‹ La messe noireChapitre 30 sur 30 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Les révélaidons, obtenues par les magistrats chargés do la procédure, avaient jeté l'épouvante, dans l'âme du Roi. N'avait-on pas osé attenter à la vie de la Reine, n'avaitril pas été lui-même l'objet des criminelles .visées des empoisonneurs — leur jouet aussi — et sa maîtresso na s'était-elle point faite leur crédule complice? Les haines qu'il avait accumulées autour de lui, il les voyait, à cette heure, plus que jamais, menaçantes et terribles. Pour en conjurer le& effets et surtout pour éviter (le nouveaux scandales, Louis XIV, le 21 juillet 1682, donna l'ordre au président Boucherat de suspendre les séances de la Chambre Ardente.

Ces séances avaient été interrompues le l®"" octobre 1680. Toutefois, sur les instances de la Reynie, qui, malgré Golbert, démo-ntra au Roi qu'il fallait absolument -— n^e fût-ce que pour contenter l'opiniou, publique — - faire justice entière, la Chambre fut rouverte le 19 mai 1681, à la. condition imposée par le Roi qu'on écarterait « tous les accusés connaissant les faits reprochés à Mme de Montespan ».

On reprit donc l'affaire de la bande d'empoi-

sonneurs dont Vanens était le chef. Seul le chevalier échappa au supplice. Il bénéficia de ses relations avec Mme de Montespan et ne fut condamné qu'aux galères perpétuelles — peine que le Roi commua. C'est alors qu'il fut transféré dans la citadelle de Saint-André de Salins, où il demeura prisonnier jusqu'au 21 octobre 1691, date de sa mort.

Le 30 août 1682, parut le fameux édit qui chassait de France tous les devins et les sorciers, et réglementait de la façon la plus sage la fabrication et la vente des poisons nécessaires à l'industrie et à la médecine.

Le Roi ht enlever au tribunal d'exception, qu'il avait lui-même institué, un grand nombre d'actes, de rôles et de procès-verbaux d'interrogatoires, donna l'ordre de les enfermer dans un coffret que l'on scella et que l'on déposa chez Sagot, le greffier de la Chambre. A la mort de ce magistrat, le coffret fut transporté chez son successeur, Nicolas Gaudion. Le Roi, toujours poursuivi par d'effrayants souvenirs, se décida enfui à détruire à tout jamais pour l'Histoire ces papiers compromettants qui furent brûlés, le 13 juillet 1709, en sa présence et en celle du chancelier Pontchartrain.

Quoique irrémédiablement compromise dans l'esprit du Roi, Mme de Montespan n'avait pas été obligée de quitter la Cour, et Louis continuait d'aller rendre visite à. la marquise en son domaine de Clagny. Le geste était beau de ce mo»narque altier tendant la main — en simulant l'oubli — à celle qui l'accabla du plus grand des

outrages. Ce fut le geste plein de grandeur et de noblesse qui protégea la mère et Tancienne maîtresse. Le Roi, clément, eût pu répéter, à propos d'Athénaïs, qui, à ses yeux seuls, était déshonorée, ce qu'il aA^ait répondu à la princesse de Carignan-Savoie, venue implorer la grâce de sa belle-fille : « Madame, j-ai bien voulu que la comtesse de Soissons se soit sauvée. Peut-être en rendrai-je compte, un jour, à Dieu et à mes peuples. )) Même, par une suprême pitié, ou parce que se perpétuait en Tâme royale la mémoire des caresses éteintes et des tendresses passées, il ne fit jamais plus allusion à la tragédie dont ta marquise avait été la triste héroïne.

Malgré la noble générosité du Roi, qui, jusqu'au bout, voulut préserver de tout soupçon injurieux Mme de Montespan, celle-ci s'était créé volontairement une solitude au milieu de la vie fiévreuse de la GO'ur, et ehe regardait, non sans tristesse, ' dispa-raître ses espoirs, s'en aller une à une ses illusions.

