LA MÉCHANCETÉ PUNIE
Un soir que j'allais chez Madeleine, ^chez la tant aimée Madeleine — j'avais, je ne sais pour quelle cause, Tâme aussi méchante que possible.
Au détour de la rue, je vis un marchand qui, dans sa boutique, comptait de Tor, Je n'avais pas besoin d'or, étant, depuis l'héritage du maharadja mon oncle, plus riche que les plus opulents rois du monde ; mais cela m'irrita d'entendre ce marchand compter toute cette monnaie sonore ; j'entrai, je repoussai l'homme, et m'enfuis en emportant son trésor qu'un peu plus loin je jetai dans la bouche d'un égout.
Dans lun des jardins du faubourg, un rossignol chantait délicieusement parmi la haute profondeur d'un arbre ; je n'avais nul motif d'en concevoir de Tenvie, puisque, poète, je savais chanter cent fois mieux que tous les oisillons des jardins et des bois; mais cela m'irrita que ce rossignol modulât si tendrement; je grimpai entre les branches, je le saisis, je lui serrai le cou, non pas jusqu'à l'étrangler, mais jusqu'à lui étouffer pour toujours la voix en son pelit gosier; et l'arbre se plaignit, àjamais sans chanson.
Arrivé dans la campagne, je vis un petit bohème qui, étendu sur le dos au rebord du talus, regardait éperdument les étoiles. Je n'avais nul sujet d'être jaloux de lui, car, portant en moi l'âme des Orphée et des Simonide, je pouvais, même les paupières closes, contempler d'infinis azurs constellés! mais cela m'irrita de voir ce poète si
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charmé des lueurs nocturnes ; et m'approchant de lui, un caillou aign dans chaque main, je lui crevai les yeux pour qu'il perdit la joie d'admirer le beau ciel.
Puis, je me sentis moins ouel, parce que je voyais luire la lampe i la fenêtre de la tant aimée Madeleine.
Dès que je fus près d'elle ;
— Ah! laisse-moi baiser l'or flambant de ta chère chevelure !
Mais Madeleine n'était plus blonde; et c'était des cheveux gris qu'elle avait.
— Ah ! parle-moi ! ta voix est l'enchantement où tout mon être défaille.
Mais Madeleine ne prononça pas une parole ; et, par signe, elle me Ht comprendre qu'elle était muette.
— Ah ! regarde-moi ! tes yeux sont plus clairs et plus célestes que les plus hautes lueurs sidérales.
LES AMOiritS DE MADELEI?(E 363
Maïs Madeleine tourna vws moi des yeux
morts ; et je compris qu'elle était aveogle.
Comme je me désolais, en une surprise éponrantée, une tonte petite fée, f>ceitpée, dans te bouqnet qoî se dressait d'an vase dn Japon, fc sauteler de pétale en pétale :
— Net'en prends qu'à lor de ceqni arrive, dit-elle. A eanse des trois crimes que tu as commis en ta méctiancelé sans eans&, Madeleine a perdn les trois charmes qui faisaient to-n délice ; elle ne les recoorrera qne si ta répares tes fautes.
— Je les réparerai ! m'écriai-je.
Je revins en courant vers le poète bolième, étendn an revers dn tains.
— Pnisqne j'ai éteint tes regards, je le donne ma vision des infinis et splendides espaces.
Courant pins vite, j'atteignis dans le jar-
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din du faubourg l'arbre ou le rassignol ne chantait plus.
— Puisquej'ai faitse taire touchant, je te donne mon art à grouper, en d'incomparables rhytmes, les sons du verbe sacré.
Près de perdre haleine, j'atteignis la boutique du marchand.
— Puisque je t'ai volé ton or, jeté donne en échange tout le prodigieux héritagede mon oncle le maharadja.
Ces justices faites, je regagnai la maison de la tant aimée Madeleine. Ciel ! que lapetite fée m'avait* donné un bon conseil. Ma maîtresse avait recouvré la vue, (ô prunelles de lapis-lazuli, où pétillent des pépites qui semblent de la poussière d'étoiles!) depuis que j'avais rendu le ciel au poète ; recouvré la voix, (ô ineffable écho des concerts paradisiaques!) depuis que le i*ossignol chantait mes poèmes sur sa branche ; et recouvré
l'or de sa chevelure, depuis que le marchand pouvait compter dans sa boutique mes prodigieuses richesses. Extasié, je m'avançais •verseUeàdeuxgenoux,elje tendais les bras, et je l'adorais, et déjà je mourais d'ivresse en songeant aux ravissements qui, bientôt seraient les miens!...
Mais Madeleine, haussant l'épaule.
— Bon ! dit^elle, que faites-vous là?C'est d'autres que j'enchanterai de mes charmes reconquis ; et vous allez je pense déguerpir au plus tôt; car enfin, que voulez-vous que je fasse d'un amant qui ne sait plus voir les
. étoiles, et qui n'est plus poète, et qui n'est
^ même pas millionnaire ?
LES AMOCRS DB MADELEIHE