SOS LA ME^SUÙÉ
Taube Matinale briffe enfin dans tout son éclat.... Si ta peter m'elitendre encore, écoute-moi, caf j'implore là Mâéficdfde de notre divin Maître, descenda dans la totnbé avant toi ; je le supplie de te bénir comme je te bénis. »
Déjà le Sauveur a exaucé cette prière, et sa bénédiction descend sur la sœur de Lazare. Pendant (pie son corps se prépare à rimmortalité, sous le souffle dlvîn (|ui Tëitteure, sm âme jette un dernier regard de satisfaction céleste sur sa dépouflle glacée, car elle comprend qu'elle est à jamais délivrée des maux de la terre. A mesure que cette âme, si belle et si douce, s'élève dans les nuages , ses sensations s'épurent , sa pensée devient on hymne de joie et de reconnaissance , et c'est à la mort qu^eOe adresse ses premières actions de grâce :
« 0 toi , si terrible sur la terre , qu'es-tu donc ? Un doux et court sommeil, un passage mystérieux aux délices ineffables da ciel.... Et ces délices sont mon partage.... Premiers-nés de la lumière , sublimes séraphins , oh ! dites-moi que mon ravissement n'est pas un songe trompeur, qu'il est une réalité éternelle.... Oubli du passé, viens mettre le comble à mon bonheur... Mais, que dis-jc? non, je ne veux rien oublier... Les souffrances de la terre, en les comparant aux béatitudes du ciel, en augmentent le charme.... Cette source de félicités vous manque, enfants étemels du maître des cieux ; vous ne pouvez opposer les jouissances des bienheureux aux tourments des pécheurs, vous qui n'avez jamais péché.... Vous ne connaissez pas les larmes amères qu'il a versées sur la terre, le Dieu d'amour et de miséricorde.... Pressentiment prophétique, tu m'as dit plus d'une fois qu'un jour je rendrais grâce à l'Éternel des maux qu'il a amassés sur ma tête : te voilà accompli.... Chacune de mes journées m'a amené une sombre nuit; puis elle est venue, la plus sombre de toutes, celle de la mort! Elle est passée, et il est venu, le matin de la vie étemelle... Rêve qui as commencé avec les pleurs de la naissance, qui s'est évanoui avec le dernier râle de l'agonie, te voilà terminé, me voilà réveillée poar la vie
éternelle! Quand Fioimortalité commencera ponr la ponssière, je me rén^iiltfrai une seconde fois! Oui, nous ressusciteront tons, comme il ressusdtera, le Satfveur du monde mort sur ta croix. »
Bt, MUmite comme une nuée matinale, légère cotnme Tair, rapide comme le vent , Marie s'élève toujours plus haut dans rinfini. A mesure qu'elle s'approche du trône de TÉternel , elle entend le broissement des mondes voyageurs et la voix des anges qui chantent dans les deux.
RempM de graves et solennelles pensées, Lazarre retourne du» la demeure de Jean, où les amis du Christ pleurent et prient , prosternés autour de la couronne d'épines, que Marie a couverte d'un voile de deuil. Au moment où Lazare allait franchûr le seuil de la salle, un des soixante-dix saisit son bras, entre ayec lui , promène son regard étincelant sur l'assemblée, et iTécrle zvet une pieuse exaltation :
« Apprenet enfin combien les voies de la Providence sont merveilleuses I... Ce que je vais vous dire, je ne l'ai pas entendu raconter, je l'ai vu de mes yeux. Déjà l'Éternel récompense son prophète I Pourquoi cette couronne est-elle couverte d'un sombre voile ? Rejetez-le ; je veux voir le sang qui teint les épines : il doit briller d'un éclat surnaturel , car Dieu a fait pour lui plus que tu n'aurais osé demander, toi, sa mère.... Relève ta tête , Marie I sors de l'abîme oii la douleur t'a plongée ; écoute-moi. Lorsqu'il s'est endormi, la terre a tremblé : tu as suivi ses gémissements; une nuit sombre a déployé ses noires ailes sur le monde, et tu as partagé les terreurs qu'elle a portées dans nos âmes. De plus grandes merveilles viennent de témoigner en faveur de ton fils. Sous le portique du temple, la flamme du sacrifice s'est allumée d'elle-même, et les prêtres, qui, dans l'eflroi que leur cousait la nuit surnaturelle qui s'est appesantie sur Jérusalem , avaient cherché un refuge au pied des autels, ont tourné leurs regards vers le sanctuaire, et alors il ont vu le rideau qui voile le mystère sacré se déchirer depuis la voûte du temple jusqu'aux
larges dalles qui coavrent le sol. Frappés de terreur, ils sont tombés la face contre terre, puis ils se sont enfuis, pâles, échevelés comme des ombres échappées de leurs tombes. Vous le voyez, rÉternel ne s'est pas borné à remuer les entrailles des montagnes et à couvrir la terre d'un sombre nuage : pour sanctifier la mort de son élu , il a dévoilé son sanctuaire. »
Les fidèles gardent le silence ; dans Texcès de leur douleur, le récit merveilleux qu'ils viennent d'entendre les étonne plus qu'il ne les console. C'est ainsi que le voyageur qui se sent frappé de vertiges , en descendant la pente rapide d'un rocher» ne peut distinguer la beauté et le charme de la délicieuse vallée vers laquelle il s avance sans le savoir.
Lazarre voit avec douleur le désespoir qui pèse toi^ours sur ses amis :
« Hélas! dit-il, puisque les témoignages éclatants de l'Éternel en faveur du divin mort ne peuvent vous consoler, peut-être trouverez-vous quelque adoucissement à vos maux dans la certitude qu'une de vos amies a cessé de souffrir.... Oui, ma sœur chérie que vous aimiez tous , la jeune fille qui écoutait si avidement les leçons de Jésus, est allée rejoindre son maiure cé< leste.... Puisse l'idée qu'elle ne souffre plus dans cette vallée de misères , être pour vous un frais ombrage contre la chaleur du jour, un point d'appui contre le souffle impétueux de la tempête! »
Magdelaine se lève vivement, et aiTête ses yeux pleins de larmes sur le visage pâle de Lazarre :
« Tes paroles, dit-elle, semblent venir du monde des anges !... Ta sœur, ta pieuse sœur a été rejoindre Jésus ?. . . N'en as-tu plus» de ces douces paroles qui semblent venir du monde des anges? Avant de s'envoler dans les cieux, n'a-t-elle pas dit que nous la suivrions bientôt ?... Et toi-même , Lazarre , tu es descendu naguère parmi les morts : n'as-tu pas appris, dans leur lugubre séjour, que les amis de Jésus ne survivraient pas à leur mai- Ire?... Parle! nous est-il permis d'espérer qu il nous ap[)ellera
CHANT XU. 309
bientôt à lui ?... Ta ne réponds pas?... Mère d^rHomme divin, puisqu'il faut que nous lui survivions, prions TÉternel de nous rendre témoins des châtiments qu'il réserve aux meurtriers de son élu. Que le bras de fer des terreurs infernales les torture sous nos yeux , qu'il les enlace , et que nous soyons présents quand il leur fera vider Jusqu'à la lie le calice de la plus terrible des vengeances ! »
Pendant que les fidèles s'abandonnent ainsi à leur douleur, minuit déploie sur la terre son vague effroi et ses noires visions. Naguère le Messie priait avec eux pendant cette heure mystérieuse , et elle leur semblait brillante et belle comme une matinée de printemps ; maintenant , la voix de leur divin ami ne frappe plus leurs oreilles : la place qu'il occupait au milieu d'eux est vide, et un morne désespoir glace leurs cœurs.
Les séraphins qui assistent à cette pieuse réunion n'ont plus besoin de se voiler pour se rendre invisibles : la douleur des fidèles les a si vivement affligés , que leur éclat céleste s'en est obscurci.
Sélith, l'ange gardien de Marie, se penche vers Salem, le protecteur de Jean, et, d'une voix qui n'est intelligible que pour les immortels, il dit :
« Ces pieux amis du Messie marchent vers un but sublime ; nous le savons, et nous souffrons presque autant qu'eux. »
« Non, non, mon frère, nous ne saurions éprouver ce qu'ils éprouvent, et si, en les éclairant tout-à-coup par un rayon céleste, nous pouvions leur montrer l'avenir qui les attend, ils n'y verraient qu'une belle illusion. Dans le sombre labyiinthe où ils . marchent sans guide et sans espoir, la douleur seule leur paraît possible et vraie. »
Et Salem répond :
a Je me sens frappé de vertiges devant les abîmes qui bordent leur route. »
« Et moi, mon frère , je trouve un bonheur ineffable à sonder ces abîmes de la pensée.... La pitié l'égaré; tu souffres en
310 LA MESSIADB.
ce moflieiit comme souffrent les mortels, et comme eux ta oablîes que la justice suprême purifie ses enfants par la donleor. Ils ne poorraient se désaltérer avec noo^dans les ondes do fleuve de la me étemelle, au grand jour du jugement universel, s^ils n'avaient pas bu d'abord dans le calice amer et bnttant de la vie de luttes et d'épreuves. »
« Pardonne, cher Sélith, si les angoisses d'une mère îA'otà fait oublier un instant ma nature divine : songe que cette mère est celle du Messie, et qu'elle a vu son fils mourir sur la croix. Si un sommeil bienfaisant pouvait fermer sa paupière, je raffermirais son âme par un songe bienfaisant; mais, hélas I le repos ne descendra pas sur elle : il faut qu'elle souffre et Qu'elle veille jusqu'à ce que la mort lui apporte des consolations divines. »
Le sommeil qui fuit la mère de Jésus étend son voile diaphane sur les yeux de Jean ; Salem le couvre de ses ailes, et le cœnr du disciple s'ouvre aux visions prophétiques. Il lui semble qu'il marche , ou plutôt qu'il vole sur la dme du Liban. Au broissement mystérieux des cèdres , le matin , le plus beau de tous ceux qu'il avait vus naître jusqu'Ici, étale ses draperies de pourpre à franges d'or sur les bosquets fleuris ; et le murmare des cieux, semblable au son du psaltérlon des prophètes, fait doucement vibrer l'air, chargé de suaves parfums ; et les ac» cords d'une harpe mélodieuse accompagnent ces pacrôles, qa'aoe voix céleste fait résonner à son oreille :
tt 11 essuiera les larmes que ses pieux amis versent pour hii, le divin fils de la plus tendre des mères, n»
Malgré le charme qui le fascine , te disciple sent que le jour des consolations n'est pas encore venu. Il soupire , il gémit ao milieu des douceurs du songe qui le conduit toujours plus avant dans la forêt du Liban. Tont-à-coup , il aperçoit des hommes, à l'air féroce, qui abattent le plus beau des cèdres. Le cèdre tombe : le Liban tressaille au bruit de sa chute; la hache sacrilège taille l'arbre royal, qui prend la forme d'une croix ! Cette
CHANT XII. Ml
croix se dresse, et répand autour d*elle des ombres gigantesques et terribles ; mais , presque au même instant , elle se couvre de pahnes fleuries. A cette vue, le disciple se sent transporté de la forêt du Liban dans les bosquets d'Éden ; les deux s'entr'ouvrent au-dessus de sa tête, les chants des chœurs célestes arrivent jusqu'à lui, son cœur bat avec force, et une félicité inconnue inonde tout son être.
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Gabriel rassemble les anges et les ressuscites autour de la tombe du Christ pour attendre son réyeil. — Doutes de Tofficier romain qui garde le tombeau. — L'âme de la sœur de Lazarre vient se mêler à la troupe des immortels. — Obaddon fait sortir Satan et Adramelech de la mer Morte, et leur donne le choix de retourner aux enfers ou de se rendre auprès du sépulcre de Jésus. — Le Messie se réveille de la mort; les anges et les ressuscites le saluent par des chants de iriomphe. — Plusieurs bienheureux descendent des nuages pour glorifier le Sauveur du monde. — L'âme d'un païen qui vient de mourir est amenée devant le Christ, qui la juge. — Gabriel ordonne à Satan de retourner aux enfers. — L'officier et les soldats romains vont rendre compte au sanhédrin de ce qui s'est passé pendant qu'ils gardaient le tombeau de Jésus. — Philon se tue ; Obaddon précipite son âme dans la Géhenne.
Toujours réunis dans la vallée où jadis ils s'étaient endormis du sommeil de la mort , les patriarches goûtent les joies ineffables de leur récente résurrection. Les anges voltigent autoar de la terre et bénissent l'espèce humaine, que le sacriGce delà rédemption vient de réconcilier avec son Créateur. Mais de douloureuses émotions se mêlent à leur joie, et souvent ils agitent leurs ailes pourprées, obscurcies par les exhalaisons de la terre, comme le voyageur secoue la poussière qui s'est attachée à ses pieds.
Gabriel est resté près de la tombe du Christ; Éloha se tient debout sur un des soleils qui entourent les cieux. Tout-à-coop Gabriel se lance dans l'espace pour y chercher le signe de la résurrection. Ses yeux se fixent avec une attente joyeuse sur le plus grand des orions; l'astre brille d'un éclat plus vif; ses
LA MESSIADE. SiS
rayons deviennent un torrent de lumière. Le séraphin redescend vers la terre ; il plane au-dessus de la vallée de Mambré, et, d'une voix terrible comme celle de la tempête quand elle renverse les villes et les forêts, il s'écrie : « Suivez-moi tous au plus saint des sépulcres ! » Et les anges et les patriarches entourent la tombe du Dieu mort pour le salut des enfants d'Adam. Gabriel s'assied sur cette tombe. L'ange de la mort, le même que Jéhova avait chargé de îrapper le Messie, s'avance çn tremblant, se jette dans les bras du séraphin et dit:
« Hélas ! mon céleste frère, pour moi seul il fait toujours nuit, pour moi seul cette terre sanctiflée tremble et frémit encore ! Depuis qu'ils existent, les mondes et leurs habitants, j'exécute avec courage et résignation les ordres que daigne me donner 1 Eternel; mais la dernière victime qu'il m'a fait immolier a épuisé mes forces. Ranime-moi , divin Sauveur, toi qui vas sortir du sépulcre où je t'ai fait descendre pour aller t'asseoir à la droite de ton père. »
Il se tait, et, silencieux et sombre, il s'appuie contre la pierre ia plus noire du tombeau. Les anges et les patriarches s'entretiennent de la prochaine résurrection du Messie.
0 Se réveillera-t-il avec le soleil? demande un des patriarches, embellira-t-il la parure printanière de la terre d'un reflet de sa magnificence , ou le monde doit-il rester endormi , tandis que son Sauveur sortira des ombres de la mort? Quand il s'élèvera au-dessus de son sépulcre, le réduira-t-il en atomes imperceptibles que Tair disperse en se jouant? Ce noir rocher qui s'arrondit au-dessus de sa tombe s'envolera-t-il vers le ciel quand le vainqueur de la mort lèvera sa tête au-dessus de la poussière qui le couvre ? Aurons-nous la force de supporter l'éclat de sa gloire? Mon faible cœur contient à peine les douces craintes, i^'s ineffables espérances qui l'inondent. »
Abraham fait entendre à son tour ce chant de triomphe et de bonheur :
« Je le verrfti, le vainqueur de la mort, le Dieu qui s'est immole pour sauver Pespèce humaine, je le verrai sortir de son sépulcre et rentrer dans la vie éternelle, a
11 dit, et la lune, qui s'était voilée de nuages, reparaît brillante et pure ; mais les sombres nuées qui nagent dans les airs reviennent presque aussitôt se grouper près de la reine de la nuit, et interceptent de nouveau ses rayons doux et bienfaisants.
En ce moment, des pèlerins venus à Jérusalem avec leurs femmes et leurs enfants pour assister aux fêtes de Pâques passent non loin'du Golgotha; le désir de retrouver bientôt leurs foyers bâte leur marche, et ils s'avancent insouciants et joyeux. En franchissant le cercle que les immoitels forment autour du sépulcre, une sainte terreur les saisit , et ils s'enfuient épouvantés sans savoir ce qu'ils craignent et quel danger ils veulent éviter. Dans cette fuite subite, un jeune enfant s'est trouvé abandonné : il crie, il appelle, mais déjà ses parents ne peuvent plus l'entendre ; un ange lui tend la main, le ramène à sa mère et disparatt au milieu des ombres de la nuit. Et, lorsque cet ange protecteur revient prendre sa place près de David, le pieux roi l'accueille avec un sourire de reconnaissance , et lui dit :
V Celui dont nous attendons la résurrection fera pour tous les peuples de la terre ce que tu viens de faire pour ce faible enfant.... Résurrection! mot sublime que jamais vous ne comprendrez, vous, séraphins, purs esprits que la destruction ne peut atteindre; mais il le comprend, le Fils de l'Éternel, qui s'est condamné à mourir comme un enfant de la poussière... Bientôt, oui, bientôt il se réveillera. »
Il dit, se jette dans les bras d'Assaph (1) et arrête ses regards brillants sur la tombe du Christ. C'est ainsi qu'un mortel vertueux fixe le ciel quand ses pieuses méditations lui retracent les bienfaits du Sauveur.
(1) Chantre de David et grand musicien. Jï fat le premier k qni David confia un de SCS psaames pour le chanter dans le tahernacle. Fuir Chronique , Ut. i"* chap. 16. (iV. du Tr.)
