‹ La messe roseChapitre 2 sur 21 · DÉCÉDÉE · texte numérisé non relu

DÉCÉDÉE

A l'âge de dix-sept ans

Priez pour elle.

Cette épitaphe, dans le cimetière de la petite ville traversée par le hasard d'un voyage, cette épitaphe lisible encore, en la stèle d'une très étroite sépulture, parmi la grimpaison des fleurs redevenues sauvages et le cliquetis (car il faisait du vent) des perles qui pendent aux couronnes de laiton noir, je l'ai emportée dans mon sou-

venir, comme un musicien surprend etgarde en sa mémoire pleine d'échos une chanson populaire, un peu triste, sur laquelle il fera, plus tard, poiir l'orchestre, de très savantes variations. Ah! l'alTreusement mélancolique chose, qu'un très réel et très simple désastre, pleuré par de vieilles îçens et quelque fiancé, ou (pi'une instinctive mélodie, chantée en rond par des enfants, serve de prétexte à la virtuosité d'un poète ou d'un musicien. Quoi ! sanglotes-tu, médiocre foule des êtres aux noms ignorés, gazouilles-tu, àme chantante des chœurs puérils, pour la gloire d'un rimeurou d'un harmoniste, qu'en des salons illustrés écouteront, enthousiastes jusqu'aux cris et extasiées jusqu'à la pâmoison, de belles dames, de vieilles dames aussi, seulement inquiètes, (pendant que leurs gorges doivent à l'essoufilante admiration une remarquable plus-value (de leur

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l'épitaphe d'une enfant 173

toilette vaincue par le voisinage d'une plus éclatante parure, ou, là-bas, dans le fond du salon, sous les plantes vertes aux branches retombantes, d'une flirtation rivale? La sincérité des larmes et la candeur des petites âmes, aidant au triomphe des artistes menteurs, cela est lamentable comme la sébile d'un mendiant aveugle, vidée, en un geste d'aumône, par quelque passant cossu, comme l'Or du Rhin volé par les Dieux aux filles ingénues qui jouaient dans le Fleuve.

Mais qui sait si les auteurs du larcin, outre les remords de l'avoir commis, ne portent pas en eux d'amères, de cuisantes, de dévorantes tristesses, dont l'excès, par où ils expient, les absout enfin de leur crime?

Hélas! que tout le monde est à plaindre!

J'ai longtemps songé à Tépitaphe lue en ce cimetière de petite ville.

174 l'épitaphe d 'une enfant

Madeline.

Etait-ce bien ainsi qu'on appelait, vivante, cette enfant ? Tout de suite j'inclinai à penser qu'elle se nommait Madeleine.

Mais le père et la mère, après avoir choisi cGnom, le trouvèrent trop sérieux, trop pesant pour une si menue créature, toute poupine, et câline, ah ! si câline ! Madeleine fut Madeline. Sur sa tombe, ils ont fait mettre, en leur familière douleur, le nom dont ils la bercèrent, nouvelle née, en son berceau, dont ils la caressèrent, plus tard, quand elle revenait, de l'école, dont ils la baisaient au front, les soirs, à l'heure où, même déjà grandes, vont se coucher les petites filles.

Leroux.

C'étaient de bonnes gens habitant dans la banlieue de la ville. D'oii me vint cette certitude? Ils auraient pu, tout aussi bien,

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être marchands sur Tunique place de la cité, ou rentiers dans la rue solitaire, réservée aux personnes qui ont de tout petits revenus. Non, ils habitaient, je l'aurais juré, dans la banlieue, peut-être sur quelque côte bordée de maisons à un seul étage, et montant vers la campagne où s'érigent, blanches façades, tourelles de briques, d'aristocratiques demeures estivales. A coup sûr, le père, déjà vieux, robuste encore, exerçait quelque rude métier, qui réclame de fortes tnains et un esprit sans inquiétude. Il était forgeron, peut-être, ou serrurier, qu'on vient quérir des châteaux. Ou marbrier.

