ET LA MESSE NOIRE
Jo, Lo et Zo, venez ça, je vous prie, et vous aussi, Lila, et vous aussi Colette! venez, petites belles, qui êtes de grandes coupables, et préparez-vous, — ne souriez pas, s'il vous plaît, car votre sourire est si joli !
— à subir de graves réprimandes. Il est temps qu'à mon tour je vous dise votre fait!
Justement parce que j'eus, longtemps, la faiblesse de ne point haïr la subtilité de vos grâces et de vos parfums mêlés, je me sens obligé à une sévérité toute particulière,
— compensation naturelle d'une trop invé-
—rr
térée indulgence. Redoutez, étranges criminelles, la violente équité d'un juge qui fut, presque, votre complice ; et ne soyez pas surprises lorsque, tout à Theure, je vous infligerai, en châtiment de vos forfaits, quelque effroyable peine, comme, par exemple, de demeurer trois heures sans frôler de la houpe à veloutine votre joue que parfois rose encore le regret des pudeurs, ou de craindre, — de craindre seulement, puisqu'enfîn ce supplice, nous le savons bien, ne saurait être réalisé ! — de craindre que votre corsage, si par quelque fortune il se rompait en TefTort d'une valse, cessât tout à coup de cacher une gorge dénuée d'analogie avec la fermeté des fraîches neiges, et où s'épanouiraient trop deux pâles roses fanées !
Donc, venez çà.
Vraiment j'en apprends de belles ! A en
croire ce que j'ai lu, ces jours derniers, un peu partout, c'est vous, oui, vous seules, Jo, Lo, et toi, Zo, ma préférée, — futile Brunehilde hélas ! d'un frivole Wotan ! — qui êtes cause de tout le mal qu'il y a dans le moderne amour. Si d'affreuses guêteuses de primeurs virginales assaillent et rompent, comme d'un coup de genou on renverserait un frêle tronc de bouleau, des fillettes effarées, et les laissent, déchirées, sur le lit d'une auberge de banlieue ; si de pures jeunes femmes succombent, sanglotantes et sanglantes, pareilles à des anges qu'une louve dévora ; si dans les dortoirs conventuels ne dorment point, deux à deux, les pensionnaires aux couleurs pâles ; si les ventres des fiancées, au lieu des sacrés stigmates de la maternité, montreront des morsures de baisers inféconds ; si les lits conjugaux sont vides de l'épouse râlante en
à LA MESSE ROSE ET LA MESSE NOIRE
do Icraiiiiiics alcovcs ; si, partout, les amants se lamentent ii cause de leurs maîtresses ravies — ah ! si ravies ! — par des amantes ; si quelque obscène vieille, semblable aux chiennes vagabondes d'Horace ou de Martial, demande à la rougeur d'un meurtre voisin l'illusion de son sexe tari ; si la morphine, calmant et redoublant les remords, console seule, et délabre, et tue les possédées du démon Mephistophéla ; si, malgré l'avertissement que lui donne l'austère et morne roman qui est, certes, le plus médiocre, mais qui est aussi le plus désolé et le plus désolant des livres, si, malgré le roman où une mère n'ose plus embrasser sa fille, la femme transgresse jusqu'à l'au delà du pardon l'éternelle loi imposée à l'humanité ; si l'infâme rêve abolit et bafoue l'auguste instinct bestial, auguste, en effet, d'être bestial ; si enfin
pour la gloiçe de l'Enfer et la défaite de la
Charité divine que déconcerte l'irrémissible, s'accomplit la prophétie du mélancolique poète :
La femme aura Sodome et Thomme aura Gomorrhe
El, se jetant de loin un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté ;
c'est de votre faute, petites, c'est à cause de vous, Jo, Lo, Zo ! et vous fûtes les exemples et les conseillères de l'universelle perversite.
Alors :
— Oui ! dit Lo.
— Parbleu ! dit Jo.
• — Comment donc ! dit Zo.
Puis, toutes trois, elles pouffèrent de rire ; et Lo, riant plus près de mes lèvres :
— Tu es trop bête ! dit-elle ; vraiment, si tu ne nous avais inventées, je te
tiendrais pour un sot, tant il est absurde de
prendre garde aux réprobations de ceux ou de celles qui cherchent, en la futilité libertine de quelques pages, Texcuse de leurs vices immémoriaux ! Voici, parbleu, une belle histoire. C'est parce que j'ai tendrement soupiré pas trop loin d'une bouche sœur de ma bouche, et parce que tu notas, attendri, la mélodie de nos soupirs, que le rut effréné, prémédité aussi, de, quelques monstrueuses créatures, tourmente Tinnocence des vierges et la placidité des sereines épouses ? C'est. parce que nous avcl^s ri, toutes trois, que pleurent des amants et des époux, c'est parce que nous fûmes les simulatrices exquises d'un désir que nous n'eûmes point... car, non, nous ne l'eûmes point !...
— Non ! dit Jo, hésitante.
— Non ! dit Zo, plus résolue.
— ... C'est parce que nous imitâmes en
des harmonies de phrases presque pareilles à des vers, en des élégances de rhythmes, les roucoulements des colombes cythéréennes, des colombes sans ramiers, que Tamour sans amant souille de ses vilenies, mord de ses colères exaspérées, les lèvres ingénues et les vénérables gorges ? Tu te moques, je pense ; et les innocentes, c'est nous.
— Certainement ! dit Jo.
— Sans nul doute ! dit Zo.
Un peu troublé, je repris :
— Cependant vous ne sauriez affirmer que vous êtes irréprochables. Il est bien certain que, dans plus d'un de mes contes, vous avez mal dissimulé des sentiments dont avait lieu de s'alarmer une morale un peu austère.
Mais Lo, très lettrée :
— Sous les grands myrthes où se mêlaient des roses, Erinnys, un soir de brû-
laht été, aspira aux lèvres d'Amymonè, des parfums plus doux que ceux des roses et des myrthes.
Jo, non moins savante :
— Sur le lit des festins, aux fêtes de la Bonne Déesse, les belles patriciennes dédaignaient rarement le voisinage couché d'une amie initiée aux tendres rites ; et le plus charmant des jeunes hommes n'était admis en ces mystères que vêtu d'une robe de femme.
Zo, plus érudite encore :
— En un temple de Sicile, non loin pourtant du mont vomisseur de laves où bouillait la possibilité du châtiment, seules étaient admises à s'agenouiller devant la Vénus en marbre couleur de. chair, les dévotes qui payèrent aux prêtresses ladime, et c'était, cette dîme, une caresse longue !
Lo dit ensuite :
— II arriva au château de Signe, clans le temps où la dame Clermonde des lies d'Or présidait les débats d'amour, que Bernard de Ventadour faillit mourir de peine parce qu'il vit, entre les cheveux d'Alaïs de Roquemartine, une fleur des bois que lui avait le matin, refusée sa mieAlcyone, de tant de viril amour servie !
Zo, troisième, dit :
— Puisque les Mignons du roi n'accordaient qu'un regard distrait à l'émotion des jeunes seins soulevant la soie et les dentelles, la marquise de Romans crut sagement faire en ne refusant point aux lèvres de Madame de Belleval l'orgueil de constater que celte émotion, à peine apaisée d'un baiser, se ravivait étrangement !
Lo reprit :
— Ce n'était point une tristesse pour la Dame de cour et la Fille du monde, invi^
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tO LA MESSE ROSE ET LA UESSE NOIRE
tées à souper dans la maison du faubourg, que M, de Fronsactardàt d'y venir, car, en la petite salle aux peintures aimables, assises devant la table étroite où saignait, diaphane, dans les assiettes, le piment rose des étranges confitures, le Champagne bientôt leur conseillait cent folies par où se console la mélancolie des attentes !
Puis, toutes trois, en des bavardages mêlés :
— Et, plus tard, tant de Filles-aux-yeux- (l'or baisèrent des yeux de violette et des yeux de pervenche, qui eussent été fort inattendus sous de viriles paupières, et tant de Théodore de Maupin, -d'une seule nuit, firent deux nuits nuptiales ! et, non plus dans le livre, mais dans la vie, tant déjeunes femmes connurent qu'aux lèvres des jeunes femmes tiédit une fragrance où ne s'attarde aucun souvenir de cigare ni d'alcool !
Et elles conclurent :
— De sorte, ô pusillanime poète, qu'il est immémorial autant que récent, qu'il est d'autrefois, et de naguère non moins que d'aujourd'hui, le péché dont on nous accuse d'avoir donné l'exemple ! les tourterelles aux becs unis auraient suffi à en instruire les demoiselles qui, les mois des vacances, se promènent, deux à deux, dans la venelle du bois.
De plus en plus perplexe, je murmurai :
— Il n'en est pas moins vrai que vous me faites peu d'honneur dans ie monde ; et ce ne serait pas sans raison que je regretterais de vous avoir imaginées. J'accorde que vous fûtes des imitatrices, non des initiatrices ! n'importe ! il eût été bienséant de ne point se régler sur de fâcheux modèles ; et le péché des autres n'innocente pas le vôtre.
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Lo, que Jo et Zo approuvèrent, cria :
— D'abord, ce péché, nous n'avons jamais avoué que nous y fûmes enclines ! Qui donc oserait prétendre que nous Tavons commis ? En quelle page de ton œuvre nous en as-tu rendue^ coupables ? Eh !
relis-toi, je te prie, si tu oses braver Tennui ; tu ne trouveras pas une ligne où un seul de nos sourires se soit pâmé, définitivement, en un baiser avéré. Tu es, en réalité, un conteur remarquablement moral !
Puis, quand même il serait véritable que nous imitâmes Erinnys enlaçant Amymonè sous les myrthes mêlés de roses, ou la Fille du monde et la Dame de cour soupant dans la petite noiaison de Monsieur de Fronsac, nous n'aurions du moins aucune ressemblance avec les exécrables dévoratrices de vierges et d'épouses. Elles sont les violentes, les acharnées, les hideuses ; nous
sommes les tendres, les leotes, les jolies.
Leur désir, fait de rut et de colère épouvanteràitle nôtre, faitde rêverie» etdeparesses. Ce n'est pas notre sourire qui leur enseigna leur rictus ! Nos ongles à peine aigus n'ont rien de commun avec leurs acerbes griffes.
Elles vont à la Messe noire, nous allons à la Messe rose. Nous sommes si différentes même des héroïques et formidables damnées qu'illustra le grand Baudelaire ! Va, tu te calomnies, ou tu t'en fais accroire, poète aux songes délicats ! En tes plus hasardeuses inventions, tu ne perdis jamais le souvenir de la grâce fuyante des nymphes disparues entre le frémissement des saules, ni celui des marquises, toutes dentelles et parfums, qui, couchées sur le sopha de Crébillon; laissent pendre leur pied nu hors de la mule tombée ! Eh ! puisque tant d'odieuses détraquées tenaient si fort à nous
14 LA MESSE ROSE ET Lk MESSE NOIRE
prendre pour modèles, que n'imîtaientelles, de nous, ce qu'en effet nous leur offrions en exemple : la jolie folie de nos rires presque ingénus malgré quelque sournoiserie, et l'enfantillage de nos perversités sans malices, et le clair rêve de nos yeux, et la fraîche rose à nos lèvres qu'aucun âpre baiser n'a pâlie !
Ib^.
■ . . " ' I Dans les victorias hasardeuses qui affrontent encore, au Bois, rinclémence automnale, et dans les boudoirs des mondaines, 1 où les fleurs parfument et charment Tair d'une odeur presque de femme (car on maquille les anémones, on met du rouge pour les lèvres aux lèvres des roses, sans négliger d'aviver d'une ligne de k'hol l'œil profond des pensées), et dans les petites loges sur la scène où se serrent deux à deux les mystérieuses spectatrices que voile un voile de point d'Angleterre et de jais, des poupées apparaissent entre les froufrous frôlés des
jupes ou des manches. Oui, décidément, c'est la coutume, parmi les plus élégantes, d'avoir et de faire voir des poupées! On serait tout à fait province, — pis que province, banlieue ! — si l'on s'avisait de montrer, sur ses genoux, ou sur le coussin de soie japonaise, les menus terriers écossais, noirs et fauves, de naguère, les blancs havanais pareils à des houppes à poudre de riz. Et ces poupées sont exquises puisqu'elles ressemblent aux Parisiennes qui s'en amusent et s'en décorent. Pas plus grandes, mais aussi grandes que les bébés vivants, roses chairs et blanches dentelles, dont s'enorgueillissent les nourrîcesaux longs rubansprolongés jusqu'à l'asphalte, elles sont habillées comme de vraies femmes habillées par le couturier sans rival ; celui-là serait un imbécile qui affirmerait leur avoir vu deux fois la même robe ; et chaque toilette nouvelle
est toujours le plus récent trait de génie d'un glorieux inventeur. Pour ce qui est du visage, s'il est émaillé, c'est pour rappeler la splendide face pâle d'une illustre mondaine!
mais il est joli, futé, mignon, et museau-dechatte à tel point que l'on pense voir Théo ou la petite Duhamel. Les lèvres s'ouvrent comme une fraise qui crèverait de rire, et elle rit aussi, la joaillerie des yeux verts, et, sous un chapeau dont les fanfreluches sont des ramilles comme volantes où pétillent des oiseaux-mouches, se mêle et s'entortille et bouffe et se hérisse, impertinente, la gaminerie des frisons roux. Mais si les poupées ont l'air fou, qu'elles sont tendres, en les regardant, les mondaines qui les ont dans la Victoria, ou dans le boudoir, ou dans la loge sur la scène ! Non, il n'est pas de spectacle plus touchant que celui des regards, des caresses (la main dégantée), et
des sourires, et, en un mot, de tous les me •
nus soins, maternels, si j'ose dire ! dont chaque couple de Parisiennes enveloppe, enlace, enchante la mignonne chose pareille à un être. Quelquefois même, — et alors on sent son cœur se fofidre en un ineffable délice d'attendrissement ! — les souffles des deux jeunes femmes se mêlent en le frôlement dont leurs bouches effleurent le front de la poupée, et Ton croirait, vraiment, qu'elle prend vie sous Thymen des deux vagues baisers.