(^UANT lui. 815
Le Tîsage de David brille d*an éclat plus vif; ses yeux lancent des étincelles divines, et sa voix, soutenue par les accords de sa lyre, chante ce psaume prophétique :
« Toi qui révéleras au monde Favenlr qui Fattend ; 6 toi, futur auteur de TApocalypse, un jour, sur les rives de Patmos, ta verras au haut des cieux un agneau couvert de plaies brillantes; et autour de cet agneau, des légions de pécheurs rachetés par son sang et portant au front le nom du père, et tenant dans leurs bras des harpes puissantes pour soutenir les chants de leurs hymnes à la gloire du Fils (1). C'est ainsi que nous Tavons vu lorsqu'il expira sur la croix. Hélas ! tu sommeilles toujours» corps de Tlncréé ! Séraphins, vous n*étiez pas encore lorsque sa pensée, en sondant les abîmes de Tavenir, répandit sur la forme primilive de la création le reflet de son sacriGce. Les mortels dormiront du sommeil de la mort, comme il a dormi lui-même; puis le réveil pour tous!... Cette lumière céleste fut pendant trop long-temps un crépuscule douteux; le jour est venu enfin I... Vous tous, témoins de sa mort , racontez-la à toutes les vallées du ciel, à toutes les demeures de la terre, à tous les abîmes des enfers , afin que les enfers tressaillent et
s'enfoncent plus avant dans leurs affreuses profondeurs
L^Homme-Dieu va se lever de la poussière de la tombe ; il va se montrer dans sa magnificence. Arrivez, vous qui fûtes ses témoins sur la terre , hâtez-vous ; déjà les demeures de la paix éternelle se sont ouvertes, déjà les palmes célestes s'inclinent et vous appellent. Bientôt votre sang va couler, bientôt votre tâche glorieuse sera achevée. Sang des martyrs, ne crie point vengeance comme jadis cria le sang d'Abel ; ne demande que des couronnes immortelles ! Ces couronnes sont prêtes ; elles vous attendent, toi, Etienne, et toi, Jacques (2). A peine Taorore du salut commence que déjà vous triomphez. »
(t) bniUtion da chap. 22 de TApocalypse. (iV. du Tr,) [2] Cêê deux ap6tret forent en effet 1« premien martyrs de la foi chrétienne.
[N,duTr.)
316 LA HESSIADE.
Ainsi chante David ; mais l'excès de sa joie arrête Félan-de^ son inspiration : il se tait, et sa harpe reste muette. Joseph élève la voix à son tour, et, se penchant vers Benjamin, le plus chéri de ses frères , 11 le couvre de la palme qu'il tient dans sa main droite :
« Une joie ineffable pénètre mon cœur quand ma pensée m& retrace Theure fortunée où rÉteruel me permit enfln de vous dire à tous : Je suis Joseph; mon père vit-il encore? Qu'éprouverai-je quand tu rej.etteras le sombre voile de la mort, toi, frère divin de tant d'infortunés rachetés par ton sang? Montre-toi dans tout Téclat de ta magnificence. Nous ne t'avons jamais méconnu dans ton abaissement volontaire; mais tu auras pitié même de ceux qui ne t'appellent pas , parce qu'ils ne te connaissent point; tu donneras des ailes au jour fortuné qui doit te dévoiler à la terre entière... Il voit, celui qui a créé les yeux; il entendr celui qui a créé les oreilles; pourrait-il ne pas être tout indulgence, tout miséricorde , celui qui a créé le cœur ? il réunira tous les peuples sous la sainte bannière du salut. Abrahamr Isaac, et toi, Jacob, parmi cette joyeuse cohorte» vos yeux cherchent en vain votre race future, qui jadis fut l'élue de l'Éternel.... Retenez vos plaintes, vos gémissements; espérez.... l'heure où vous pourrez conduire tous vos enfants aux pieds de la victime du Golgotha est un mystère, même pour les immortels; mais elle viendra, cette heure tant désirée,. et alors l'avenir des peuples sera accompli ; le Sauveur leur dira : Reconnaissez-moi, je suis Jésus ! et il les revêtira tous de la blanche robe de rinnocence, tachée du sang de la rédemption ; et les messagers du ciel voleront d'étoiles en étoiles pour leur annoncer l'astre éclatant qui se sera enfin élevé au-dessus des déserts de l'empirée. Les cieux se prosterneront devant leur maître, et des chants de gloire et de reconnaissance célébreront la bonté infinie du Sauveur. »
Joseph se tait , et les harpes et les psaltérions qui accompagnaient sa voix se mêlent à d'autres chants. Ces harmonies
célestes, laatôt impétueuses et terribles comme le mugissement de rOcéao , et tantôt caressantes et douces comme le murmure d'un ruisseau, ne sont entendues que par les immortels. Les hymnes des cieux ne sont pas, comme celles de la terre, les fantastiques enfants d'une inspiration passagère ; elles sont les filles immortelles de Fanimation primitive et de Tintuition divine qui rattachent la pensée de la créature à la pensée de son Créateur. Si un simple mortel pouvait entendre de pareils chants, ce ne serait qu'au moment où son âme quitte la terre pour s'envoler vers sa patrie céleste.
Le divin Mort dort toujours , et les anges et les ressuscites continuent leurs chants, car leur bonheur n'a pas encore atteint ce haut degré où il ne peut plus avoir d'autres interprèles que des larmes et une muette extase.
Un nuage brillant descend lentement vers le mont des Oliviers; il porte le prophète Ézéchiel ; sa voix sévère et puissante captive Taitention des immortels :
« Jadis je vis autour de moi des ossements desséchés , et le Seigneur m'ordonna de leur crier : Morts ! écoutez la voix de TÉternel ! J'obéis, et un bruissement mystérieux passa sur la terre, et les ossements desséchés se réunirent, et les vents soufflèrent la vie dans ces corps ressuscites !... U est sublime et terrible le souvenir dé ce moment; il est plus sublime encore le souvenir récent de ma résurrection à moi. Gloire te soit rendue, divin Sauveur, qui m'as réveillé, quoique tu dormes encore ; tes ossements ne se dessécheront pas ; ton père a voulu que tu meures, mais il n'abandonnera pas son fils à la destruction. La moisson qui s'apprête sera plus grande que celle dont j'ai été le témoin, plus grande que celle qui mûrit pour le jour où sonnera la trompette redoutée. La moisson qui s'apprête n'offrira qu'un seul épi, mais il surpassera en richesse les innombrables germes de la grande moisson. S'il n'arrivait pas à sa maturité, cet épi unique, le métal sonore ne donnerait jamais le signal de la récolte universelle. Salut et gloire à toi, céleste épi, les cieux s'a«
318 LA MESSIADB.
briteront sous tmi ombre : la mort seule n'y trônvera point de place ; elle dispafraltra dans le néant , et tu remettras l'empire à ton Père, afln que Dieu soit tout et en tout ! »
Ainsi chante Ézéchiel, et les anges et les ressuscites répètent en chœur : « Que Dieu soit tout et en tout ! »
Le fils d'Amo quitte le cercle lumineux des immortels , descend sur le Golgôlha et s'arrête au pied de la croix. Daniel le suit de près; les deux prophètes se regardent, se devinent, agitent les cordes de leurs psaltérions, et Isaîe chante le premier :
« C'est ici qu'il a supporté tous nos maux, c'est ici qu'il a supporté tontes nos douleurs, et les hommes aveuglés croyaient qu'il expiait ses propres péchés. »
kt Daniel répond :
« C'est pour nous qu'il a souffert, c'est pour nous qu'il est mort ! Il a été frappé pour nous donner la paix et le bonheor; son divin sacrifice est accompli. Les voilà qui naissent , les sujets de son royaume; ils sont innombrables comme les gouttes de la rosée matinale. Il va se réveiller à la vie nouvelle , et celte vie nouvelle sera une éternité bienheureuse. Sa sagesse se répandra sur l'univers , elle éclairera les enfants de la poussière et les rendra dignes d'hériter de la magnificence de leur Sauveur ; car le Sauveur a racheté les péchés du monde. »
Daniel se tait, et Isaîe reprend :
c 11 a gardé le silence pendant que ses bourreaux le torta* raient; pendant qu'ils le traînaient au supplice, il a gardé le silence , l'agneau sans tache. Il est mort de la mort des criminels, car il portait tous les péchés de la race d'Adam ; la plas horrible des agonies a brisé sou âme; il va se réveiller, il va recueillir le prix de son sacrifice. La justice éternelle a scellé pour toujours la route de transgression à la loi divine ; le pé* ché est remis, le salut vient de naître. Gloire à l'Homme-Dien qui a accompli ce grand œuvre ; il a été oint par son père , sur
CHANT XllI. , 319
le haut do Golgotha ; ooi, il est Toint du Seigneur, le divin mort duGolgotha! »
Et, semblable au murmure de la brise céleste quand elle passe dans le feuillage de Tarbre de vie , la voix des immortels répète en chœur : « Il a été oint par son père , sur le haut du Goigotha; oui, il est roint du Seigneur, le divin mort du Golgotha ! »
La garde romaine , qui veillait près du sépulcre , vient d'être relevée ; celle qui la remplace est commandée par Énéus , Foifider qui a vu mourir Jésus , et qui , en ce moment suprême , a senti le sol trembler sous ses pieds.
Les soldats regardent avec une attention mêlée de crainte la pierre scellée dans le roc , où dort la victime Immolée sur la croix. Absorbé par une vague inquiétude et des doutes afitigeants, non loin d'eux Énéus se promène d'un pas grave et pensif. La solitude, le silence, les effets fantastiques de la lune, qui tantôt se voile de nuages , et tantôt inonde la contrée de ses clartés mystérieuses , tout ce qui l'entoure semble vouloir se mettre en harmonie avec sa pensée , qa'un pouvoir irrésistible plonge toujours plus avant dans un labyrinthe sans issues.
«Était-ce le fils d'un Dieu? se demande-t-il ; et de quel Diea?... de celui d'Israël ?... Ce peuple, dont la conquête nous ^ été si facile, mérite-t-il de connaître le vrai Dieu?... Qu'il est petit, vil et méprisable par lui-même, ce peuple d'esclaves!... Qu'il est grand , par le Dieu qu'il appelle Jéhova !... Mais qui me répond qu'ils sont vrais, les miracles attribués à ce Jéhova?... Ten doute; alors, pourquoi ne douterai-je pas aussi des iherveilleuses aventures de Jupiter !... Cependant si le Nazaréen est, en effet, le fils du grand Jéhova, comment a-t-il pu mcorir ? et, s'il n'est qu'un simple mortel, quel Dieu lui a donné tant de vertu , tant de force surnaturelles?...
Un esclave de la maison de Pilate vient interrompre ces réflexions :
« Vaillant Ënéus, lui dit-il h demi-voix, la noble Porcia m'en-
voie te demander si tout est calme près de celte tombe, si pei*' sonne n'approche du divin Mort. »
Et Tofficier répond :
« Va dire à ton illustre maîtresse que tout est calme autour de cette tombe, et que personne n'approche du divin Mort. Ajoute que mon esprit est dans une agitation cruelle ; car je me demande sans cesse sMl revivra ou s'il dort pour toujours. Va, et rassure Hllustre Porcia... Elle aussi, je le sais, attend avec anxiété le dénouement de la mystérieuse destinée du plus vertueux des hommes. »
L'esclave s'éloigne, et Énéus se reproche de n'avoir pas donné à Jésus le titre que sa pensée lui accorde.
a ISon , il n'est pas seulement le plus vertueux des hommes, il est davantage, il est le fils du plus grand des dieux!.... Qu'ai je dit? je renié Jupiter , je le place ûu-dessousde Jéhova, que je ne connais pas... Oh ! oui , je le connais ; tout ce qu'on dit de lui est vrai. Si les enfants d'Israël , vaincus tant de fois, avaient adoré Jupiter , l'image de ce dieu et sa foudre impuissante seraient tombées en ruines comme tomba jadis l'image de Dagon (1)... Où ma pensée va-t-elle s'égarer ! Quelle puissance irrésistible me pousse à sacrifier les dieux de mes pères à ce terrible Dieu inconnu? Jupiter ! si tu es plus que lui, anéantismoi ! je te le demande par ler« noires ondes du fleuve dont tu prononces le nom pour sceller tes serments... Ta foudre reste muette?... Jéhova! daigne te révéler à un malheureux qui te cherche, qui t'appelle!... Hélas! que n'ai-je été témoins des miracles de Jésus ! que ne l'ai-je entendu quand il parlait des hommes» de Dieu, de lui-même!... Irai-je interroger ses disciples? leur condition est obscure, leur esprit est simple et
(1 ) Dieu d'Azol, dans le pajs des Philistins. Lorsque les Philistins emmeoRieni Tarclie sainte dans le temple de Dagon , iU trouvèrent le lendemain la slatue de Tidole renversée la face contre terre. Le même miracle sVtant renouvelé plusieurs fois, ih se décidèrent à rendre Tarchc au peuple d'braèl. Voir Saniartr liv. 1", chap. j. (V. duTr.].
CHANT XUI. 321
borné..« La simplicité n^esi-elle pas plus digne de foi que cette sagesse hautaine qui s'égare trop souvent dans les nuages d\ine scienGe trompeuse.,. Jésus est moi*t; je ne pourrai plus ni le voir ni Tentendre ici-bas; je le retrouverai dans une vie meilleure... Est-il, en effet, une autre vie, et scra-t-elle meilleure pour moi?... Puisqu'il a tant souffert, lui qui était innocent et PQr,qttene fasdra-t-il pas qu'ils souflrent, ceux qui ont été coupables!... Je me perds dans ces sombres pensées... Lorsqu'il gémissait encore sur la croix, j'aurais pu l'interroger... Le voilà muet pour toujours... Il a promis aux siens de ressusciter; ses ennemis même le croient puisqu'ils nous font garder sa tomber. Et, s'il ne se réveilie pas, qui édaircira mes doutes, qui m'enseignera la vérité ?... L'avenir n'est plus pour moi qu'une nuit sans étoiles. Ah ! pourquoi les flèches rapides et les lances meurtrières que j'ai tant de* fois affrontées au milieu des l^tailles m'oDt-elles respecté jusqu'ici? Immortel Brutus f lorsque ta te vis forcé de reconnaître que la vertu ne trouvait que baiae et persécution , tu saisis ton glaive vengeur... J'ai vuim- Bioler le plus vertueux des hommes; et je reste inactif... Ce n'est pas la crainte de la mort qui me retient, je l'ai bravée trop de fois en marchant à sa rencontre sous les ailes menaçantes de nos ^les,,. Je brûle dUà désir de venger Jésus , et une puissance mystérieuse m'empêche de réaliser ce désir... Mon hésitation oie cacherait-elle un fol amour de la vie ?... Ah ! s'il en était ainsi , avec quelle joie je mourrais pour toi, noble victime du Golgotha ! »
C'est ainsi qu'Énéus s'agite et se tourmente pour chercher la divinité ; il la cherche en vain , car la douce étoile qui éclaire les sentiers de la vraie sagesse n'est pas encore levée pour M.
Après avoir fait passer l'âme de la sœur de Lazarre par les sombres vallées qui conduisent à la vie éternelle , son ange gardien l'introduit dans l'auguste assemblée des ressuscites. Béfioni aperçoit le premier sa nouvelle sœur ; et» d'une voix douce
comme on chant d'amour qui se perd dans les images du soir, il loi dit :
« Infortunée Marie, ta ne Tas pas tu mourir I bienheureuse Marie, tu le verras se réveiller l Prends ce psaltérion, et chante avec nous la gloire de rÉternel. »
Et la sœur de Lazarre répond :
« M*est-il, en [effet, permis de mêler mes faibles accents à ceux des immortels dont je vois les fronts augustes ornés de couronnes étincelantes? »
« Oui], Marie. Répète avec moi cet hymne qa*Ézécbiel vient de m'apprendre :
» La moisson qui s^appréte sera plus grande que celle dont j'ai été le témoin , plus grande que celle qui mûrit pour le jour où sonnera la trompette redoutée. La moisson qui s^appréte n^offrira qu'un seul épi, mais il surpassera en richesses les innombrables gerbes de la grande moisson. S'il n'arrivait pas à sa maturité, cet épi unique, le métal sonore ne donnerait jamais le signal de la récolte universelle. Salut et gloire à toi, céleste épi; les cieux s'abriteront sous ton ombre, la mort seule n'y trouvera point de place; elle disparaîtra dans le néant, ettn remettras l'empire à ton père, afin que Dieu soit tout et en tout I • Et Marie répond d'une voix tremblante de bonheur : « Ah I Bénoni, comment exprimer les félicités ineffables q« ravissent mon âme ? Celui qui donne la vie et la mort a vidé sur moi la coupe de sa miséricorde ; il m'a permis d'assister, à son réveil , au milieu de vous , ses élus. Frères de Jésus, mes frères, mes bien*aimés, qui m'accueillez avec amour, parlez, qui de nous aurait osé espérer les joies indicibles que nous goûtons ensemble? Distributeur infatigable des trésors du ciel, tu ne te bornes pas à nous inonder de béatitude, tu la rends étemelle; oui , notre bonheur est éternel ! Pensée enivrante , je ne puis encore te saisir dans toute ton étendue ; tu me frappes de verti* ges. Distributeur infatigable des trésors du ciel , tes enfants w perdent dans l'éclat de ton éternité, ils se courbent sous te poids
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de tes dons. Mais c'est ainsi que tu Tas voulu avant que je ne fusse née, moi, iiUe de la terre; c'est ainsi que tu Tas voulu avant qu'ils ne fussent sorUs du néant, les cieux et les mondes, enfaots immortels de ta pensée I Tout ce qui existe par toi se meut et s'élève de degrés en degrés. Cbaque créature a son échelle qui lui aide à monter, à travers les aéones, de béatitudes en béatitudes , toujours, toujours plus haut, jusqu'au pied de ton trône, distributeur infatigable des trésors du ciel. »
Ainsi chante la sœur de Lazarre , et les immortels répondent en chœur :
« Père des êtres , principe d'amour , la nuit du néant englou* tira les mondes et voilera les cieux avant qu'il ne tarisse , le fleuve de ta miséricorde. Ce fleuve divin prend sa source au pied de tonltrône ; il est impense comme l'infini ; ses ondes, en murmurant, sillonnent les plages de la nuit et les plages du jour; elles mugissent et se précipitent à travers la création , de mondes en mondes, de soleils en soleils ; et les deux écoutent son mugissement , qui redit les chants des bienheureux ; et les habitants des mondes écoutent son murmure , qui prédit la rédemption ; et tous vont puiser le salut éternel dans ses ondes intarissables. Hommes déjà rachetés, frères du divin Mort, hâtez- vous , venez vous désaltérer dans le fleuve du salut. Votre démarche est chancelante; qu'importe, vous êtes soutenus par un guide puissant, le plus puissant de tous, quoique son cœur se soit brisé quand ses lèvres ont prononcé ce mot sublime : Tout est consommé! Il sommeille maintenant dans la tombe, semblable à l'ouvrier ardent qui, après une longue journée de travail pénible, s'assoupit avec le crépuscule du soir. Oui, il s'est eodormi à l'omlire du cèdre , le lion de Juda. Enfer ! si tu ne t'étais pas enivré au calice des vengeances célestes, tu deviendrais muet afin de ne pas le réveiller, le divin Dormeur. Mais û s^ réveillera, il se redressera sous l'ombre du cèdre, il ft'élèv«ra jusqu'à la droite de son père , et, dans sa course rapide , il marchera sur vous , princes infernaux ; le pied du lion
su ^^^ MESSIADE.
vengeur , le pied de Tagnean irrité vons écrasera en passant ! Sous les pas du lion vengeur, sous les pas de Tagneau Irrité, les déserts deviendront plus arides, et les abtmes s'enfonceront plus avant dans la nuit éternelle I »
C'est ainsi que les immortels font pressentir aux enfers les châtiments qui les attendent. Ce chant m3rstérieux est pour Obaddon un signal mystérieux qui le force à quitter la tombe de Jésus.