Rongée de craintes et de soucis, persuadée que de secrets regards l'épiaient partout, pénétraient ses plus intimes pensées, scrutaient chacun de ses actes et de ses gestes,. elle suivait chaque jour sur elle les progrès ravageurs des larmes, des chagrins, des remords. Dans son cœur, maintenant, des ruines s'entassaient, lugubres... Elle fuyait les fêtes, s'enfermait dans les apparte ments que le Roi lui avait laissés, et cet isolement se prolongea pendant onze ans... Enfin, le 15 mars 1691, elle se résigna à quitter la Cour et à s'exiler du monde.

ToTit, pour elle, désormais, était mort. Afin que l'expiation fût complète, elle quitta les lieux témoins de sa puissance déchue, qui lui rappelaient parfois des heures trop douces... Tour à tour, elle « promena ses inquiétudes » du couvent de Saint-Joseph à Bourbon, à Pontevrault, aux terres d'Antin, à Oiron, près de Thouars, où elle fonda un hôpital et une communauté, dans laquelle elle vécut plusieurs années, partageant ses loisirs entre la prière, l'aumône et la pénitence.

Louis XIY lui fit une pension mensuelle de dix mille pistoles (1), somme énorme qu'elle employait presque tout entière en œuvres de charité et en fondations pieuses.

Et cependant « le Roi n'avait plus avec elle aucune sorte de commerce, même par leurs enfants. Leur assiduité fut retranchée ; ils ne la voyaient plus que rarement et après le lui avoir fait demander. Le père de la Tour tira d'elle un terrible acte de pénitence : ce fut de demander pardon à son mari et de se remettre entre ses mains. Elle écrivit elle-même, dans les termes les plus soumis, et lui offrit de retourner avec lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre en quelque lieu qu'il voulût lui ordonner. A qui a connu Mme de Montespan, c'était le sacrifice le plus héroïque. Elle en eut le mérite, sans en essuyer l'épreuve. M. de Montespan lui fit dire qu'il ne voulait ni la recevoir, ni lui prescrire rien, ni ouïr parler d'elle de sa vie. »

(1) Cinq cent mille francs de notre monnaie.

Mais le souvenir des tragiques cérémonies auxquelles elle assista, qu'elle provoqua presque, la poursuivait sans cesse, et la nuit et le jour.

« Elle donnait presque tout ce qui lui restait aux pauvres, et travaillait de ses mains pour eux, plusieurs heures par jour, à des chemises et d'autres vils ouvrages. Elle jouait au plus petit jeu du monde, et tant le jeu que la compagnie, elle les quittait au bout de chaque heure pour s'aller mettre en prières et en réciter une certaine quantité, assez longtemps. Outre ses matinées et les exercices ordinaires de piété, sa table était frugale, ses jeûnes fréquents, et elle portait sans cesse, jour et nuit, des instruments de pénitence à pointes de fer, ceintures, bracelets, jarretières, très pénibles et très douloureux. Quoique sa langue eût aussi sa pénitence sévère, elle ne laissait pas d'être d'excellente compagnie, et, parmi tant de macérations et de pratiques d'humihté, cet air de grandeur, de domination, de majesté, qui la montrait la reine en quelque lieu et avec quelque compagnie que ce fût ne put jamais l'abandonner. Elle pensait sans cesse à la mort, et en avait des frayeurs si terribles, qu'elle gageait des femmes qui n'avaient d'autre emploi que de la veiller toutes les nuits. Elle dormait ses rideaux ouverts,avec force bougies toujours allumées, et toutes les fois qu'elle se réveillait elle voulait trouver les veilleuses, ou parlant, ou jouant, ou mangeant, de peur qu'elles ne s'endormissent ».

Gomme, à la lecture puissamment évocatrice de cette page de Saint-Simon, on se figure cette lutte implacable où l'âme ardente de la marquise.