Mais pourquoi cette aimable mode s'estelle établie, presque généralement, parmi celles pour qui nous mourons d'amour? Sontelles assez ingénues, les Parisiennes, sontelles demeurées assez pareilles aux petites pensionnaires des couvents, qui errent sous les tilleuls de la cour, pour que le désir les hante de jouer, deux à deux, à la poupée?
Ah! qu'elles sont ingénues ! Vous ne Tignorez pas, vous, époux, qui, avec une si grande tranquillité, passez les nuits au cercle, tandis qu'elles sont endormies, plus tranquilles que vous-mêmes, entre d'honnêtes draps que ne frippa jamais la nerveuse fatigue d'une main naguère mal conseillée par la perv^ersité d'un rêve ; vous le savez aussi, vous, amants, qui, dans les garçonnières où les attirèrent de condamnables stratagèmes, demeurâtes tant de fois interdits à cause de la parfaite innocence, de la si complète inconscience du péril, et de toutes les virginales surprises que vous montrèrent celles qui furent, hélas ! vos victimes. Mais, pour si candides qu'elles soient, on ne saurait admettre que les Parisiennes veuillent revenir aux jeux de la première enfance. Elles ont d'autres soins, de nouveaux devoirs. 11 faut qu'elles concourent à des œuvres de
-2i LES POUPEES
charité, qu'elles aillent essayer chez le couturier, qu'elles se montrent à tous les flve o'clock de leur monde, et qu'elles dînent, officiel les, aux ambassades, ou bien, camarades, dans les cabinetsdes cabarets illustres, et qu'elles soient admirées aux bals des ministères ; et qu'aurait-on dit si leurs loges étaient restées vides le soir de la première de Lohengrinl 11 est donc certain qu'elles ont, pour aimer les poupées, une raison qui n'a rien de commun avec les enfances du premier âge; et cette raison, ah ! si jolie, si exquise, sitendre,je l'ai, jepense, devinée... D'abord, il sied de vitupérer, avec une justeindignation, les poètes, un surtout (oh! l'oserai-je nommer?) qui calomnièrent avec une inconcevable effronterie et une perversité véritablement méritoire des pires supplices infernaux, lee tendresses dont, parfois, se joignent — si pures pourtant ! — les
Parisiennes des temps où nous vivons. Quoi?
ils ont osé supposer, — non, je ne puis, sans horreur, le redire ! — que des bouches féminines, l'une et l'autre, peut-être, se convoitèrent, et que des amies, après le dîner qui se prolongea, ne vont pas uniquement pour s'extasier des belles phrases ou des nobles vers, voir, du fond des sombres baignoires, les revues de fin d'année où les seins segonflent hors des corsages d'ailleurs sans manches et où le volume sculptural des chairs emplit jusqu'à d'heureuses déchirures la soie pailletée des maillots! Ils ont pu croire et faire croire, quelesoreillersjumeaux des lits d'amour virent plus d'une fois des lèvres roses, sans duvet, s'entr'ouvrir, pâmées, sous un souffle qui n'avait pas traversé des moustaches ! Ah! les vilains ! ah! les monstres! Combien je m'humilie, repentant, devant vous, vertus calomniées ! Pardonnez-
'''^^BBittiMiÉaÉiÉigyiif'^^
moi, Lise de Belveliae qui n'avez jamais, je l'accorde, préféré à M. de Marciac celle qu'il vous préféra, et vous. Madame de Rurenioude, à qui je prêtai tant de propos troulilants, et vous aussi, les toutes petites, les loutes futiles, Jo, Lo, et Zo, pécheresses, rprtes, mais non pas du péché abominable dont je fis, si mensongèrement, votre gloire ! (iràce au ciel, il est bien établi maintenant i|ue jamais aux tendresses féminines ne se iii(;lèrent des désirs anormaux ; et si, queli|ue nuitée, on réunissait par féerie en une seule salle tous les lits, si chastes, des Parisiennes, ce serait comme le durmoir d'un louvent déjeunes Séraphines.
Cependant, entre les jeunes femmes, des amitiés se nouent; pures, ah ! si pures, et si dénuées de toute vilenie, elles existent et se perpétuent, ces amitiés, tendres, désintélessées, fidèles; mariages hyperphysiques.
LES POUPEES 25
OÙ se réfugient les âmes que blessèrent les brutalités maritales, que désolèrent les trahisons des amants. Oui, il est de ces unions exquises, à qui sourient, devenues des saintes, les petites anachorètes des Thébaïdes, que ne réprouvèrent pas, qu'encouragent même les anges gardiens.
Or, quoique si chastement immatérielles, il faut bien qu'elles ressemblent, un peu, étant des hymens, aux terrestres hyménées, et c'est pourquoi les Parisiennes ont des poupées dans les victorias, ou les boudoirs, ou les loges sur la scène, entre les froufrous frôlés des jupes ou des manches.
Ah! la jolie coutume! Lorsque enfin, entre deux jeunes femmes, la tendresse s'est confirmée par d'assez longues épreuves, lorsque rien n'a pu la rompre, ni les jalousies, ni, à quelque bal, un triomphe de plus
délicieuse toilette, lorsque, sans aucun alen-
tissemenl de délice, des mois se sont écoulés, — mettons sept mois, ou neuf, plus souvent neuf, — alors, ô candide imitation!
Tune des deux amies offre à Tautre une poupée où se réalise, à peine (puisqu'elle ne vit pas, cette poupée !) leur idéale douceur mutuelle; et il y a, après les relevailles, — car elle feint des fatigues, la donneuse de poupée — des fêtes charmantes. Le baptême d'abord. Des deux noms des deux jeunes femmes, on en fait un seul. Il n'est rien de plus adorablement puéril. Si elles se nomment, les compagnes, Marthe et Valentine, elle se nommera, la poupée, Martine. Imaginez les jolies épousailles de syllabes ! Et ce sont, après les cérémonies du baptême (quelles cérémonies? des dîners, des bals, où l'on offre la nouvelle venue à l'admiration un peu jalouse des mondaines moins heureuses), ce sont les mille soins que ré-
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clame le petit être. On le choie, à deux, on le baise, on l'habille, on le déshabille, on le fait marcher, en le tenant par les bras, sur le tapis du boudoir (jeux charmants des jeunes ménages), tant qu'enfin, grandie, et belle déjà, et vêtue à la dernière mode, on peut emmener la poupée avec soi, flères d'elle, au Bois et aux premières représentations !
Allez, laissez parler les sots et ricaner les méchants, vertueuses amies, candides couples ! Ne vous inquiétez pas des vils soupçons, puisque vous êtes si pareilles aux irréprochables lys. Il n'est rien de plus honnête ni de plus aimable que la mode nouvelle, symbole exquis d'une idéale fécondité d'âmes. Et, pour moi, ce que je souhaite aux deux si adorables et si pures jeunes femmes qui ne refusèrent pas de m 'admettre aux mystères de leur idéal
LES POUPEES
hymen, c'est que, plus tard, on puisse dire d'elles :]ellesi -s'aimèrent' et [vécurent très chastes et eurent beaucoup de poupées !
LES TROIS VALENTINES
LES TROIS VALENTINES
L'accord charmant qu'elles firent, ce fut de s'en laisser aimer toutes trois ! Qu'il y eût, en ce joli pacte, quelque chose dont aurait pu être gênée une très austère morale, je n'essaierai pas de le nier; mais, vite, elles prirent le parti de ne point tenir compte des banales coutumes ; et, puisqu'il ne voulait se résoudre, — envieux d'ivresses diverses — à élire entre ses trois amies, une unique amie, puisque, d'autre part, chacune d'elles aurait préféré lamort, — la plus immédiate et la plus douloureuse mort ! — à l'horreur de ne point se donner
LES TROIS VALENTINES
à lui, eh bien ! ineltant en oubli les rivalités, les jalousies et les rancunes de la première heure, elles se résignèrent à une
* communauté de délices, ainsi, à peu près, que trois petites roses se pencheraient Tune ves,rs l'autre pour subir ensemble, délicieusèment, le frôlement d'ailes d'un seul papillon.
De sorte que Valentin peut désormais être considéré comme le plus fortuné des amants*, étant le magnifique seigneur de trois jeunes femmes dont une seule suffirait à faire la joie d'un prince des féeries, où d'un kalife aux pieds posés sur des seins
• nus de Circassiennes, ou même d'un poète lyrique, enclin aux rêves.
Pareille aux archiduchesses couronnées de rubis et de saphirs dans l'or rayonnant des cheveux, et qui, entre une double haie de chambellans aux belles chamarrures
LES TROIS VALENTINES 33
descendent des escaliers de porphyre, la longue traîne de satin blanc portée par des pages extasiés où se personnalise l'universelle admiration des peuples, Hildegarde fait communément, de celui qu'elle frôle d'un geste, un roi, de celui qu'elle caresse d'un regard, un empereur, et de celui qu'elle baise aux lèvres, un dieu !
Si l'on a eu raison de remarquer que, le printemps dernier, les fauvettes furent rares aux roseaux des lacs et rares les rossignols aux ormes des lisières, c'est que, à
fl
peine revenus en nos climats, ces jaloux virtuoses se hâtèrent de les quitter, humiliés de la chanson de Vivette, le premier soir d'avril, à la fenêtre qu'environnent les roses refleuries ! Là où Vivette gazouille, on n'entend point l'écho, parce que l'écho se tait, pour l'écouter mieux. Mais elle n'est point de ces oiseaux qui s'autorisent
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de la merveille du ramage pour ne montrer que de laides plumes. Elle est exquise à voir, encore qu'elle soit délicieuse à entendre ! Si les yeux, comme on dit, ont la couleur de Tâme, il faut croire que son âme a la couleur du ciel. Lorsqu'elle sourit, il semble qu'une églantine rose, où la rosée a mis des perles, s'ouvre en de la pure neige, mais neige sans froidure, — ni froideur — neige ensoleillée et tendre. De petites pensionnaires, qui la verraient, la prendraient pour leur ange gardien, tant elle est blanche et immatérielle. Mais c'est un ange qui ne se borne point à se tenir, immobile et bon conseiller, derrière les lits que dore la veilleuse ; bien au contraire, elle s'y glisse, dans les lits, — sans ailes ! et celui-là sait le roucoulement des colombes paradisiaques, qui, d'un peu loin, d'un peu bas, a entendu râler, si douce-
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ment râler, dans la gorge dé Vîvette, Tagonisante pudeur.
Quant à Madeline, elle est la gamine effrontée et 'ravie, qui, depuis longtemps, n'ayant plus de bonnets, jette à leur tour ses jupes par-dessus les moulins ! Et, si le vent les emporte, ces jupes, jusqu'au séjour des élus, ceux-ci, je pense, doivent être fort troublés ou même tout à fait détournés des saintes méditations par la touffeur des dentelles et des mousselines, où l'arôme aigu du désir, toujours ressuscité, pimente l'exquise tiédeur lasse des continus abandons. Et elle rit ! et elle baise ! Dans les commencements, — quand elle n'était pas encore habituée, — le rire, ou le baiser, sur ses lèvres, faisaient obstacle au baiser, ou au rire ; sa bouche était tourmentée entre deux instincts également urgents.
Mais voici qu'après de vains essais de ré-
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sistance à l'une ou à- l'autre de ces deux nécessités, Madeline a pris un parti décisif : celui de toujours rire en baisant et de toujours baiser en riant !
Et Valentin triomphe, iattendri.
Mais si la félicité de Valentin paraît incontestable, et d'autant plus grande qu'elle se sérénise en une grande paix de conscience, — car il n'est point, pour changer de bouche, obligé de mentir, et la manifeste polygamie est une loyauté, — le bonheur d'Hildegarde, de Vivette et de Madeleine semble, au premierabord, douteux; même on serait tenté de penser qu'elles ne sont point sans connaître de cuisantes amertumes.