L'ange exterminateur a repris son vol lugubre ; il se dirige vers la mer Morte , s'abat sur ses rives désolées , s'entoure d'un nuage nocturne , et appelle de sa voix puissante Satan et Adramélecb. A ces noms maudits , les noires ondes frémissent, tourbillonnent et se soulèvent ; une vague immense roule lentement sur la plage hérissée de rochers ; elle y dépose les deux princes des ténèbres, et recule aussitôt, comme eifrayée du fardeau qu'elle vient de porter. ^
L'ange exterminateur rejette le nuage dont il s'était enreloppé , et ce nuage s'étend sur la mer Morte, gravit lentement les. rochers du rivage , et va s'asseoir sur la ctme la plus noire et la plus escarpée. Satan rassemble ses forces , et , avec une ironie amère, il dit à l'ange exterminateur :
u Esclave bienheureux , car tu es presque aussi puissant que ton maître, quel message m'apportes-tu? »
£t Obaddon répond :
« Souviens-toi de l'aéone de ta révolte. Alors l'immen^té de ton crime te prétait une puissance éphémère, mais terrible; et pourtant je n'ai opposé que le mépris à tes railleries insultantes; comment ne les dédaignerais-je pas aujourd'hui que tu n'es pins rien?... Adramélech et toi, Satan, écoutez l'ordre que je vous cipporte au nom du mort qui va ressusciter : retournez aux enfers, ou venez au pied du Golgotha. Suivez du regard la pointe de mon glaive flamboyant, que j'incline vers la terre, et vous aurez la mesure du temps pendant lequel il vous sera permis de contempler le Fils de l'Étemel , puis vous retomberez dans la
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poussière. Eetenes vos mugissements, vils réprouvés! voire maître ne vent pas que vous Tadoriez : ce bonheur est à jamais perdu pour vous. Vous pouvez même refuser de me suivre ; mais alors» je vous le répète, il. faut à Flnstant retourner aux enfers. D^à les ricannements des damnés vous y attendent; car tous connaissent votre défaite et le triomphe du Messie. »
Satan, les yeux fixés sur le redoutable glaive de l'ange de la mort, reste immobile àsa place. Adramelech arrache du rivage un fragmentde roc, le broie contre son front d^airain, et son pied frappe iesoJ, qui frémit et tremble sous ce choc terrible. Il veut blasphémer TÉternel , et sa langue se glace. Obaddon agite son glaive de feu, et s'écrie d'une voix tonnante :
« Suivez-moi à Finstant, ou retournez aux enfers ! »
les deux princes des ténèbres hésitent; Abdiel- Abbadona s'avance vers eux^ Son regard assuré , son maintien grave et <^e, prouvent qu^il ne craint point leur fureur ; mais il ne les brave ni du geste ni de la parole ; car il sent qu'il n'est point leur juge. S'approchant de l'ange exterminateur , il lui dit d'une voix douce et triste :
« Tu es un messager de vengeance, et pourtant tu connais la pitié : tu exauceras ma prière. Oui, puisque tu permets à ces deux réprouvés de contempler l'Homme Dieu lorsqu'il se réveillera de la mort , pourquoi me refuserais-tii cette faveur ? Ne <^aiiis point que j'ose me permettre de l'adorer ; non, ma peu- ^e se bornera à remercier la main puissante qui me jettera dans la poussière , quand il sortira de la tombe , le Sauveur du monde I »
Ces paroles raniment la rage de Satan ; il accuse Abbadona de bassesse et de lâcheté. Obaddon lui impose silence; et, <^in)e voà émue, qui trahit un reste d'amitié ei de tendre compassion , il dit à son ancien ami :
« Je n'ai point d'ordres pour toi ; tout ce que je puis t'appren- <lre, c'est que le Golgotha est entouré de légions d'anges et de ressuscites.... Que Satan et Adramelech me suivent, ou qu'ils
retournent dans leur ténébreux empire, la résurrection dn Messie commencera \e châtiment des enfers, qui ont osé prononcer son arrêt de mort. Tu n*as point participé à cet arrêt, je ie sais, et cependant tu te bercerais d^une vaine iilasion , si tu te flattais que la vue du triomphe du Messie te rendra, ne fût-ce que pour un instant, les douces joies du ciel.... »
« Je n'ose plus rien espérer, répond Abbadona. C'est pour nourrir les remords qui me torturent que je veux le voir ressusciter^ lui qui a racheté les péchés du monde ! »
« Misérable ! s'écrie Adramelech* oublies-tu que tu n^es plus l'esclave de Jéhova, mais le mien ?.... Obaddon , je retourne aux enfers, et malheur à ceux qui oseraient m'accueillir par d'insultantes raiUeries ! Et toi , Abbadona , le pins lâche des princes des ténèbres, suis-moi ; je vais t'attachei* avec des chaînes de diamants aux derniers degrés de mon trône, «t tandis que mon cerveau mûrira des projets sublimes , mon pied foulera ta téie audacieuse renversée dans la poussière. »
Abbadona le regarde avec une tristesse solennelle, et dit :
« Tes menaces ne m'effraient point. Je tremble, j'en conviens; mais ce n'est point devant toi, c'est devant le Dieu qui va ressusciter. »
Satan se décide à suivre Obaddon, et, à mesure qu'il s'approche du sépulcre , les cicatrices dont la foudre vengeresse a sillonné son front deviennent plus profondes et plus noires. Adramelech, qui était resté immobile à sa place, les rejoint toutà-coup, car au fond de son cœur infernal il a trouvé un blasphème horrible , qu'il veut jeter au milieu de la sainte réunion du Golgotha. L'ange de la mort, qui lit dans sa pensée, lui dit d'une voix terrible :
« Détourne de moi ta face odieuse ! fuis! et que pour toi le jour s'éteigne, et qu'un long cri de désespoir te serve de guide ! »
11 dit, et la plus noire des nuits passe sur les yeux du réprouvé ; la tempête hurle ; toutes les terreurs de l'enfer l'atteignent
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à la fois; il croit entendre Fange du dernier jugement lui crier : MaHienr ! malheur à toi I 11 croit voir les montagnes et les étoiles s'écrouler sur lui, et Feniraîner dans leur chute éternelle à travers les gouffres béants du chaos.
Cependant sur la route solaire des cieux un nuage, parti du trône de Jéhova, descend vers la terre-Quandce messager redouté des décrets de TÉternel vient annoncer à Tinfinl une nouvelle merveille de la création, les mondes voyageurs suspendent leurs bruissements harmonieux. Tout est silence dans ,respace ; car déjà la Gloire céleste plane au-dessus du Thabor, et les mondes Tont vue passer ; déjà une étoile est sortie de son orbe éternel^ et s'est approchée du soleil. Â ces signes prophétiqiies, les ressuscites relèvent la tête , regardent les cieux ; et le nuage qui porte la foudre dans son sein s'avance rapide comme la pensée. Le tonnerre gronde, il éveille les échos des montagnes fiolaires, il résonne à travers les arcs des étoiles, il approche de la terre. Le divin Éloha, semblable aux soleils lorsqu'ils«'échappèrent en tremblant de la main de leur Créateur pour régner sur les mondes, précède le tonnerre, arrive au milieu des anges et des ressuscites, et s'écrie :
« L'heure suprême a sonné I A la première lueur de Taube matinale, le Sauveur du monde se réveillera du sommeil de la mort Écoutez, c'est la Giou^e céleste qui, «i travers llnfini, descend sur la tombe de l'Homme-Dieu I >»
Il dit, et le nuage, parti du trône de Jéhova, tonne plus doucement à mesure qu'il s'approche de la terre, car elle volerait en éclats, s'il ne retenait pas sa voix terrible.
Le tonnerre de TÉternel se tait, la tempête siffle et gémit, et, sous son haleine puissante, toutes les forêts de là Judée s'inclinent vers le plus saint des sépulcres. La terre tressaille , et le mont Seîr (1) et le formidable Hermon (2) tremblent, et leurs et-
(4) Le mont Stir est silné an sud de la Palestine et la sépare de TArabia Pé- Irée. [lif.duTr.) (2) Cette montagne sVlëvo h TOrient de la Palebtine, et la sépare de TArabic.
(,V. du Tr.)
mes verdoyantes se penchent sons le sonfiie impétneoi de Toaragan ; les vagnes de la mer se soulèvent, et semblent vouloir couvrir la blanche crête du Carmel ; et le torrent d*Amo et le torrent d'Egypte (1) , et le Jourdain lui-même suspendent leors cours rapides, et semblent vouloir rapporter leurs ondes écumantes vers les plus hautes montagnes de la chaîne du Liban, qui, surprises et effrayées, étendent leurs mystérieux tremblements jusqu'au lointain Àmanus (2). } * La tombe du Messie seule estrestée immobile. Gabriel regarde avec ravissement le roc qui en ferme l^entrée ; car le divin Mort lui avait dit : C'est toi qui le rouleras au loin !
Les ressuscites se prosternent la face contre terre devant la divinité du Rédempteur, dont l'approche leur est annoncée par le gémissement des montagnes et par le bruissement des forêts.
Le père du genre humain adore THomme-Dieu, et son chant est triomphant et solennel comme celui des séraphins quand ik célèbrent les merveilles de la création :
a 0 toi qui n'as jamais été créé, tu tes résigné à n*étre qu'un faible enfant, sans autre langage que des larmes et des cris. A jpeine arrivé à l'adolescence, tu étonnas par ta haute sagesse ; puis tu devins un maître sublime, plein d'amour pour les hommes les disciples; un grand-pontife, qui entra au sanctusure pour s'immoler lui-même, et tu t'immolas en effet, divin Sauveur I Ah! comment glorlfler ton amour et ta miséricorde ? Gomment célébrer tout ce que tu as fait, tout ce que tu feras ? Déjà la tempête vivante t'annonce , et du sein de cette tempête sortira on bruissement céleste, qui passera sur ton enveloppe, et ton eDV^ loppe se lèvera de la poussière du sépulcre.... Voyez comme les
(i) La Palestine, si Ton en excepte le Jourdain, n*e«t arrosée qae par des torrents qui tarissent en été. Le torrent d^Arno descend des hauteurs de la G«fil^< et va se perdre dans Ja naer Morte ; celui d^Égyple on de Bcsor Tient delà cbslno (lu Liban et se jette dans la Méditerranée. (iV. du Tr.)
(2) Amanus ou Aman, montagne de la Syrie, au delh de la chaîne du Libs»- N. du Tr,]
étoiles s^embenissent da reflet de sa magnificence î Qne devant fui tons les êtres créés se prosternent I que devant lui tons les bienhenrenx inclinent leurs couronnes !••• Il vient délivrer les captife, il vient distribuer les dons de sa miséricorde aux pécheurs rachetés. . . . Arrive, animation divine ; souflSe des cieux, réveille le divin Mort, qui, avec ses plaies étincelantes, brille à la droite de RonPère. Et toi, sainte Extase, la plus sainte des fille» du ciel, pose ta main sur tes lèvres, et attends en silence Theure de la résurrection. Et vous, ses élus, qui marchez encore dans la poussière de la terre, des larmes amères obscurcissent vos regards, car vous avez connu le divin Mort; mais vous ne connaissez ni sa gloire ni celle qu'il vous destine. Je bénis les combats, les souffrances qui vous attendent; je bénis les victoires qui couronneront vos saints travaux. Quand finira le temps, vous entrerez dans la vie éternelle, et vous irez vous asseoir sur les trônes d'or <|ne les deux vous ont préparés. »
Ainsi chante Adam. Eve s'est approchée de la tombe, le souffle de la résurrection a frappé son oreille; elle exprime ainsi sa joie et son bonheur :
« Goule plus vite, source divine ; inonde, soulève le rocher sepnlcral ; toi qui roules encore sur les ailes de la nuit, arrive, source divine, inonde, soulève le rocher sépulcral I Permets aux gazelles égarées dans le désert, et que la soif dévore, de se désaltérer dans tes ondes vivifiantes. Source qui jaillis dans un meilleur inonde, viens couler sur cette terre de misère; qu'à Tombre de tes rives, le pèlerin épuisé retrouve la force et le courage , et <îue la voix mystérieuse de tes eaux divines lui confie les secrets de l'éternité ! Résurrection ! que ton reflet céleste éclaire désormais rœil éteint du mourant, afin que la crainte de la destruction ne brise pas son âme immortelle 1 Heure bienheureuse qui vas luire sur le monde, heure de la résurrection du Christ, tu portes dans ton sein le salut de l'espèce humain^. 0 mes enfants ! quel brillant héritage vous arrive des cieux ! Goule plus vite , source divine, inonde, soulève le rocher sépulcral ; que tes flots argen-
tés s'éteodent sur l'univers , et qn*ils deviennent Tocéan de \tterne) ! »
Elle se tait. Gabriel s'élance dans les nuages, et vole au-devant de la Gloire de Dieu.
Quand elle aura terminé sa longue complainte, la voix lamentable qui depuis la chute du premier homme crie aux enfants de la terre : Malheur ! malheur I quand le râle d'un mourant ou le cri d'un nouveau-né ne s'élèvera plus vers les cieux à chaque goutte du fleuve du temps qui tombe dans la mer de la vie d'épreuves ; quand elle paraîtra à l'horizon de l'éternité, la première lueur du dernier jour, les mille et mille morts du Seigneur tressailliront de surprise et de joie ; des larmes indicibles s'échapperont de leurs yeux levés vers le ciel, et leurs chants de triomphe s'uniront à lappel du métal sonore.
C'est ainsi que tressaillent les ressuscites réunis autour da Golgotha, c'est ainsi qu'ils pleurent et qu'ils chantent au moment où Gabriel dans son élan sublime déchire les nuages, où son vol rapide se dessine en longues tratnées de lumière.
Depuis les rives lointaines de l'Ëuphrate jusqu'au fond dusépalcre saint, la terre tremble ; Satan, qui a suivi Obaddon pour être témoin du réveil de Jésus, tombe anéanti ; les soldats romains se précipitent la face contre terre; à la voix de Gabriel, le rocher qui fermait le tombeau s'agite et roule au loin, et Jéhova, le Dieu immuable, partage le ravissement de ses créatures : le Messie ressuscite !...
L'écho d'an rocher solitaire peut répéter l'hymne du soir que le pieux berger envoie vers les deux ; pourrai-je redire rineffable bonheur des témoins du réveil du Messie ? Hélas ! c'est en vain que sur les ailes de l'extase je cherche à m'élever vers rinflni ; la fragile nature humaine me retient dans la vallée des tombes et me rappelle que je n'ai pas encore été semé pour la grande moisson , cette conséquence sublime de la résurrection du Christ.
Un profond silence règne autour du sépulcre de Jésus; mab
les immortels brillent comme les étoiles da matin qui sortirent les premières de la main de lopr Créateur, et le Messie piano aa-dessus du sépulcre ouvert et vide. Sa tête , qui pendant son supplice se penchait sur sa poitrine , est entourée d'une auréole céleste. 11 étiucèle , il éblouit ; le nuage descendu du trôoe de TÉternel lui a rendu toute sa magniûcence , à lui dont le nom est trois fois saint, à lui qui naquit à BctbléenK qui soiiflrit à Geihsémané, qui mourut sur la croix et que la tombe nous a rendu. Gieux ! prosternez-vous devant loi ; archanges , tendez les cordes de vos harpes , et que pour célébrer sa gloire vos accords soient plus harmonieux que le jour où vous saluâtes pour la première fois la création achevée. Mortels, unissez votre voix à la mienne, et que vos timides accents prouvent que la poussière aussi sent qu'il vit celui qui a plus fait pour nous que pour les anges , car il s'est fait notre frère. Un jour viendra où il nous donnera la force d'exprimer au pied de son trône toute la plénitude de notre reconnaissance.
Revenus de leur première extase, les ressuscites chantent en chœur :
« 0 toi qui lis dans notre pensée , te voilà réveillé enûn ; ton sommeil a été court, tu es redevenu tel que tu fus lorsque tu Innças les soleils dans l'espace et que les mondes obéissants se mirent à décrire autour d'eux leurs orbes éternels. C'est par toi et avec toi que nous venons d'entrer dans la plus belle , dans la plus glorieuse des aéones de l'éternité. »
Le chœur des ressuscites se tait. Les sept martyrs unissent leurs voix à celle de leur noble mère et chantent ainsi :
«Terre, réveille-toi et comprends enfln ton triomphe; le Messie t'a jugée digne de se reposer un instant dans ton sein maternel ; il s'est levé de la poussière ; les cieux s'inclinent devant lui, et le sol de la Judée tremble et frémit sous l'empreinte de ses derniers pas. Terre , réveille-toi et comprends enfln ton triomphe : tu es la plus jeune des flUes de la création, ^'t cependant les cieux t'appellent la bien-aimée du Créateur.