Marbrier ? pourquoi l'idée que le père de Madeline était l'un de ces artisans qui scient la pierre ou le marbre, insistait-elle en moi, voulait-elle me persuader, me convaincre? La mère, pas vieille, mais vieillie, vaquait tout le jour aux soins du ménage,

allumait le fourneau, faisait chauffer les fers, tirait l'eau du puits, frottait les carreaux rouges du couloir, tandis que Madelinc, dans le salon aux meubles propres, d'acajou ciré, jouait du piano ; car ses parents, épris d'elle, comme des dévots d'une toute petite imag.e sacrée, ne l'avaient voulu contrarier en rien. Extasiés tout de suite de la façon dont elle chantait leschansons du pays, ils lui avaient donné des professeurs. Bientôt ils la meltraient au Conservatoire, dans la grande ville, à vingt Houes ; ils s'arrangeraient pour y pouvoir vivre. En attendant, le père et la mère, chaque soir, après les besognes finies, s'endormaient, les mains au ventre, pendant que Madelîne jouait enchantait; et ils rêvaient, bonnes âmes ignorantes de ce qu'est l'art, le théâtre, la vie, ils rêvaient vaguement, en leurs doux sommeils, des triom-

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plies de Madeline, applaudie, adulée, mariée et riche.

Décédée à dix-sept ans.

Hélas! oui, morte, si jeune; et les gens qui passent sur la côte montante, se signèrent devant les blanches tentures funèbres de la petite maison. Morte? pourquoi? il y a de ces maladies qui, tout à coup, saisissent, implacables, les fillettes près de devenir femmes. Mais, j'en étais sûr, ce n'était pas d'une maladie qu'elle était morte, et ma rêverie, — qu'un souvenir guidait peut-être, — imaginait un sombre drame, plein de pleurs et de sang. Ah ! je suis certain, certain, qu'elle n'a pas succombé à quelque mal coutumier; et, me rappelant, j'imaginais...

Dans Tune des demeures, au-delà de la côte, où habitent, l'été, les familles aristocratiques, séjournait deux mois l'an, au temps des vacances, un jeune homme, presque un

enfant, encore au collège,maisqui ne portait pas l'habit de lycéen. Il s'habillait, comme un chasseur, de velours grîs, avec des aciers qui reluisent, et on ne saurait se figurer le bel air qu'il avait, blond, grêle, joli, avec nn peu de moustache rousse déjà, quand il passait, le fusil à l'épaule, et suivi par quatre chiens gambadant et aboyant. Comment il connut Madeline? Peut-être, un jour qu'il allait vers la ville, aperçut-il la fillette, la tête à demi passée entre deux volets gris de la petite maison, et il s'arrêta, la préférant, si menue, si rouge aux lèvres, si rose aux joues, si bleue aux yeux, aux femmes de chambre du château. Puis ils s'aimèrent, lui, déjà vil comme un homme, — mais bon encore d'être si jeune, — elle, si parfaitement ingénue malgré la ville voisine et le Conservatoire prochain, qu'elle ne s'avisa même pas de craindre qu'on ne la marîrait

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point tout de suite avec ce beau jeune homioe qui passait. Et elle était, en sa candeur, très adroite. Elle usait de la minute où sa mère puisait Teau, pour recevoir, par l'ouvertiire des volets, la lettre menu-pliée que lui offrait son bien-aimé; elle profitait des soirs où s'endormaient ses parents alourdis des quotidiennes besognes, pour Técouter, inclinée à la fenêtre ; et maintes fois, la nuit venue, elle s'évada de la maison pour rejoindre son amoureux. Ils s'en allaient, se tenant par la main, dans les venelles derrière les maisonnettes, ou entre les jardinets dont se mêlent les haies. Il y avait de petites étoiles qui les guettaient entre le balancement des nues et les hautes branches remuées des peupliers ça et là !

Mais ce n'est point la curiosité des étoiles qui les •empêchait de joindre leurs lèvres; c'était que, lui, il n'osait point l'accomplis-

sèment des coupables désirs que lui suggégèrent, au lycée, les confidences des grands, elles livres lus en cacheltfe; c'était que, elle, ■ elle ignorait que deux bouches unies sont un baiser ; et, fait de timidité et d'ignorance, leur amour fut l'éternelle idylle que les vieux |iaètes, se souvenant, écrivent, les yeux pleins de larmes. Mais, une fois, avant le jour, comme ils s'en revenaient vers lamaif^un où les parents devaient dormir encore, il y eut un grand cri,-- — et un autre ci'i.

moins violant, plus terrible. La mère de Madeline, effarée du lit vide, avait guetté sorte chemin, et, se précipitant dans une iiffreuse clameur, elle saisit au cou, de deux mains folles, sa fille, sa pauvre petite fille, ([iii râla, râla, et mourut, là, sur la route, dans une suprême plainte, tandis que !e joane homme, riche et noble, si joli'en habit de chasseur, s'enfuyait vers le château,

