‹ La messe noireChapitre 17 sur 30 · CHEZ COLBERT · texte numérisé non relu

CHEZ COLBERT

Aussitôt la oérémoiiie saorilège- terminée, Mme de Montespan était revenue précipitamment à Gla,gny avec Mlle des OEillets.

Affolée, défailla,ntie, après tant d'émotions, elle avait prié qu'on la laissât seule.

Etendue sur son lit, en proie à de sombres pressentiments,, elle chercha longtemps le sommeil. Elle commençait enfm à s'endormir, lorsque, vers midi. Mille des OEàllets, malgré les ordres formels, pénétra dans la chambre.

Mme de Montespan eut un brusque sursaut.

— Comment! vous encore? s'écria-t-elle-, en reconnaissant mademoiselle des OEillets... Ah! de grâce, laissez-moi reposer...

— Hélas! madame, répondit la suivante, l'heure n'est plus au repos. De trop graves événements viennent de se passer pour qu'il ne soit point de mon devoir de vous en avertir.

— De graves événements ! Que voulez-vous dire ? interrogea Mme de Montespan, anxieuse.

— Voici ca que j'ai appris, madame : Catherine Voisin aurait été arrêtée, ce matin, par les agents de M. de la Reynie, au moment où elle sortait de réglise Notre-Dame de Bonne-Nouvelle.

La marquise, en entendant ces paroles, se demandait si elle n'était pas le jouet d'un rêve.

— Mme Voisin arrêtée !... Gomment a,vez-vous su cette nouvelle ?

— Des courriers sont arrivés de Paris annonçant cette arrestation, qui fait déjà dans Versailles le sujet de toutes les conversations...»

— Mais alors, balbutia Mme de Montespan, nous sommes perdues... La Voisin, pour se sauver, parlera... On la soumettra à. la torture!... C'est horrible, des OEjllets !

La confidente, autant que sa maîtresse, comprenait la gravité d'une telle situation.

— Que faire ? dit la marquise.

11 y eut un mioment .de silence. Mlle des OEillets semblait réfléchir profondément.

— Madame, reprit-elle enhn, lentement, une personne seule, à mon avis, pourra, en cette circonstance, vous être utile... Cette personne est M. Golbert. Voyez-le et avouez-lui toute la vérité.

— Colbert ! Y songez-vous? Lui^ cet honnête homme, saurait-il jamais comprendre...,?

— ■ Certes, madame, il comprendra.,.

— Mais je ne puis pourtant pas lui avouer, à lui, mes impiétés, ma participation au plus épouvantable des sacrilèges ! N'ai-je pas invoqué Satan ? Ne me suis-je pas fait complice du meurtre d'un enfant? N'ai-je pas ardemment imploré des ago-

nies: Fontanges, la Reine^ le Dauphin?... Ah! des OEillete, pourquoi ai-ije eu le malheur de vous écouter ?

— Je n'eus jamais, madame, d'autre- but que celui de vous servir fidèlement... Cette fois, je crois mon co-nseil dicté par la sagesse... M. Golbert vous entendra... Croyez qu'il aura pitié de votre désespoir eti de votre beauté.,. Allez, madame, votre voix est douce: elle suppliera^ elle apitoiera, elle charmera.

— C'est bien, j'irai, répondit la marquise après un instant de réflexion... Habillez-moi!...

L'hôtel de la surintendance, habité à Versailles par Colbert, était situé à une petite distance de Clagny. Mme de Montespan y arriva bientôt.

Dans le décor tout à la fois simple et imposant du cabinet, ce fut un frou-frou de jupes, un chatoiement, un parfum. Le ministre se leva. Son front sévère, creusé de rides, demeurait courbi^ comme sous le fardeau trop lourd de ses pensées; ses yeux, petits et bruns, luisaient sous les cils druSj éclairant cette loyale figure un peu maigre, a C'était bien celui que Guy Patin appelait Vir marmoreus. » Athénaïs s'avança, puis se laissa tomber avec un geste de profonde lassitude, sur le fauteuil que lui offrit le ministre.

— ' Quel événement, madame, me vaut l'honneur de votre visite ?

Il restait debout, et la regardait étonné.

— ' Je suis venue, mon cher Colbert, pour vous confier un secret d'où dépendent mon honneur et peut-être aussi notre fortune à tous deux.

— Une jolie femme détient-elle donc de si terribles secrets ? interrompit galamment le ministre.

Tout d'abord, Golbert crut qu'une scène violente avec le Roi, scène que la favorite renouvelait trop souvent, avait été, cette fois, suivie d'une lettre d'exil. Il avait hâte de savoir.