S32 LA MËSSIÂDE.
Déjà beaucoup de tes fils comptent parmi les élus , et ta e» prédestinée à devenir la mère de nombreux enfants immortels que tu enverras au pied du trône du Messie. Réjouissez-vous, tertres funèbres ; réjouissez-vous, voûtes sépulcrales , c'est dans votre sein que se réveilleront les morts ! Et toK globe terrestre, tu t'élèveras au-dessus des débris du dernier jugement ; de tes gouffres béants sortiront des plages nouvelles ; le soleil ne sera plus ton maître, et la lune ne sera phis ta compagne obligée ; la magnificence de Dieu te réchauffera , et il f éclairera celui dont le sang a coulé sur la croix. »
Ainsi chantent les pieux héros qui déjà portent la palme da martyre, tandis qu'Etienne, lui qui le premier méritera ces palmes immortelles, ignore encore la gloire qui Fattend. Ce moment cependant est proche: ta carrière , noble Etienne, sera pénible mais courte; bientôt le ciel s'entr'ouvrira devant tes yeux mourants ; tu verras Jésus à la droite de ^on Père , et une dernière pierre lancée par une main furieuse enverra ton âme près de ton maître divin.
Jédidoth, le plus jeune des sept martyrs , Bénoni et la sœur de Lazarre s'attachent aux bords d'une nuée pourprée , enlacent leurs bras et se laissent descendre ensemble sur la tombe ouverte et vide. Là ils se prosternent , et leurs regards suivent avec ravissement' le Sauveur, qui se dirige vers le mont Thabor.
« Bénoni, et toi, Jédidoth, s'écrie Marie, le voyez-vous notre divin Maître? L'éclat de sa magnificence nous éblouirait, mais il l'adoucit pour nous et pour toutes les tendres fleurs de la céleste Saron (1). Peut-être se montre-t-il sous une autre forme aux cèdres des cieux... »
Le divin Éloha arrive près de Marie , sourit avec satisfaction, et lui dit :
(1) Voir la note du chant III, ]^. 59. Ainsi qu'on Ta fait remarquer dansU note do chant IX , p. 2ûS, Klopslock donne aux diverses parties du ciel le» noms des contrées, des montagnes, des villes et des fleuves les plus célèbre» de lu Palestine. (Y. du Tr.)
CHANT XIII. SSa
» Ta comprend»^ la nature du Fils de rÉternel. H est pour chacune de ses créatures Tobjet sur lequel elle a réuni toutes ses^ affections ; elle ne le voit pas tel qu'il est, mais tel qu'elle a besoin de le voir pour que son bonheur soit parfait; car il est la perfection et la bonté infinie , le Fite de rÉternel , le Fil& de ITncréé, éternel et incréé comme son Père. Devant ce mystère, votre intuition s'arrête et reconnaît les limites qui séparent la créature de son Créateur. >»
Et Marie répond :
« Divin séraphin , quoique ces limites soient beaucoup plus resserrées pour ma pensée que pour la tienne , je les bénis. C'est pour moi une félicité bien douce que d'adorer la Divinité qui nous accable de ses bienfaits sans que nous puissions com«prendre sa toute-puissance. »
Les ressuscites se réunissent sur la tombe où dormait leur Sauveur, et se communiquent les ravissements qu'il n'est donné à aucun mortel de deviner. Abraham joint les mains et envoie cette prière vers les deux :
« Fils de Jéhova , mon fils à moi , tu es descendu de ton trône pour venir mourir pour nous ; les aéones du passé n'ont rient de semblable à raconter aux aéones de l'avenir. Déjà tu recueilles le prix de ton sacrifice , et nous, que tu as rachetés , tu nous rends témoins de ta gloire. Nous te voyons marcher sur la route solaire, et tes rayons nous apportent des joies plus douces^ que ceUes des séraphins quand ils t'adorent dans ta gloire. '>
Adam se prosterne au pied de la croix , lève une main vers Jésus ; il étend l'autre sur la terre, et dit :
0 Je le jure au nom de notre Sauveur, la mort est vaincue, elle n'est plus qu'un doux sommeil. Au jour du jugement universel vous vous réveillerez tous , vous qui dormez ici-bas. »
Depuis son réveil, le Messie s'avance par degrés vers son Père. Les ressuscites, le divin Ëloha lui-même, cherchent en %d\n à exprimer dans^ leurs psaumes l'étendue des gloires qui
rattendent; leur voix est trop faible pour célébrer cette fête de la Divinité.
Muse de Sion, apprends à mes lèvres tremblantes à répéter les chants les plus timides qui du fond de la poussière essayèrent de célébrer l'élévation du Rédempteur ; apprends à mes yeux mortels à deviner la route incommensurable qu'il suivit à travers lesdeuY.
Au moment où Jésus est sorti de la tombe r range de la mort a frappé un païen renommé pour sa haute vertu et pour sa justice. Un chérubin a reçu son âme et Ta conduite au-devant da Messie. A la vue du Fils de rÉternel , Fâme du païen se tourne vers son conducteur :
< Brillant inconnu, dis-moi quel est cet homme qui marche sur la route la plus étincelante de TEmpirée. Il captive malgré moi mes yeux et ma pensée. Adore-le avec moi , car. Je le sensi il est le plus grand des dieux. »
• Il est ton juge , » répond Tange.
« Mon juge?... 0 toi qui me contrains à te suivre par la seule force de ton regard, achève de m'éclairer ! Est-ce Minos que je vois devant moi ? Avons-nous passé les sombres portiques qui conduisent dans les entrailles de la terre ? Le Styx rouie-t il ses noires ondes à nos pieds ? et les terribles serments de Japiter voltlgent-iis au-dessus du fleuve infernal?... Esprit trop cruel , pourquoi ce silence obstiné ? As-tu reçu Tordre de me précipiter dans les brûlants tourbillons du Phlégéton ? »
L'âme et son conducteiu* sont arrivés auprès du Messie, et le Messie dit au païen d'une voix où il y a plus d'amour que de sévérité :
« Jupiter et Minos sont des fictions mensongères. La terre entière, trompée et malheureuse, a élevé sa voix suppliante vers les cieux , elle a demandé secours et merci , et j'ai entendo cette voix !... Va/ suis ton guide. »
Ainsi parle le Fils de l'Éternel , et d'un geste il indique au chérubin la place que sa clémence accorde à l'âme du païen;
puis il se tourne vers les ressuscites, témoins du jugement qu'il vient de prononcer, et leur dit :
« Avant de retourner près de mon Père , je m'arrêterai souvent sur le mont Thebor ; c'est là que vous me reverrez. »
Le Christ a disparu, et les ressuscites dirigent leur vol vers la sainte montagne que le Sauveur vient de leur indiquer.
Satan, qui , au moment où Jésus a brisé les chaînes de la mort, était tombé anéanti an milieu des rochers des sépulcres, retrouve enfin le sentiment de son être et la conscience de sa défaite.
Le bruit de ses membres brisés, qui craquent sous les efforts qa*il fait pour se redresser, frappe Toreille de Gabriel ; il reconnaît Satan, et lui dît d'une voix irritée :
« Misérable ! tu es encore sur la terre? Les merveilles qui viennent de la sanctifier ne t'ont-ils pas convaincu enfin que ta lutte perpétuelle contre le Tout-Puissant te vaudra toujours des toorments nouveaux ? Retourne aux enfers I Médite si tu l'oses une seconde révolte contre ton maître étemel, mais apprends... Non , je ne veux pas le prononcer l'anathéme dont le vainqueur de la mort t'a frappé... La foudre t'en instruira assez tôt. Fuis, te dis-je...»
Et Satan s'enfuit et s'abat sur la cime la plus élevée du mont Sina!, d'iiVL ses yeux hagards planent sur l'étendue du désert. Les horreurs de la damnation portées sur les ailes de la tempête le suivent et l'atteignent; il tombe du haut du rocher où il s'était cramponné, et, roulant à travers les plus noirs gouffres de la création , il arrive jusqu'au portail infernal. Le poids de l'anathéme qui pèse sur lui le retient immobile, et ce n'est qu'après une longue suite de nuits terribles qu'il trouve la force de se relever et de rentrer dans son ténébreux empire.
Deux fois déjà l'heure solennelle de minuit a passé sur la terre, laissant après elle un jour nouveau, et le Sanhédrin, toujours assemblé, attend Tinstant où doit se dénouer la mystérieuse destinée du mort dont la tombe a été scellée par une pierre que gardent de vaillants soldats romains. Cet instant
approche , car la première lueur du troisième jour vcommence à paraître.
Les soldats romains^ qui, au moment du réveil de Jésus, étaient tombés, frappés de vertigfes, la face contre terre, viennent de reprendre Tnsage de leurs sens.
« Que m'est-il donc arrivé? demande Tun d'eux à son camarade ; j'ai senti le sol frémir sous mes pieds, et je suis tombé dans la poussière. »
Et le soldat répond :
< C'est là aussi .ce que j'ai éprouvé moi-même. »
Un troisième soldat regarde autour de lui d'un air surpris, s'appuie sur son voisin, et dit :
« Âi-je rêvé , ou une puissance surnaturelle m'a-t-elle jeté sans vie au pied de ce rocher? »
« Ce phénomène n'est que trop vrai, répond celui-cL L'oaragan qui nous a renversés a sans doute brisé le roc qui fermait le sépulcre ; il est ouvert , regarde*... »
En ce moment, Énéus élève la voix , et s'écrie :
« Que tous ceux que la mort a épargnés répondent et se nomment. »
Et la troupe entière répond, et, précédée par l'officier, elle entre sous la voûte du sépulcre. En la voyant vide , tous les soldats se regardent en silence , et une sainte terreur soulève leur chevelure 9 qui se dresse sur leurs têtes. Le capitaine re- <*ouvre le premier l'usage de la parole :
« Notre tâche est terminée ici , dit-il ; rendez- vous au palais de Caiphe : si les prêtres y sont toujours assemblés , j'irai les instruire du résultat de ma mission. »
Empressé d'obéir à l'ordre de son chef, le plus zélé des soldats devance ses camarades , et arrive hors d'haleine dans la salle du conseil :
« C'est en vain , dit-il , que vous nous avez chargés de vcillei*
CHANT XIII. m
sur le mort du Golgotba ! La terre a frémi , le rocher qui fermait la tombe a roulé au loin ; cette tombe est maintenant ouverte et vide ! »
Ildit, et s'éloigne avec précipitation. Les prêtres, qui, par un mouvement spontané, se sont levés de leurs sièges, restent muets et immobiles, semblables à des blocs de marbre auxquels le dseau d'un sculpteur habile a. imprimé le cachet de la terreur.
Trois autres soldats arrivent à leur tour, et s'écrient d'une voix unanime :
« Prenez vos mesures ; la terre a fr^i, la tempête a hurlé , le rocher qui fermait la tombe s'en est éloigné de lui-même, une puissance invisible nous a tous renversés. En revenant à nous, nous avons vu le sépulcre ouvert et vide J •
 ce nouveau témoignage, les prêtres et les anciens se croient frappés par la foudre vengeresse. Le morne silence qui règne dans l'assemblée est interrompu tout^-coup par un bruyant éclat de rire. C'est Philon, qui, dans un accès de démence , veut repousser l'évidence par l'insulte ; mais sa folle gaîté est aussitôt remplacée par une muette stupeur. Caîphe , seul , conserve assez de présence d*esprit pour écouter avec un cakne apparent le reste des soldats romains qui viennent successivement raconter le miracle dont ils ont été les témoins.
« Je le vois , dit l'un d'eux que la pâleur des prêtres a frappé , vous savez d^à tout ce qui s'est passé ; il ne vous reste plus qu'à remercier les dieux de vous avoir conservé la vie , à vous, prêtres sacrilèges, qui avez voulu tuer le fils de Jupiter tonnant. »
Caîphe feint de sourire , et dit :
« Vaillants Romains , je vous ai fait préparer un bon feu dans la cour de ce palais; la nuit a été froide, allez vous rédiauffer. »
Et, se tournant vers un de ses esclaves, il lui ordonne de faire servir aux soldats des vivres en abondance et du vin géné-
renx , afin de réparer leurs forces épuisées par une loDgiie Yeille.
Resté seul avec les prêtres, il ne cherche plus à cacher ses craintes :
« Il faut acheter à tout prix le silence des Romains » dit-il d^une voix tremblante , ou le peuple nous égorgera. Agissez en conséquence , si vous craignez la mort ; pour moi , Je ne tiens plus à la vie , puisqu^il me faut douter des doctrines de Sadoc (1). »
A peine a-t-il prononcé ces mots qu'Énéus se présente. Toute rassemblée se lève devant lui; il la salue avec une froide dignité, et dit :
« Prêtres et anciens dlsraël, vous me connaissez, et vous savez que mon âme est inaccessible à la peiir. Tai vu Jésus mourir sur la croix , et alors je ne sais quel secret pressentiment me disait que vous immoliez le Fils d'un Dieu. Que dois-je penser maintenant? car vous savez ce qui vient de se passer près de sa tombe. »
L'a^emblée reste muette.
Obaddon entre, invisible pour des yeux mortels; il s'arrête près de Phîlon, et laisse tomber sur lui le plus terrible de ses regards. Llnstant de lui faire entendre les accents de sa voIk foudroyante n'est pas encore venu , et il se dit à lui-même :
« Je te salue, heure sanglante de la mort! Heure noire et échevelée, hâte ton vol lugubre » prends ton dernier élan I Et toi , vallée de Benhinon , je te salue ! «
Ainsi pense Obaddon , et les plus sombres terrcure de Ten • fer viennent voltiger autour de la tête de Philon. Il s'approche de l'officier romain , le regarde avec le sourire effrayant de la démence, et lui demande d'une voix lente et sourde :
« La tombe était ouverte , et le mort n'y était plus ? »
(1) Voir la note du quatrièaïc chanl, page 69| sur la doctrine desSaduci'»;n^. [N, du Tr.)
« La tombe était ouverte, et le mort nV était plus, » répond Éoéns.
« Incorruptible Romain , jure au nom de Jupiter que tu dis vrai.»
« Je ne jurerai pas au nom de Jupiter, mais au nom de Jéhova, que j'adore. Au reste, pour te désespérer, mon témoignage n'a pas besoin d'être appuyé par un serment. »
L'effroi de l'enfer ébranle la moelle des os de Philon :
« Vous venez de l'entendre, s'écrie-t-il hors de lui ; la tombe est ouverte, le mort n'y est plus ! Et ce témoignage, l'incorruptible Romain vient de l'appuyer par un mot plus sacré que tous les serments de la terre !... »
Il dit, et d'un mouvement rapide il saisit l'épée de l'officier» Tarrache du fourreau , l'enfonce dans son sein , la retire avec rage, la jette loin de lui, tombe, se roule dans son sang; et, pour hâter sa mort, il déchire sa plaie de ses doigts, que déjà i'agonie a crispés. Son sang jaillit avec plus d'abondance, et semble vouloir souiller le ciel.
« Le Nazaréen I... »
Et ce mot est le dernier qu'il devait prononcer sur la terre.
£néus relève son épée ensanglantée, la regarde d'un air sombre, et dît:
« Je te voue à la terreur, à la nuit éternelle, au désespoir! »
Et, jetant l'arme dont il vient de se séparer pour toujours sur 'e corps inanimé de Philon, il sort lentement de la salle du conseil.
L'âme du pharisien se sent entraînée par un sombre guide , qui la conduit à travers des sentiers ténébreux. Obaddon est allé l'attendre dans la vallée de Benhinon. Dès qu'il la voit paraiu*e, il l'appelle, et brandit son glaive de feu. Il n'est point de parole qui puisse peindre le regard pétrifiant et la voix tonnante de l'ange de la mort :
« Réprouvé, s*écrie-t-il , écoute-moL Tu connais Éphod-
Obaddon, c'est le nom des sept terribles anges de la mort rje suis le plus terrible de ces anges ! G*est moi qui frappai jadis tous les premiers nés sur les rives du Nil.... Regarde autour de toi, reconnais la Géhenne ei son affreuse vallée de Benhinon l Suismoi plus avant dans Tabîme !... »
U dit , et le précipite au fond des enfers I!!
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Jésus apparaît aux saintes femmes et à Simon-Pierre. — Ils tout raconter cette apparition à l'assemblée des fidèles. — Doutes de Thomas.— Jésus se montre à Matthieu et à Cléophas. — Thomas se rend dans les tombeaux et prie ; un ressuscité, quMl prend pour un vojfageur étranger^ s'entretient avec lui. — Matthieu et Cléophas retournent dans la demeure de Jean et racontent à leurs amis ce qu'ils ont TU. — Lebbée doute encore de la résurrection de son maître. — Jésus apparaît à l'assemblée des fidèles.
Les fidèles sont toajoiirs. réunis dans la modeste demeure de Jean, et rien jusqu'ici n'a pu adoucir leur douleur. Les saintes femmes qui se préparent à aller répandre des parfums dans le sépulcre du Messie , mêlent leurs larmes aux essences prédenses qu'elles préparent avec une tendre sollicitude. Semblables aux sages compagnes de la fiancée qui entretinrent soigneusement leurs lampes afin d'être prêtes au premier signal de l'arrivée du futur (1) , les pieuses amies du Médiateur veillent dans une préoccupation attentive et inquiète. Leur impatience ne leur permet pas d'attendre les premiers rayons de l'aube matinale. Il fait nuit encore , et déjà elles se disposent à
(1) Âllasion aux dix vierges qui devaient aller au devant de Tépoux, dont il est parié dana l'évangiie selon saint Matthieu , chap. S5 : cinq de ces vierges, qui étaient tagei^ avaient mis de Thuile dans leurs lampes ; les cinq autres, que TEvangile désigne sous le titre de vierges folUi, avaient négligé cette précaution. Lorsque Téponx arriva, leurs compagnes refusèrent de leur donner de*rhuile, et elles furent forcées d^aller en acheter. Pendant ce temps les vierges sages entrèrent dans la salle du festin avec Tépoux. A leur retour les vierges folUs trouvèrenlles perles fermées Pt rcj,l(!ipnt dehors. (.V. (lu Tr.)
partir ; la mère de Jésus, trop faible pour les suivre, les bénit en sanglotant.