Ah ! quelle erreur serait celle de qui penserait ainsi. Leur bonheur, en réalité, est incomparablement parfait, et extrême ! non seulement parce que Valentin, à qui les
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dieux cléments départirent le don des valeureuses nuitées et, aussi, des après-midi qui ne laissent rien à désirer, se montre, en toute circonstance, égal et même supérieur à son triple devoir; non seulement parce que la sincère courtoisie de son amour excelle à les persuader qu'aucune d'elles n'est préférée à l'autre, bien que tour à tour il préfère chacune d'elles; mais, surtout, parce que leur est donnée une joie pareille à celle de trois fraternels avares qui s'aimeraient assez pour que l'extase de posséder, de voir luire, de palper leur trésor, fût triplée par le contentement de le posséder en commun. Certes, si elles ne se chérissaient point d'une amitié prête à tous les sacrifices, elles seraient sans doute malheureuses, puisqu'elles seraient des rivales. Mais elles s'aiment, les douces. La parité de leurs tendresses pour un seul amant leur a révélé
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la ressemblance de leurs âmes ; elles se sont reconnues sœurs, à cause du même désir éperdu, à cause du même idéal; et c'est une exquise parenté, d'où nalssentd'infinies délices. Quel cœur, vraiment tendre, quel cœur, noblement sentimental, n'envierait pas le bonheur qui leur est permis ? Ce doit être un ineffable ravissement d'être consolée des délices dont on est, pas pour longtemps, privée, parla certitude qu'elles sont, àcette heure même, accordées avec profusion à l'une de celles que l'on chérit à l'égal de soimême. Ne mettez pas en ligne de compte, soit, la satisfaction qu'une vraie amante ressent de ne pas être trompée (car, enfin,si grande que soit la clémence des dieux, il ne peut pas les tromper !) mais songez, jeunes femmes, à l'enchantement detrouver en de récents souvenirs la certitude que même la pire des ingrates (et elles ne sont point
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ingrates!) serait obligée de voas être reconnaissante de Textase qu'on lui céda! Il doit y avoir, les matins, dans le boudoir où la femme de chambre, sur la petite table dont la nappe est une dentelle, a servi le perdreau froid entre les verres brunis de tokay ou rosés de rosolio, d'aimables entretiens amicaux, ah! si amicaux. Celle qui, vers le minuit dernier, fut admise à Tenvié hymen (envie sans jalousie, même il y eut, à la minute dernière, de généreuses luttes !) ne manque point de conter, à voix basse, avec des rougeurs que les deux autres s'efforcent d'imiter, les violentes douceurs, ou les douces violences, dentelle a été l'extasiée victime. Puis le bavardage d'autres réminiscences interrompt le rendu compte des récentes caresses. « Hier... »
murmure l'une; « avant-hier... » murmure l'autre. Parfois aussi elles se taisent, pleines
I WiriÉI
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d'aimables pensées, — mais peu longtemps. Le besoin de louer celui qu'elles adorent rouvre bientôt leurs lèvres ! et de nouveau la favorisée abonde eii tendres récits. Quelquefois un étonnement, — car Valentin est un amant très divers — fait songer les deux autres, et, de la surprise, naît une espérance.
tendre accord d'âmes que destinèrent, trois à Tune, l'une à trois, ces « nœuds secrets », ces « sympathies » que savait le grand Pierre Corneille ! Impertinent et loyal hymen qui, par sa belle franchise, défie et exaspère l'hypocrisie des fausses amours et des sournoises trahisons! Magnanime reconnaissance de la divine loi selon laquelle le bouc marital s'avance à la tète du blanc troupeau bêlant, selon laquelle le jeune faune s'étire, éperdûment voulu par tant de nymphes ivres des grappes mordues dans
LES TROIS VALENTINES H
des baisers ! Victoire d'être homme ! Défaite adorable d'être femme 1 Seul, parmi le bonheur commun, Valentin, quelquefois, a des mélancolies. Il songe... il songe, non loin des trois Valentines, à l'extraordinaire homme qu'estima Titien, à l'énorme et fastueux contempteur des républiques et des royaumes, qui, vêtu d'une robe dont l'écariate splendeur bafouait la pourpre cardinalice, attendait, pour lui donner sa main à baiser, que l'ambassadeur de l'empereur Charles-Quint eût monté les trente marches du seuil ! Il songe à Pierre d'Arezzo, infâme et glorieux, qu'entouraient, vêtues de blanc, quarante Arétines ! Quarante. Et il se sent plein d'humilité.
Le Diable un jour pensa :
« Il est temps d'être médiocre. Trop longtemps je fus, dans le mal, formidable ou délicieux, héroïque ou raffiné, romantique en un mot. Soyons moderne, c'est-àdire piteux. Puisque Victor Hugo et Emile Zola, ces prodigieux exagéreurs de la vie humaine, tombent en désuétude, qu'enfin monénormitése résigne à la taille moyenne; créons quelque être, — une femme, cela va sans dire, puisque je suis le diable! — abject mais banal, détestable, mais mesquin. Naguère, les Amantes, — celles de la légende
et de l'histoire et du roman, celles aussi du rêve, se plaisaient à être excessives. Depuis Priamwadaaux dents peintes qui mangea dans un lotus (ainsi qu'un triple fruit iliins une coupée le sexe du tigre qu'elle avait étranglé, et Rhodope marchant l'un de ses pieds nu (puisque l'aigle emporta la pantoufle !) entre les hautes fleurs des terrasses ou parmi le sang des cœurs écrasés ; et CléopMre, qui agréait, le matin, aubade presque divertissante, les hurleuses convulsions des beaux esclaves noirs empoisonnés entre quatre lèvres, mais leur rendait en un sourire l'ivresse de l'amour nocturne, puis se grisait de perles pour les oublier, ou pour s'en souvenir; et la rôdeuse des grèves, en l'ile cythéréenne, qui, lesrelevantet les laissant choir roides sur elle dans l'enfoncement du sable, se prostituait furieusement au\ cadavres des matelots roulés h terre
par la tempête ; et Laïs (non point celle de Corinthe) poursuiveuse à travers plaines, toute nue et s'arrachant les seins, des trou-
peaux de porcs sauvages ; depuis vous, Aspasia,complice des complaisants Alcibiades, depuis toi, Thestylis, qui, les nuits, sur ton seuil, saoule de népenthès,et troussant vers les étoiles ta robe comme pour défier, d'un seul astre noir, tous les astres d'or, frappais à pleins poings ton ventre selon le rhythme des forcenés accouplements; et depuis Flora, qui eut pour légatrice la Ville qui avait été son épouse; et depuis Messaline, qui ne perdait pas le temps à choisir, mais qui avait cette grandeur d'être éternellement irrassasiée, jusqu'à Manon Lescaut, qui choisissait trop souvent, mais qui était amoureuse, la chère ! jusqu'à Madame Marneffe, qui aurait mangé de l'or, mais qui se privait de dîner pour acheter
48 LA DERNIÈRE-NÉK t)U DIABLE
(les fleurs, toutes les jçrandes coupables ont racheté la laideur de leur âme par quelque chose de grandiose ou de charjnant, don charitable de la tradition ou des poètes; il y avait dans leur infamie on ne sait quelle beauté ou quelle grâce qui en atténuait l'horreur. Eh bien ! moi, le Diable, une fois encore, je créerai une femme aux monstrueux appétits, avide de cœurs brisés, contente des ruines; mais à celle que j'engendrerai, je refuserai tout ce qui pourrait la rendre moins haïssable. Elle ne sera pas reine, car sa hideur morale serait à peine visible aux yeux éblouis par le rayonnement des ors et le chatoiement des satins brodés de blasons ; elle ne sera pas non plus la fille errante qui s'offre, les soirs, au coin des rues libertines, car elle emprunterait peutêtre quelque chose d'idéal et de rêvé aux hasards de l'amour bohème ; elle n'aura ni
les opulences princières, ni les pittoresques haillons. J'entends qu'elle soit commune, quelconque, et, bassesse définitive, presque pareille, en somme, aux honnêtes femmes qui auront le droit de la mépriser. Etant le mal incarné puisqu'elle sera ma fille, roulée dans toutes les boues des amours sans amour, elle aura en même temps toutes les restrictions, tous les refus d'oser qui caractérisent la vertu convenue et bourgeoise.
Et elle ne s'appellera ni Lesbie, ni Faustine, ni Théodora, ni Marozia, ni Marion Delorme, ni même Marguerite Gauthier; le nom que le plus souvent les concierges donnent à leurs filles, tel est le nom qu'elle obtiendra; je neveux pas que les hommes éprouvent quelque gloire à répéter son nom • Pourtant elle ne sera pas, dans la société, une régulière ; il y aurait entre sa malfaisance et l'honnête simplesse que semble
LADERNIEEIE-NKE DU DIABLE
impliquer la régularité de l'existeiiGe, un désaccord, une contradiction, dont elle se singulariserait ! et il ne faut pas quelle soit originale. Peinlresse, ou poétesse, ou ballerine, sans génie (car elle ne doit pas être sublime), non sans talent (car elle ne doit pas être ridicule) elle exercera une fonction grâce il laquelle ce qu'elle montrera, ce qu'elle alTectera de bizarrerie paraîtra normal et comme nécessaire. Vulgarité parfaite : elle sera extraordinaire par profession, on par imitation de celles qui, en pareil cas, le furent; elle n'aura même pas l'étrangeté de ne pas être étrange. Belle? à peine; alors, laide? non pas ; en vérité plutôt belle, ^ sans excès — afin qu'elle n'ait point la rareté d'affiner jusqu'au charme les disgrâces de la laideur. D'ailleurs, laide ou belle, elle sera terrible, tl'une àme inexorable et mauvaise ! Plus tard, quand elle
regardera autour d'elle, elle verra, avec satisfaction, des yeux brûlés par les larmes et des fronts déshonorés. Mais de peur que, si elle faisait le mal pour le plaisir du mal seul, elle dût à cette espèce de désintéressement quelque semblant d'élévation, je donnerai à sa cruauté trois causes, les plus viles de toutes, la haine de Tamour, Tenvie du bonheur des autres, la rancune des joies acceptées ; et pour lui refuser jusqu'à la fierté des triomphes difficiles, ceux que je lui donnerai à désespérer, à tuer, ne seront pas des têtes illustres ni de grands cœurs rebelles ; je lui ménage la honte des victimes qu'il n'est pas glorieux de frapper, des proies qui se défendent mal. Celui qui se courbera devant elle, celui qu'elle damnera pour la plus grande joie de mon avide enfer, ce sera quelque enfant ingénu, au cœur enflammé par la réverbération des
r.3 LA DERNIERE-NEE DU DIABLE
ardeurs qui émanent de lui seul, ou bien quel(]ue imbécile poète aux chétives illusions, maniaques et invétérées, pauvre homme dont on fait tout ce qu'on veut, et qui, médiocre hélas! autant qu'elle, n'aura |iaH assez de rêve pour la recréer parfaite et sublime, ni assez de génie pour l'adorer et l'exécrer en des vers qui la feraient immortelle, »
Ainsi songea le Diable ; et tu parus, ma chère !
Puisque voici, si proche, le premier jour de la nouvelle année, il est temps, chère âme, cher corps aussi ! qu'en manière d'étrennes, même avant le collier que je vous réserve, le radieux collier de pierreries, où alternent les rubis solaires avec les opales couleur de lune, et qui fut trouvé naguère en un sépulcre près de Sparte au cou d'un si blême squelette, — ce qui pourrait induire à penser que jadis, offrande du conjugal pardon, il décora la neige de la cycnéenne Tyndaride, — je vous offre d'un cœur bien sincère, ah ! d'un très
sincère cœur! quelques souhaits, ma mie Mais quels souhaits? Voici. Daignent m'entendre les Dieux !
A vrai dire, il est un vœu qui, réalisé, me dispenserait de tous les autres et suffirait, seul, à écarter de vous, et de tant d'êtres, Tangoisse acerbe et le déchirant désespoir ; et ce vœu. Mademoiselle, c'est que vous mouriez tout de suite.
Oui ! puissiez-vous mourir à bref délai, pour le salut de tant d'hommes et de femmes qui rêvent dans l'attente d'ils ne savent quelle désolante joie où le spasme s'achève en catastrophe. Mourez, de grâce, mourez.
Je le demande aux providences, et je vous en conjure, mourez, ma bien-aimée ! Elisez le trépas qui vous semblera le plus aimable. Qu'il est clair, et fleuri de nymphéas pareils à de beaux yeux en pleurs, le ruis-
seau, linceul de fluide cristal, où languit, échevelé, le front des Ophélie! De l'ouate imbue de chloroforme, sous un masque aux cordons noués à la nuque, ensommeillé d'une si délicieuse extase que l'agonie est déjà le paradis ; et rien n'empêche de choisir, — délicat et suprême mensonge ! — un loup de carnaval, en satin vif, à la barbe de malines, afin que la cadavérique extinction des lèvres rouges et des roses pommettes, sourie ^ux gens qui surviendront ; même un masque grotesque, agrémenté de verrues, et dont le nez pointu et frétillant ressemble à une queue de lézard, ne messiérait pas toujours en pareille circonstance ; on peut avoir le dilettantisme de faire éclater de rire les ensevelisseurs. Ou bien, ainsi que prémédite de s'y résoudre le Pierrot de Gautier, empoisonnez-vous par quelque odeur traî-
38 SOUHAITS A. LA BIEN-AtMÉE
tresse. Ou bien préférez le prompt couteau d'acier neuf qui s'insinue et s'allonge dans la blessure comme une langue ferme entre lieux fines lèvres. Ou bien, vers un minuit exquis et formidable, exigez de quelque amie un tel excès de torturantes délices, qu'en un suprême rùle enfin s'envole votre âme expirée. Mais, d'une façon ou d'une autre, par pitié pour tous les vivants, mourez ! et si les Dieux ne m'exaucent point, c'est qu'en effet ils se réjouissent de l'infortune humaine.
Car, ma très chérie, une fonction vous fut dévolue ; le Désastre.
Quand vous entrez dans une chambre, ou dans une vie, avec l'ébouriffé ment de vos cheveux gamins et l'étourderie de votre eœur sur les lèvres, vous n'entrez jamais seule; vous avez pour invisibles pages, l'un tenant votre coffret à bijoux, l'autre vous
offrant un miroir, et l'autre portant la traîne de votre robe, la Ruine, le Suicide et la Peste. Non point la Peste qui met des pustules par toute la peau, tenaille et tord les entrailles, mais celle qui gangrène les âmes, et fait que les esprits émasculés sont pareils bientôt aux veules chiffons des hottes.
Pourtant vous n'êtes pas extraordinaire !