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aux prises avec l'inexorable passé, se débat el; succombe, fuit les ténèbres tro-p propices aux remords, se purifie, se déchire et sanglote dans ]e doute encore du divin pardon ! Mme de Montespan avait beau voyager « par inquiétude et mésaise partout », exiger Téclat vacillant des flambeaux, afin de chasser les apparitions importunes qu'eût engendrées l'ombre des nuits, entourer son lit de femmes nombreuses et joyeuses, rien ne faisait s'évanouir les antans redoutables. Ah ! ces heures d'effrayants cauchemars ! Les pauvres petits êtres, dont le sang jadis empourpra la splendeur liliale de sa chair, passaient et repassaient, frêles fantômes; puis c'était Lussac, doux martyr agonisant, les membres brisés par les brodequins, — et c'étaient les centaines de malheureux qui, à cause d'elle, parce qu'on craignait d'eux un mot ou un geste équivoque, furent jetés, à perpétuité, dans la proifondeur des citadelles. Elle les voyait, attachés aux murailles, secouant leurs fers, relevant leurs fronts et clamant leur innocence ! Et la marquise, depuis des années, était poursuivie par les cris de malédiction de ces tristes et lamentables victimes... En une incessante hantise, elle coudoyait des spectres, et elle frissonnait toute. Peut-être, comme lady Macbeth, découvrait-elle sur sa main, la trace indélébile...

L'heure de sa mort approcha. Elle en eut le pressentiment.

Vers la fin d'avril 1707, alors qu'elle vivait retirée à Bourbon, elle ressentit les premières

atteintes du mal qui devait remporter un mois plus tard.

Elle (( était encore belle, et paraissait encore tout ce qu'elle avait été ».

(( Sa maladie à Bourbon fut subite et dura très peu ; elle n'avait ni chirurgien, ni médecin auprès d'elle, nul chirurgien à Bourbon, mais quelques médecins qui la virent et qui ne la traitèrent point, en sorte qu'elle mourut dans l'abandon de secours, quoique avec une grande suite. Elle revint d'un grand assoupissement douze ou quinze heures avant de mourir, qu'elle employa toutes pour soin salut. Dieu lui fit la grâce de lui ôter toute cette horreur de la mort pour y faire succéder une confiance humble et craintive, mais soumise et paisible. Elle voulut faire entrer toute sa suite jusqu'aux derniers valets, et devant eux fit une amende honorable de sa vie, la plus forte et la plus touchante, et rendit grâce à Dieu de mourir éloignée des fruits de son péché, qui tous lui rendirent beaucoup et qu'elle aimait infiniment. Elle reçut de la sorte tous ses sacrements, et, le vendredi, 27 mai, à trois heures du matin, elle mourut au milieu des regrets de tout ce qui était présent et des cris de plusieurs milliers de pauvres, qui accouraient des provinces voisines à Bourbon dès qu'elle arriA^ait, et qu'elle nourrissait et vêtissait tous. Son corps fut la proie de l'apprentissage du chirurgien d'un intendant de je ne sais où, qui se trouva à Bourbon et qui voulut l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre, et de l'avidité des prêtres qui se battirent à qui l'aurait dans la paroisse ou dans la sainte chapelle,

et qui retardèrent longtemps le très pauvre convoi (1). ))

C'est alors que le monarque obéit à de tristes souvenirs.

Non seulement, à la nouvelle de cette mort, il fit preuve de la plus parfaite indifférence, mais encore, à la stupéfaction de toute la Cour, il blâma publiquement la douleur que semblaient montrer ses enfants, et, afin de mieux accentuer l'oubli profond dans lequel il l'avait tenue, depuis l'affaire des poisons, il leur interdit de poiHer le deuil de leur mère, de même qu'autrefois, en 1692, lors du mariage de Mlle de Blois, puis de celui du duc du Maine, il n'avait pas permis h Athénaïs d'assister au mariage et de signer au contrat.

Pour si incompréhensibles que paraissent encore aujourd'hui de semblables rigueurs, celui qui eût pu alors sonder la blessure faite à l'orgueil royal et connaître dans ses moindres détails les dramatiques incidents dans lesquels s'était à jamais compromise la descendante des Morlemart, celui-là aurait bien vite trouvé l'explication de cette conduite — sa justification presque — et les mobiles qui avaient fait agir do la sorte le Roi do France. Mais les conlemporains ignorèrent toujours les dessous mystérieux de la tragédie qui avait bouleversé la Cour; ils n'en connurent que le dénoaiement.