Gabriel est assis sur le roc où dormaient les restes mortels de THomme-Dieu; le divin Éloha et le noble Abdiel sont debout près de lui. A travers Tobscurité qui pèse encore sur le monde, leurs yeux d'immortels aperçoivent les amies du Messie qui viennent d'arriver au pied du Golgotha, et Gabriel dit aux deux séraphins :
« Voilons notre éclat, revêtons des formes humaines et préparons-les par degrés aux apparitions célestes. »
Magdelaine s'est approchée la première du tombeau qu'elle s'attendait à trouver fermé par une pierre énorme; mais, dans son exaltation, elle espérait que Dieu lui donnerait la force de soulever cette pierre. Voyant le sépulcre ouvert, elle s'enfuit épouvantée. Les autres femmes, cependant, continuent à s^avancer, car elles viennent d'apercevoir un jeune homme brillant et beau comme une lueur matinale, et gracieusement enveloppé dans un long vêtement diaphane d'une blancheur éblouissante. Il leur adresse la parole, et sa Toix douce et sonore achève de gagner leur confiance :
« Ne craignez rien. Je sais que vous cherchez Jésus , il n'est plus en ce lieu lugubre , il est ressuscité ! Souvenez-vous quil vous l'avait prédit; approchez, venez visiter la voûte où il a dormi le sommeil de la mort. »
Il dit, les conduit à rentrée du sépulcre, et reprend d'une voix solenne lie :
«Allez maintenant, et dites à Géphas (1) ce que vousavei vu et entendu. »
Abdiel et le divin Éloha, plus étincelants que Gabriel, paraissent tbut-à-coup. Us répètent aux saintes femmes que Jésus est ressuscité, qu'il va se rendre dans la Galilée, où il leur a
(1) apkat est an mot hiibrea qai vent dire PUm. En reccTant Simoa pour disciple , Jësns lui dit : Tu itraa appelé Cipha», Voir Évangile selon laint i—'^» chap.l". [N.duTr.)
souvent parlé de sa mort prochaine et de son réveil après trois jours de repos dans la tombe.
Poussés par le besoin de rendre un dernier hommage aux restes de leur maître chéri, Jean et Simon-Pierre ont quitté la réunion des fidèles. A peu de distance du Golgotha, ils ont rencontré Magdelaine. Elle leur a appris que la tombe était ouverte, et a repris avec eux le chemin du Golgotha, qui se divise en deux branches au pied d^une coUine boisée.
La vue des anges a pénétré les saintes femmes d'une joie céleste qu'elles ont hâte de communiquer à leurs amies. Pour retourner à la maison de Jean, elles passent à gauche de la colline ; Magdelaine et les deux disciples la tournent du côté opposé.
C'est ainsi que les pèlerins de Salem (1) , dont les âmes étaient faites pour se rapprocher dans cette vie» parcourent, sans se voir, leurs routes arides, et ne se trouvent réunis qu'à Salem, où Ils s'étonnent de n'avoir pu se rencontrer plus tôt.
Jean arrive le premier près du tombeau. A la vue du linceul étendu sur la terre, il est saisi 'de respect et de douleur. La poitrine oppressée, les genoux tremblants, Pierre le rejoint bientôt sous la voûte sépulcrale, et contemple la toile parfumée qui couvrait le corps de Jésus. Plus loin, ils trouvent le suaire dont on avait enveloppé la tête du divin Mort et qu'une main habile semble avoir plié avec un soin particulier. Les deux disciples s'avancent d'un pas timide et achèvent de se convaincre que le récit de Magdelaine était fidèle. Mais, n'ayant jamais lu les prophètes qui, tant de siècles avant la naissance du Messie, avaient prédit sa résurrection, ils s'éloignent tristes et pensifs. « Hélas! dit Jean, les prêtres ne le croyaient pas, sans doute.
(i) Klopstock désigne souvent Jérasalem par le nom de Salem, H ptrtage k e«t ^ard Topinion des savantSi qui prétendent que la ville de Salem, dont'MelcUâaédech était roi et grand-prélre du temps d'Abraham, est la même qui fat connue plus tard sons le nom de Jérusalem, ainsi qu^on Ta déjà dit & la note 5» pag. 219. [N.duTr.)
en sûreté dans cette tombe scellée , ils Pont Ôté de son linceul pour contempler ses plaies, dont la vue flatte leur haine sanguinaire... »
Magdelaine est restée seule dans le sépulcre ; une profonde tristesse Faccable. Tout -à -coup il loi semble qu*une vision l'abuse ; elle essuie ses yeux remplis de larmes, et promène ses regards autour d^elle. Des anges paraissent au fond du tombeau; elle les voit à peine, Jésus seul occupe sa pensée. G*est ainsi que la gazelle altérée n^aperçoitnila douce lueur de Fétoile' du soir, ni la brise embaumée qui ranime la nature, car elle n'a pas encore trouvé la source qui seule peut éteindre sa soif.
Un des anges s'avance vers Magdelaine et lui dit :
« Femme, pourquoi pleures-tu ? »
« Hélas ! ils m'ont ravi celui que mon âme adore, et je ne sais en quel lieu leur haine insatiable Ta caché. »
Elle dit, et se tourne versi l'entrée du sépulcre. Un étranger est devant elle et lui adresse ces paroles :
« Femme , pourquoi pleures-tu ? Quel est celui que tu cherches ici? »>
Prenant cet étranger pour un jardinier que les prêtres ont chargé de dérober le corps de Jésus aux pieux hommages de ses fidèles amis, Magdelaine veut le supplier de lui indiquer la tombe où il a enfoui ces restes précieux; mais ses sanglots étouffent sa voix.
C*est ainsi que le Juste , au moment où le del va s'entr'ouvrir pour lui , sent son âme se briser sous le poids des émotions terrestres. Etendu sur son lit de douleur , il implore en vain la miséricorde du Christ ; les dernières épreuves de la vie sont si cruelles que le Dieu d'amour disparaît à la pensée de l'agonisant ; il ne voit plus qu'un juge terrible ; mais encore une larme, encore un soupir, et les ineffables délices de la victoire succéderont aux angoisses de la lutte.
D'une voix plus douce que celle des anges quand ils chantent la bonté infinie de l'Agneau immolé et le triomphe des cieux ,
CHANT XiV. 345
Tétranger prononce le nom de Magdelaine, et Magdelaine reconnaît enfln la voix dn Seigneur.
Saisie de crainte et de Joie, ses genoux fléchissent; elle se prosterne dans la poussière , relève son front pâle et glacé , enlace les pieds du Messie, le regarde, soupire, pleure et s'efforce d'exprimer ce qu'elle éprouve ; mais ses lèvres tremblantes ne peuvent articuler que ce seul mot : Rabboni I (1)
Le Sauveiir laisse tombei* sur elle un regard d'amour divin, et dit:
«Gesse de me retenir. Je ne me suis pas encore élevé ▼ers mon Père ; je resterai quelque temps parmi vous. Va trouver les fidèles , dis-leur qu'elle approche Theure de ma gloire, l'heure où j'irai rejoindre mon Père et le vôtre , mon Dieu et ie vôtre. »
£t, disparaissant aux yeux de Magdelaine , il va se montrer aux saintes femmes qui viennent de quitter le Golgotha. La fraîcheur embaumée du jour naissant a ranimé leurs forces ; les premiers rayons du soleil, ce brillant témoin de la bonté divine, 'es éclairent ; toutes reconnaissent le vainqueur de la mort, se prosternent devant lui et enlacent ses genoux. Il leur parle avec une bonté céleste et cherche à les rassurer.
« Ne craignez rien, et allez apprendre à vos frères que vous m'avez vu. Qu'ils se rendent en Galilée , c'est là que vous me retrouverez tous. »
tt dit, et disparaît.
(1) Dans loates les apparitions da Christ aax saintes femmes, aux disciples et >°x fidèles, Klopstock t*est serapaleosement conforme aux Évangiles. Le mot ''«*W, qui, selon Tévangile de saint Jean, chap. 20, fut le seul que Magdelaine j"»* prononcer en reconnaissant Jésus, qu'elle avait pris d'abord pour un jardinier vent dire nuûlre, seigneur, La langue hébraïque a trois mots qui expriment la même pensée, savoir : rab,rabbiei rabboni. jRoà était un titre d'honneur pour tous ceux qui avaient été reçus docteurs dans la Cbaldée ; rabbi s'atlri- ^°*it spécialement aux docteurs israéliles de la Palestine ; rebboni ne se donnait qtfaux »age» et aux docteurs bsus de la maison de David. C'est de ce dernier mot 1QC l'on a composé le mot rabbin, litre que portent encore aujourd'hui les prè- ''» juifs. (ff.tUTr.)
J JT
"Se
la soatieui, et
et il nous a dit : « Ne craignez rien, et allez apprendre à vos frères que vous m'avez vu. Qu'ils se rendent en Galilée, c^est là que vous me retrouverez tous. »
Le front de Thomas se rembrunit, son regard sombre et seratateurse baisse vers la terre , et sa pensée se laisse entraîner par le torrent du doute.
« Le moment n'est pas venu encore , leur dit-il , de vous faire connaître les motifs qui m'empêchent de croire à votre récit ; je vous les expliquerai quand vous ne serez plus sons l'empire des illusions qui fascinent votre esprit. »
Les fidèles le regardent en silence et avec une tendre pitié. En ce moment pénible Magdelaine arrive dans rassemblée. Elle se soutient à peine ; son front est pâle , son visage en altéré, ses lèvres tremblent.
« Il est ressuscité ! » s'écrte-t-elle.
Et sa vue se couvre, elle chancelé; Jean la soutiM, et Lebbée lui dit avec l'accent d'une tendre inquiétude :
« Oh I parle , Magdelaine , toi aussi aurais-ta va des anges ? »
Et Magdelaine répond :
« Je l'ai vu lui-même ! »
Les édèles lèvent les yeux et les mains vers le ciel avec une pieuse reconnaissance ; Thomas seul reste sombre et pensif.
« Hélas I dit-il enfin , des esprits fascinés au point de croire à l'apparition des anges , peuvent bien pousser le délire josqu^à s'imaginer que Jésus lui-même leur est apparu. »
a Cher Didyme, répond Magdelaine , que t'avons-noos fait, que t'a-t-il fait notre divin Maître pour que tu doutes, ainsi de nous et de lui ?... Mes yeux l'ont vu et ont versé à ses pieds des larmes de joie... »
« Brillait-il comme les habitants des deux? interrompt vivement Jacques, était-il éblouissant ? »
« Non , mon frère , son extérieur était toujours ceki d'un simple mortel , mais la bonté et la miséricorde divine animaient son visage. »
Simon-Pierre aussi doute encore, et il demande timidement à Magdelaine s'il a daigné lui parler.
« Oui, répond Magdelaine. De cette voix douce et divine qui nous a pénétrés de respect et d'admiration , lorsque du haut de sa croix il s*est écrié : Pardanne-ieur^ mon Père^ ils ne savent pas ce qu'ils font; de cette même voix d'amour et de miséricorde il a prononcé mon nom. Je me croyais enlevée au ciel ; mes lèvres tremblantes n'ont pu articuler que le molRabboniL.. mes bras enlaçaient ses genoux, et alors il m'a dit : Gesse de me retenir. Je ne me suis pas encore élevé vers mon Père; je resterai quelque temps parmi vous. Va trouver les fidèles, disleur qu'elle approche l'heure de ma gloire, l'heure où j'irai rejoindre mon Père et le vôtre , mon Dieu et le vôtre. »
Marie se lève par un effort pénible. Soutenue par ses amies, elle s'approche de Magdelaine , arrête sur elle son regard humide, lui tend la main avec une expression indicible d'amour et de confiance, et lui dit :
« Tu l'as vu, tu l'as entendu le divin ressuscité I... Puis-je encore l'appeler mon Fils? continue-t-elie en regardant les fidèles avec une modestie inquiète. Oh ! oui , vos yeux me disent que je pourrai toujours lui donner ce nom si cher à mon cœur... Achève, Magdelaine; dis moi, as-tu vu ses plaies?... »
Elle se tait, et, sans abandonner la main de la sainte femme, e\k détourne la tête pour lui cacher ses larmes ; mais Magdelsône les devine.
« Mère bienheureuse, lui dit-elle, ne pleure pas ainsi; ton Fiis est sorti vivant de la tombe. Je n'ai pas vu ses plaies ; dans le délire de ma joie je n'ai regardé que son visage, plus doux que Taube matinale. » ' ^
« Oui , tu l'as vu ; oui, tu as trouvé grâce devant lui , » dit Marie.
Heureuse, mais pensive, elle retourne à sa place. Thomos demande à Magdelaine si elle aussi a vu des anges.
« Oui, mais je les ai à peine remarqués. La douleur avait voilé
mes yeux, et je n'ai reconnu Jésus que lorsqu'il a prononcé mon nom ; je l'ai pris d*abord pour un jardinier. »
« Tes compagnes soutiennent qull portait ses vêtements ordinaires ; le jardinier était donc vêtu comme Jésus avait Thabitude de Têtre? Combien as*tu vu d'anges? •
*• J'en ai vu deux. »
« Tes compagnes n'en ont d'abord vu qu'un , puis deux autres dans le sépulcre. •• »
Magdelaine laisse errer ses regards sur l'assemblée, et dit :
« 0 toi, mère chérie du divin Ressuscité, et vous, ses disciples, fermez votre cœur au doute cruel qui torture le malheureux Didyme... Je répondrai plus tard à tes questions, ajoute-t-elle en se tournant vers Thomas ; en ce moment, je ne veux pas que tu troubles mon bonheur. »
Et, saisissant le bras de Marie , elle quitte la salle avec elle. Bientôt Simon-Pierre aussi s'éloigne. En proie à l'incertitude, il veut d'abord fuir dans les déserts lointains de l'Arabie , mais il prend le chemin de la Galilée, où Jésus a promis de se montrer à tous les siens; puis il s'arrête et suit un sentier qui le conduit au pied du Golgotha. Debout près de la pierre qui fermait l'entrée du sépulcre , il écoute le doux murmure de la terre qui se réveille , et sa poitrine oppressée respire à longs traits les suaves parfums que pendant les premières heures da jour les plantes et les fleurs exhalent dans l'air. Son regard, cependant, est resté sombre et rêveur; il plonge au fond de la tombe ouverte et vide.
« Hélas ! se dit-il à lui-même , il n'est que trop vrai, la vengeance la plus noire que jamais l'enfer ait enfantée s'est accomplie ! C'est en vain que Joseph d'Arimathie a imploré la pitié da Préteur, nos prêtres ont privé les restes de Jésus de l'honneur da sépulcre, car comment pourrai-je croire qu'il est ressuscité?... Exaltées par le désespoir, nos pieuses amies ont cru le voù*... Si elles l'avaient vu en effet, auraient-elles pu survivre à ce bonheur?... La croix est debout encore; elle témoigne trop haute-
CHANT XIV. 35t
ment de soti trépas, et la terre et les deux ont entendu ce terrible témoignage... Il est mort I nous le reverrons au pied du trône de rÉtemel, mais ici-bas?... jamais... Pourquoi mon âme frémitelle de terreur devant la pensée consolante de le retrouver audelà de la tombe? Hélas! si le juge suprême a daigné jeter sur moi un regard de miséricorde, si mon repentir m'a donné le droit d'espérer, il ne m'est pas permis d'attendre avec joie rheoreux moment d'aller le rejoindre.... La croix est toujours debout^ ils ne se sont pas encore relevés les tombeaux» les rochers, les montagnes que la droite du Seigneur a renversés quand le cœur de Jésus a cessé de battre!... Non, il ne m'est pas permis de me livrer à la joie... »
'1^ Ainsi pense Simon-Pierre, et ses regards restent fixés sur la tombe de Jésus. Non loin de là, Magdelaineest à genoux et prie. Appuyée sur une de ses mains, elle lève vers le ciel sa tête rayonnante de bonheur. Le disciple l'aperçoit et lui demande si elle croit toujours que Jésus est ressuscité. Et Magdelaine se lève et s'avance vers lui.
« Tu viens de me voir prosternée à la place où il m'est apparu, dit-elle; ma main droite touchait le buisson qu'un pan de son vêtement a effleuré; ma main gauche s'appuyait sur la poussière que ses pieds ont foulée. »
« Rappelle ta raison égarée , chère Magdelaine ; regarde cette croix , c'est là qu'il est mort ! »
« Il est ressuscité! » s'écrie Magdelaine.
