...
EL de la Maison de Monsieur!... Qui donc Ta mis en si piteux état?
Depuis le coup terrible de Romani, le chevalier de Lussac, en effet, était demeuré sans connaissance...
Desgrez se rappela les ordres si précis du heutenant de police,, et, désignant le gentilhomme aux oi'chers : — Il importe, leur dit-il, que vous observiez la plus grande discrétion sur tout ce dont vous YPAiez d'être les témoins, et en particulier sur la
découverte que nous venons de faire. Vite, un carrosse, et qu'on y place le blessé I
— Et où faudra-t-il le conduire ? demanda un des hommes.
— A la Bastille ! répondit Desg'rez, en remettant à l'agent une lettre de cachet. Et il s'en vint rejoindre les archers qui avaient envahi l'habitation donnant sur la rue.
— ' Eh bieh ? demanda le lieutenant du prévôt quand ses agents furent réunis enfm dans la salle basse.
— Nous n'avons rencontré âme qui vive, si ce n'est la servante de la Voisin, une nommée Margo. Nous Pavons surprise au ht dans une petite chambre du dernier étage. Pressée de questions, elle a répondu ne rien savoir de c© qui s'était passé ici, celte nuit.
— Laissons-la pour l'instaait, fit Desgrez, nous l'interrogerons plus tard. Il faut vraiment que la siorcièire et ses acol^les aient des accointiances avec le diable, pour avoir pu échapper de la sorte. Pourtant, nous avions bien pris toutes nos précautions, en cernant sa demeure.
Il était sept heures du matm.
Les archers allaient abandonner la maison de la rue Beauregard, quand un des hommes de Desgrez arriva au pas de course.
Il s'approcha de son chef :
— Je viens d'apercevoir la Voisin...
— Que dites-vous? fit le lieutenant du pi'évôt, tout surpris.
— Vous m'aviez chargé, poursuivit l'agent,
d'explorer attentivement . ioiiLe la partie» dO' l'a Ville-Neuve avoisinant l'église Bonnes-Nouvelle. J'eus l'idée d'entrer dans celte chapelle. Les cloches sonnaient la messe matinale... Peu à peu, les fidèles prenaient place dans l'enceinte... Devant le chœur, je remarquai un groupe de personnes qui, dévotement agenouillées, semblaient recueillies en quelque pieuse méditation.
hlntroït commençait. Les assistants, selon la coutume, se levèrent. Seuls, les gens qui avaient attiré mon attention restaient à genoux, tête baissée. Intrigué, je m'approchai... Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en reconnaissant Catherine Deshayes, que j'avais vue déjà quelques fois lors de mes rondes dans le quartier...
— Voilà de la bonne besogne! s'écria Desgrez. Maintenant, courez avertir le commissaire du Roi, M. Gamuset, et priez-le de venir immédiatement m'aider à procéder à l'arrestation.
L'archer s'en fut rue du Gros-Ghenêt, située dans le voisinage, et revint peu de temps après avec le commissaire du Roi qui, pour la circonstance', s'était fait accompagner des sergents à verge Boucault, Giroux et Loiseau. Sans chercher à deviner comment la Voisin avait pu fuir et pénétrea' dan s No tre-Damcrde-B onn.e-Nouveille, Desgrez, assisté du commissaire, fit garder les issues de l'église, de faç-on à couper toute retraite.
Un point, cependant, fembarrassait encore.
Il ne fallait pas .songer à opérer d'arrestation dans le sanctuaire; le scandale eût été trop gTand.
Lamesseï, précisément, venait de se terminer. La sortie s'effectuait par petits groupes. Mme Voisin,
s'écartant de Marguerite, de l'abbé Guibourg et de la fille Chanfrein, se nnêlait aux fidèles afin de passer inaperçue.
Mais, soudain, la devineresse pcilit.
Elle avait reconnu le lieutenant du prévôt. Malgré son énergie et son audace, elle eut peur.
Faisant appel a toute sa volonté, tranquille en apparence, elle descendit les marches du parvis.
Gamuset alla au-devant de Gatherine et lui mit ]a main sur Tépaule.
— Au nom du Roi, je vous arrête !
Mme Voisin tressaillit, et, instinctivement, dans
Tespoir d'un secours providentiel, elle jeta les
yeux autour d'elle. Làrbas la Chanfrein, Guibourg
-et Marguerite s'éloignaient d'un pas rapide, et
disparaissaient au tournant de la rue.
— Vous vous trompez, monsieur, balbutia Catherine.
Desgrez s'approcha en disant :
— Nullementi, madame. J'ai contre vous un décret de prise de corps, et des orares pour vous conduire au petit Cliàtelet, et de. là à Vincennes.
Et, au milieu de la foule intriguée qui commençait à grossir, il fit monter la devineresse dans un carrosse et prit place à ses côtés.
Quelques instants plus tard, le commissaire du Roi apposait les scellés dans la maison de la rue Beauregard et y rencontrait le mari de Gatherine qui venait, ce matin-là, rendre visite à sa femme. Antoine Montvoisin éprouva un tel saisissement, en apprenant cette arrestation, qu'il tomba frappé d'apoplexie.