Adroitement, Mme de Montespan commença par exposer les menées et les intrigues de Louvois. Elle rappela aussi Talliance scellée entre ce dernier et Mme de Maintenon, devenue son ennemie personnelle.

• — Je sais tout cela, murmura Co'Ibert sans émotion. Et il comprit, aux précautions oratoires de la marquise, toute la portée des confidences qu'elle avait à lui faire. Mme de Montespan, miaintenant, se taisait, gênée. Golbert s'empressa de lui venir en aide, et, avec une affectueuse politesse, il facilita la pénible confession.

— Je vous supplie, madame, de parler en toute confiance... Quoi qu'il arrive, vous pouvez compter sur mon dévouement et sur mon amitié...

— Hélas ! Golbert, reprit Mme de Montespan, encouragée par ces bienveillantes paroles, par ma faute, j'ai compromis de très grands intérêts... vous me pardonnerez, car c'est pour les défendre que j'ai péché!

De gros pleurs montèrent aux yeux d'Athénaïs, et elle couvrit de ses mains son beau visage attristé.

Golbert ne s'expliquait pas encore ce désespoir, mais il subissait le charme de tant de grâces.

— Votre péché, madame, est-il donc si énorme.

qull ne puisse m'épargner la peine de vous voir pleurer?... Que dois-je faire pour sécher vos larmes?

D'une voix tremblante d'émotion, elle expliqua combien la préférence donnée à Mlle cie Pontanges, aujourd'hui comblée de caresses et de far veurs, rhumiliait, et combien elle en souffrait. Non, elle ne se consolerait jamais de Tamour qu'elle venait de perdre... Elle dit l'ardeur de sa passion pour Louis, avec des mois de femme profondément éprise. Elle dit encore quels sacriiices elle s'était imposés pour réaliser son rêve d'être aimée jusqu'à la fui de sa vie.

Elle semblait ne rien celer des secrets de son cœur, devant Golbert, déjà gagné à sa cause; puis, elle avoua qu'elle s'était adressée à la Voisin, dans une dernière tentative pour reconquérir le Roi; mais elle eut soin de taire quelles avaient été pour elle les pratiques de Catherine, et les abominables sacrilèges auxquels elle s'était prêtée. Enfln, elle apprit à son illustre ami les détails de l'arrestation récente de la devineresse.

— J'étais si désespérée!... Et maintenant un mot, un seul, de cette femme, et je suis irrémédiablement perdue... Il paraît que c'est une sorcière, une empoisonneuse... Je né. pouvais pas savoir!,.. Ah! c'est affreux!

Un sanglot l'étouffait,

— Vous seul, Golbert, pouvez me conseiller, en ces tristes conjonctures. Vous connaissez la vérité tout entière...

Au nom de la Voisin, Golbert avait eu un brusque mouvement de surprise.

— Gomment, vous aussi, madame, vous avez eu recours à cette femme?... Quelle imprudence!...

~ J'étais folle!

— Mais tous vos ennemis vont en profiter pour' s'acharner à votre perte... Vous êtes à la merci de cette aventurière. 'Hélas! madame, dans quelles inquiétudes vous allez jeter le plus fidèle de vos serviteurs!...

. — Dites : de mes amis, Golbert !

Le ministre s'inclina :

— Oui, de vos amis, madame. Et je vous remercie d'avoir cru à mon dévouement pour vous... Je sais mon devoir, et je ferai l'impossible pour épargner à votre grâce les cruelles inquiétudes que vous causent aujourd'hui vos visites trop fréquentes chez la sorcière...

Pensez quelle serait la colère du Roi en apprenant que, pour conquérir son cœur, vous^ marquise de Montespan, vous avez fait une devineresse confidente de vos plus intimes secrets?

— ' Oh! merci, Golbert! Que ne vous devrai-je pas?

Golbert l'interrompit:

— Etlez-vous seule chez la Voisin, la veille de son arrestation?

— Non, j'étais accompagnée de ma suivante, Mlle des OEillets.

— ■ Répondez-vous de sa discrétion?

— J'en répondsl

— N'avez-vous pas été suivie?

— Je ne le crois pas.

— Sauf Mlle des OEillets, personne n'était au courant de cette démarche ? .

— ■ Personne!

Golbert reprit:

— ■ Excusez-moi d'insister encore, mais ce point est fort important, et, dans votre intérêt, je vous supplie de ne me rien cacher...

— • Je ne vous cache rien, répondit la marquise, qui ignorait la présence du chevalier dei Lussac rue Beauregard, lors de son entrée chez Catherine.