« Parle, je t'en conjure au nom du Dieu vivant, as-tu vu Jésus de tes yeux comme tu me vois en ce moment ? »
• Je le jure au nom du Dieu vivant, mes yeux ont vu le Sauveur, comme ils te voient en ce moment; mes oreilles ont entendu sa voix, et toutes les béatitudes du ciel ont inondé mon âme. »
Elle se tait, Pierre aussi garde le silence, mais bientôt il lui adresse de nouveau la parole :
352 LA MESSIÂDÏ,
« Eloigne-toi , laisse-moi gémir seul ; aucune vision consolante n'a daigné m'abuser;... je ne puis te croire... »
« Eh bien! ne crois pas non plus que tu Tas vu^marchersur les flots de la mer, que tu Tas vu sur le mont Thabor, entouré d'un édat surnaturel. »
Elle dit , et s'éloigne. Pierre la suit des yeuxw
Cl Que sa confiance est digne d'envie! se dit-il ; la tombe et ses affreuses images de destruction ne l'effraient plus; elle sourit à la tempête qui gronde au fond des sombres vallées de la mort I..» Qu*est-ce donc qui me pousse à douter de son récit? Pourquoi ne ressusciteraiMl paé celui qui m'a fait marcher avec lui sur les vagues en fureur?... (1) 0 mon divin Mattre ! tu m'as soutenu lorsque mon incrédulité a failli me faire périr dans les flots ; soutiens-moi en ce moment où le désespoir m'accable... L'ouragan que naguère a calmé ta voix (S) était moins terrible que celui qui bouleverse mon âme Au nom du regard de miséricorde que du haut de ta croix tu as laissé t(«iber sur le misérable qui t'avait lâchement renié , au nom de ton incommensurable amour, aie pitié de moi. SU est vrai que tu te sois montré à tes pieuses amies, daigne m'apparattre aussi.... Qu'ai-je demandé?... Un ange, m'ont-elles dit, a prononcé mon nom; cette faveur n'est-elle pas inappréciable, et qu'ai-je fait pour
(1) Jésus fit monter ses disciples dans une nacelle, pais il alla sur une mon- Cagne pour prier. Vers le milieu de la nuit il s^éleva une tempête, et toatà-coup les disciples virent Jésus qui s'avançait vers eux en marchant sur les vagues. Ils crurent que c*étalt un fantôme et poussèrent des cris de terreur. Hais Jésu> leur dit : Ratsurez-toiM ; c'est moi, n'ayez point de peur. • Pierre le pria de lui pcniellre de marcher sur les eaux avec lui. Jésus le iit sortir de la nacelle; mab comme le vent était tiès-fort, il eut peur et commença à s'enfoncer. Alors U s't'cria : Seigneur^ sauveinoi 1 Jésm étendit la main et le soutint sur les flots , en disant : Homme dt petite foi, pourquoi Of-ta douté? Foir Nvangile aelon saint Matthieu, chap. 14. {IV. du Tr.)
(2) Un soir Jésus s*était embarqué avec ses disciples dans une petite nacelle. Toul-à-coup il s'éleva une grande tempête : les disciples eyrent peur et réveillèrent Jésus, qui s^était endormi. Le Messie les blâma d*abord de lear peu de foi; puis il dit h la mer : Tais-toi^ sois tranquille; et le vent ccwa, et il se fit «»' grand calme. Foir l'évangile vlon saint Marc, chap. A. (iV. du Tr.)
CHAiNÏ XIV. 855
la mériter? J'ose te supplier de te montrera moi, et Lebbée, Jacques , Jean le bien aimé et la plus malheureuse des mères ne t'ont pas encore tu.... Il est vrai que Magdelaine aussi a péché, mais alors elle ne te connaissait pas , et pour racheter ma faute ai-je aimé comme elle?... »
Au milieu de ces tristes pensées , il gravit lentement le Golgotha. Arrivé au pied de la croix, il se prosterne et prie la face inclinée vers la teire. En relevant la téie, il voit Jésus qui, debout à ses côtés , lui tend la main. Saisi d'une sainte terreur, Pierre n*a pas la force de se relever, mais il saisit la main du Sauveur, y appuie son front, et la presse contre sa poitrine. La terre, les deux, tout disparatt à sa vue, à sa pensée, et il murmure d'une voix étouffée :
« Mon maître!... mon seigneur!... Dieu de miséricorde et d'amour!...»
Les deux anges gardiens du disciple planent au-dessus du Golgotha , et Ithnriel dit au séraphin Orion :
a Ce Jour, ô mon céleste frère ! est le plus beau de notre immortalité! Les chants des deux nous le rediront souvent, ce jour où le Seigneur ressuscité s'est montré au pécheur pardonné. »
Et Orion répond :
« Tu lis dans ma pensée , je devine la tienne ; mais nous ne pouvons comprendre toute l'étendue du bonheur de Simon- Pierre. Il est terrible d'afvoir péché, mais quel est le séraphin dont l'intuition pourrait mesurer la joie ineffable du disciple qui lit sa grâce dans le regard du maître sorti vivant de sa tombe? »
Et les deux immortels répètent à la fois :
« Oui , elle est incommensurable , la béatitude du pécheur que l'œuvre de la Rédemption a racheté. »
Le Messie a quitté la colline , et disparaît au milieu des ombres que projettent les rochers des sépulcres. Pierre , qui l'a suivi des yeux, lève les bras vers le ciel, et s'écrie :
« Merci! mille fois merci! Fils de Diea, divin Ressuscité, grâces te soient rendues! Les consolations que tu as versées dans mon âme surpassent tout ce que J'aurais jamais osédésirer... Ta! expié mon crime par d'affreux tourments, et ce crime. Je ne Ten ai pas moins commis , et cependant tu as da^é m'apparattre , mes yeux font vu vivant et entouré d'une auréole céleste. Source d'espérance et d'amour, toi qui viens de jaillir au fond de mon âme, ne taris jamais. Oui, j'ose tout espérer, maintenant.... Fils de l'Éternel, lu achèveras l'œuvre de ta miséricorde , tu me feras comprendre le mystère de ta morL Les légions de bienheureux, de chérubins et d'archanges qui entourent le trône de Jéhova ne reçurent jamais de leur maître autant de bienfaits que j'ose en espérer de toi.... Il est ressuscité, le Messie ! le Christ est ressuscité ! Enfants de la lumière 1 que vos chants de triomphe l'annoncent aux deux réunis, qu'ils l'apprennent au trône de l'Étemel ! »
Il se tait, et reste plongé dans une sainte extase. Tout-à-eoup il se lève , et se dirige en hâte vers la demeure de Jean , où les fidèles sont restés partagés entre le doute et l'espérance. H entre dans la salle Us mains jointes et le regard animé d'une pieuse exaltation :
f Gloire, honneur et reconnaissance au Fils de l'Étemel! s'écrie-t-il ; son amour divin nous soutiendra dans la vie et dans la mort ! Il est ressuscité, il a daigné vous apparaître. Moi aussi, Je l'ai vu ! il était debout au pied de la croix ; mes yeux mortels ont contemplé son divin visage. »
Muets de surprise et de joie, les fidèles se jettent dans les bras de ce nouveau témoin de la résurrection. La mère de Jésos s'empare de la main droite de Pierre , et la presse en silence; Magdelaine sçrre sa main gauche dans les siennes, et lui dit avec un doux sourire :
« Tu comprends maintenant mon bonheur, puisque toi aussi tu l'as vu. »
« Tu as vu mon Fils, ajoute Marie, le Fils de l'Étemel ! »
CHANT XIV. d5&
Lebbée s*approche doucement de la mère de Jésus , et lui dit d'une voix tremblante :
« Ce n'est plus la douleur, c'est la joie qui me force à douter encore. Hélas I Lui dont j'ai tu couler le sang est-il en effet ressuscité? v
Il dit, et se penche sur la poitrine de Jean. Le disciple bien aimé le presse sur son cœur, et murmure à voix basse :
« Oui, il est ressuscité. »
Puis il s'arrache des bras de Lebbée, s'approche de Marie, et lui adresse ces paroles solennelles :
« Noble mère du divin Sauveur, ouvre enfin ton âme à l'espérance. Un glaive à sept tranchants l'a traversée, cette âme si belle... ; que toutes les joies du ciel l'inondent maintenant, car Jésus estressuscitél... Divin Sauveur I ohl oui, je crois à ta résurrection , et j'ose espérer que j'aurai le bonheur de te voir ; le regard que tu as laissé tomber sur moi en expirant sur la croix me l'a promis. »
Barthélémy saisit la main de Simon-Pierre, et lui demande, avec Faccent d'une douce tristesse :
« N'est-il pas vrai, mon frère, que ma tête, blanchie par l'âge, ne se reposera pas sur la pierre sépulcrale avant de lavoir revu, notre divin maître?»
Et Pierre répond, avec l'assurance d'une foi inébranlable : « Oui, tu le reverras; il aura pitié de nous tous. »
Semblable à une sombre nuée qui se forme spontanément sur un ciel serein, Thomas paraît tout-à-coup au miUeu de l'assemblée :
« Et toi aussi, Simon-Pierre, dit-il, toi aussi tu t'imagines que tu l'as vu ?..« Âh 1 s'il m'était donné de croire l'impossible , j'ajouterab foi à tes paroles. »
« Bannis tes doutes cruels, mon frère, répond Pierre, et partage enfin notre ravissement. Le Seigneur est ressuscité ; il s'est réveillé de la mort, il a daigné nous apparaître, il aura pillé de nous tous. »
La mère du Christ se prosterne aa milieu de la salle, lève les mains vers le ciel, et prie :
« Mon âme glorifie FÉternel; mon cœur se réjouit en toi, mon Dieu , mon Sauveur ! Du haut de ta croix, tu as vu les larmes de ta mère , tu les as comptées ; et les générations à venir célébreront les béatitudes que tu as fait descendre sur moi. Tu es plus fort que la mort , toutes tes actions sont grandes et merveilleuses, ton nom est sacré, ta miséricorde est infinie, ton bras est tout-puissant : il renverse les orgueilleux altérés de sang, il jette les fiers monarques au pied de leurs trônes , il relève les humbles , il désaltère ceux qui ont soif de salut ; mais il les laisse se dessécher, les cœurs altiers qui croient pouvoir se suffire à eux-iftêmes. Il console ceux qui Taiment ; il Ta juré à Abraham, et il est fidèle à ce serment d*amour et de miséricorde. Honneur, gloire et reconnaissance à Jésus le ressuscité , au Messie vainqueur de la mort! »
Pendant cette fervente prière , Thomas s'est rendu sur la terrasse de la maison. Les fidèles le suivent les uns après les autres, afin de ranimer leurs forces en respirant Tair frais du matin , et d'élever leur âme vers le ciel en contemplant le spectacle imposant de la naissance d'un jour nouveau. Leur présence arrache rinfortuné Didyme aux sombres méditations qui le préoccupaient ; il fait un mouvement pour s'éloigner, Pierre le retient :
« 0 mon frère chéri ! lui dit-il , ne nous fuis pas ainsi. Moi aussi , j'ai douté ; le Seigneur aura pitié de toi , comme il a en pitié de moi, de moi qui l'ai renié ! Regarde , continue-t-îl en lui désignant de la main une des routes qui traversent la contrée : quels sont ces deux hommes qui paraissent dans le lointain ? Si mes yeux ne m'abusent point, c'est Matthieu et Cléophas. Chers amis , que n'étes-vous déjà près de nous pour partager notre bonheur!... Un étranger sort de l'ombre du bosquet.... Il les aborde;... il leur parle.... Que son maintien est imposant et noble !... Le connais-tu , Didyme ? »
« Non; mais je n'ai Jamais va tant de majesté unie à tant de ftonceur. »
Et Pierre rqprend :
Réjooissez-vous, mes amis : les détours du sentier qu'ils suivent les rapprochent de nous.... Hélas ! bientôt cette touffe de palmiers ?a les dérober à nos yeux.... Regardez! regardez une dernière fois ce noble étranger f Avec quelle douce dignité il écoute nos amis, qui» sans doute , lui parlent de la mort du Maître chéri dont ils ignorent encore la merveilleuse résurrection ! Ne serait-ce pas un des anges que nos pieuses amies ont vus près da sépulcre?»
« Que tu es prompt à te bercer de séduisantes illusions ! s'écrie Thomas; le maintien de cet étranger te plaît et te charme, et déjà tu vois en lui quelque chose de plus qu'un simple mortel. »
« Je te plains, cherDidyme, répond Pierre, car j'ignorais comme toi les ineffables délices de l'espérance, lorsque toutiKoup mes yeux l'ont vu debout et vivant au pied de sa croix. Je te le répète , il aura pitié de toi. «
« Oui, soupire Thomas, Dieu aura pitié de moi; mais Jésus.*.. Il a souffert ce qu'ont souffert tous les prophètes, puis il est mort comme eux.... »
En vain Simon-Pierre cherche à le consoler en lui répétant que le Messie est ressuscité ; le disciple incrédule reste toujours sombre et pensif.
En sortant des portes de Salem, Matthieu et Cléophas s'étaient mutuellement commcmiqué leurs pensées. Cléophas a le premier adressé la parole à son ami :
« Cher Matthieu , lui dit-il , nous n'en pouvons plus douter, poussés par leur haine féroce, les prêtres ont gagné le capitaine romain pour qu'il leur laisse enlever le corps de notre maître.... Hélas ! en ce moment, sans doute, la poussière maudite du Golgotha couvre ses restes sacrés. »
Et Matthieu répond :
358 LA MRSSIADE.
« Songe aux anges que nos amis ont tus près du sépulcre... Tu soutiens que la douleur avait troublé leur vue ; mais la douleur n'enfante que des visions tristes et menaçantes : elle aurait pu leur faire croire à Tapparition du noir fantôme d'Iscbariote, et non à celle de séraphins consolateurs. »
Ces mots font rêver Cléophas , et, après un court silence, il demande à son ami pourquoi Jésus ne daigne pas leur apparaître.
t Eh! qtt*avons-nous fait pour mériter cette faveur? répond Matthieu , nous qui Tavons laissé saisir dans la vallée de Gethsémané; nous qui nous sommes bornés à gémir en secret, pendant que des juges, indignes de ce nom, prononçaient sod arrêt de mort; nous qui n'avons pas même osé nous approcher de la croix où ses bourreaux Favaient attaché... Ne mettons pas le comble à nos fautes par des doutes impies. »
« Que j'envie ton bonheur» cher Matthieu, si, en effet, ta crois qu'il est sorti vivant de la tombe I »
« Je ne t'ai jamais caché une seule de mes pensées, répond Matthieu. Écoute l'aveu que je v ais te faire : Quand je médite avec calme sur cette merveilleuse résurrection, ohl alors, j'y crois; mais quand l'espoir de revoir notre maître chéri, et la crainte que cet espoir ne soit qu'une folle illusion, imitent à la fois mon âme, al ors je doute.... Je le sens, sa vue seule pourra mettre un terme à mes angoisses. »
« Tes désirs s'élèvent trop haut. La consolation que tu demandes, l'éternité nous l'offrira peut-être... L'espérer pour cette vie d'épreuves serait une témérité. »
Pendant cet entretien, les deux disciples sont arrivés sur la lisière du bosquet, où l'étranger les aborde en leur demaodaDt de quel côté ils dirigent leurs pas, et quelle est la cause de la profonde tristesse empreinte sur leurs traits. Cléophas s'empresse de répondre qu^lls se rendent à Émaûs (1), et qu'ils déplorent
(1) Boorg dans les environs dé Jcrosalein , dont il est souvent parle dans 1« Évangiles. [IV. du Jr.}
le malheur qui vient de frapper Jérusalem. Croyant lire sur le visage de Tétranger qu'il ignore ce malheur, ils le lui racontent dans tous ses détails ; il les écoute en silence.
« Je le vois, dit Cléophas, tu viens de quelque contrée lointaine où tu n*as jamais entendu prononcer le nom de Jésus de Nazareth, du prophète de rÉternel qui s'est annoncé par des miracles. Nous voyions en lui le Messie promis , le Sauveur du peuple d'Israël. Trois fois déjà le jour a remplacé la nuit depois qa*il est mort sur la croix, et avec lui nos plus chères espérances. »
Et Matthieu prend la parole à son tour, et répète à l'étranger les merveilleux récits des saintes femmes qui, les premières , ont visité le sépulcre. En ce moment tous trois arrivent sous les palmiers qui les dérobent à la vue des fldèles réunis sur la terrasse de la maison de Jean. L'étranger s'arrête, promène siu: ses deax compagnons des regards qui commandent le respect et Tobéissance; et ces paroles, semblables à un écho du ciel, s'échappent de ses lèvres :
t Jusqu'à quand vos cœurs endurcis refuseront-ils de croire ce qui vous a été annoncé par les prophètes? N'est-îl pas écrit que le Messie doit accomplir son œuvre par des souffrances craelles, et qu'il ne reprendra toute sa gloire qu'après avoir succombé à la mort? «
Et, sans faire attention à la surprise de Cléophas et de Matthieu, il continue à leur expliquer tous les passages des prophètes, qui annoncent à l'espèce humaine un Sauveur, dont lé sacriGce volontaire la rachètera de l'anathême qui pèse sur elle depuis la chute du premier homme.
La tempête, quand elle arrive, retient d'abord son haleine, et passe , en murmurant, à travers les épaisses forêts; les vallées sont sitendeuses encore , et les nuages qui flottent dans l'air passent devant le soleil sans s'arrêter; mais tout-à-coup les arbres s'agitent et s'inclinent sous le souffle impétueux qui les tourmente; les cicux s'entr'ouvrent, et vomissent des
flammes et des iori*ents d'eau ; une voix puissante réveiUe les échos des montagnes ; Fouragan règne et commande en maître. C'est ainsi que l'éloquence du noble inconnu, d'abord grave et calme comme la vérité, commence par s'emparer de la pensée des deux disciples ; puis elle déploie toutes ses ressources, et dévoile le sublime mystère de la rédemption en paroles foadroyantes. Éclairés, mais presque anéantis, ils supplient le divin Orateur de ménager leurs forces.
« Qui que tu sois, dit MsUtbieu, tu nous pénètres de respect et de terreur. Achève de nous instruire, mais accorde-nous quelques instants de repos ; notre pensée ne peut suivre le vel fougueux de la tienne , et nos jambes refusent de nous porter. »
L'inconnu les engage à s'asseoir sur le bord de la fontaine qui jaillit à l'ombre des palmiers, se place en face d'eux, et leur rappelle , avec une douce simplicité , les preuves nombreuses que Jésus leur a données de son amour sans bornes pour l'espèce humaine. Ces touchantes paroles produisent sttr les deoi fidèles l'effet de la brise embaumée quand elle passe sur la terre après une longue journée d'été. L'étranger leur demande s'ils se sentent en effet pénétrés d'un amour sincère et profond pour leur maître ; et tous deux répondent à la fois :
« Nous l'avons toujours aimé ainsi , et pourtant nous Pavons abandonné pendant qu'on le traînait au supplice. »
« Maintenant que vous savez qu'U est mort pour vous, reprend linconnu, pourriez-vous, s'il l'exigeait, lui faire le sar crifice de votre vie? »
« Nous l'espérons, répond Matthieu; mais qu'est-ce que notre volonté , si sa miséricorde ne nous donne pas k force de l'accomplir!... Pardonne si j'ose t'interroger , mais je ne pui» résister au désir de t'adresser une dernière question : Toi qoi sais tout ce qui concerne notre divin Maître , est-il vrai qu'il soit ressuscité , et daignera-t-il se montrer à nous ? »
« Les frères de Joseph parlèrent long-temps avec lui sans le connaître ; mais Theurc de la réconciliation sonna ; Joseph dc
se contint plus; il éclata en sanglots, et s'écria : C'est moi! »
Il dit, se lève et s'éloigne. Ne sachant ce qu'ils doivent penser de cet inconnu , Cléophas et Matthieu le suivent avec empressements
« Ce n^est pas Lui, se disent-ils à voix basse ; non, c'est impossible. Qui donc est-il ? un ange , peut-être... »
Et, pressant leur marche , ils le rejoignent bientôt.