Vous n'avez rien de commun avec le» héroïques amantes dont s'épouvante et se glorifie l'humanité. Vous n'êtes ni la Colombe au bec de fer, égale au vautour de Prométhée, dévoratrice des cœurs saignants, ni l'Omphale victorieuse du vainqueur du Lion, ni la Cléopâtre qui rêve en des coussins faits de vivantes chairs, l'orteil à peine posé sur la nuque de l'imperator. Non, vous êtes médiocre, presque banale; vous êtes semblable à celles qui ne sont pas, en apparence, différentes des autres. Vous n'avez pas
même la beauté ! et it fallait que vous fussiez laide, sans excès, — tout excès vous est interdit ! — à peu près laide ; car, belle, la jiudeur peut-être d'y avilir l'auguste forme vous eût détournée des vulgaires vilenies, et l'orgueil, qui sait? vous serait venu d'être pareille à vous-même. Cependant, ni étrange ni hautaine, vous êtes redoutable, parce que tel est votre destin, — et à cause d'un étrange parfum I Ce parfum de votre corps, c'est votre âme qui vient il fleur de peau. Non, l'énorme et dévastatrice Peste n'entre pas avec vous ! Vous n'êtes pas un fléau grandiose ! Mais, plutôt, l'en vous pourrait comparer à ces menues boîtes ou à ces petites fioles, de qui, si on les ouvre ou les débouche, s'exhale sournoisement, peu à peu, une délétère odeur qui gâte l'air, et, lentement, lentement, pénètre et corrompt les poumons jusqu'à la
putréfaction parfaite. Et ce n'est pas seulement aux autres, mais à vous-même, que votre vie serait mauvaise.
Ne comptez pas trouver quelque joie en le malheur de vos victimes. Il vous est refusé de vous plaire aux souffrances par vous causées ; vous n'aimez même pas le mal que vous faites. Ce ne vous serait pas un divertissement appréciable que d'enfoncer une lame en quelque gorge! vous ne * haïssez pas plus que vous n'aimez. Vous portez en vous, — en dépit de vos vingt ans si frais et de vos yeux d'enfant où bleuit l'étoile illusion — le dégoût de toute chose, le dégoût surtout de vous-même. Vous aussi vous humez le parfum de votre âme, et il vous écœure. Non, n'espérez aucune minute de bonheur ni d'aise! N'espérez même pas la souriante espérance ! Votre appétence des
plaisirs défendus trouvât-elle à s'exaspérer
et à se satisfaire dans quelque inouïe débauche pareille à un crime ; votre ambition, parfois, de renommée, fùt-elle, un soirheureuv, tout à coup réalisée, ù vaine poétesse, par les acclamations d'une foule; eussiezvous enfin conquis l'enrichissement, — monnaies, liasses et lourds bijoux d'or, — que convoitent vos instincts de juive, vous n'en seriez pas moins lamentablement désolée, ù pauvre, pauvre chère! Car ils habitent en vous, depuis toujours et à jamais, le remords des coupables ravissements où se hâte votre besoin d'oubli, et l'ennui de l'art où la nécessité vous résigne, et le mépris aussi des sommes et des luxes vers qui se crispent éperdament vos doigts!
Ah ! Mademoiselle, — dans votre intérêt comme dans celui des autres, — mourez vite, s'il vous plaît !
Mais vous vivrez, selon le dessein mé-
chant des Dieux ; et parce que vous avez la force et la santé, en dépit des défaillantes morbidesses qui nous donnent parfois, à nous et à vous, Tillusion hélas! de votre prochain trépas. Vous vivrez, pour notre malheur, et pour le vôtre.
Qu'est-ce donc qu'avec quelque chance d'être exaucé, je demanderai pour vous aux Immortels, lorsque voici, si proche, le premier jour de la nouvelle année ?
Ah! vraiment, je ne sais?
Car, enfin, de quels dons ne fûtes-vous pas comblée, déjà, par les prodigues providences? Si belle, quel charme vous manque?
si tendre, quelle douceur? si sincère, quelle loyauté? si honnête, quelle vertu? si chaste, quelle candeur? si heureuse, quelle joie?
Ceux vers qui vous marchez, pensent qu'ils voient venir un ange ; ceux qui vous entendent s'extasient comme d'ouïr une musique
céleste ; et me voici réduit à ne point former de vœux pour vous, ô si parfaite, tant il sel'iiit absurbe de vouloir ajouter, comme dit le docte Bachelier, des roses au printemps et des étoiles au ciel!
Jo dit :
— Quelquefois, la nuit, je m'ennuie.
— Au bal? demanda Lo.
— A souper? demanda Zo.
Mais Jo, élégiaque :
— Au lit.
— Non?
— Bah?
Jo affirma :
— Oui, la nuit, entre les malines closes de Talcôve, il m'arrive de m'ennuyer. Je conçois vos surprises, mignonnes, et à
l'étonnement se mêle, j'en suis sûre, un secret mépris des jeunes hommes qui, non sans peine, obtinrent, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, la tâche de remplir près de moi, de la veilleuse allumée à l'aube renaissante, des fonctions dont le premier effet devrait être précisément, semble-t-il, d'écarter toute morose langueur. Ah! ne pensez point trop (le mal de ceux qui ne réussirent qu'insuffisamment à me divertir; de mes bâillements sur l'oreiller, jolis d'ailleurs, aux dents de riz entre des lèvres de fraise, la seule coupable, c'est moi-même.
— Tu te calomnies ! dit Lo !
— Grâce à la grâce que te départirent les Grâces idaliennes ! dit Zo...
— ...Tune saurais, sreur des roses jamais lasses d'abeilles, dit Lo...
Je l'interrompit, s'écriant :
— D'abeilles? Fi!
— Pardon ! pardon ! rougit Lo. C'est « papillons » que je voulais dire.
— A la bonne heure !
— ... Tu ne saurais, reprit Lo, connaître la lassitude du divin Baiser. La vérité, c'est que, comme nous-mêmes, tu as àte plaindre de la déplorable médiocrité des amoureux où nous résigne, après tant de vaines expériences, la conviction de ne leur pouvoir substituer de triomphants émules ; car, non seulement, la race colossale des Héraclides a disparu pour jamais de la terre...
— Hélas! dit Zo.
— Non seulement ils ne sont plus, ces petits-fils de Zeus, qui tenaient du sublime aïeul le redoublement sans fin des coups de tonnerre avec Tintrépide jet des incessants
éclairs...
— Hélas! ditZo.
— Mais ceux-làmêmes que nous admîmes
û nous donner, à force de délicats et subtils artifices, — feux d'artifice au lieu de la foudre ! — l'illusion des formidables et glorieux foudroiements, se dérobent au pacte conclu, en des ignorances ou en des paresses qui sont bien pour déconcerter les personnes résolues à l'anéantissement parfait.
— Hélas ! ditZo.
Mais Jo, solennelle :
— Non, vous dis-je, ce n'est pas en la valeur souvent défaillante des jeunes hommes ou en leur inhabile adresse qu'il convient de chercher la cause de mes nocturnes mélancolies ; non plus qu'en ma trop longue accoutumance aux délices les plus suprêmes que puisse inventer et réaliser un amant. Je me désole, à l'heure des coupables caresses , parce que je les déplore et les réprouve , parce que je regrette
les charmes ingénus des puériles amours .
— Hein?
— Comment?
— Oui! Et je pense que je ne manquerais point de mourir de tristesse avant chaque aurore, si pour me détourner du spleen, je n'avais le chant...
— Le chant?
— Quel chant?
Elle ne leur laissa point le loisir de croire à un médiocre jeu de mots ; elle poursuivit tout de suite :
— Petite Lo! petite Zo! certainement, en un point de vos corps plus mignons que la poupée offerte en présent de baptême, à la fille de la Reine des Chrysanthèmes, par
72 LE CHANT r»U SIGNE
la plus menue des fées du Japon, vous cachez, — pas toujours ! mais, enfln, on est vêtue, quelquefois ! — vous cachez, dis-je, une de ces exquises imperfections de la peau, tache et point tache, noirceur et non noirceur, ou roseur presque pas rose, avec, quelquefois, la pointée d'un seul tout petit cheveu qui se recroqueville?
— Moi, dit Lo, c'est Timperceptible ressemblance d'une mûre, que j'ai...
— Où donc? demanda Jo.
— Au sein gauche ! non dessus, ni dessous, mais vers le point où la neigeuse colline s'incline au val neigeux.
— Ah?
— Oui.
— Moi, dit Zo, c'est un tout petit, tout petit caillou, écarlate, que j'ai...
— Où donc? demanda Jo.
— Au ressaut de la hanche droite; et
5to
'^Tir-
Ton dirait d'une cassure de praline, laissée là par des dents croqueuses de bonbons.
— Ah?
— Oui.
Mais Jo :
— Moi ! dit-elle, c'est d'une violette que je suis mystérieusement fleurie, et cette violette, quand, les nuits, je m'ennuie, se met tout de suite à chanter.
— Elle chante?
— Elle chante?
— Si délicieusement que j'en ai, en mes ennuis, l'âme tout extasiée.
Ni Lo, ni Zo, habituées aux féeries, ne sont personnes à s'étonner de si peu. Elles n'eurent pas une minute l'idée de nier la fleurette qui chante. Maisque chantait-elle?
elles en furent curieuses. Interrogée, Jo répondit :
— Voici ce que gazouille, entendue de moi seule, la violette que j'ai :
« Petite ! petite ! Ce n'était donc pas v»i„ les serments, derrière la maisonnette, ^ila venelle illuminée de vers luisants, tandis que les grands parents jouaient au ^^ààst dans la salle à manger éclairée par la .suspension de cuivre?
Il te menait par la main, il te tenait |^ la taille, il te disait qu'il serait bachelier. Tan prochain, et qu'ensuite il serait av&osut, député, glorieux, riche ! et qu'il t'épowserait, et que tu serais heureuse. Mais, en attendant, il te demandait tes lèvres.
Petite ! petite ! ce n'était donc pas vrai,, les serments, derrière la maisonnette, ^tkitK venelle illuminée de vers luisants, taftdîs que les grands parents jouaient au yàùsA dans la salle à manger éclairée par la mtëh' pension de cuivre?
Il te demandait tes lèvres, et tu les lui refusais. Tu lui jurais de l'attendre; nuis
Érf» Il ■■ .
puisqu'il t'aimait, puisque tu l'aimais aussi, qu'avait-it besoin d'un baiser? Un baiser, cela ne prouve rien ; et cela ne vaut pas une sincère parole.
Petite ! petite ! ce n'était donc pas vrai les serments, derrière la maisonnette, en la venelle illuminée de vers luisants, tandis que les grands parents jouaient au whist dans la salle à manger éclairée par la suspension de cuivre?
Il te baisa cependant! tu n'en fus point du tout marrie ; et tu ne lui dénias pas l'aveu du plaisir qu'avait eu de ses lèvres le point, tressaillant, où il les mit. Même, ton aise répétales promesses de naguère, et tu étais aussi beureuse que possible, sous les étoiles, dans la compagnie du petit cousin en vacances !
Petite ! petite ! ce n'était doncpas vrai, jes serments, derrière lamaisonnette, en lave-
nelle illuminée de vers luisants, tandis que les grands parents jouaient au whist dans la salle à manger éclairée par la suspension de cuivre ? »
ff
— Peste ! (lit Lo.
— Diantre ! ditZo.
— Voilà un Signe singulièrement bavard.
- — Et tu te plais à l'entendre?
— Comment n'aurais-je point plaisir, parmi la monotonie, enfin, des savantes caresses, à me souvenir des amours premières, des si sincères, des si chastes amours, à me
LE CHANT DU SIGNE 7l
souvenir du candide baiser qui m'enchaata toute Tâme...
— Toute Tâme? demanda Lo.
— Toute Tàme? demanda Zo.
Jodit:
— Ah ! toute Tâme.
Les deux autres souriaient.
— Moi, dit Lo, la mûre que j'ai n'est pdîat si parleuse.
— Moi dit Zo, la praline que j'ai n'est point si prolixe.
— C'est, s'écria Jo, que vos Signes sôHt de naturelles imperfections, d'ailleurs si exquises, de vos mignons petits corps; tandis que la violette dont je suis fleurie, et qui parle et qui chante, et qui me rappelle les pures extases des enfantines tendresses, est la marque, persistante en un doux bleuissement, — comme il arrive quelquefois, — du candide baiser que je n'écartai point.
^A la bonne heure ! dit Lo.
-~ Tout s'explique ! dit Zo.
Mais, pensives :
— Le Signe chanteur, dit l'une...
— Où donc le caches-tu ? dit l'autre.
Ah ! que Jo, à ces paroles, fut tout de suite rougissante ! et c'est en un murmure à peine (jii'eUe bégaya, la tète détournée :
— Ciel! qu'il esl cruel de m'interroger ai[isi! et ne sait-on pas que c'est dans la mousse des bois que fleurissent les violettes?
La soubrette annonça :
— Madame de Belvèlize !
— Faîtes entrer, dit Madeleine.
Celle qui entra était si jolie que Madeleine eut besoin d'un coup d'œil au miroir pour être sûre qu'elle était un peu plus exquise que cette visiteuse.
— Madame? demanda-t-elle.
— Madame, dit Tautre, si je vous dérange ainsi, ce n'est pas sans un très sérieux motif.
Madeleine, d'un doigt, fît glisser vers le tapis le peignoir qu'avait un peu soulevé rémotion d'une lecture, et, curieuse :
— Vraiment, un très sérieux motif?
— Ah! le plus sérieux du monde.
— Mais, s'il vous plaît, lequel?
— Voici. Vous avez un amant. Madame, de qui je suis aussi éprise qu'on le peut être.
