‹ La messe roseChapitre 7 sur 21 · LE SOUFFLE PERDU ET RETROUVE · texte numérisé non relu

LE SOUFFLE PERDU ET RETROUVE

— Hélas! soupirai-je.

— Qu'est-ce? demaùda Madeleine.

— Ah ! que voilà un étrange malheur.

— Dis lequel, je te prieJ

— C'est que, tout à l'heure, dans notre lit d'amour, tandis que tes clémentes lèvres, ô Made, ù Leine, ô Madeleine , s'entr'ôuvraient vers les miennes, une abeille du jardin, en heurtant à la vitre, m'a diverti de son bruit léger, et, sans le recueillir en ma bouche, j'ai laissé s'exhaler le souffle de la tienne.

— Eh bien?

— C'est de ce désastre que je pleure*

j>i LES AMOURS bE MAOELBIKE

Quoi ! cette haleine, qui m'était destinée, cette haleine plus précieuse que le parfum (l'une fleur qui serait un rubis, plus enivrante quela fraîche chaleur des citronnelles au printemps, je ne rai pas aspirée, et elle s'est envolée, et elle s'est perdue, et jamais, peut-être, je ne m'en extasierai.

— Mats si ! mais si î dit Madeleine. L'œillet rouge, d'où elle émana, n'est point fané, et tu peux, maintenant, si tu te penches à peine, en saTOorerl'odeureDcore.

— Ce ne sera point le soufile de tout & l'heure! ce ne sera point le souffle que, tm- I>écile, j'ai laissé s'échapper ! et il faut que je le retrouve.

Là-dessus, je sautai du lit, et je me rois à rôder par la chambre. Oà pouvait bien s'être posée l'haleine de mon amie? Sur la pivoine de cette tasse d'Yeddo? non, la pivoine avait la froideur naturelle des faïences. Sur la ja-

LES AMOURS OE IfADBLfilNE 255

cinthe ensevelie en le linceul diaphane d'un coffret de cristal, mi-ouTert ? parmi les fanfreluches du paraventjaponais? ou aux fleurs de guipure qui sont le Tolant des rideaux du lit? Hélas non ! ni là, ni là, ni çà, ni ailleurs, je ne reconnaissais le cher parfum ; et le souffleadoré n'enchanterait pas mes lèvres.

Alors Madeleine, voyant mon chagrin :

— Eh! dit-eUe,apprends la vérité. Tandis que, étourdi, tu t'éloignais de mes lèvres, Tabeille, qui heurtait à la vitre, est entrée par le volet mal fermé, et, vite, passante, m'a dérobé l'haleine qui be fut destinée.

— Et s'envola-t-elle ?

— Certes ! vers le jardin*

— Ah ! Dieu ! voicî donc à présent que, picorant aux roses, et aux Ijs, et aux jasmins et aux jonquilles, elle y a laissé ton cher arome tendre; et, pour que la brise ne l'en emporte point, il faut que

j'aille cueillir toutes les fleurs du parterre.

Je fis cODirae j'avais dit. Je me précipitai, à peine vêtu {nous avions des voisins aux persiennes modestement fermées ! ) dans le jardin épanoui, et je cueillis les jonquilles, les jasmins, et les lys et les roses. Mais la brise avait été plus prompte que moi: je ne reconnus point aux calices la fragrance exquise des lèvres de Madeleine.

Où s'en était-elle allée?oii le vent l'avaitil dispersée ?

La brise susurra :

— Pauvre homme! C'est moi, en elfet, qui la pris et l'emportai. Mais voici déjà que je suis revenue de Tiflis où Bulbul se mfiurt d'amour pour l'ingrate rose épanouie, et comme j'ai frôlé, là-bas, en la Russie d'Asie, un ruisseau qui fluaitvci's les sables, tu auras peine à retrouverle souffle de Madeleine dans la jaserie du flot où je le mêlai.

Je n'hésitai point. Je partis pour Tiflis.

Quand j'y fus arrivé, Bulbul, rossignol indulgent aux poètes, voulut bien m'indiquer, d'nne inclinaison de bec, le ruisseau où la brise avait mis le parfum de mon amie.

A deux genoux, courbant l'échiné, baissant la tête, je bus, dans le creux de ma main, un peu de l'eau courante et fuyante ; je n'y trouvai point l'odeur de la bouche adorée.

— C'est, dit un tout petit flot jacassant et railleur, que les menues ondes depuis longtemps la reçurent et, avec elles, la firent glisser vers le loin, vers le vague, vers l'inconnu, là-bas, là-bas, où je la suis...

— Je te suivrai donc ! m'écriai-je.

Aussi vite que le petit flot du ruisseau

jaseur, je m'élançai sans savoir où, courant après un souffle. Mais qu'elle fut ma déso-

-258 LESAMOCRS DE UABELEINE

lation ! tout à coup l'eau ruisselante s'enfonçait parmi le saMe, et disparaissait, et n'était plus.

Ne pensez pas queje perdis courage ! Des ongles, furieusement, je creusai le sol mou, et le creusai encore, selon la ligne d'humidité qu'y laissa l'eau coulante, et, tout à coup, je tombai, le sable s'effondrant, dans une crypte peinte d'ibis roses et de verts crocodiles, où, sur la bouche harmétiquement close d'une momie, pleurait la dernière goutte du ruisseau.

Je rac penchai, et je l'aspirai, cette goutte, et je bus en elle tout le divin arôme de la bouche de Madeleine !

J'avais reconquis le souffle perdu ; j'avais aux lèvres la délicieuse exhalaison des adorées lèvres.

Triomphant, je m'en retournai vers la chambre, vers la chambre d'amour où Made-

leine, en m'attendant, s'était endormie sans doute. Elle était là, en effet, si jolie, ah ! si jolie, plus adorable qu'elle ne fut jamais!

mais elle ne dormait point.

Glorieusement, toute l'histoire de mes courses à travers le monde, je la lui contai. Je lui dis l'abeille, et les fleurs, et la brise, et le ruisseau, et la bouche de la momie où, d'une aspiration, je retrouvai enfin l'haleine évanouie. Je parlais, non sans fierté ! J'avais osé de si étranges entreprises, j'avais achevé de si pénibles voyages ! cela valait bien qu'elle me remerciât et qu'elle se montrât douce.

Mais elle, furieusement :

— Monsieur, laissez-moi! dit-elle, et gardez-vous de reparaître à mes yeux. Car à celle qu'on aime il faut à jamais réserver ses lèvres, et je ne saurais aimer un homme qui me trompa — avec une momie !

^aa

Page 1