Pendant qu' Athénaïs était tout entière à ses remords, le Roi avait continué de voler à des amours

(1) Additions de Saint-SimoQ au Journal du marquis de Dangeau. T. XI.

nouvelles coupées de soudaines crises de repentir.

La pâle amie du monarque, la duchesse de Fonianges, si « romanesquement belle », retirée en l'abbaye de Fort-Royal, voyait, avec son sang, s'enfuir la vie d'un corps splendide, dont elle s'était si hautement enorgueilhe.

La maladie implacable, née aux sources d'amour et de l'excès même de la passion, la tuait sans merci.

D'un contemporain impitoyablement railleur, — Mme de Sévigné, — une phrase qu'une femme,' seule, pouvait écrire, subsiste et explique tout:

« La Fontanges est morte blessée au service du Roi )).

La grâce mièvre, de l'amoureuse s'accommodait mal de ces grossesses successives. La frêle duchesse n'était pas de taille, comme sa féconde rivale, Mme de Montespan, à supporter les douloureuses fatigues de la maternité.

Puis l'âge commençant à faire sentir à Louis ses premièires atteintes, la beauté plus grave de la veuve Scarron attira à son tour le monarque.

Peut-être jugea-t-il cette femme un guide éclairé pour la (( direction d'un pays agité qu'elle connaissait bien », en môme temps quome amoureuse pleine de raison, d'esprit supérieur à celui de Mme de Montespan, et la seule qui pût lui faire enfni comprendre les beautés de Vlntrochtction à la Vie dévote.

Les criminels avec qui Mme de Montespan fut en rapport,. et les autres, plus nombreux, qui,

grâce à. des indiscrétions, purent connaître le rôle joué par elle dans l'ailaire des poisons, échappèrent à la mort, non au châtiment.

Tous furent jetés en différentes forteresses du Royaume, et tous y demeurèrent jusqu'à la fui de leur vie. Louvois adressa les instructions les plus sévères aux gouverneurs de ces forteresses ^^. leur enjoignit de ne laisser, sous aucun prétexte, communiquer avec le dehors les prisonniers confiés à leur garde et de les rouer de coups si jamais il leur arrivait de prononcer le nom de Mme de Montespan.

Les- plus compromis, tels que Lesage (i), l'abbo 'Guibourg, Romani et le comte de Bachimont fuirent conduits à la citadelle de Besançon, et recommandés tout spécialement à la surveillance du gouverneur, M. de Montcault.

Mlle des OEillets, cette instruite et jolie fille dont l'adresse et les flatteries savantes perdironl. Mme de Montespan, qui fut la complice malheureusement trop intelligente et trop dévouée de la Voisin, et qui provoqua rentrevue de lord Monmouth, fut cruellement punie d'avoir servi surtout l'ambition de sa maîtresse'.

D'esprit cultivé, habituée à la vie fastueuse des châteaux, elle ne put se faire à l'effroyable régime * de l'hôpital général de Tours, où, par ordre du Roi, elle avait été transportée. Tenue au secret avec une rigueur impitoyable, dans l'impossibilité

(1) J'ai vainement recherché la date de la mort de Lesage, Tout ce que j'ai pu savoir, c'est que par ordre de Louvois, il fut très durement traité. La plupart du temps il était mis au pain et à Peau et recevait les étrivières.

de correspondre même avec sa famille, ayant à tout jamais perdu Fespoir de recouvrer la liberté, elle traîna encore quatre années sa misérable existence et mourut le 8 septembre 1686.