— Ah ! que vous avez bien raison ! dit Madeleine. Car Valentin, — c'est le seul amant que j'aie, étant, malgré mes vingt ans, tout à fait ridicule et surannée, — est à coup sûr le moins intolérable des hommes auxquels une femme puisse donner le droit de la juger moins froide que les glaces boréales et moins barbare que les tigresses
LE SâC vide 85
d'Hyrcanie. 11 est bien fait, d'agréables manières, peu fécond en madrigaux banals, habile à ne baiser que le petit doigt lorsqu'on lui offre, les jours de tout le monde, la familiarité mondaine de toute la main ; en outre, il excelle, dès qu'il vous parle près de l'oreille, à murmurer des propos qui écartent à tout jamais la pensée, qu'on aurait pu avoir, d'imiter la virginité ou le veuvage des austères ursulines ; et, enfin, je puis assurer que lorsqu'il s'annuîta près de moi, jamais je n'ai vu l'aube traverser de rose les rideaux, qu'avec une lourdeur de paupières, où le regret de n'avoir pas dormi était bien loin d'être égal au délice d'avoir veillé.
— Je me doutais bien, l'ayant élu, qu'il avait les plus beaux titres à mériter de l'être. Mais, à parler franc, il a un grand défaut.
— Bon ! lequel, je vous prie?
— Il est fidèle à un point véritablement
extrême.
— Il est vrai, dit Madeleine, qu'il est.
fidèle extraordinairement. Je suis prête à croire que, depuis tout un an, il n'a baisé sur aucune autre bouche que la mienne la fleur rose communément appelée baiser ; et si Ton voulait trouver son âme défaillante et mourante, c'est dans mes seuls yeux qu'il la faudrait chercher.
— A qui le dites-vous ! Tel est l'attachement, — si naturel, — dont il est lié vers vous, que hier, encore qu'il éprouve pour moi, j'en jurerais, le contraire d'une insurmontable horreur, il s'est le plus courtoisement du monde soustrait aux sourires et aux regards dont je ne lui interdisais pas l'espérance de s'agenouiller devant ma chaise-longue ; et il m'a déclaré que même une minute de sa tendresse était une chose
qu'il n'avait pas le droit de dérober, sans votre autorisation expresse, à la perpétuité de vos amours.
— Voilà, n'est-ce pas, qui est d'une âme très noble?
— A coup sûr ! Mais considérez, d'autre part, que jolie comme je suis...
— Ah ! si jolie !
— Et beaucoup plus tendre encore que ne le semblent indiquer la rougeur mouillée de mes lèvres et l'azur mouillé de mes yeux, j'ai dû éprouver quelque insuffisante satisfaction à ne le point voir user de la facilité d'agenouillement bientôt redressé , que je lui offrais en un rare moment de douceur.
— Croyez que, très sincèrement, je compatis au chagrin qui a été le vôtre; vous êtes à un tel degré charmante que la seule chose qui me pourrait consoler d'une infî-
délité de Valentin, ce serait la gloire qu'il vous en eût faite complice.
— De sorte...
— De sorte?
— De sorte que j'ai pris, comme on dit, mon courage à deux mains; et je suis venue vous demander, à' charge, si le cas s'fen présentait, de revanche...
■ — Me demander?
— D'autoriser Valehtin à se départir, en ma faveur, une fois, — oh ! une seule fois, — de la constance dont, à si juste titre, vous avez lieu d'être fière.
— Madame, une telle démarche révèle une loyauté, voire une candeur, que l'on rencontre bien rarement chez 'les jeunes femmes de ce temps I je suis, certes, résolue à récompenser votre franchise par la plus amicale générosité.
— Ah ! que j'en suis aise!
— Quel jour avez-vous donné assignation àValentin?
— Je ne lui en donnai point, attendant votre réponse.
— Ecrivez-lui donc qu'il vous vienne voir dans trois jours (ce sera samedi, je pense,) et comptez que je l'aurai, par la plus formelle autorisation, délivré de tous les scrupules qui vous désobligèrent.
— Que je vous remercie !
— Hélas ! il y a de quoi, je vous assure !
dit Madeleine un peu soupirante.
— Madame...
— Madame !
Là-dessus, elles se séparèrent. Un jour passa, et un jour, et un jour encore. Est-ce que Madeleine en voulait à Valentin du désir, si honnêtement réprimé, qu'il n'avait pu s'empêcher de ressentir pour les lèvres mouillées et pour les yeux mouillés de Ma-
dame de Belvèlize ? Oh ! que non point.
Jamais elle n'avait été plus ardemment, plus subtilement, plus violemment aimante qu'en ces trois jours, qu'en ces trois nuits ; et, en vérité, Valentin s'extasiait de délices jusqu'à ce moment inéprouvés. D'ailleurs ce fut elle qui, fidèle à sa promesse, et loyalement consentante, rappela à son amant l'assignation qu'il avait reçue et à laquelle il convenait qu'il se rendît, ponctuellement.
Puis, à quelques heures de là, au bal de l'ambassade russe :
— Eh! bieh? demanda Madeleine, un peu sournoise, à Madame de Belvèlize, rencontrée par hasard.
Mais celle-ci n'eut garde de remercier ni de sourire : elle passait, fâchée.
— Eh bien? insista Madeleine.
Alors, l'autre :
— Fi ! madame, fî !
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r,^|p;^î3;po^çB^fBq|»iw7;;^^-»ST"
— Comment?
— Fi ! vous tlis-je, cela n'est pas de jeu !
et lorsque, vers le jour de l'an, on envoie auxpersonnes des boites ou des sacs, on n'en croque pas, d'abord, tous les bonbons!
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Après que l'adorable Nonette, — toute menue femme de chambre, qui, en dépit de son nom, n'a rien d'une nonnain, hors, au bout du nez et dans ses clairs yeux vifs, un petit air souris qui lui sied à miracle — eut offert, sur le plateau de cristal rose les deux calices fuselés traversés de l'humide dorure d'un vin de Moselle où trempa une branche de muguet des bois, et se fut retirée non sans avoir humé, d'une narine gourmande, ce que, dans les verres, les lèvres des deux mondaines avaientlaissé de parfum et en avaient ajouté, Madame de Caldelis et l'ex-
quise marquise Lise deBelvèlizese mirent à causer, de chaise longue à chaise longue, dans la chambre de soie paille pailletée d'or, où s'attendrissait infiniment la mélancolie du crépuscule. Et de quoi causèrent-elles?
de ce bal au chalet, en Normandie, toutes les fenêtres ouvertes, avec le vent de la mer dans les cheveux, qui fraîchissait entre les épaules et jusque sous les bras la sueur odorante des valses? ou de quelque livre, hier feuilleté? ou de Lohengrin^ Cygne hué par des Oies? de tout cela, puis d'autre chose.
— En vérité, ma chérie, vous êtes étrangement imprudente ! dit la marquise Lise.
— Imprudente?
— Au dernier point, d'avoir auprès de.
vous une telle femme de chambre.
— Ah ! oui, Nonette. Vous avez remarqué?
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— Qui ne remarquerait cette mignonne créature si finement jolie qu'on la prendrait pour votre toute petite sœur, — n'était le bonnet à rubans roses — et si délicatement parfumée que, tout à l'heure, lorsqu'elle s'est inclinée pour m'offrir le plateau, j'ai cru vous respirer vous-même?
— Comment? il est possible? vous avezcru?
On eût dit que Madame de Caldelis faisait effort pour ne pas pouffer de rire. Elle ajouta :
— Nonette,sans doute, quand j'ai le dos tourné, vide sur elle, mes flacons d'odeur.
— Le certain, c'est qu'une femme du monde même irréprochablement belle,même pareille à vous, aurait lieu de redouter cette camériste ; plus d'un regard, qui vous était acquis, doit s'attarder sur elle, tandis qu'elle vous met la pelisse aux épaules.
98 NO^XHALA^'CE
— Oui ! vous avez raison ! bien des fois cette pensée m'eslvenue ! Mais je ne saurais renvoyer Nonette.
— Pourquoi donc?
— Ah ! chère chérie, parce quejesuis tellement paresseuse !
— Paresseuse?
— Au-delà de tout ce que vous pourriez imaginer. Je ne sortirais jamais du lit, si l'on ne m'en faisait glisser, avec raille précautions, le long d'une planche capitonnée de satin que l'on lève ensuite, lentement, pour me mettre debout. Hausser les bras m'est une tâche insupportable. J'ai vu un jour une personne pousser elle-même du pied un tabouret de piano, avant de s'y asseoir ; j'en suis demeurée folle d'admiration.
— Voilà qui est toutà fait singulier, et qui, vous l'avouerez, ne laisse pas d'être assez en contratliction avec l'activité que semblent
dénoter chez vous le nombre et la hâte des aventures que Ton s'accorde à vous attribuer.
— En contradiction ? eh ! non, bien au contraire.
— D'ailleurs, quel rapport entre votre indolence et la présence de Nonette?
— Vous le comprendrez bientôt. Si je suis paresseuse, je ne suis point sotte, et sais bien à quoi m'oblige ma situation dans le monde. Une femme de mon rang, née d'une famille presque illustre, mariée à un parfait gentleman, serait ridicule jusqu'à la risée, si elle n'avait deux ou trois amants avérés, et si, une fois l'an au moins, par quelque équipée excessive, pas avouée et pas niée, elle n'offrait matière à de scandaleux chuchotements.
— Elle serait perdue de réputation !
— Et montrée au doigt ! Mais comment accommoder les exigences d'une bonne re-
100 NOJNCIIALANCE
nommée avec mon amour du far-niente? La seule idée des allées et des venues, des rapides entrées dans les garçonnières, des escaliers montés et descendus à la hâte, et de tous les autres mouvements qu'impliquent les liaisons illégitimes, me rendent comme éperdue d'épouvante. Oter soi-même sbn corset, — car les hommes, h ce qu'on assure, sont d'une étrange maladresse,— quel effrayant labeur ! Et puis les amants imaginent mille choses pour ne pas vous laisser en repos. De sorte que j'étais la femme la plus perplexe de la terre, et très probablement, obéissant àma paresse plutôt qu'à mon devoir, j'aurais été déshonorée, si je n'avais eu la chance de prendre Nonette ù mon service.
— Hein?
— Oui !
— Quoi?
— Certainement !
— La maîtresse de M. de Marciac?
— G'estelle.
— La maîtresse de M. de F^uyroche?..-
— C'est elle.
— Cette personne, très vailée et tout de noir vêtue, que le vicomte Tristan, avanthier, après rOpéra, a reçue et gardée dans son petit hôtel de la rue Pergolèse?
— C'était elle.
— Vous voulez rire ! Nonette ne vous ressemble pas.
— Mais si! D'ailleurs l'ombre et le mutisme donnent lieu à d'étranges vraisemblances, permettent les plus entières erreurs. Nonette exige, tant j*ai honte de mes faiblesses, toutes les lumières éteintes, même après le centième baiser; garde un profond silence, même dans les plus extrêmes ivresses, tant ma pudeur se refuse aux
lOa NONCIl-VLA>'CE
aveux; et comme, les lendemains, aux visites, aux dîners, aux bals, mes regards et mes sourires continuent le mensonge de mon faux abandon, jamais aucun de ceux que je n'ai pas rendus heureux n'a douté de son bonheur.
— Voîlti qui est bien extraordinaire.
— Je l'accorde ! mais véritable.
— ^ Et l'emploi de Mademoiselle Nonette n'c^st pas une sinécure.
— Ah! la pauvre enfant! Je frémis en m'imaginant les remuements sans nombre, les mille fatigues qui, sans elle, ne me seraient pas épargnés.
— Vous ne les regrettez jamais, ces aimables fatigues?
— Mon Dieu, chérie, s'il faut être franche. .
— Il le faut!
— Je ne vous cacherai pas que, n'était la naturelle langueur qui m'attache à la soli-
^■o^'CHALA^■CE 103
tude et à l'immobilité, j'aurais pu me sentir tout comme une autre encline au plaisir que l'on doit trouver en de tendres instabilités.
— Ah ! que l'on en trouve, n'en doutez point, chérie!
— Mais je n'en suis pas tout à fait dépourvue.
— Vous?
— Moi-même. Cette petite Nonette est fort intelligente, et bavarde. Après le silence auquel l'obligent les aventures où elle me remplace, elle ne se tient pas de parler, de parler, de parler! Et, les soirs, après qu'elle m'a couchée, elle me conte avec tant de vivacité les tendresses qu'elle accueillit, les ardeurs, secouantes, mais douces, dont elle fut la dévouée victime, qu'il me semble avoir été mêlée en ces troublantes choses ; et, les yeux mi-clos, je n'y reste pas étrangère en mon loisir ensommeillé.
104 ^■ONCHALA^•CE
— C'est donc que vous y mettez quelque bonne volonté? car les récits d'une petite camériste ne doivent rien avoir d'agréablement précis, ni de pittoresque.
— Comme vous la connaissez mal ! Puis, par un hasard drt à des voisinages de mansardes, elle aime pour son propre compte (ah ! elle est bien le contraire, elle, d'une personne oisive !) un poète qui loge au cinquième étage de cette maison; elle tient de lui des façons de parler, de grouper les faits, démettre en relief les descriptions, qui ne manqueraient pas de vous ravir; plus d'une fois, douée d'une excellente mémoire, c'est en vers qu'elle m'a raconté les extases où elle m'avait compromise.
— A la bonne heure! ditLisedeïîelvèlize; mais tout cela ne m'explique pas pourquoi vous tolérez que votre femme de chambre Boit si ravissante. Il n'y aurait aucun incon-
vénient à ce qu'elle fût laide, puisqu'on ne la voit point à l'heure où l'on croit vous aimer. Si lente qu'elle fût, Madame de Caldelis se dressa en un sursaut ! elle avait l'air sévère, un peu triste, comme quelqu'un qui a reçu une sensible injure, à qui l'on a fait tort, gravement. Elle dit:
— Ce n'est pas de vous, ma chère, que j'aurais attendu une telle parole. Quoi ! à d'honnêtes jeunes hommes qui me désirèrent pour l'amour de ma jeunesse et de ma grâce et de mon charme, je donnerais en échange de moi, qu'ils crurent mériter et qu'ils mériteront peut-être, un laideron?