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craignant d'être grondé si Ton s'apercevait de son escapade !

pauvre petite, endormie en l'étroite sépulture parmi lagrimpaison des fleurs redevenues sauvages et le cliquetis des perles qui pendent aux couronnes de laiton noir, — Madeline, Madeline, Madeline Leroux, décédée à dix-sept ans ! — pardonne-moi si de ton épitaphe hélas 1 j'ai fait, sacrilège, ce triste conte banal. Mais qui sait si, du remords d'une réalité pareille à ce conte, je n'ai point souffert au-delà de ce qu'on peut dire, et si, dans l'atroce ressemblance d'une chimère avec la vérité ancienne, je n'ai point cherché, une fois de plus, le châtiment rédempteur de ma faute?

IG

Dans la laide rue de banlieue, banlieue non pas parisienne, mais banlieue provinciale, où grouillent la misère sans révolte «^1 le vice sansbohême, une bâtisse basse, — unique porte dépeinturée par la pluie et la bise, façade de plâtre qui s'effrite en feuiUeltements de plaie sèche, deux fenêtres mifermées, striées de rougeurs louches entre les côtés des persiennes, et pareilles à des yeux malsains, — bombait comme un énoime ventre lépreux; et ce ventre avait nu gros numéro pour nombril.

186 LA PEItLE DANS LE BAS NOIR

C'était le 19, celte bâtisse. Cabaret, el maison de joie. Offre de verres, offre de bouches. Verres pleins de- sale litharge, bouches pleines de sale salive. Et, si rarement ou lavait les verres, plus rarement se lavaient les bouches.

Et la triste soif et le lamentable rut des pauvres hanlaient cette infâme masure où quelques filles, de table en table, apportant des bouteilles et proposant des lits, vendaient, à bon marché, ce qu'il y a de consolation et d'idéal encore dans les pires alcools et dans les loques roses et vertes autour des maigres os nus ou des obésités nues.

Des soldats venaient, aux uniformes déjà tachés par de récentes saoûleries; des ouvriers, en blouses lâches, blanches de plâtras; et parfois, timide, avec l'air de craindre qu'on le renvoie, habillé d'un veston,

LA PERLE DANS LE BAS NOIR iS'*

coiffé d'un chapeau rond, un tout' jeune* homme, sans moustache, un duvet pâle au menton, qui s'asseyait dans un coin, loin du gaz, et regardait, peut-être vierge.

Quant aux filles, avec leur air de s'attendre à tout, avec le consentement à tout dans la lâcheté de leurs bras, dans le veule va-etvient de leur gorge, dans le gras balancement de leurs cuisses, avec l'impossibilité du refus dans le fléchissement de leurs bouches aux dents rares, usées par d'inquiétantes caries, elles s'appelaient Rose, Marguerite, Camélia, — parodie abominable des virginales fleurs, — ou bien Laure, Sapho, Mascotte, — réminiscences romanesques de poèmes et de vaudevilles, — et le frémissement d'un ruban lilas ou fauve, çà et là, éveillait parmi les hoquets de la fête, en les vils hommes venus là, des candeurs d'amours puériles ou des orgueils de chi-

1H8 LA l'EBLE DANS LE BAS KOIR

raériques amours! Les femmes, elles, baillaient, lasses.

Or, un soir, un homme vint, différent de ( i^ux qu'elles avaient coutume de voir. Il I paraissait avoir trente aiis environ. Il était I rès bien mis, avec de l'élégance dès la façon il'entrer, et de la courtoisie, tout de suite, ilans l'air dont il les regarda. Elles furent [ii'ofondément étonnées, d'autant plus qu'il iivait au plastron de sa chemise trois petites ilioses, éteintes et luisantes à la fois. Des |ic!rles noires. Elles n'avaient jamais eniondu dire qu'il y eût des perles de cette I ouleur. Elles se demandaient ce qu'un homme si bien habillé, l'allure si distin-

guée, pouvait bien venir faire chez eltes . En effet, il y avait quelque chose d'extraordinaire dans cette visite. Il était singulier qu'un homme tel que celui-ci fût venu dans cette maison. Mais les voyages ont des hasards, La curiosité d'un riche ou illustre touriste peut le conduire à vouloir observer, tout seul, s'étant débarrassé du courrier et des interprètes, les quartiers mystérieux de la ville qu'il traverse. Des princes ont eu de tels caprices. Puis, il y a, chez les plus hauts, des convoitises soudainement chercheuses de l'immonde ; parfois, les sadismes princiers se ravalent aux satisfactions des goujats.

