LE SUPREME ADIEU
Le chevalier de Lussac, depuis plus d'un an qu'il était enfermé à la Bastille, commençait à perdre tout espoir... L'avait-on à jamais oublié? Athénaïs elle-même, Athénaïs, la maîtresse adorée, daignait-elle encore penser à lui? II eut honte de cei doute, en se rappelant la ti'op courte et déjà si lointaine visite de la marquise, ses promesses, ses baisers. Mais alors, pourquoi ne venait-elle pas le réconforter ? Ne plus contempler la bien-aimée, ne plus tressaillir sous ses caresses, c'était là sa grande souffrance et aussi son unique souci. Le chevalier, trop abîmé dans son immense passion, ne songea point au danger que courrait Mme de Montespan en renouvelant sa démarche. Inexpérimenlé, plein d'amour-propre comme tous les amants, Obvier, que le malheur rendait injuste, se laissait aller parfois à murmurer quelques reproiches qu'il regrettait aussitôt.
La marquise, vraiment, ne pouvait revoir Lus-
sac sans se compromettre, et elle avait dû s'imposer ce pénible sacrifice. Le Roi ayant voulu se livrer lui-même à une enquête en ce qui la concernait, elle s'était prudemment tenue sur la réserve, jusqu'à l'éclatant aveu de son amour.
Le gentilhomme, pourtant, avait fini par s'apercevoir qu'on cherchait à adoucir les rigueurs de sa captivité, — quoiqu'il fût toujours privé des nouvelles du dehors, — qui'on l'entourait de soins inaccoutumés en pareil lieu, qu'on lui parlait avec déférence — ' voire avec bonté. Golbert, en effet, qui avait surpris le secret de Mme de Montespan, s'était empressé de donner des ordres à M. de Besmaus. Et Lussac comprit à quelle généreuse intervention il devait les attentions délicates dont il était l'objet...
Il avait confiance en Tavenir, maintenant ; il se berçait de douces et consolantes pensées. Il ne pouvait se douter, hélas 1 du terrible réveil qui l'attendait.
Déjà on s'apprêtait à lui apprendre l'effroyable décision du Roi !
Un mois après l'exécution de la Voisin, et pour se conformer aux ordres très précis de Sa Majesté, M. de Louvois, accompagné du lieutenant de police, se rendit à la Bastille, dans la chambre occupée par le chevalier de Lussac.
Celui-ci n'avait 'été interrogé que deux fois, et, depuis le second interrogatoire, n'avait pas revu M. de la Reynie. A cette visite inattendue, et surtout à cause de la présence si extraordinaire de
M. de Louvois, Olivier eut un triste pressentiment...
— Sa Majesté, dit le ministre, sait que vous ave>z été mêlé à une très grave aifaire... Votre témoignage peut être de la plus haute importance dans les circonstances présentes... Je suis chargé par le Roi de vous interroger... Etes-vous prêt à répondre?
— Une très grave affaire, monsieur ?
— Vous devinez fort bien, monsieur, à quels événements je fais allusion.... Je vous engage à déclarer tout ce que vous savez de la Voisin, de ses relations avec Mme de Montespan, et quel était le but de la marquise et le vôtre en vous rendant à la Ville-Neuve, pendant la nuit du 11 au 12 mars 1679.
— Mais le lieutenant de police, monsieur, m'a déjà interrogé à ce sujet, répondit Olivier^ et je lui ai dit tout ce que j'avais à lui dire... Voici de longs mois que je suis enfermé ici, et j'ignore toujours la cause de mon emprisonnement. C'est par M. de la Reynie seul que j'appris les crimes de Catherine Voisin. Je lui affirmai n'avoir parlé qu'une seule Tois à Mme la marquise de Montespan. Je n'ai rien à ajouter à ces déclarations.
M. de Louvois continua :
— Je me vois obligé d'opposer à vos assertions le plus formel démenti, car j'ai la certitude -^ je dirai même plus, la preuve — que, dès le mois d'août de l'année dernière, vous avez fait de fréquentes visites à Mme de Montespan, en son château de Clagny. D'autre part, on vous a retrouvé chez la Voisin la nuit même où s'y accomplissait
un horrible sacrilège... Pourquoi fûtes-vous blessé ? Notre enquête, jusqu'à ce jour, n'a pu le révéler ; mais elle nous permet d'affirmer cependant que, rue Beauregard, vous attendiez une dame masquée... ^ Cette dame, chevalier, était la marquise de Montespan.
M. de Louvois usait de ruse. Des conjectures seules lui permettaient de rétablir ainsi les faits.
Lussac devina le piège.
-- Mais tout cela est faux ! s'écria-t-il.
— ) Je vous conseille d'avouer, reprit, sans s'émouvoir, M. de Louvois, et c'est le Roi qui vous l'ordonne... Si vous vous obstinez à garder le silence, je me verrai dans la nécessité d'exécuter jusqu'au bout les instructions rigoureuses que j'ai reçues.
Lussac comprit la nature de ces instructions données au ministre. Il eut un tressaillement.