Elle ajouta, plus sérieuse encore, avec, presque, de la colère :
— Si j'ai une femme de chambre aussi jolie, c'est, madame, par probité.
— Ne me battez pas ! s'écria Lise de Belvèlize dans un éclat de rire ; et laissez-moi
106 NONCHALAXCE
VOUS embrasser 1 car vous êtes adorable.
Mais, vous savez, votre histoire, je n'y crois (ju'à moitié. Il y a votre mari, que diable !
— Hélas ! au moment de mon mariage, Nonette n'était pas encore à mon service.
Mais, à présent...
— A présent?
— M. de Caldelisn'est pas mieux partagé que les autres.
— C'est donc. . . dit la marquise Lise, plus tendre, à voix basse, en se rapprochant, dans la chambre où s'attendrissait infiniment, entre la soie paille pailletée d'or, la mélancolie du crépuscule plus obscur.
— C'est donc?
— -Que vous avez fait exception en faveur d'une seule personne?
— Je n'ai pasfait d'exception, je vous jure.
— Mais si!
— Mais non!
La marquise se rapprochait de plus en plus ; le crépuscule avait les douceurs d'une sombre caresse éparse et se parfumait d'elles en les enveloppant.
— Vous avez oublié...
La voix se tut, elle reprit, chuchottante :
— C'était ici, en de non moins odorantes ténèbres...
Elle se tut encore, recommença encore déparier, murmure plutôt que parole:
— Vous m'avez dit : je reviens...
— Oui...
— Vous êtes revenue...
— Non... non...
— Vous êtes revenue !
— Non ! . . . pas tout de suite !
— Tout de suite ! J'en suis sûre ! Ce n'était pas votre femme de chambre, puisque, une heure plus tard, vous avez sonné, et Nonette elle-même est arrivée...
I É(j$f: NOKCUALAiVCE
I — Nonette?
— Oui, à tâtons, se cognant aux meubles, et, après avoir à demi écarté les rideaux, elle nous a offert, — tenez, ainsi qu'elle a fait tout à l'heure, — du vin de Moselle en des calices fuselés.
— Commece(;i, n'est-ce pas? dit Madame de Caldelis qui, lentement, avait pris le
, plateau rose, laissé sur une talile. Et il est
b fort heureux qu'elle soit vite ressortie ! car
p vous auriez bien vu que je n'avais pas de
bonnet à rubans roses.
C'était dans une petite ville, dévote et solennelle, avec dès rues qui semblent de longs couloirs claustraux, aux baies ouvertes sur le cimetière ; avec des volets fermés comme des yeux d'ascète en méditation; avec les silences religieux d'une cathédrale où l'on récite à voix basse les offices. Et c'est une sorte d'église en effet, cette ville, d'église morne, sans pompe cérémonielle, sans orgue chanteur ni cierges radieux ; car naguère envahie par une émigration de jan-
st'iiiisles, elle ne consent pas aux luxes, aux leiidrcsses, aux sourires qu'accorde, conciliante, la doctrine aimable du Jésuite. Non, sinistre et froide comme une nudité de cadavre, elle s'enlinceule de paix, d'isolement, de morne rêverie; jamais un bruit de roue, éveillant une idée de promenade, de départ, de retour; jamais une gambade criarde d'enfants, après l'école ; on ne voit jamais, entre les Persiennes mi-closes, un profil de jeune demoiselle qui coud et qui brode et parfois d'un furlif regard espère dans le miroir-es- |iion l'image du passant qui sera l'amoureux sans doute, le mari peut-être. Point de caliaret braillard. Aucun théâtre. Nul lieu de fête. Les vivants qui babilent cette ville vont à la messe, aux vêpres, en reviennent, vaquent aux nécessaires devoirs de la civilisation, en un mystère muet de fantômes rôdant parmi une nécropole : ils rentrent chez
eux, ainsi que des revenants regagnent leurs tombes ; les portes, en se refermant, font un bruit de lame tumulaire, retombante. Au dedans des maisons, il y a les servantes doucereuses, à la face de vieil ivoire, un ru- . ban de congrégation au cou, qui ne font pas de bruit, — chaussées de chaussons, — lorsqu'elles époussettent les housses du salon ; l'épouse maigre et laide, n'offrant pas son front au retour du mari, allant de l'armoire au linge à l'armoire aux confitures, se signant quand sonnent les cloches; lajeunefîllehâve, aux yeux cernés, aux lèvres minces, qui, en lisant dans un livre de dévotion, mord d'une dent mauvaise le bredouillis de sa prière; les jeunes garçons, élèves du séminaire, qui apportent au logis familial la sournoiserie déjà béate, ou encore haineuse, de la vie domptée par la discipline. Là, les repas sonj silencieux, les soirs sans causerie, avec des
regards nuls, pendant la lecture tie l'Evangile, vers les cendres froides du foyer.
Et, dans toute cette ville, il n'y avait qu'une seule prostituée.
A qui servait-elle? à tous! elle seule, à tous.
Pas jeune, longue, sans chair, jaunâtre; la tète embroussaillée d'une tignasse de crins noirs, la boucUecommeune plaie vive, les yeux comnae deux lampions louches ; avec d'osseuses mains, dont les ongles bcs-
tiaux s'allongent et aggriffent; l'air d'une bohémienne laissée là par quelque bande vagabonde ; les pieds nus souvent sous la frange d'une jupe rouge en loques, — des pieds à la plante durcie par la blessure cicatrisée des cailloux et des ronces, — le front flambant d'un foulard écarlate ; elle logeait, au delà du faubourg, daûs une ancienne hutte de cantonnier, entre la route et la rivière. Elle y avait aménagé deux chambres peu grandes : l'une où l'on attendait; l'autre où il y avait un lit, lit sans boiserie, fait de deux matelas de varech, avec une demi-housse de molleton grenat sur un seul drap rarement changé et deux oreillers sans taie où se recrocquevillaient çà et là des déchirures de dents enragées, où jaunissaient^ séchées, des baves d'anciens spasmes.
Les soirs, à la fenêtre de la chambre où il y avait un lit, elle allumait une lampe à
l'ubiit-jour rouge, phare immonde des luxures éperdues dans la tempête des concupisœuces nocturnes.
IVabord, quand elle s'installa dans la hutte, — d'où venait-elle? où voulait-elle aller? eh! qui sait d'où partirent, et quelle voie auraient voulu suivre les êtres, dont la Nécessité exige la présence, à un certain moment, en tel ou tel lieu ? — (l'abord, elle avait coutume de se promener, impudente, par la ville. Frôlant de sa jupe rouge les portes des austères maisons, des séminaires, des églises ; jetant aux volets clos le déli de sa bouche où saignait l'offre du baiser; interrompant, tout à coup, d'un rauque rire, le silence conventueldes rues pyreilles à des couloirs ouverts sur le cimetière, elle rôdait infatigablement, effroi des doucereuses servantes, horreur des laides épouses, étonnement des vierges aux lèvres minces ;
et les chastes hommes, chauffés en leur moelles, ne pouvaient détacher leur pensée de Téhontée créature qui les invitait au péché. Plus d'un prit la fuite, non sans retourner la tête, épouvanté de Tavoir reconnue, vers le crépuscule, dans l'ombre de quelque mur, penchée, et lâchant, les lèvres obscènes, de pires mots, troussant parfois sa jupe, dans la clarté encore, jusqu'à révéler, roussâtre et touffu, l'abîme du sexuel enfer.
Mais, bientôt, quelques-uns, — oh ! avec quelles précautions! le long des maisons fermées de nuit sur les portes closes, sur les fenêtres closes ! — la cherchèrent, loin de l'éviter, la suivirent, loin de la fuir. Puis, presque tous après quelques-uns, puis, après presque tous, tous. La virilité de la ville s'exaspéra vers elle ! Maintenant il n'était plus besoin qu'elle errât par les rues. Il lui
suffisait d'allumer la lampe à la fenêtre de la chambre où il y avait un lit fait de deux matelas de varech.
Sortis à tiitons des austères demeures, enveloppés de manteaux, coiffés de capuchons qui leur descendaient plus bas que le nez, ils allaient, les vieux, les jeunes, les pères qui avaient lu à haute voix l'Evangile, les adolescents qui, le lendemain, retourneraient au séminaire, et ceux qui étaient magistrats, et ceux qui étaient prêtres, vers la hutte où s'accoudait, au rebord de la croigée, la noiraude bohémienne à la broussailleuse tignasse traversée de flamme. S'ils se heurtaient l'un l'autre, en leur marche convergente vers un seul point, ils feignaient de ne pas s'apercevoir du heurt. Ils ne se regardaient pas, ne voulaient pas se voir. Ils marchaient vers leur péché, sans autre pensée, comme des chiens à la langue
pendante, cherchent la mare , pour laper l'eau. Et, assis côte à côte, dans la première pièce, ils ne se reconnaissaient pas, attendant l'heure du mal. Elle, cependant, inconsciente, mais en qui s'acharnait l'intention diabolique, les accueillait, les voulait, les torturait par l'attente des délices, cent fois plus encore par les délices elles-mêmes, ne retardait qu'à regret la damnation de ceux dont le jour naissant eût constaté les infâmes joies ! D'ailleurs, le lendemain, ils rentraient en leur austérité, ne se souvenant plus du péché auquel ils consentirent ou qu'ils convoitèrent; et, très gravement, après la messe, un peu à l'écart des épouses, des demoiselles et des servantes , ils parlaient entre eux, à voix basse, des mesures qu'il conviendrait de prendre contre une créature, habitante d'une hutte, au delà du faubourg, ils ne savaient où, qui scandali-
sait étrangement l'honnête et paisible ville. Parmi des boufîées d'orgue sortant encore des portes souvent rouvertes de l'église, les cloches sonnaient religieusement.
Or, un malin, passant sur l'étroit chemin entre la route et la rivière , des mariniers trouvèrent dans la houe et les cailloux un corps de femme morte. Elle était nue, avec du sang caillé aux plaies du cou et de la poitrine, avec un écoulement d'entrailles verdissantes hors du ventre défoncé. Sa tignasse noire s'enflambait d'une coiffe rouge. Les mariniers coururent vers la ville,
éveillèrent les gens de police, répandirent la nouvelle. Deux médecins, — ils tardèrent à venir, — ne purent refuser d'avouer que rhypothèsed'unsuicideétaitpeuadmissible; que ce cadavre était celui d'une femme déchirée d'ongles et de dents, tuée à coups de poings et de talons. Même ils durent constater que, morte, elle avait été possédée.
En quelle atroce bagarre, dont elle fut à la fois la cause, la victime et le prix, succomba donc la noire et sèche créature coiffée d'un foulard couleur de sang? On ordonna une enquête. Elle n'aboutit point. Il fut impossible de découvrir les criminels. Des vaga-r bonds, sans doute, qui avaient quitté le pays tout de suite après l'attentat. Ou bien ces mariniers... oui, ceux-là mêmes qui, par stratagème peut-être , avaient révélé le crime. L'affaire fut classée. La ville rentra
dans son calme ; la dévote et solennelle ville,
f®; I.A CHASTE VILLE
avec des rues qui semblent de longs couloirs claustraux, avec dos volets fermés comme (les yeux d'ascète en méditation, avec les religieux silences d'une cathédrale où l'on récite à voix basse les offices.
Alors,- vraiment, tu croyais que j'allais te
tuer? Oui, oui, tu t'imaginais que j'allais te
tuer, des deux mains, en t'étranglant, ou
d'une balle, de revolver dans la tempe, ou
d'un couteau à découper, empoigné dans le
tiroir du buffet, et qui serait entré dans ta
chair, comme dans de la viande .Bête, de m'a-
voir cru si godiche ! Tu peux en faire ton
deuilj d'espérer que je porterai le tien. Mais
regarde-moi donc, tire ta tète de l'oreiller, —
je te dis de te retourner, catin ! — tu vois bien
que je n'ai pas l'air féroce, et que je ris.
Ça t'embête, je comprends. Tu aurais pré-
féré un dénouement sinistre, romanesque, qui t'aurai donné, une minute, la minute d'avant rendre l'âme, l'illusion d'être l'hér roïne d'une hautaine aventure d'amour.
Desdémone, si j'avaiséléOihelloI Plus souvent que je t'offrirai cette satisfaction. Mais sacrebleu, ce qui est arrivé, c'est drôle, et pas autre chose. Si tu savais combien ça m'a paru comique, tout à l'heure, quand je suis entré, le haussement saccadé des couvertures sur vos corps accouplés ! l'ombre, sur le mur, des secousses, a failli me faire pouffer de rire. Ces ombres chinoiseslà, on ne se figure pas ce que c'est amusant. Mais le plus gai, c'a été quand l'imbécile qui était couché avec toi, m'a aperçu, — oh ! la tête qu'il a faite 1 — et s'est jeté à bas du lit, et s'est sauvé par l'escalier de service, ses bottines à la main, en emportant son caleçon sous son bras. A présent, il doit
courir dans la rue, en chemise. On le mènera au poste. Il sera obligé de se faire réclamer par des gens de sa connaissance; on dira que c'est une manie qu'il a de se promener, déshabillé, après minuit. Le pauvre diable !
j'irai le réclamer, si c'est nécessaire. Je ne lui en veux pas. Et à toi, je n'en veux pas non plus. Tu es comme tu es. Je te connais.