Et, en même temps qu'étonnées, les filles se sentirent inquiétées : elles craignaient d'être dupes en admirant sincèrement ce qu'il y avait de prodigieux en tant d'élégance et de visible richesse. Camélia dit :

S ce doit être quelqu'un de la police >. De là unefTroi.Lea 19 1 consentait quelquefois à des irrégularités mal tolérées par l'administration. Il se fit un silence. On devint très convenable, à cause de cet inconnu.

Saplio, qui s'était étendue sur les genoux de deux artilleurs, se releva et alluma une cigarette, convenable.

D'ailleurs le visiteur se comporta très normalement. II fit signe à une fille. Sapho, précisément. Point trop laide, assez jeune.

Après un acquiescement de celle-ci, il quitta, la suivant, le salon, monta les marches d'un escalier tournant, se trouva dans une chambre presque pareille aune chambre de domestique, — mais dans une chromolithographie des colombes se becquetaient, — se déshabilla, n'exigea rien (Sapho revenue avec une odeur d'eau fraîche,) qui put épouvanter l'expérience d'une pros ■

tîtuée ; se rhabilla, paisible. Elle lui demanda : (( Tu n'oublieras pas de me faire mon petit cadeau, mon chéri? moi, c'est dans mon bas que je mets ce qu'on me donne. » Il sourit. Il ôta du plastron de sa chemise Tune des trois choses éteintes et luisantes à la fois, et, se penchant, la glissa au-dessous de la jarretière, dans Tuu des bas noirs de Sapho. Cela fait, il redescendit l'escalier ; guidé par la fille, il ne traversa pas le salon où il était entré, suivit un couloir dont la porte ouvrait sur la rue, disparut. Revenue dans la salle commune, Sapho dit : « Vous ne savez pas ce qu'il m'a donné ? un des boutons de sa chemise. Il me l'a mis dans mon bas. — Bon! s'écria Camélia, qu'est-ce que j'avais dit? Il était trop bien habillé pour être en vrai. C'est un de la police, et il t'a posé un lapin, ma fille ! »

Sapho n'avait guère que vingt ans. A douze ans, lîlle de ferme, un roulier l'avait jetée contre un laïus. Julienne, — c'était son nom alors, ^n'y avait pas pris garde, après avoir crié. Ça cuit d'abord; deux jours passés, on ne sent plus rien. Mais le roulier avait raconté la chose. Que c'était facile.

Qu'elle ne se plaignait pas, après. Ça lui fit une réputation dans le pays. Ceux qui n'avaient pas de bonne amie, et même ceux qui en avaient, la guettaient, après souper, derrière la haie, lui disaient : a Viens donc », pour voir ce qui arriverait. Il arrivait ce qu'on voulait. Ça ne lui avait pas été donné de se défendre quand on la jetait contre un talus ou quand on la poussait dans un fossé.

Au bout de quelque temps, on se gêna plus avec elle. C'était convenu qu'elle était toujours prête, quand on en avait envie. Elle, elle n'y trouvait pas de plaisir, pas du tout. Elle servait à tout le pays, sans que ça lui servît à rien. Mais c'était une habitude qu'elle avait prise, de se laisser faire, comme les autres avaient pris l'habitude d'user d'elle, quand ça leur disait. Enfin, elle fut grosse. De qui? des uns et des autres. On lui aurait dit : « Tu es grosse du chien de la ferme, » elle aurait répondu : « C'est bien possible ! » elle avait fait si peu attention à tant de gens qui la bousculaient, qu'il y aurait bien pu avoir une bête, parmi. Eh!

dame, voyons, quelle différence? pour ce qu'ils étaient amusants, ces hommes ! mais elle n'osait pas les repousser, parce qu'elle n'avait pas repoussé les premiers ; ça ne la •dérangeait pas plus de retrousser sa jupe

l'J4 LA PERLE DANS LE BAS SOIR

dans la venelle que de mettre le couvert dans !a cuisine de la ferme. Enfin, elle était grosse. Une vraie chance ! Son petit crevé, tout de suite elle partit pour la ville, nourrice. Comme elle garda de beaux seins, même après le petit bourgeois pendu après, elle entra en service dans une maison où elle n'avait à faire que ce qu'elle avait déjà fait dans les fossés et contre les talus. Une bonne place vraiment. Nourrie, habillée, couchée. Quant à ouvrir les jambes, ce n'était pas ça qui l'inquiétait ; à douze ans, elle avait appris comment il fallait faire; et <;a l'amusait d'avoir, dans une belle salle avec du gaz, où venaient des militaires, des choses bleues et roses sur le corps. Par exemple, elle n'avait jamais compris pourquoi on l'appelait Sapho, puisqu'elle s'appelait Julienne. Mais, Sapho, ou Julienne, elle ue pensait guère à cela; pourvu qu'elle man-