-- Que voulez-vous donc que je vous dise de plus, monsieur ?
— C'est bien, répondit Louvois. Le Roi m'a donné l'ordre, si vous persistiez à cacher la vérité, d'obtenir par la force les aveux auxquels vous vous refusez... Ainsi, vous niez savoir ce qui se passait chez la Voisin, dans la nuit du 11 au 12 mars 1679, et à la suite de quelle aventure vous y fûtes trouvé blessé dans le jardin de cette femme ?...,
Très pâle, ses grands yeux regardant fixement le ministre, Olivier soutint, d'une voix ferme :
— ^ Oui, monsieur, et je ne saurais mentir pour me soustraire à d'inutiles et injustes souffran-
ces... Vous ferez de moi une victime et non un délateur.
— En ce cas, monsieur, je vais remplir mon devoir.
M. de Louvois fit. signe au lieutenant de police, qui, s'avançant jusqu'à la porte de la prison, commanda à deux porte-clefs d-'e s'approcher.
M. de la Reynie leur désigna Lussac.
— Goaiduisez monsieur à la chambre de question.
Dès l'arrivée à la Bastille de M. de Louvois et de M. de la Reynie, l'exécuteur-questionnaire et ses valets avaient reçu l'ordre de disposer l'appareil de torture.
Le chevalier, résigné, prit place de lui-même entre les deux porte-clefs, qui remmenèrent.
M;, de Louvois réfléchit,. Lesi dénégatioais da Lussac le troublaieiut. A la vérité, il ne ponivait souhaiter la pe^rte du gentilhomme; il ne voulait quei la preuve sùprêmie qui convaincrait enfm le roi. Il ne se dissimulait pas non plus combien il serait difficile d"arra,cher à l'amant l'aveni des fautes de la maîtresse; et, pour l'oîbtenir, il était décidé à recourir au plus effroyable de>s moyens : la question.
— Les réponses de ce , gentilhomme, observa M. de la Reynie, sont conformies en tous points à celles qu'il me fit déjà, et je crains bien, monsieur, qu'il ne persiste à se taire au sujet de Mme de Momtespan...
— Notre devoir, monsieur, est de ne rien négliger, surtout quand ill s'agit de l'honneur du Roi!...
Faites donc appliquer la question dans toute sa
rigueur, et vene.z ensuite me retrouver chez M. de Besmaus.
Et le ministre se rendit auprès du gouverneur
\ de la, Bastilte, tandis que M. de la Re-ynie, en sa
, qualité dei commissaire rapporteur de La GhamilDre
Ardentei, descendait Fescalier tortueux conduisant
à la chambre dei question.
Déjà Olivier, dépouillé de ses vêtements, était assis sur le siège, et, près de lui, les valets attendaient, un maillet à la main.
• Aussitôt arrivé, le lieutenant de police, s'adressa au patient :
— Tout est disposé, monsieur, pour commencer à. vous questionner. Je vous supplie de nous éviter cette pénible mission, en nous disant la vérité.
— ■ La vérité, je Tai dite, et vous pouvez exécuter les ordres qui vous ont été donnes, répondit simplement le chevalier.
Et les lèvres seulement agitées d'une prière, Olivier fermai les yeux.
M', de la Reynie fit un signe aux valets. Un coin fut placé entre les, ais -de chêne de l'appareil, un maillet rebondit, et une atroce douleur crispa la face pâle de Lussac.
— Encore une fois, monsieur, reprit le lieutenant de police, je vous adjure de parler.
Olivier rouvrit les yeux:
— Vous ai-je doue si fort offensé, monsieur, que vous vouliez encore augmenter mes souffrances eai m'obligeant à mentir et à commettre une lâcheté? Pour la dernière fois, j'ai dit tout ce que j'avais à dire...
— C'est bien, continuez, ordonna M. de la Reynie aux valets.
Et, cruelle', la torture se continua, jusqu'au quatrième) coin de rordinaire.
Olivier était dem.euré stoïque sous les terribles; coups de maillet et du sang giclait de ses jambes brisées.
— ■ De grâce, monsieur, ne persistez pas. à nier, dit la Reynie au noble jeune homme qui .dédaigna de répondre.
Alors, se tournant vers les valets, il commanda:
— Appliquez les coins de l'extraordinaire.
Aux cinquième et sixième coins, la douleur arracha au patient des cris déchirants, et M', de^ la Reynie, tout habitué qu'il fût à ces cruautés judiciaires, ne put maîtriser son éimotion.
Au septième coin, le lieutenant de police^ prit la main du chevalier et l'adjura une dernière fois de dire la vérité. Mais les lèvres de Lussac restèrent closes. Il venait de s'évanouir... ce qui n'arrêta pas les valets. Impitoyablement, ils frappèrent sur le huitième et dernier coin.
Un faible gémissement fut la seule réponse.
La torture avait été appliquée avec tant d'acharnement, que les jambes, os et chair mêlés, s'en allaient en bonillie sanglante. Ce que voyant, le lieutenant de police se hâta de fuir un aussi horrible spectacle, et. en vint rendre compte à M. de Louvois.