Des empoisonneuses se firent justice ellesmêmes. La Trianon, cette femme « hardie, appliquée depuis longtemps à la pratique et à la recherche de toutes sortes de méchancetés », se suicida dans son lit, au commencement de mai 1681. Elle avait cinquante-deux ans. Elle était née à Tours et veuve de Claude Trianon, marchand de cette ville. Une autre sorcière, la Dodée, arrêtée en même temps que la Trianon, se coupa la gorge cm donjon de Vincennes. Quant à la Chanfrein, cette concubine de Tabbé Guibourg, qui avait servi souvent « d'infâme autel » au prêtre sacrilège et lui livrait ses propres-enfants, elle fut pendue le 20 juin 1681, à cinq heures du soir, après avoir fait amende honorable. On se souvient que c'est cette misérable qui apporta le malheureux petit être sacrifié pendant la messe dite sur le corps nu de Mme de Montespan. Détail curieux: le médecin Duchêne et le chirurgien Morel, présents au moment de la torture, constatèrent que la question de l'eau ne pouvait être donnée à la Chanfrein, « sans courir le risque de la faire étouffer, attendu la grosseur et la pesanteur de son corps et l'engagement (sic) de sa poitrine ».

Plus de cent quarante-sept accusés ne furent pas jugés par la Chambre Ardente, mais ils expièrent quand même, par une réclusion perpétuelle, leur seul crime d'avoir été mis au courant des actes de la marquise par les grands coupables

détenus avec eux à la Bastille ou à Vincennes.

C'est ainsi que Manon Bosse, la fille de cette sorcière arrêtée, à la fin de 1678, sur la dénonciation de l'avocat Perrin, apprit, de la bouche même de Marguerite Voisin^ Les pratiques sacrilèges auxquelles s'était prêtée Mme de Montespan. Gela suffit pour que Manon Bosse, malgré son innocence reconnue, fût menée aux religieuses de Baffens, à Besançon, où, sous le nom de Manon Dubosc, elle resta jusqu'à la fin de sa vie; le Roi paya lui-même sa pension, sur le pied de deux cent cinquante livres.

Quatorze femmes, innocentes elles aussi, mai.« dont les rela.tions avec la Voisin étaient prouvées, furent enfermées pour le reste de leurs jours au fort de Saint-André de Salins, dont M. de la Bartho était gouverneur.

Une lettre de M. de Louvois, adressée à l'intendant de la Franclie-Gomté, Ghauvelin, en date du 26 août 1682, édifie suffisamment sur la rigueur des traitements réservés aux prisonniers et prlsomnières, innocents ou coupables; pour le ministre, tous étaient des « scélérats )).

)) Le Roy, écrivait-il, ayant jugé à propos d'envoyer dans le château de SaintrAndré de Salins quelques-uns des gens qui ont été arrêtés en vertu des décrets de la chambre chargée de connaître de l'affaire des poisons. Sa Majesté m'a commandé de vous faire savoir que son intentioai est que a'Ous fassiez accommoder dans le château de Saint-x\ndré, deux chambres, de manière que l'on puisse dans chacune y tenir en sûreté six de ces prisonniers, lesquels devront avoir chacun une paillasse dans

le lieu où il seront et être altacliés, ou par un pied, ou par une main, à une chaîne qui sera, attachée dans la muraille, laquelle aura néanmoins la longueur nécessaire pour ne pas les empêcher de se coucher. Gomme ces gens sont des scélérats, qui ont mérité les derniers supplices, Tintention du Roy est qu'ils soient attachés, de peur qu'ils n'insultent les gens qui seront, commis à leur garde et qui entreront et sortiront de leur chambre pour leur porter à manger et vider leurs ordures. LMntcntion de Sa Majesté est que \ous fassiez accommoder deux pareilles chambres dans la citadelle de Besançon, en sorte que l'on puisse encore garder sûrement douze des prisonniers. Vous observerez que ces chambres-là doivent être en un lieu où Ton ne puisse entendre ce que ces gens-là diront. »

Un heutenant des exempts, Auzillon, de la compagnie du (( Prévost de l'Isle de France », escorta d\autres prisonnières jusqu'au château de Belle- Isle-en-Mer.