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geât quand elle avait faim, qu'elle bût quand elle avait soif et même quand elle n'avait pas soif. C'était une espèce de bête, grasse, blanche, qui n'avait pas de plaisir à être caressée. Et rien ne la troublait. Ça ne l'a mit pas en colère qu'un monsieur bien mis lui eût posé un lapin, en lui fourrant dans le bas une petite chose ronde, noirâtre, qui valait bien deux sous ; elle la garda, sans savoirpourquoi, comme un fétiche.

Mais elle devint amoureuse.

Il faut qu'elles aiment, un jour ou l'autre, celles-là aussi.

Qui aima-t-elle ?

Une espèce d'apprenti en blouse blanche,

pas grand, pas forl, grêle, avec des taches de rousseur sur une peau blême, un drôle de petit homme qui venait dans la maison, des fois, quand des gens le faisaient demander, ,

Il avaîtl'air d'une femme qui sort défaire ses couches ; la face paie, traînant lajambe, il marchait de table en table , et il chantait des chansons de café-concert, avec une très jolie voix. On aurait dû l'engager dans un théâtre. Elle s'éprit de lui, éperdument !

Il fut une minute, dans un Ht de chambre publique, où cette fille, qui avait appartenu atout le monde, se livra pour la première fois.

Un jour il lui dit:

— Tu as du cœur?

— Si tu veux.

— Il y a un coup à faire.

— Si lu veux.

— C'est des bourgeois qui vonten voyage.

— Si tu veux.

— Toi, tu entreras la première, tu causeras avec la bonne.

— Si tu veux.

— Pendant que...

Elle lui sauta au coup.

— Tout ce que tu voudras !

Mais TafTaire eut un résultat fâcheux. Ils furent condamnés, lui à dix ans de travaux forcés, elle à deux ans de prison.

Quand elle sortit de prison, sans le sou, une vieille robe sur le dos, pas de chapeau sur la tête, et celui qu'elle aimait, ou qu'elle n'aimait plus, — car c'est long et ça change

les idées, deux ans de prison, — retenu làl)as, pour huit ans encore, elle marcha tout droit devantelle, comme quelqu'un qui cherclie une rivière où se jeter.

Elle ne se jeta point à l'eau, parce qu'elle rencontra un homme qui lui parla ou à qui elle parla la première. Ce qu'elle avait été dans la vile maison de banlieue, elle le fut dans les louches hôtels, aux coins des rues, surles bornes des portes cochères. Pasjolie, quand elle était jeunette, puis, presque désirable, plus tard, par le grossissement laiteux des chairs, voici que l'angoisse et la prison l'avaient maigrie jusqu'à n'être plus que de la peau flasque et jaunissante sur de ftros os. Bientôt elle fut, hideusement, à Itordeaux, ou à Toulouse, ou à Paris, la rodeusenocturne dequîrâgenesauraitmème être présumé, et qui, titubante, glissante, a l'air de vouloir entrer dans le mur d'où elle

est peut-être sortie, parle bas aux passants, leur offre on ne sait quoi, balbutie, et, toute prête à sevendre, semble mendier qu'on ne rachète pas.

Misère, maladie, longsjours qui marchent à la recherche du pain, longues nuits sans gîte, délirantes, qui rêvent d'une table où Ton met des plats ; pas de chemise, à peine une robe, et les relents des mauvais alcools empuantant l'haleine : la misérable roula jusqu'au fond de l'abjection. Elle fut enfin, chassée des débits de liqueurs, près des fortifications, l'horrible vieille de qui les poils gris sortent de dessous un sale mouchoir rouge, et qui rôde farouche. Aux heures de la pire désolation, elle se consolait d'un souvenir : celui des jours qu'elle passa dans la vile maison d'une banlieue provinciale.