« 0 toi que nous ne connaissons pas , dit Cléophas , et que nous vénérons cependant du plus profond de notre cœur, qui es4u? Nous est-il permis de t'embrasser avant de nous séparer pour toujours peut-être? »
L'étranger leur tend les bras; ils s'y précipitent avec eiTusion, et pleurent long-temps appuyés sur sa poitrine ; puis tous trois continuent leur route en silence. Arrivés à rentrée du bourg d'ÉmaOs, l'inconnu s'arrête.
« Séparons-nous , dit-il ; je vais rejoindre les miens. »
Cléophas et Matthieu le supplient de ne pas les quitter si vite.
« Regarde , lui disent-ils, déjà le soleil descend vers les montagnes de l'Arabie; bientôt il fera nuit, et tu dois être épuisé de fatigue. »
« Les miens m'attendent avec impatience, » répond l'inconnu.
« Nous t'aimons autant qu'ils peuvent t'aimer, dit Matthieu; tu les rejoindras... Ne t'expose pas à voyager pendant les ténèbres... Et puis nous avons besoin de t'entendre parler de Jésus... »
> Eh bien ! mes frères, je ne vous quitterai pas encore. »
Cléophas le remercie par un regard étincelant de joie, et s'éloigne en hâte.
Et Matthieu dit à l'étranger :
« Mon jeune ami habite l'iiumble cabane que tu vois à travers les arbres qui Tombragent H nous a devancés afin de préparer le repas le plus splendide qu'il soit en son pouvoir de t'offrir. Qu'elle sera calme et douce pour nous, cette soirée que tant de jours douloureux ont précédée ! et c'est à toi que nous
oH LA MESSIADE.
de Jésus que nous avons vu mourir , et qui vivra éternellemeDt, ne qualiûe pas d'illusion la lumière céleste qui est venue nous éclairer... Nous voici tous autour de toi, nous à qui il a daigné apparaître, pour témoigner qu'il est vivant, qu'il est ressuscité. » Viveinent affligée de l'incrédulité de Thomas, Magdelaine lève ses bras vers le ciel et s'écrîe :
« Vainqueur de la mort, aie pitié de ton disciple; c'est l'excès de son amour pour toi qui le force à douter de ta puissance! Ne brise pas le roseau que le vent a courbé jusqu'à terre; ne souffle pas la tempête sur l'incendie prêt à s'éteindre !... Croistu donc, malheureux Didyme, quil existe un être sur la terre, un ange dans les cieux qui puisse prononcer mon nom avec cet accent divin qui a frappé mon oreille, quand il a dit : Magdelaine!... »
« L'exaltation qui vous enivre tous , mes amis , justiOe mes doutes; car l'exaltation éblouit. »
« Eh ! qui pourrait voir les cieux entr'ouverts et rester calme? dit vivement Simon-Pierre. Tu ne vois rien de ce qui fait notre bonheur, mais tu te crées des fantômes menaçants, et tu en parles avec plus de chaleur que nous ne parlons da divin Ressuscité qui, dans sa miséricorde, s'est enfin révélé à nous. Va, va trouver les Saducéens, et crois avec eux qu'il n'y a point d'anges , point de Dieu, point de résurrection après la mort 1 » ' Thomas se jette en sanglotant dans les bras de Pierre.
« Ne me repousse pas ainsi, mon frère. .. Taimais le divin Crucifié autant que vous l'aimiez tous ! »
Touchée de ses larmes, Salomé lui tend la main, et dit :
« Calme-toi, cher Thomas; celui que tu viens d'appeler le divin Crucifié guérira les blessures de ton cœur, car sa puissance est infinie, sa bonté est sans bornes. »
Toutes les saintes femmes qui ont vu le Christ s'empressent d'assurer que son regard et l'expression de ses traits annonçaient une miséricorde plus infinie, plus divine encore qae celle
dont il leur avait doooé tant de preuves pendant qu'il vivait au milieu d'eux.
« Et pourtant il n'est apparu qu'à vous, mes sœurs»... Je ne parle pas de moi, mais sa mère? mais Jean le bien aimé, qu'en mourant il lui a légué pour fils? Ah I s'il était ressuscité, c'est à eux qu'il se serait d'abord montré. »
Ces paroles de Thomas jettent une incertitude cruelle dans l'assemblée. Les vagues du doute menacent de les engloutir ; mais les saintes femmes et Simon-Pierre répèlent ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont entendu ; et les fidèles rendus à la foi marchent de nouveau sur la surface mobile de la mer.
Le disciple incrédule quitte ses amis., dont les consolations l'importunent. Après avoir long-temps erré au hasard, il se dirige vers le mont des Oliviers. Arrivé pr^s des sépulcres, il s'enfonce sons leurs voûtes sombres et solitaires, espérant y trouver le repos ; mais la solitude tient dans sa main droite une coupe couronnée de douces pensées, et dans sa gauche un poignard aigu. Au sage, elle offre la coupe fleurie; à l'infortuné que de noirs projets agitent, elle présente le poignard.
A mesure que Thomas s'avance dans la froide et silencieuse demeure des morts, le doute pèse plus fortement sur lui, et son âme se serait perdue dans cet abîme sans fond, si elle ne s'était pas souvenue que Dieu répond toujours à la voix qui l'invoque avec confiance, et sa pensée lui adresse cette prière :
«Souverain mystérieux de l'univers, en dépit du voile épais qui cache tes décrets à notre faible raison, mon âme blessée te demande secours et protecdon. Elles sont ténébreuses les routes que tu nous as tracées; celle que je me suis choibie moi-même est la plus noire de toutes. Maître de tout ce qui est, de tout ce qui fut, et de tout ce qui sera, laisse tomber dans cette vallée de misère un regard bienveillant sur le vermisseau qui s'y courbe sous le pied glacé de la mort I Si mon regard ne se levait pas vers toi, roc inébranlable qui braves les orages, j'aurais déjà succombé aux horreurs du doute , aux angoisses du désespoir !
366 Lk MBSSIADfi.
Tu le sais, 6 Jéhova, combien je Tainais le divin Propfaèie descenda vers nous comme un messager de paix et de bonheur! Ses lâches ennemis triomphent. Ils Tont immolé à leur haine sanguinaire... Me faudra-t-il vivre, me faudra-t-il mottrir sans lui?... Devant mes yénx, les montagnes s'entassent sur les montagnes ; à mes pieds, les abtmes se creusent sous les abtmes, et on vague pressentiment me dit qae Jésns sera pour moi plus qvTil ne m'a jamais été... Pourquoi ce pressentiment torture-t-il mon ftme?... Et qu'est-ce que mon âme? une substance périssable ou un soufDe immortel?... Éloignez-vous, doutes horribles... oui, mon âme est immortelle! mais qu'est-eile sans Lui, et que peut-elle avoir de commun avec Lui tant qu'elle sera réduite à ramper dans la poussière ?... Hélas! ce Sauveur qu'elle espère retrouver, peat-étre est-il mort pour toujours... Insensé que je suis, je veux sonder le labyrinthe de l'éternité et je ne comprends pas même les mystères de cette vie d'un jour... Diea du mont Sinaî, père du Messie, qu'as-tu fait de ton fils?... Il se reposait ton terrible tonnerre, elle dormait ta tempête redoutée pendant qu'on le traînait au supplice !... Il est vrai que la terre a tremblé et que dans son effroi elle a renversé plus d'un rocher ; il est vrai que le bruit de leur chute a réveillé l'écho des deux et frappé de terreur tous les témoins du crime qui venait de souiller le monde; mais alors il était mort, le Messie, et pas un roc n'est tombé sur ses bourreaux, et pas un gouffre ne s'est ouvert pour les engloutir... Dieu tout-puissant , toi qui commandas au plus terrible de tes anges. de frapper tous les pre> ffiiers nés d'Egypte et de passer, sans y entrer, devant les cabanes marquées du sang de l'agneau ; toi qui arrêtas le cours des fieuves et séparas les mers pour laisser passer ton peuple; toi qui fis tomber, au son des trompettes de tes guerriers, les murs de Jéricho; toi qui empêchas Moïse d'être réduit en poussière devant l'éclat de ta magnificmice que tu lui permis de contempler ; toi qui fus avec ton fils quand il marcha sur les vagues eo fureur, quand il rendit la vue aux aveugles et qu'il ressuscita \e»
mort» ; toi qui lui donnas la force de 8ii|H>orter avec une ré$igoatioA céleste la home, rignominie, les plus affreuses tortures et le plus cruel des trépas; Dieu, juge de Tuoivers, parle, p« est-il maintenant ton fils bien aimé? Est-ce par toi, est<e par lui que je pourrai mettre un terme à mes tourments?... Que demander ? qu'espérer ?... Jésus n'est plus; son corps, sans doale, a été jeté parmi les ossements des plus vils criminels, et toi, son père, tu restes in^[>assible.. . Il est ressuscité, me dit-on.. . De9 récits faits par des femmes dont la douleur a troublé la ruson : voîb Tunique consolation que tu m'envoies... Qu'importe au naufragé le jonc brisé qui se balance avec les vagues écumantes? Ah ! que ne suis-je déjà endormi pour toujours au milieu de ces tombes ! il ne me ressusciterait pas, La£ qui a ressuscité tant de morts I et moi, je ne voudrais plus revenir à nue existence où je ne le retrouverais point... Vous qui dormez en ce lieu lugubre, aves-vous connu Jésus mon divin mattre? £t si vous l'avez connu, étes-vous près de lui maintenant?... Ossements rééUiits en poussière, quand il sortira du sein de rav€»ir« k plus grand , le dernier jour du temps ; quand la voix de l'Éterttd vous criera : Levez-vous ! mon souille va vous animer de nouveau ! oh ! alors je me réveillerai avec vous, et Jésus aussi secouera les cendres de la destruction... Une suite incalculable de ^èdes me sépare peut-^tre encore de ce moment fortuné ; nais la vie est courte ; qu'importe la durée du sommeil de la mort?... Oui, le vol de la vie est rapide, noos le sentons quand il toudie à son terme :... tant qu'il dure, ses ailes sont dé plomb pour le malheureux qui souffre ; et qui put jamais souffrir plus que moi? 0 toi qui as donné aux hommes des oreiUes pour entendre, entends-tu la voix tremblante d'un vivant qui demande à mourir?... Soyez bénis, vous tous qui avez pleuré notre divin Mattre, et qui ne le pleurez plus parce que vous croyez à sa résurrection... Que ne puis-je partager votre erreur!.,. Ah ! si je le voyais, je ne retrouverais pas comme vous la force de vivre ; non, la joie me tuerait; mais ce n'est pas de joie, c'est de
doalear que je dois mourir... Le glaive qui a traversé Pâme de Marie a déchiré la mienne ; il n'est point de baume sur cette terre pour de pareilles blessures... Oh! si Jésus pouvait m'apparaitre... Désir insensé, ne viens pas me relever pour me précipiter de nouveau dans des gouffres sans fond... Le Messie pourtant, s'il le voulait, pourrait faire pour lui-même ce qu'il a fait pour ses frères... Mais pourquoi le voudrait-il? Pourquoi aurait-il consenti à mourir s'il avait pu , s'il avait dû ressusciter après quelques jours de sommeil?... Non, non, si tel avait été son pouvoir et sa volonté , il serait descendu triomphant de sa croix... S'il vivait, il me serait apparu, car nul autre n^aplas que moi soif de le voir. Et si je le voyais, je poserais mes doigts sur ses plaies... Mais un ressuscité a-t-il des plaies?... J^enlace* ^«is ses genoux et je croirais !... Je ne croirai jamais, car il est mon!... Père du Christ, mon père à moi, ah ! par pitié ne te retire pas entièrement du plus malheureux de tes enfants. »
Ainsi prie Thomas. Épuisé par la fatigue, brisé par la souffrance, il pousse un lugubre gémissement et s'appuie contre un des rochers qui se sont détachés de la voûte du sépulcre au moment où le rideau du sanctuaire s'est déchiré, au moment où de saintes ténèbres ont répandu la terreur et l'effroi dans les murs de Jérusalem. Une voix lointaine vient tout-à-coup se mêler aux plaintes du disciple. €ette voix, qui lui arrîve à travers le silence des tombeaux, approche par degrés, et bientôt il distingue ces paroles bienveiUantes :
« Toi qui gémis sous ces sombres voûtes, es-tu tombé victime d'un lâche assassin? Puis-je te secourir? parie, où es-ta, qne je panse tes blessures ? »
Thomas garde le silence, et la voix reprend :
« Où es-tu? Je traversais la vallée de Gethsémané lorsque tes plaintes sont arrivées jusqu'à moi. Je viens à ton secours, s'il est au pouvoir humain de soulager tes maux. »
a Tu les soulages , répond enfln Didyme, car tu me prouves qu'il est encore des cœurs sensibles et bons. Sois béni, noble
voyageur, et continue ta route , car déjà la nuit est venue. De jeunes enfants et leur tendre mère ^attendent, sans doute, avec impatience ; ne retarde pas leur bonheur, tu ne peux rien pour mot, c'est mon âme qui souffre. »
« Mon frère, dit k voix qui se fait entendre près de Thomas, tends-moi la main, je veux pleurer avec toi. Les larmes d'un ami compatissant soulagent les douleurs de lime. »
Et au même instant Thomas se sent attiré dans les bras de Finconnu, qui le presse sur sa poitrine. Plus touché que surpris de ce témoignage dWection , il lui demande s'il appartient au peuple dlsraël et s'il est nn^des pèlerins venus à Jérusalem pour y célébrer les fêtes de Pâques. L'inconnu répond :
« Je suis un fils dlsraël, je viens d'une contrée lointaine, et je me nomme Joseph. Et toi, mon frère, quel est ton nom? » « Thomas Didyme. »
« Eh bien ! cher Thomas, suis-moi; les images de la mort qui nous entourent ici augmentent tes sombres pensées. »
« Hélas ! mon frère, j'aime ces images, j'aime la mort et les tombeaux. »
« Thomas, reprend Joseph, relève ta tête courbée dans la poussière, regarde le ciel et apprends à souffrir... Qui donc a fait la douleur si ce n'ost Lui, Lai qui nous a créés pour la vie étemelle ? Les soupirs, les plaintes des mortels s'élèvent jusqu'à son trône et se mêlent aux chœurs célestes qui célèbrent sa gloire. Peux-tu supposer que Dieu ne veuiUe, que Dieu ne puisse te sauver? Je te le répète, apprends à souffrir; la douleur vient du del; prosterne-toi, ô mon frère! devant cette messagère divine. »
«Tues un homme selon mon cœur, cher Joseph;... que VÉternel t'épargne les angoisses qui déchirent mon âme; tu y succomberais comme moi. »
« Explique-toi plus clairement, indique-moi les causes de ton désespoir. »
a Tu le veux, cher Joseph ; ch bien ! soit. As-tu connu Je-
370 L.A i(£82»iADB.
sus ?.«• Hélas ! par où commencer ? par où finir ? car. Je le vois, m oe sais riea de Lui.*, Depuis combien de temps es-tu en Judée?»
« Depuis quelques jours seulement; mais des messagers de la Judée sont venus dans les vallées de la paix éternelle que j'habite ;' ils nous on^ parlé de Jésus le fils de Jâiova, et nous sommes descendus sur la terre pour le voir mourir, pour le voir ressusciter* »
« Ta es venu pour le voir ressusciter? toi, Joseph I oh! qui donc es-tu? »
« Un étranger, cher Didyme, J'avais jadis un ami prédeox dans la terre de Canaan* Pendant bien long temps j'en fus separé.*.. Il m'avait quitté dans le pays du Nil... L'Homme-Dieo me Fa renda enfin au moment où il est entré au sanctuaire . aa moment où le rideau s'est déchiré... (1). Il faut que je parte, cher Didyme, mais je reviendrai vers toi... »
« Oh ! je t'en supplie, cher Joseph, ne me quitte pas ainsi.... Joseph !... que ce nom est doux !... Les anges le portât donc aussi ce nom que portait le bien-aimé de son Père , le bienaimé de l'Éternel?... Cher Joseph, que j'entende encore une fois le son de ta voix.... Tu ne me réponds pas;... tu es sans pitié, sans miséricorde. . . Non, tu n'es pas un ange. . . Les anges ne sauraient être inexorables; ce privilège n'appartient qu'aux hommes.... Cet étranger habite les vallées de la paix éternelle , et des messagers du royaume de Juda sont venus lui parler du Messie... Quels sont ces messagei*s ? par qui ont-ils été envoyés vers lui ? Ils lui ont dit de descendre sur la terre pour voir mourir et ressusciter Jésus ;... Jésus qui lui a rendu son précieux ami quand le rideau du sanctuaire s'est déchiré... Le rideau ne s'est
(1) Joseph parle ici de son père Jacob, qui resta dans la terre de Canaan ja&qu*au moment où, ëtanl devenu premier ministre de Pharaon, il fil venir toote se famille en Egypte. Bn faJMnt dire à Joseph qne le Meaiie lai a rmdii ma père, quand le rideau du temple s'est déchiré , Klopstock fait allusion à la résurrection des patriarches, qui, selon lui, eut lien en ce moment, ainsi qu'il V» dccril«dans le onzième chant de ce poème. {N. Ha Tr.)