Parmi ce triste et dernier convoi qui s'en alla, au mois de décembre, malgré le froid rigoureux, durant des journées entières, à pied, par les routes défoncées, se trouvait Marie-Marguerite Voisin, la fiancée de Romani. Avec ses compagnes de misère qui, harassées, défaillantes, brutalisées, gravissaient le douloureux calvaire — elle payait les crimes de la devineresse. Et des larmes sillonnaient ses joues amaigries, en songeant au sort injuste qui la traînait à travers les campagnes couvertes de neige, à jamais marquée du sceau d'infamie. Désespérée, après l'arrestation de sa sinistre mère, et se sentant menacée, elle avait essayé

vainement de passer en Angleterre, à l'instigation (le Guibou rg qui de,vait Vaecoinpagner. Emprisonnée à son tour, elle voulut alors, nous apprend la Reynie, u se défaire elle-même et s'étrangler )>. Mais l'infortunée jeune fille, qui s'évanouissait à la vue du sang des messes sacrilèges, l'enfant douce et bonne ne put échapper aux sombres destinées. Victime innocente et résignée^ elle était vouée à la mort lente en une noirei citadelle, au milieu des flots! Et Ton ne peut se défendre d'une certaine pitié à la pensée que la pauvre Marguerite subit son exode lamentable et sa fin ignominieuse, uniquement parce qu'elle, possédait les secrets de Mme de Montespan. Là encore, l'boaineur homicide de la marquiseï faisait couler d'inutiles pleurs, exigeait une peine aussi horrible [fu'imméritée.

Quant au « beau et subtil )) Romani, après un séjour de trois ans au donijon de Vincennes, il fut conduit, le 5 janvier 1683, à Besançon, et enfermé en un étroit cachot de la citadelle, oii, les mains et les pieds retenus aux murailles par de lourdes chaînes, il demeura trente-six années. Certains prisonniers même restèrent dans cette citadelle pendant plus de quarante ans, et c'est là aussi que l'abbé Guibourg mourut en 1686.

Grâce à quelles hautes protections, épargna-ton à ce misérable les souffrances du bûcher — souffrances qu'endurèrent d'autres criminels moins odieux? On ne saurait invoquer le caractère sacerdotal dont il était revêtu, puisque l'abbé Gotton, l'abbé Tournet, l'abbé Davot furent exécutés en place de Grève. Guibourg, lui, avait trop

approché la PavoTite^, eL l'on l'edouta les graves révélations que la question lui oui arrachées.

Il faut se rappeler le saisissant portrait que traça la Reynie de ce prêtre impie :

« Cet homme, qui ne peut être comparé à aucun autre sur le nombre des empoisonnements, sur le commerce du poison et des maléfices, sur les sacrilèges et les impiétés, comnaissant eL étant connu de tout ce qu'il y a de scélérats, convaincu d'un grand nomhre de crimes horribles et soupçonné d'avoir eu part à beaucoup d'autres, cet homme qui a égorgé et sacrifié plusieurs enfants, qui, outre les sacrilèges dont il est convaincui confesse des abominations qu'on ne peut concevoir. »

Ajoutons, pour compléter ce- portrait, que le misérable, non content d^égorger les enfants des autres, n'hésitait pas à sacrifier même les siens. C'est qu'il séduisit, en effet, de nombreuses filles, parmi lesquelles la Fleurette et la Jeanneton. Il eut de cette dernière, âgée de seize ans et nièce du bourreau, deux enfants. Il noya le premier dans une petite rivière, — le Loradon, qui passe à côté de Marco ussis, — et il enterra le second, après ravoir étranglé, dans un jardin de Mon- Ihéry. La Fleurette lui donna aussi un enfant qu'il emmura. Quant aux autres, ils furent Inimolés dans les messes noires.

Et (( l'empoisonneur artiste » que fut Guibourg, le bâtard de Montmorency qui^ dans les veines, avait du sang de révolté, trouva d'incompréhensibles ménagements autour de sa captivité.

Enfin, peu à peu, ceux qui prirent part à la

sinistre affaire des poisons disparurent; et les car chots des citadelles gardèrent alors si jalousement leurs secrets, que bien longtemps on ignora tous les crimes monstrueux et les pratiques plus monstrueuses encore dont la cour de Louis XIV, si brillante et si policée, avait été le théâtre.

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PAIUS. — IMP. P. MOUILLOT, l.J,QUAl VoLTAllE. - 12049

ALFRED BOUCHINET

Au delà de la foi

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