En ce temps-là, du moins, elle avait mangé à sa faim, bu à sa soif, plus qu'à sa soif. Et,

500 LA PEliLE DAXS LE BAS >'OIR

alors, elle avait des mousselines autour des hanches, des rubans dans les cheveux; elle avait des bas noirs qui faisaient paraître plus blanches les lourdeurs de ses cuisses molles ! et, dans ces bas, elle mettait de petites pièces, quelquefois des pièces de cent sous. Par instants, elle pensait, à l'homme inconnu — a quelqu'un de la police B, avait dit Camélia — qui lui avait mis dans le bas une chose ronde, éteinte et luisante; une chose qu'elle avaittoujours gardée, comme un fétiche. Mais elle avait eu joliment tort de la garder. C'était un fier lapin qu'il lui avait posé, ce monsieur. Le porte-bonheur avait été un porte-malheur, La malheureuse roula plus bas encore dans le dénùment, dans la détresse, dans l'horreur. Elle ne gagnait même plus, avec les ivrognes, de quoi se saoùlor. Elle s'en allait le long des murs, affamée, mi-dor-

manie, horrible, destinée à mourir avant une heure, y consentant. Un jour, enfin, c'était à ^(irris, faubourg Saint-Martin, devant une boutique où l'on vendait et achetait des reconnaissances du Moht-de-Piété, elle défaillit, râlante. Les passants s'arrêtèrent.

Des gens charitables eurent pitié de cette vieille qui tombait du haut-mal, ou qui mourait d'inanition, parlèrent de la porter chez un pharmacien, de faire une quête. 11 était trop tard. Elle était morte, la pauvre vieille. Des gardiens de la paix relevèrent le corps, l'emportèrent...

L'homme qui tenait la boutique oii l'on achetait et vendait des reconnaissances du

Mont-(le-Piété, avait regardé, sans s'y mêler, toute la navrante scène. II déplorait cette espèce d'émeute, qui écartait tes clients. La foule éloignée, il allait rentrer dans son magasin. Il s'arrêta, il avait vu quelque chose de rond et de sombre luire sur le trottoir. Il se baissa, ramassa la petite chose luisante, la regarda, la regarda encore, frémit, devint tout rouge, rentra chez lui, éperdu. Il avait trouvé une perle noire qui valait quinze mille francs.

En un bond sur le lit, les mains battant Tair odorant et mi-sombre de la chambre adultère, les yeux écarquillés,les seins sursautant hors du nid de malines comme d'é-.

perdus ramiers aux becs roses, et si blême de peur que la blondeur de ses cheveux fous en parut plus dorée :

— - Ludovic !

— Hein?

— Ludovic !

— Quoi?

— Eveille-toi !

— Comment

— Mon mari !

— Allons doncl

— Jeté dis que si.

— Il est à Marseille!

— 1 1 est dans l'e scalier.

— Fichtre i

— J'entends son pas.

— Oui, quelqu'un monte...

— 11 a la clé, il va entrer.

— Nom de nom de nom!

— Je suis perdue!

— Barricadons la porte.

— 11 est très fort. I! renverserait tout.

— Ah! il esttrès...

— Cache-toi sous le lit.

— Hortense ! du Paul d e Kock !

— C'est bien le moment de parler littérature.

— ■ Si je fuyais par l'escalier de service ?

— Il n'y en a pas.

Ces architectes !

Va sur le balcon.

Un vaudeville ?

Ou un drame, choisis.

Saperlotte !

Il monte !

Soit! le balcon !

N'oublie rien.

Non.

Tes habits sont sur la chaise.

Mon chapeau?

Accroché à la patère de la fenêtre.

Ah! mes bottines?

Clémentine les a emportées.

C'est ça, pieds nus, sur de la pierre.

Ah ! il me tuera !

Ma pauvre chatte! Mais...

Quoi?

Je n'entends plus rien.

Tu n'entends plus?...

— \on, écoute, rien.

— C'est qu'il s'est arrêté au troisième, p*iur souffler.

— Asthmatique?

— Ça ne l'empêclif; pas d'ùtre jaloux!

— Allons, je m'en vais.

— Mou pauvre ami !

— Diantre! il pleut.

— C'est vrai qu'il pleut.

— J'attraperai une pleurésie !

— Saute dans la rue et prends un fiacre.

— Sauter du quatrième?

— Il y a des maçons qui tombent de plus haut, et ce n'est pas pour sauver une femme.

— Enfin, je ne peux pas...

— Eh bien ! tu vois, là, à gauche, cette petite barrière en fer?

— Oui.

— Passe par dessus.

— Bon.

— Tout de suite après, tu verras une fenêtre.

— Fermée.

— Tu frapperas, tu appelleras, sans faire de bruit : « Suzanne ! Suzanne ! »

— Suzanne ?