— Ce qui m'étonne, dit Colbert, c'est que l'arrestation de la Voisin et la perquisition, faite en son domicile-, aient suivi de près votrei visite chez elle... N'auriez-vous pas été trahie? M. de la Reynie appartient à Louvois, votre pire ennemi... Peut-être tous deux espéraient-ils vous surprendre chez cette; sorcière... •

S'ils vous y eussent trouvée, vous étie-z à jamais perdue, surtout au moment où l'on venait d'altenter, par le poison, a,ux jours de la Reine...

La marquise tressaillit:

— Comment, on a attenté aux jours de la Reine ?... C'est épouvantahle!

Athénaïs baissa la tête.

Tout à coup, les promesses de la,, sorcière lui revinrent à la mémoire: « ...Un heureux événement prouvera que j'ai pensé à vous )). Ainsi, cet heureux événement, c'était un exécrable attentat! Elle comprenait, maintenant, toute l'énormité de ses démarches, les terribles conséquences de sa créduhté. On avait voulu empoisonner la Reine. Sans aucun doutC', c'était pour elle qu'on agisscùt ainsi dans l'ombre. .

La favorite vit se creuser rabîme devant elle: Voilà que les présomptions s'amassaient. Elle

restait aiteiTée, sans voix, ses yeu^x suppliants fixés sur lo froid visa^ge du ministre I

Golbert devina ce qui se passait en l'âme d'Atlié^naïs.

Aussi Gontinua-t-il, avec la lucidité précise de son esprit, l'exposé de ses craintes. Puis, semblant répondre aux secrètes pensées de la marquise, il dit:

— Si l'on pouvait seulement empêcher la Voisin de parler!...

— Mais comment?

— Catherine Voisin, en supposant qu'elle ait la volonté de se taire aux interrogatoires, n'aura certainement pas la force de résister à la question... Ah! madame, queile honte et quel scandale pour vous et pour le Roi!...

A cette seule ei douloureuse pensée, Golbert courba le front.

— Si je pouvais la voir, lui parler, peut-être consentirait-elle à nier? reprit la marquise.

— Vous pourriez plutôt charger quelqu'un de ce soin... Il est inutile que vous vous compromettiez davantage.

— Charger quelqu'un de ce soin! Mais qui donc, Colbert, mettre dans là confldence de pareilles choses? -

— Celui-là même dont le devoir est de garder religieusement les secrets qui lui sont confiés : un prêtre.

— Un. prêtre! Lequel voudrait accepter une teUe mission? Puis comment lui avouer?...

•— On peut tout avouer à un confesseur...

— Je n'en doute pas. Mais il faudrait, Colbert,

fournir à ce confesseur les moyens d'approcher de la Voisin... Cette visite éveillerait les soupçons...

— Du tout, madame ! La présence d'un confesseur auprès d'une prisonnière est toute naturelle... Vous choisirez le prêtre que vous jugerez le plus apte à remplir cet office... Je vous ferai tenir un sauf-conduit en blanc pour M. de la Perronays, gouverneur de Vincennes; il ne vous restera plus qu'à y inscrire le nom de ce prêtre.

— J'accepte, mon c-her Golbert, répondit la marquise.... Vos bonnes paroles m'ont un peu réconfortée...

— Du courag'e, madame ! Dans ces heures d'épreuves si douloureuses, comptez plus que jamais sur mon zèle à vous servir.

— Dieu veuille, Golbert, que le temps vienne où je pourrai reconnaître votre admirable dévouement 1

Golbert se récria:

■ — ■■ G'est moi, au contraire, madame, qui serai toujours votre obligé.

La ma.rquise tendit ses deux mains, que le ministre effleura respectueusement des lèvres.

Mme de Montespan prit congé.

Seul, de nouveau, dans la solitude de son laborieux retrait, Golbert fut un moment songeur. Il ne se lassait pas d'admirer l'énergiei de cette femme, de cette favorite à l'irrésistible charme^ qui ployait les hommes et les événements.

Le ministre, respirant encore le troublant parfum de la séductrice, se dirigea vers la haute

Uî^*^j'ç^.''7r,^'^. '.--'/- S'.- ■%■"•. - '.; y^y ,-.j, >-yv ^.- .-^ï-^ . --w,--' ; <.' ^ v '' - " -^ s^^:u'*f ;^'>>'-»^î'--*j'<^^

fenêtre, et suivit longtemps des yeux la marquise qui s'éloignait en carrosse.

Ce n'était plus la suppliante, la pénitente contrite, la pécheresse venue humblement avouer ses fautes. C'était toujours la hautaine Montespan, qu'un roi avait aimée !

Page 1