Puis on délia Olivier et on' le mit sur le matelas de cuir. Le médecin et le chirurgien présents lui prodiguèrent des soins. Malgré tous leurs efforts, ils ne purent le ranimer. Sur leur avis, on alla qué-
rir aussitôt raumônier de la Bastille, et deux porteclefs transportèrent dans sa chambre^ le chevalier, toujours sans connaissance.
L'aumônier, depuis quelques instants déjà, récitait les prières des agoiiisants quand, tout à co^up, à la poTte laissée ouverte, apparut une femme au visage masqué. Elle restait immobile. A la vue du prêtre, elle avait eu un . affreux pressentiment. Pourtant, elle avança d'un pas, et, dans un mouvement d'épouvante, ellei se couvrit les yeux de ses mains. Elle venait d'apercevoir Olivier, livide, étendu sur son lit... Lussac ensangianté,... ce prêtre,... oui... T'ont attestait que l'ordre du Roi avait été exécuté.
— Trop tard 1 gémitrelle.
Elle ne put prononcer d'autres paroles. Un sanglot l'étouffa. L'anmônier eut un geste de commisération et il hocha la têtei devant! l'irréparable.
L'étrange visitense., maintenant, se penchait sur le corps inerte du chevalier, comme pour surprendre les battements affaiblis du cœur, elle effleurait dévotieusenient ce front que glaçait déjà la mort prochaine. Puis elle s'agenouilla.
Le prêtre s'était écarté*, saisi de respect. Il devinait le secret de cette tragique douleur...
Sa main se leva vers le moribond, en une absolution dernière. Et le signe de miséricorde sembla envelopper aussi cette pécheresse abîmée, sanglotante, au bord de la couche...
— Ohvier! Olivier!.... s'écria Athénaïs, quand le prêtre fut sorti.
Au son de cette voàx aimée, Lussac lentement souleva ses paupières, revint à lui...)
AlO'rs, le masque glissa. Un triste sourire plissa les lèvres décolorées du chevalier.
— Il vit, dit d'une voix sourde la marquise, pâle, les yeux voilés de larmes.
La passion, mit une dernière flamme dans le regard du gentilhomme.
Faiblement, il murmura :
— Madame, je vous attendais pour mourir...
A ces mots, Mme de/ Motntespan se leva.
Et comm:e si un miracle était possible, elle balbutia :
— J'ai vu le roi... J'apporte l'ordre devons mettre en liberté...
Une reconnaissance infmie fit naître un pleur aux cils d'Olivier. Ses lèvres tremblèrent. Il voulut répondre:, remercier... Mais vainement.
Et ce fut le silence, le grand silence précurseur et troublant qui s'épand à l'approche du trépas. Athénaïs, inclinée, semblait vouloir arrêter la mort au passage, elle suivait la marche rapide de cette agonie, elle interrogeait l'énigmatique au-delà vers lequel allait s'enfuir pour toujours le meilleur de son cœur. En son attentive immobilité, elle épiait cette figure émiaciée, aux tons d'ivoire., à la bouche entr'ouverte où s'attardait encore un sourire.
Olivier fit un mouvement. Sa main fine erra pour rencontrer la main d'Athénaïs. Leurs doigts se mêlèrent. Toute sonl âme, avant de s'évader, illumina doucement son visage. Minute divine! Alors, celle qui apportait le viatique d'amour aurait pu
se rappel&r ce vers coinsolateur d'un de^ ses- poètes favoris:
Douce est la mort qui vient en bien aimant (1).
Et lei chevalier exhala un faible soupir — ses memibres se roidirent... Ce fut tout.
Au bout d'un moment, Mme dei Montespan s'aperçut de l'affreuse réalité. Ellei en fut atterrée. Toute frissonnante, elle éicarta les doigts d'Olivier, qui' retenaient sa main en une doucei étreinte, môme dans la mort. Et, dévotement, elle fit le signe de la croix. Deux gros pleurs sillonnèrent sa face douloureuse. Elle connut l'abîme de son désesr poir. Elle considéra longuement le gentilhomme dormant le sommedl sans fm, les yenx grands couverts, comme pour chercher une place dans la consolante et radieuse éternité. Et Athénaïs ne bougeait plus, prostrée, ne pouvant s'arracher d'auprès de celui qui fut son seul bonheur...
Poiur elle, le monde venait de fmir avec Lussac défunt, — cependant qu'un horrible passé surgissait, l'assaillait, la suppliciait. Serait-ce l'expiation?
Secouant sa torpeur, la marquise, d'un geste pieux, ferma les paupières de l'amarit... Ensuite, elle rajusta son masque, et marcha vers la porte. Mme de Montespan(, pour lie suprême adieu, se retourna avant de franchir le seuil, et s'enfonça dans Tomhre des voûtes, le front courbé et le cœur plein de remords.
(1) Philippe Desportes. — Diane^ livre P'".