— Ma meilleure amie. Sa chambre donne sur le balcon. Tu diras que tu viens de ma part. Tu expliqueras les choses. Suzanne te donnera asile.

— Mais, si...

— Quoi encore ? je meurs de peur.

— ■■ Si elle n'était pas seule ?

— Toutes mes amies sont d'honnêtes femmes, monsieur, comme moi !

— Oui.

— Adieu !

— Adieu !

Elle a repoussé le battant, elle regagne son lit, attendant Tépoux qui s'est arrêté,

pour souffler, sur le palierdu troisième. Ludovic, en la pâleur de la chemise sous le chapeau haut de forme, un bras serrant ses habits, enjambe la barrière, voit la fenêtre pas éteinte encore (à peine est-il minuit) heurte discrètement de la phalange de rindex.

— Suzanne ?

Nulle réponse. En heurtant encore :

— Suzanne ! madame Suzanne !

Le rideau s'écarte. Une blancheur sans doute d'épaule, et le lustre noir d'une chevelure, et du rose, qui est une bouche, luisent à la vitre. Mais le rideau retombe, tout s'efface.

— Madame! Madame ! c'est Hortense...

La fenêtre s'entre-baille.

— C'est Hortense ?..•

— Qui m'envoie.

— Entrez alors, entrez vite.

Dès qu'il a mis le pied dans la chambre :

— Oh ! Monsieur !

— Qu'ya-t-il? *

— Oh ! monsieur.

— Madame ?

— Vous êtes en chemise !

Sans doute, il est en chemise. Mais, la regardant :

— Vous aussi !

— Moi, j'étais couchée...

— Pensez-vous que je ne Tétais point?

Elle voudrait bien garder son sérieux.

Elle ne peut pas. Ils pouffent de rire. A rire de la sorte, ils perdent un temps précieux, qu'ils pourraient employer, Ludovic à endosser son veston, Suzanne à s'envelopper d'un peignoir. On ne saurait penser à tout.

Et, riant toujours, Suzanne est exquisement jolie à cause d'une bouche de corail très rouge où les dentelettes sont des grains de

jais blanc, à cause des seins qui sursautent hors du nid de malines comme d'éperdus ramiers aux becs roses. De sorte que, tandis qu'elle considère, non sans intérêt, ce beau jeune homme entré par la fenêtre comme on tombe du ciel, Ludovic, qui en sa surprise ravie a laissé choir son chapeau et ses habits, songe que sa pénible aventure aurait d'agréables compensations si l'aimable voisine de sa maîtresse consentait tout à l'heure, dans la chambre mi-obscure, où flambe un feu clair, où le lit là-bas s'ouvre comme une blanche promesse de neige tiède, à pousser jusqu'aux plus doux extrêmes les devoirs bien entendus de l'hospitalité nocturne. Mais, tout à coup :

— Monsieur !

— Hein?

— Monsieur!

— Quoi?

— Je suis perdue !

— Vous dites?

— Mon amant monte l'escalier!

— Non ! non !

— Je vous dis que si.

— Mais non !

— J'entends son pas.

— Quelqu'un monte, après avoir soufflé sur le palier du troisième, mais c'est...

— Mon amant!

— Eh! non, le mari d'Hortense

— Eh! oui, monsieur, le mari d'Hortense.

— Ah ! bah I

— Je le croyais à Marseille...

— Et il est dans l'escalier?

— Oui.

— N'importe, puisqu'il vient chez sa femme.

— Il vient chez moi !

— Très fort, en effet, quoique asthmatique.

^ II a la clé, il va entrer.

— Fichtre !

— Fuyez.

— Sur le balcon !

— Vous n'oubliez rien ?

— Rien...

— Vos habits?

— Je les ai.

— Votre chapeau?

— Sur ma tête.

— Allez, allez!

— Mais l'averse redouble !

— Eh ! bien, accrochez-vous à la persienne...

— A la persienne?

— Grimpez jusqu'au toit...

— Jusqu'au toit?

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— Vous verrez, juste au-dessus de ma fenêtre, la lucarne d'une mansarde...

— Après ?

— Après, vous frapperez. C'est dans cette mansarde que loge Clémentine...

— La femme de chambre d'Hortense?

— Elle vous ouvrira, et vous serez à l'abri.

— Mais...

— Ah ! partez donc, partez donc !