Toi, une amoureuse? toi, une femme capable de préférer un homme à un homme? toi, une âme, toi, un cœur ? non, tiens, je me tords.
Celui qui était là, tu l'as pris, parce qu'il est venu, parce que j'étais en voyage, parce qu'aucun autre n'est venu avant lui. Est-ce que tu sais seulement s'il est blond ou brun? ce n'est pas probable. Veux- tu parier que tu ne m'aurais pas trompé, si je n'avais pas été absent? Et peut être n'était-ce même pas un homme, cette personne qui s'est échappée. Il y à des femmes dont les pan-
talons, bleus ou roses, ressemblent à des caleçons. Tu ne fais pas de dîfTérence, pourvu qu'on t'essoufle. El je me fâcherais? pas si sot. Tu ne vaux pas que je te fasse l'honneur de ma colère. Mais parlons peu, parlons bien. Voilà qu'il se fait tard, je reviens de voyage, — ça donne des idées, le remuement du wagon, et de voir des ombres chinoises, — j'ai envie de faire la fête, et je t'emmone. Hein? quoi? tu ne comprends pas? Je te dis que je t'emmène. Lève-toi, habille-toi. La première robe venue. M'obéirasiu,tonnerrededieu,je te donne cinq minutes pour être prête à sortir, le chapeau sur la tête. Plus vite que ça, je te dis ! A la bonne heure. Eh! ne tremble pas; puisque jene veux ' pas te tuer, puisque tues trop ignoble pour que je te tue, — puisque nous sortons pour nous amuser, grande bête ! Mais, tu sais, pas plus de cinq minutes, fendant que tu t'ha-
billes, jemarcherai de long en large enchantant un air pour passer le temps. Un air d'opérette. A Bordeaux, où je suis allé pour mes affaires, (pour te gagner des robes et des chapeaux, et des dessous que tu fais friper par d'autres !) il y avait une divette de passage, jolie comme un cœur, avec des seins menus, qui s'enflaient hors du corsage, à chaque roulade ; on m'a mené dans sa loge, elle me riait, elle voulait bien, mais (j'étais trop stupide, pas vrai ?) je ne l'ai pas prise, parce que je t'aimais, parce que j'avais promis de te rester fidèle, parce que je pensais à notre lit, à notre cher lit, qui est le lit de tout le monde ! Ah ! te voilà prête, passe devant. Je te dis de passer. Si tu ne te dépêches pas, je te fais descendre l'escalier à coups de bottes dans les reins. Bien. Tu es gentille. Tu fais ce qu'on veut. Tiens bien la rampe ; si tu tombais, si tu te faisais du
mal, ça me ferait une peine !... Là, prends garde, il y a deux marches après la porte Titrée. Cordon, s'il vousplaît! Merci. Nous voilà dehors. Si tu veux nous ne prendrons pas de voiture. Ce n'est pas très loin où nous allons. Puis, c'est gentil de marcher ainsi, bras dessus bras dessous, en se serrant l'un contre l'autre, comme des amoureux. Ah!
ah ! comme des amoureux. Ça ne te rappelle rien, cette promenade? Autrefois, avant notre mariage, les grands parents, àNeuillysur-Marne, quand on allait prendre le train, les soirs, marchaient en avant, nous laissaient causer bas, un peu loin d'eux, parce que nous étions déjà fiancés. Non ! toutes les, niaiseries que je t'ai dites, et que tu m'as répondues ! Si je ne trouvais plus de mots, ma chérie, pour t'expliquer combien ■ je t'aimais, je te disais des vers que j'avais appris, gamin, en classe; le plus souvent,
ils n'avaient aucun rapport avec notre tendresse commune, mais il me semblait que des vers, n'importe lesquels, c'était tout de même de l'amour, et, une fois, (la fois où j'ai osé t'embrasser dans le cou), je t'ai récité la fable du Loup et de l'Agneau !
Tu pleurais de douceur, je pleurais de délice, nous étions si contents que cela nous faisait, presque, du mal. Hein? est-il dieu possible d'être serins comriie ça? Attends. Nous ne sommes pas arrivés, mais nous nous arrêterons ici, un instant. Qu'estceque tuas? Pourquoi n'entres-tupas, puisque je veux que tu entres? C'est un marchand de vin, oui. Pas luxueux. Un comptoir en zinc. "C'est bien plus, drôle. Nous allons prendre quelque chose, sans nous asseoir. Les^ filles, avec les souteneurs, boivent comme ça, entre les montées a l'hôtel. Deux verres de dur, patron ! et le renou-
vellement tout de suite, et un autre renouvellement. Je te dis que tu boiras, mijaurée ! Est-ce que tu vas faire la bête à présent?
Avale, encore, et encore, ou je te flanque une volée. Et rabaisse vite ta voilette, pour qu'on ne voit pas que tu pleures. Moi, ça me monte, déboire. Et, n'est-ce pas, il faut se monter quand on va faire la fête? Ce que nous nous amuserons tout à l'heure! Tu en as assez? Un autre verre? Eh bien, filons.
Vrai, tu n'es pas solide, pour un demi-setier d'eau-de-vie, la tête le tourne, on dirait, et tes jambes flageol lent. Tiens-toi mieux que ça! Fais-moi honneur! Tâche d'avoir l'air d'une femme chic, ça me flattera. La troisième rue à gauche, et nous serons arrivés.
Par exemple, si tu préfères, tu peuxfaire uu homme dans la rue. J'irai l'attendre chez le marchand devin. Tu n'oses pas? tu n'as pas encore l'habitude sur les trottoirs ? ça vien-
dra. Je comprends qu'on ait des scrupules, au commencement. Tu vois, je ne te brusque pas. Je pourrais te dire : « Vas-y, ou sinon!... » Mais je suis très doux, je le ménage ; tu t'y feras peu à peu. En attendant, marchons plus vite, il est tard, la boite pourrait-être fermée. Tu verras, c'est très chic, l'endroit où je te conduis. Tiens, regarde-donc, là-haut, l'enseigne I Ah ! vraiment, c'est drôle tout de même que nous soyons venus par ici, ce soir. Lis. « A l'enfant voué au bleu et au blanc ». Il y a deux ans, un matin, nous sommes passés ensemble devant ce magasin, et tu t'es serrée contre moi, et tu m'as dit dans l'oreille (tu étais toute rougissante, et je sentais battre ton cœur d'un pressentiment maternel) tu m'as dit : « N'est-ce pas, nous le vouerons à la Sainte Vierge, le premier qui nous viendra? j^ parce que tu avais été élevée très dé-
:ip»^-.'j;
votement ; quand tu entrais dans une église, tu te signais si gentiment que je baisais à la dérobée tes chers petits doigts tout mouillés d'eau bénite ! Vois un peu, au coin de la rue, cette grosse fille en robe rouge, toute maquillée, qui prend un monsieur par le bras, en lui disant des mots ; en voilà une qui n'a pa& honte, qui sait son affaire. Patience, patience ! tu seras comme ça, bientôt. Paris n'a pas été bâti en un jour. Tiens ! je me suis trompé de rue. Non, non, voilà la porte. Attends que je sonne. As-tu fini de larmoyer, grande dinde ! C'est peut-être que tu as trop bu. Il y a des gens qui ont le cognac triste. Ça y est ; on ouvre. Monte. Tu vas me faire le plaisir de monter tout de suite, chipie, où je t'enfonce les côtes ! At-on jamais vu une femme pareille? On fait tout ce qu'on peut pour l'amuser, et elle a l'air de se faire prier pour être contente.
Remarque que ça ne te fera pas seulement plaisir, ma petite ; ça te rapportera aussi, et joliment. On a de fiers bénéfices dans ce métier-là, lorsqu'on est jolie, et lorsqu'on sait s'y prendre. Hop ! eh I va donc, hop I Deux étages. Tu as l'air d'une morte que l'on pousse. Nous y voici. Bonsoir, madame. Bonsoir, bonsoir. N^ayez pas cet air ahuri. Je sais, je sais, une maison sérieuse, respectable. Recevoir des femmes ici, ce n'est pas l'habitude. Rassurez-vous. Nous ne sommes pas venus pour ce que vous pensez, cette personne et moi. Oui, sans doute, après aiffaire faite, je ne dis pas, on boira du champagne, dans le salon des glaces, c'est probable ; mais avant, causons sérieusement.
Voici. Cette petite-là, c'est ma femme. Ce qu'elle est jolie, vous n'en avez pas idée.
Habillée, elle est bien. Nue... n'en parlons pas, vous verrez. Et elle a la vocation. Ça,
je voua le jure, elle a la vocation. Elle a l'air depleurnicher à cette heure, c'est de la frime. Si vous aviez vu, tout à l'heure, les ombres chinoises sur le mur! Enfin, vous pouvez être tranquille, on sera content. Alors, moi, sou mari, je consens. Oni, je l'autorise. Demain, je remplirai les formalités. En attendant, Je vous l'amène. On peut en essayer tout de suite! et si quelqu'un se plaignait d'elle, n'en obtenait pas tout et le reste, vous n'auriez qu'à m'appeler (je resterai dans la chambre à côté), et j'aurai bientôt fait de la mettre à la raison. Ainsi, voilà qui est dit, et voilà qui est fait. Et toi, gueuse, toi, livreuse de toi-même à n'importe qui, entre franchement dans ta fonction, accomplis ton destin. Ne feins pas d'y répugner, menteuse ! Avoue ta joied'être uneprostituée parmi des prostituées, si tu ne veux pas que je te roue de coups, — fait divers et non roman —
comme un ivrogne assomme une fille. Justement, on sonne I quelqu'un monte! Allons, déshabille-toi, sois nue! offre-toi ! vendstoi ! Car il me ptalt que ta traîtresse chair où j'avais hélas ! ma joie et mon amour et mon rêve, soit avilie et souillée et ignominieuse au point que jamais je n'en puisse avoir ni le désir ni le regret !
C'était sans nombre qu'en ce temps-là — en quel temps? n'importe, tous les temps se valent, où les roses fleurissent et où les bouches des femmes sont mieux odorantes que les roses, — on allait en pèlerinage vers une vieille ermite, habitante d'un antre au flanc du mont, qui vendait du sang d'hirondelle. Elle était si vieille que les plus antiques corbeaux ne se souvenaient pas de l'avoir vue jeune; le chêne deux fois centenaire disait dans le murmure dodonien de
ses branches : s Je pense qu'elle avait un peu moins de soixante-dix ans quand, bûcheronne, elle me frôlait, gland vert encore, de son pied nu, sec déjà, s Mais si ancêtre et si, d'ailleurs, laide à voir qu'elle parût sur le seuil de la caverne où elle vivait en d'austères dévotions avec une arrière-petitefille, infiniment jolie, qu'elle avait, on ne laissait pas de lui apporter des présents de toute sorte, choses qu'on mange, choses qu'on boit, et des fourrures pour avoir chaud l'hiver, et des mousselines pour se faire belle l'été (elle, belle? ah ! ah ! ah 1) et de l'or qu'on enterre au pied des arbres, et de précieuses médailles, et, aussi, en des coffrets d'ivoire ouvré, pareils à de toutes petites châsses, des reliques recommandables par vingt miracles qu'elles firent. Pourquoi lui accordait-on de telles larçesses?
parce que, en échange, — deux gouttes, ou
LE SANG d'hirondelle 143
trois, ou quatre, presque rouges, oui, rouges, — elle offrait du sang d'hirondelle en une sorte de lys rose, velu d'or, qu'elle cultivait, disait-elle, entre les roches voisines, et qui était une exquise ressemblance. Ressemblance? de quoi? je ne saurais le dire.
Le certain c'était que les gouttes de sang d'hirondelle opéraient de véritables prodiges.
Par malheur, ce n'était point tous les jours que la vieille consentait à les débiter, en un lys rose, velu d'or. Bien des gens accouraient des plus lointains pays, à qui elle répondait : « Vous reviendrez la semaine prochaine j>, ou « vous reviendrez le mois prochain », et si on lui criait : Eh ! pourquoi ne point nous satisfaire sur Theure ? » C'est, répondait-elle, qu'à l'aronde de qui le sang pour votre salut s'égoutte, il plut de s'envoler; et elle ne reviendra qu'aux jours que je vous dis. » Mais si peu fréquente que
144 LE S.\JSG D HIRONDELLE
fût la présence de l'hirondelle — cinq ou six jours le mois — les gouttes de sang étaient si efficaces que par la rapidité des guéi-isons qu'on en obtenait elles compensaient la rareté du traitement. Les effets étaient vraiment extraordinaires. On avait vu des vieillards cacochymes, n'ayant plus ni dents, ni œil, ni rien de ce qu'il convient d'avoir pour être un acceptable époux, tout à coup se muer, pour une larme rose enfin bue, en vigoureux fiancés qu'impatientaient jusqu'au viol les retardements de l'hymen; des dames sexagénaires recouvraient, en moins d'un clin d'œil, les charmes qui, jadis, les rendirent si plaisantes. D'avoir bu de ce sang d'hirondelle, on voyait aussi des couards devenir braves, des laids devenir beaux, des pauvres devenir riches; des imbéciles égaler les glorieux poètes de qui les strophes enchantent les âmes ! Souvent, dés
LE SANG d'hirondelle 145
qu'on leur avait mis aux lèvres un peu du joli sang d'oiseau, de pauvres petits enfants, près de mourir en leurs berceaux déjà ressemblants à de petits cerceuils, reprenaient vie et sourire ; de jeunes filles, qui, maladives et douces, pleurèrent de n'oser aimer sous la caresse tombante des feuilles d'automne, nouaient des bras aussi vigoureux que tendres au cou de leur ami ; et, enfin, tous les vivants étaient pleins de santé, de foFce et de beauté, à cause de la vendeuse de sang d'hirondelle en des lys dorés, qui logeait avec son arrière-petite-fille, infiniment jolie, dans la caverne au flanc du mont.