Elle a repoussé le battant et, tandis qu'elle regagne son lit, attendant l'amant qui, à chaque marche, fait halte pour reprendre haleine, Ludovic, en la pâleur de la chemise sous le chapeau haut de forme, un bras serrant ses habits, empoigne de la main droite la persienne, se hisse, adroit gymnaste, agrippe la gouttière, se hisse encore, s'assied devant la lucarne.

— Clémentine !

2lfi ALERTES

— Qu'est-ce qu'il y a

— C'est moi, ouvrez vite !

— Monsieur Ludovic !

Il saute dans la mansarde, qu'éclaire mal une veilleuse. Une bonne odeur de chair saine y rôde, car Clémentine, chambrière naguère paysanne, mêle aux délicates odeurs des poudres dcrizvoléesl'aromale fraîcheur (le ses robustes et roses vingt ans. Hors de ia chemise bise saille la dure bombure de la gorge. Nulle hésitation ! froid de pluie, chaud de désirs exacerbés, Ludovic envie la bonne couche où il étreindra cette belle fille. Il la saisit, l'emporte, l'étend sur les draps, l'y rejoint, l'enlace, stupéfaile et charmée, sons les tièdes couvertures ramenées plus haut que les deux tèles dont les cheveux se mêlent. En somme, c'est une heureuse fin d'aventure qu'uu baiser de belle servante.

Mais soudaiu :

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Vite ! vite !

Hein!

Vite!

Quoi?

Allez-vous-en !

Qu'est-ce qui te prend?

AUez-vous-en donc !

Pourquoi ?

Monsieur monte !

Monsieur?

Oui.

Le mari de ta maîtresse?

Oui.

L'amant de madame Suzanne ?

Oui.

Qu'est-ce que ça te fait ?

Ce que ça me fait !

Il va chez Tune, ou chez l'autre.

Pas du tout.

Allons donc !

— Il leur a dit...

— Je sais... qu'il allaita Marseille...

~ Et c'est chez moi qu'il vient. ' Alors, Ludovic se lève, calme. Plein d'admiration pour un homme qui, bien qu asthmatique, a sur trois lits de jeunes femmes des droits seigneuriaux, il reconnaît qu'il lutterait en vain contre l'inéluctable destinée. Il profère gravement : « N'ajoute pas un mot, c'est inutile. Ne me dis pas que tu serais perdue si je restais ici. Ne me demande pas si je n'oublie rien, si j'ai tous mes vêtements, si j'ai mon chapeau. Ces inquiétudes n'auraient rien de nouveau pour moi. Ne m'indique pas même sur le toit quelque intervalle de cheminées, où une tendre chatte m'accueillerait de miaulements et me réchaufferait de caresses; car celui qui, par la volonté du sort, m'oblige & d'incessants déplacements, viendrait bientôt, sous la

ALERTES 2td

forme d'un matou, me chasser de mon suprême asile ». Puis, il sort de la mansarde,

par la lucarne, s'assied sur le bord datait^ et frissonne sous la pluie, résigné.

Mais, une minute à peine écoulée, s'ouvrent à la fois la lucarne de la mansarde, les deux fenêtres du balcon ; et ensemble :

« Monsieur ? Ludovic ? Monsieur ? » appellent trois voix de femmes. Car Hortense.et Suzanne, chacune de son lit, ont entendu les pas d'homme dépasser le palier du quatrième étage ; et Clémentine, l'oreille à la porte, les a entendus aussi s'éloignant vers le fond du corridor ; toutes trois s'étaient trompées ; celui dont elles avaient cru reconnaître le pas, c'est quelque valet de chambre regagnant sa mansarde ; et trois jeunes têtes s'avancent dans la nuit, cherchant Ludovic.

Tant il est vrai qu'il ne faut jamais dése^

Û^u^HrifitlâUMiL

pérer mèmeàTheureoùsemblenl s'acharner contre nous les persécutions subtiles des pires destinées !

Toute cette nocturne malechance s'achève le plus heureusement du inonde. Tandis que le mari voyagevers Marseille, Ludovic, dans une salle àmanger bien éclairéeetbienclose, soupe, des reliefs du diner de famille, en compagnie d'Hortense et de Suzanne ; pour laremercierdel'hospitaIitéofferte,Horlense a invité Suzanne à cet amical repas. Etc'est un dénouement non moins honnête qu'agréable. Car les deux amies, les lèvres à peine mouillées d'un souvenir de désir et d'une mousse de vin léger, portent, très chastes, auprès de Ludovic rhabillé, des peignoirs montant jusqu'au cou ; et, attentive aux moindres désirs des convives, Clémentine les sert avec une modestie discrète.

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