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Mais voici que passa sur le chemin un chantfiur de chansons tendres, beau à voir, plus doux à ouïr, qui, lorsqu'il se mirait dans les sources rendait jaloux, lunt il était l)lanc, le reflet des jasmins penchés, et, lorsqu'il répliquait, d'une ballade à leurs roulades, jaloux les rossignols, tant il rossîgnolait Hf^réablement. Comme il passait devant l'antre, la vieille lui dit :
— Eh ! toi, voyageur de bonne mine, ne veux-fu pointm'acheterqueiques gouttes de sang d'hirondelle ?Préciscment jamais il ne l'ulaussi clair et aussi salutaire qu'à l'heure où nous voici.
Car elle était fort avare et s'entendait en son métier.
Mais lui :
— Bon ! je suis jeune et de belle humeur, et n'ai point besoin des drogues qu'on débite.
Mais par delà l'épaule de la vieille, il vit les yeux de la toute jeune fille, — elle s'appelait Fideline, cette petite, — et, s'arrêtant :
— Néanmoins, dit-il, volontiers j'accepterai l'hospitalité en ta caverne, et, en témoi- f gnage de gratitude, je chanterai, avant le ^ somme, des chansons si belles que le si- , lence aux alentours s'en pâmera et que le ' j ciel ouvrira plus grandes toutes ses étoiles,
comme des oreilles d'or.
LE SANG D HIRONDÇLLR
A vrai dire, il y eut, à quelque temps de !à, une grande tristesse, d'abord dans la contrée avoisinante, puis par toute la terre. T'était en vain que venaient en pèlerinage vers la caverne, les vieux, les malades, les tristes ; ils n'obtenaient pas les guérisons coutumières, même auxjours naguère indi- (|ués; la vieille leur disait, non sans l'air de quelqu'un qui n'estpas content : « Eh ! allezvous-en, je vous prie. Le lys rose , velu d'or, n'a point cessé de fleurir, et je pense même qu'il est mieux épanoui que jamais il lie fut; mais le clair sang d'hirondelle ne s'y éfçoutte plus en larmes roses. Remportez vos présents^ que je ne saurais accepter sans tricherie, puisque l'exquise panacée, dont
LE SANG d'hirondelle 14U
je vous réconfortais, s'est tarie comme une source brûlée par le soleil. » Et la détresse fut aussi désolante que possible. On ne voyait par les chemins que gens en pleurs, disant : « Hélas ! jamais je ne recouvrerai la jeunesse ! » ou bien : « Hélas ! je ne serai point aimé de celle que j'adore ! » ou bien : (( Hélas ! toujours j'aurai cette jambe de bois ! » ou bien : « Hélas ! sans espoir de les jamais rouvrir, je sens clos mes yeux d'aveugle ! » car il était tari, le clair sang d'hirondelle.
Cependant, les soirs, par les venelles d'églantines pareilles à de toutes petites étoiles blanches qui s'allumeraient aux buissons, et dans les lumineuses clairières,, et dans les profondes ombres où sont douces les mystérieuses mousses, ils marchaient en se tenant par la main, l'arrière-petitefille de la vieille ermite et le beau chanteur
150 LE SAXG D'HIROSDELLE
de ballades qui, depuis le jour où il y entra, n'avait plus quitté la grotte, s'y Irciuvant bien sans doule. Etaient-ils époux, la fillette et leroraançeurVnoiipoint épouxsivous entendez par le mot d'épousailles la légitime union de personnes qu'un prêtre a bénies, mais époux en elTetsi, pour qu'on soit tels, il suffit dans votre pensée qu'il n'y ait plus de baisers qu'on ne se soit l'un à l'autre donnés; et, plus tard, on se marie, lorsqu'on a le temps. Mais qu'ils étaient heureux, mêlant leurs doigts, mûlant leurs regards, mêlant leurs souffles, dans l'enchantement du soir printannier; aux plus mariés des gens, je souhaite un aussi délicieux hymen. Même il ne leur manquait pas l'espérance d'un être rose et blond, garçonnet ou fillette, qui, non point dans quelques jours, mais après beaucoup de mois, raviverait leur amour, d'en être le vivant
témoignage. Et Tamant serrait contre son cœur, plus tendrement, Tamante bientôt maternelle, mais comme vierge toujours, étant si jeune et si blanche ; et rien ne troublait leur bonheur, dans les parfums et les ravissements de Tombre, non, rien ! cela leur était bien égal que toute la terre souffrît et se lamentât et pleurât à cause que dans le lys d*or il n'y avait plus de sang d'hirondelle.
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Fillette si jolie, à la fenêtre de sa chaumine, rêvait Rose Lison, rêvait Rose entre les roses, rêvait Lison entre les liserons ; fleur qui rêve, sœur des fleurs qui s'épanouissent; et Rose Lison murmura entre les roses grimpantes et les liserons dont les couleurs diverses se querellent au soleil :
— De vrai, je n'ai point, quoique si pauvre paysanne, de très grave soucis, puisque mère-grand, qui m'est douce, ronronne en tournant son rouet de si aimables chansons,
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156 l'îeau, la glacé et le feu
et puisque le jeune voisin que j'ai, manque rarement, dès que je suis éveillée, de venir deviser avec moi, sur le pas de la porte ; même, un matin, je le suivis vers la lisière où me conviaient sa voix etle rire d'un merle: depuis, j'ai toujours aux lèvres le parfum d'une fraise qu'il y mit après l'avoir mordue! Pourtant, il me semble que l'on pourrait être bien plus heureuse que je suis ; je saurais bon gré à quelqu'un qui m'apprendrait #ti l'on trouve le bonheur.
Alors, bourdonnante d'un calice à une corolle, une abeille, qui était une fée :
— Vous demandez peu de chose ; et voilà un service que je puis bien vous rendre. Suivez le petit sentier qui débauche, de ce petit bois, dans la plaine ; vous ne tarderez pas à voir une large rivière, puis une montagne deglace,puis une forêtde flammes!
C'est après avoir passé l'eau, et grimpé le
l'eau, la glace et le feu 157
mont, et franchi Pincendie, que vous trouverez le bonheur.
A dire le vrai, Rose Lison se sentit perplexe; car, douillette de sa nature, elle redoutait fort Teau, la glace, et le feu ; mais tel était son désir de conquérir le bonheur qu'elle n'hésita pas longtemps ; sans même un adieu à sa mère-grand qui chante et qui file, sans un adieu au jeune voisin qui
mord les fraises avant de les offrir, elle prit sa course vers le sentier, après avoir mî« dans un petit panier, pour ne point mourir de faim ni d'ennui en voyage, une pomme, un petit pot de farine et un sifflet de sureau dont elle s'amusait à imiter les merles.
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Et une rivière lui apparut, large et bouillonnaate au point que, si Rose Lison avait su qu'il y avait la mer, elle aurait cru que (l'était la mer! Elle demeura aussi surprise et aussi effrayée que possible. Jamais, pauvre petite qui ne sait pas nager, elle ne pourrait traverser ce vaste et tumultueux fleuve. Klle regarda à droite, à gauche, cherchant un batelier; tout le rivage était désert. Encoro qu'elle n'eût jamais ramé, elle pensa qu'elle se tirerait peut-être d'embarras, si elle avait une barque, et elle conçut le dessein de s'en faire une avec l'un des grands arbres qui se dressaient là et là. Mais quoi! n'était-ce point une idée extravagante? Le moyen, avec de petites mains qui n'auraient
pas suffi à courber une tige un peu robuste de lys, le moyen, sans outils d'ailleurs, de scier et de creuser un dur tronc de mélèze?
Découragée, Rose Lison se laissa choir sur riierbe, et pleura amèrement, songeant qu'elle n'arriverait jamais où le bonheur se trouve.
Mais il y eut, dans le panier, un léger bruit comme d'une rondeur qui va et vient ; et, le couvercle levé, la fillette entendit la pomme qui disait :
— Allons, petite, je prends pitié de ton chagrin. D'une fine pierre, puisque tu n'as point de couteau, pèle-moi toute, et (ma chair mangée pour gagnercourage,) ma peau rejointe en long et liée d'épines te sera une embarcation légère où tu pourras tenir, en te serrant un peu.
— Mais comment dirigerai-je ce frêle bateau à travers l'eau méchante?
— Tu chanteras de ton mieux, et ta voix sera la bonne brise qui conduit au port.
Itose Lison fit comme avait dit la pomme.
Voici que, chantant, chantant, elle voguait en iiu esquif fait d'une pelure de fruit, entre les bonds farouches de l'onde. Ah ! que d'alarmes ! Mais elle aborda enfin sur l'autre rive; il y avait dans son panier un petit pot de farine et le sifflet de sureau dont elle s'amusait à imiter les merles,
la
Un mont de glace, dès la nuit venue, lui apparut, si vaste et si lisse que, les étoiles déjà et la lune aussi s'y reflétant, il ressemblait à une énorme ponte de cristal à travers laquelle on verrait toutes les splendeurs du paradis. Mais, hélas ! comment grimper cette éblouissante côte, sans saillie, et si
l'eau, la glace et le feu 161
froide, où les ongles, n'ayant pas où se prendre, se retourneraient, où les mains et tout le corps deviendraient de glace aussi. 11 aurait fallu des harpons, des crocs, des cordes! elle n'avait rien de tout cela. Découragée, Rose Lison se laissa choir au pied de la montagne, et pleura amèrement, songeant qu'elle n'arriverait jamais où le bonheur se trouve.
Mais il y eut, dans le panier, un petit remûment, comme d'une chose légère qui se secoue et glisse ; et, le couvercle levé, la fillette entendit le petit pot de farine qui disait :
— Allons, mignonne, je m'intéresse à ta
douleur ; prends la farine, prends toute la
farine dans le creux de tes mains, et jette-la
sur le mont de glace si lisse. Grâce à elle tu
pourras te hisser jusqu'à la cime sans que
tes ongles se retournent et sans que ton
corps prenne froid.
iï.
— Mais la farine (juo j'aurai jetée tombera
>dès que je voudrai monter plus haut!
— Dès que l'uue de tes mains l'aura lâchée, tu la ratrapperas de l'autre.
P Rose Lison fit comme avait dit le petit
h pot de farine. Voici que, lançant la blancheur
lôgère, elle en usait pour no pas glisser, et, l'ayant vite reprise, de nouveau la lançait.
Ah ! que de craintes! Ati ! que de frissons I Mais elle atteignit enfin le plus haut de la montagne ; il y avait dans le panier le sifflet de sureau dont elle s'amusait à imiter les merles.
l'eau, la glace et le feu 163
Et, dans le noir minuit, tout à coup, lui apparut une forêt de flammes ! Elle était si embrasée de toutes parts, si feuillue de flammèches rouges, si moussue de braise, que l'on eût dit voir le parc où, les jours de fête, le roi Lucifer se promène avec les damnés de distinction, ses invités. Hélas ! comment traverser ce magnifique et effroyable incendie, où les cheveuxflamberaient comme de l'ouate d'or jetée aux rouges tisons, où tout le corps bientôt serait de tout point pareil à ce qui reste d'un sarment jeté dans la grande cheminée de la cuisine? Pleine d'angoisse, d'une angoisse cette fois irrémédiable. Rose Lison s'assit sur la lisière de la forêt de flammes, et sanglotta, et sanglotta,
104 l'eau, la glace et le feu
parce qu'elle comprenait que jamais elle n'arriverait dans le pays où le bonheur se trouve.
Mais il y eut, dans le panier, un susurris comme de merle qui chantera; et, le couvercle levé, la fillette entendit le sifllet de sureau qui disait :
— Allons, pauvre petite, je veux venir au secours de ton désespoir; prends moi, mets-moi à tes lèvres, et souffle, souffle, soufilc dans moi en marchant vers la forêt.
Ton haleine écartera les flammes et te fera comme un sentier où tu pourras passer sans être brûlée.
— Mais le feu se reformera derrière moi, et allumera ma jupe !
— De temps en temps, avec adresse, tu le retourneras pour souffler en arrière.
Rose Lison fit comme avait dit le sifflet de sureau. Voici qu'elle s'avançait à travers
rénorme incendie, en écartant, de son souffle siffleur, les flammes. Ah! Dieu, si, un seul instant, Thaleine lui avait manqué !
Quelles inquiétudes ! quelles transes ! Victorieuse de la forêt, elle arriva, dès le matin, sur une route où il y avait une chaumine...
Et elle reconnut la route! etelle reconnut lachaumine où grimpaient des roses, où les diverses couleurs des liserons se querellaient au soleil levant. Mère-grand était assise sur le banc, à côté du seuil; et se hâtait vers la porte le jeune voisin, portant une corbeille d'osier, pleine de fraises et de Heurs de bois. Rose Lison sentit tout son cœur fondre en un tendre délice ! Ah l.qu'elle éprouvait de joie à revoir la chère maisonnette fleurie, et la vieille qui sait lant d'aimables chansons, etlebeaugarçon dont elle avait le cœur épris. Heureuse, oui vraiment, elle était heureuse; mille fois plus que jamais elle n'espéra de l'èlre.
l'eau, la glace et le feu 167
Mais, alors, à quoi lui avaient servi tant
de périls vaincus, et tant d'épouvantes, et
tant de désespoirs?
Bourdonnante d'un calice à une corolle, Tabeille, qui était une fée :
— Petite, dit-elle, il n'est contentement que si on le mérita, et, pour posséder vraiment le bonheur même qu'on eût, il faut passer à travers l'eau, la glace et le feu I