CHANT XiT. 371
'décMré qu'après sa mort ; il confimiedonc jmque danssa tm»be à se Manifester par des bîeofaits?... Mais pourquoi est-il mort ? ne BOUS a-t-il pas toujours dit qu'il tivraitétenielleiBent?... Plus je cherche à pénétrer ce mystère, plus je m'ég^are.*. Étais-je bien éveillé quand ce Joseph est venu me parler?... Accablé de fatigue et de douleur, je me suis appayé contre ce rocher»««. Le sommeil m'y a surpris.... Oui , c'est en rêve que j'ai vu cet étranger.... S11 eût été un ange, s'il eût été seolement on mortel charitable , se serait-il enfui comm« il l'a fait ?.. . Je coaq^reiids maincenant Terreur de mes amis..« Douce erreur qui les consoles, je ne puis te partager.... Dieu me conduit sur une antre route ; elle est triste et sombre , qu'importe , elle me procurera sinon le bonheur, du moins le repos... »
Il dit, sort du sépulcre, et, suivant la direction que M indique le mugissement du torrent de Gédron , il s'enfonce dans la i^allée de Gethsémané, où il espère trouver une cabane bos^ pHalière pour y passer le reste de la nuit.
Après le départ de Thomas, les fidèles réunis dans la demeure de Jean se sont empressés d'en fermer la porte, car ils craignent que le sang de Jésus n'ait pas éteint la fureur des prêtres, et qu'après l'avoir immolé à leur haine, ils ne cherchent à sacrifier ses disciples et ses amis. Simon-Pierre a forte^ ment blâmé cette honteuse terreur; lui, du moins, est prêt à mourir pour son divin Maître ; m«s les autres fidèles qui n'ont pas encore eu le bonheur de le voir ont été ébranlés par les doutes de Thomas , et, en dépit des représentations de Pierre et des saintes femmes, les portes sont restées soigneusement fermées.
Vers le milieu de la nuit, des coups redoublés , frappés avec violence, font retentir la cabane. Les fidèles tressaillent d'effiroi, mais bientôt ils reconnaissent les voix de Gléophas et de Matthieu , et Jacques se hâte de les introduire. Leur vue augmente la terreur de la sainte assemblée , car tout en eux porte l'empreinte de la plus vive émotion. Persuadés qu'ils sont poursuivis par les
S7â LA MESSIADE.
ennemis de Jésus, on les accable de questions. Marie et Magdclaine , loin de partager les craintes pasillanimes de leurs amis . vont au-devant des" deux disciples et leur disent d^une voi\ ferme et assurée :
« Ne craignez rien , il est ressuscité ; Simon-Pierre aussi l'a vu. »
Et Cl^ophas répond avec une pieuse exaltation :
« Oui , il est ressuscité ; nous aussi nous sommes désormais ses témoins, car nous aussi nous Tavons vu. »
Pierre et les saintes femmes partagent le ravissement de déophas et de Matthieu ; mais la tristesse est toujours empreinte sur le visage de leurs frères, qui n'ont pas encore eu le bonheur devoir le Messie.
« Hélas I dit Simon-Pierre , nos malheureux amis commençaient à croire à nos récits et à partager notre ravissement, mais Thomas leur a communiqué ses doutes. Implorons le Seigneur afin qu'il ait pitié d'eux , qu'il ait pitié surtout de l'infortuné disciple que l'incrédulité jette dans un labyrinthe sans issues. »
Et Jean prend la parole d'un ton triste et calme :
« Didyme ne m'a pas égaré; mais pourquoi vous le cacheraisje.... Oui, je m'afflige parce que notre divin Maître n'a pas daigné se montrer à moi qui l'aime si ardemment. *>
% Songe, répond Pierre, qu'il n'a pas encore apparu à sa mère !... Gléophas, et toi, cher Matthieu, coutinue-t-il, aidez-moi à consoler les amis affligés du Christ, racontez-leur comment et où vous l'avez vu. »
Et au milieu d'un profond silence , Gléophas s'adresse à l'assemblée et dit :
« Tristes et désolés comme vous Têtes en ce moment, nous traversions la riante contrée qui sépare Jérusalem du bourg d'Emaûs, et nous demandions en vain des consolations à cette nature souriante qui variait sans cesse sons nos yeux ses plus ravissants tableaux. Tout-à-coup un voyageur étranger est venu se joindre à nous. Le voir nous a sufli pour l'aimer... Comment
VOUS peindrai-je les seniiments dont ses di^ours noas ont pénétrés? 11 nous a parlé du Messie depuis si long-temps, promis et annoncé par les prophètes ; il nous a fait descendre dans les profondeurs des mystères de la rédemption.... Tout ce qu'il nous a dit est présent à ma mémoire, et pourtant je ne puis vous le répéter. Chacune de ses paroles avait la puissance de la tempête et Tardeur de la flamme qui éclaire et consume... Touché de nos prières « il a consenti à se reposer dans ma cabane ; j'ai préparé un frugal repas , il s'est placé à table en face de
nous Je le vois encore distribuer le pain , j'enteads encore
sa touchante prière... C'est alors, alors seulement que nous avons reconnu notre divin Maître I... Nous nous sommes prosternés à ses pieds, nous l'avons adoré en silence, il nous a souri avec bonté, pui^ il nous a quittés... Nous l'avons suivi, mais il avait disparu sans laisser aucune trace de son passage... A peine revenus de noure terreur, de notre joie, nous sommes accourus vers vous pour vous dire : Jésus vit , Jésus est ressuscité !... Nous l'avons vu !... »
Malgré son extrême sensibilité , ou plutôt à cause de cette sensibilité, Lebbée a été plus que les autres fidèles influencé par l'exemple de Thomas , et le récit qu'il vient d'entendre ne lui inspire que doute et déflance.
« Je crois avec vous, mes amis, que vous avez rencontré un sage , peut-être même un ange. Ses discours ont pu vous étonner, car quelle que soit la nature de ce voyageur, il vous a été envoyé par l'Éternel , qui veut nous faire comprendre que si nous avons perdu notre Maître chéri, si ses restes même nous ont été enlevés, nous devons puiser un adoucissement à notre douleur dans la certitude que son âme a trouvé le repos dans les vallées de la paix éternelle. Voilà ce que je puis croire avec vous; mais comment admettre que cet étranger était Jésus luimême? Auriez- vous pu le voir sans le reconnaître à l'instant? Lorsqu'il a pris le pain pour le distribuer, il y avait sans doute dans ses gestes et d.ms son maintien quelque ressemblance avec
374 LA ME9SIADE.
la noble Oflctkm de notre Mafltre, et cette ressenMatice voos a troobléa an point de vous faire croire que Jésus iui-méme ^tait devant vous. »
Il se tait Gléophas jette sur lui un rc^gard de tendre coin^ passion; Matthieu lui tend la main avec un sourire mélaneo- Uqoe, et dit :
ft Laisse-moi te répéter les paroles que le Sauveur nous a adressées lorsque, trop aveugles encore pour le reconnaître, nous lui avons demandé si Jésus vivait et si nous pouvions espérer de le revoir : Les frères de Joseph, nous a4-'il dit , parlèrent long-temps avec lui sans le reconnaître ; mais Theure de la réconciliation sonna , Joseph ne se contint plus, il éclata ea sanglots et s'écria : G*est moi ! i»
« 0 mou divin maître ! soupire Lebbée, te contiendras-tu longtemps encore? mon désespoir ne te toucbera-t-il pohit? »
Il se tait, et couvre de ses mains son visage baigné de larna. Pierre entend ses sanglots , il k^ plaint; mais sa foi reste îaébranlable , et d'une voix ferme il dit à l'assemblée :
« Pouvez-vous douter encore, vous qut entenda les téméios de la résurrection du Christ ? n'est-ce pas comme si vous l'aviez vu vous-même? Ah I pourquoi Thomasf n'est-il pas ici I *
Marie lève ses mains jointes vers le ciel, et promène ses regards sur l'assemblée avec «ne sainte exaltation :
« Mon ûls est vivant, dit-'Clle; je le crois comme s'il avait daigné m'apparaître. »
Quand la mort vient de nous enlever l'objet de èob plas chères affeciions , son image nous apparail dans nos rêves agités ; la joie nous réveille, et, trop émus pour distinguer Fillnsion de la réalité , nous cherchons encore l'image chérie qui «'est évanome et que tous nos vœux rappellent C'est dans eetle disposition d'esprit que les récits des témoin» de la résurrectiow du Christ ont jeté les fidèles.
Peu à peu les séraphins et les ressuscites qui assistent h celte réunion deviennent plus nombreux. Simon-Pierre a senti le
pi'emier l'iniuence des immortels, soi» coeur baC plud vite et sa pensée s^exalte. Tout^à-coup une clarté ébloaissante sillonne la salle, ei Jésus fi^araît au raîlieude PassemUée; il s'y dent imfliobile comme un rocher entouré de nuages étincelants* et (fit :
« Que la paix soit avec vous ! »
Les fidèles le regardent, Técoutent, et pourtant ils ne savent pas encore s'ils ont en effet le bonheur de le voir et de Tentendre. L'excès de leur émotion les plonge dans cet océan de lumière où nagent les immortels ; ils s'y égarent ; mais Jésus, qui comprend leur anxiété , leur adresse de nouveau la parole t
« Mes bieo-aimés, dit-il, ma vue peut-elle vous effrayer? Regardez-moi , je suis toujours votre frère; mon corps est toujours d'os et de chair comme le vôtre. »
0 dit 4 et tous se rapprochent de lui ; mais leur démarche est incertaine et tremblante , et l'égarement de la joie se peint sur leurs traits, Marie seule ne craint plus rien , elle se prosterne devant son Fils , enlace ses genoux et contemple les plaies de ses pieds , de ses mains , lève ses yeux vers lui , et son visage rayonne comme celui d'un ange. Le Christ sourit dans toute la plénitude de sa miséricorde , et lui montre la plaie qui déchire son côté et d'où s'échappa , sur la croix , de l'eau et du sang, double source du salut de l'espèce humaine.
Enhardis par l'ineffable bonté du Sauveur, les disciples se prosternent à ses pieds et tendent les mains vers lui. Jésus les touche , les presse, et une larme coule ientement sur ses joues divises. A cette vue , un long cri de joie retentit dans l'assemblée, puis des prières entrecoupées et des sanglots...
Jean retient toujours dans ses deux mains la main droite de son Maître ; il le regarde, il veut le remercier et lui dire combien il Tadore; mais ses lèvres tremblantes n'articulent que des mots sans suite.
« Je t'ai vu au pied de ma croix, lui dit Jésus avec un sourire divin , et tu ne l'as quittée qu'après ma mort..... Où est Lebbée? »
Lcbbée, qui s'était prosterné à terre pour baiser le bas de la robe de son Maître, veut saisir la main qu'illui tend; mais ^es forces l'abandonnent, ses bras levés retombent. Touché de son trouble, le Sauveur se penche vers lui, prend une de ses mains dans les siennes, et la presse avec amour. Lebbée retrouve enfin la force de prononcer ces mots :
« Merci, ô toi qui n'es que grâce et miséricorde ! »
Simon le Cananéen et Jacques d'Alpfaée se félicitent de la résurrection de leur divin Maître. Les autres disciples aussi osent enfin exprimer leur bonheur, et ton» entonnent d'une voix mêlée de larmes un hymne de gloire et de reconnaissance.
Simon-Pierre, Matthieu et Cléophas sont toujours prosternés devant Jésus, qui étend ses mains au-dessus de leurs têtes et les bénit. Son visage ne brille pas encore de tout l'éclat de sa divinité , et pourtant il éblouit les fldèles ; tous baissent les yeux. Jacques, fils de Zébédée , qui ose seul le contempler, lui dit d'une voix respectueuse, mais assurée :
c Fils de l'Éternel ! daigne exaucer notre humble prière : ne l'élève pas encore vers ton Père l »
Et Jésus répond :
« Je resterai quelque temps avec vous, mes enfants bien aimés. »
A ces mots leur joie éclate sans réserve ; ils se jettent dans les bras les uns des autres, et s'écrient :
« Est-ce bien Jésus lui-même qui est avec nous?;.. Légions d'anges, qui l'entourez sans doute sans que nous puissions vous voir, parlez, est-ce bien Lui?... Sommes-nous sur la terre? sommes-nous au ciel ?... Est-il possible qu'il soit en effet avec nous, Lui, que nous avons vu mourir sur le Golgotha !... »
Jésus s'approche de la table, et se place sur la natte dont elle est entourée.
c( N'avez-vous pas un peu de nourriture à me donner? » dit-il.
Tous courent aussitôt pour aller chercher ce qu'ils ont de meilleur. Jean les devance ; il apporte un rayon de miel et un pois-
son grillé, qu'il dépose deyant son Maître ; pois il s'éloigne avec respect. Jésus le rappelle, et lui dit avec une douce intimité :
« Reste, mon bien-aimé ; et vous tous , mes enfants , venez comme naguère vous placer à mes côtés^ Approche, ma mère ; assieds-toi près de ton fils. »
Les fidèles se sont groupés autour du Christ. £n le voyant comme autrefois boire et manger avec eux, la sainte terreur qui s'était jusqu'ici mêlée à leur joie disparaît, et leurs cœurs s'ouvrent enfin à une confiance pleine et entière. Jésus lit dans leur pensée, et leur adresse ces paroles solennelles :
« Vous n'avez pas voulu croire les témoins qui vous ont dit qu'ils m'avaient vu et que j'étais vivant. Pourquoi leur avezvous refusé votre confiance ? vous saviez qu'ils n'avaient pas cessé de la mériter.... Ne pleurez pas, mes enfants.... Vous le voyez, j'ai eu pitié de vous ; mais sachez profiter de votre propre exemple; qu'il vous apprenne combien, sans moi, le cœur de l'homme est sec et dur. Ne vous Tavais-je pas dit et répété sans cesse : Ils me crucifieront ; mais je ressusciterai le troisième jour après ma mort? Moïse ne l'avait-il pas dit avant moi, Moïse et tous les prophètes dont je vous ai expliqué les livres ? Plus tard, vous avez entendu les témoins de ma résurrection , car c'est à Jérusalem qu'ils devaient d'abord élever leur voix ; puis ils iront dans toutes les parties du monde prêcher le pardon des péchés, le commencement de la vie éternelle, et le relourde l'espèce humaine au Créateur , dont elle s'était éloignée. Ces témoins bienheureux, mes frères, c'est vous. Oui, c'est à votre foi que je confie la plus sainte des missions ; c'est par vous que se réaliseront les promesses de mon Père, Quand je remonterai près de lui , vous resterez à Jérusalem jusqu'à ce que vous ayez reçu d'en haut la force d'aller annoncer par tout l'univers que quiconque reçoit le baptême et la foi est sauvé, et que sans la foi il n'y a pas de salut possible. Les miracles naîtront sous les pas des croyants ; ils chasseront Satan du corps des possédés, ils parleront toutes les langues sans les avoir apprises, et le ser-
378 LA MES8IADE.
pent fttira devant eax. Us boiront sans mourir dans des coupes empoisonnées, et quand ils poseront leurs mains sur la télé des malades, les malades seront guéris. »
U dit, et se lève. Les fidèles se pressent autour de lui, afin de le voir de plus près. Il leur sourit, et reprend t
« Approchez, mes disciples chéris. »
Les disciples obéissent, les fidèles reculent avec respect ; leurs belles âmes ne connaissent pas Tenvie» et ils sont heureux de la faveur spéciale que le Messie accorde aux élus qui, les premiers, Font suivi sur sa route ici-bas.
Le Christ bénit tous les siens de la pensée ; mais son regard repose avec une satisfaction divine sur ses nobles disciples : il sait que leur sang coulera pour lui. ■
« Que la paix soit avec vous ! » dit-il.
Et, ne maîtrisant plus la toute-puissance de son amour et de sa miséricorde, il respire profondément, et, pendant que son souffle divin passe sur la tête de ses disciples, il leur adresse ces mots :
« Que dès ce moment TEsprit-Saint vous anime! Bientôt vous le recevrez dans toute sa plénitude, et alors les péchés que vous remettrez seront remis, et ceux que vous maintiendrez seront maintenus, »
Les disciples Técoutent avec surprise et humilité. U leur semble que le Christ va disparaître, et pourtant ils n'osent le supplier de ne pas les abandonner encore. Des pensées , brûlantes comme la flamme de Tinspiration, sillonnent Tâme de Simon-Pierre ; il se jette aux gentNix de son maître, les presse, les couvre de baisers, et s'écrie :
« Ce nest pas sur cette terre, c'est aux cieux que je pourrai le remercier autant que mon eoBur en éprouve le besoin. O mon Sauveur ! Sauveur de tous ceux qui ont péché comme moi , to m'as pardonné ! N'importe ; permets-moi de confesser mon crime à tes pieds , et qu'avant cralier annoncer en ton nom le
tlHANTXlV. 379
pardon du ciel , j'enteode ta bouche divine prononcer mon pardon à moi ! •
Il dit, et son regard cherche avec une noble confiance le regard du Christ, et le Christ lui répond avec une bonté fraternelle :
« J'ai prié pour toi ; mon Père m'a exaucé. Lève-toi, Céphas, ton péché fa été remis. »
L^accent dont le divin Rédempteur prononce ces paroles pénètre Jusqu'au fond de Tâme des fidèles; ils Técoutent encore, mais déjà ils ne le voient plus. Pierre se lève, et s'écrie :
« Seigneur, nous te suivrons en Galilée I »
Au même instant, Gabriel paraît, et dit :
(I Restez. Vous le reverrez à Jérusalem, et lui-même vous dira quand vous devrez vous rendre en Galilée. »
Le séraphin disparaît, et les derniers accents de sa voix meurent avec le reflet de la lumière céleste que sa courte apparition a jeté au milieu de rassemblée.
—»•»»»» e»»»»oa»4K «i»a»a«i»Xie»»a—»g<»«9»M'»*t^a»'»»#a •<»»««• a
Des ressuscites apparaissent à Nephthoa, à Diléan, à Tabîtha, à Gidlie, à Etienne, à Bamabas-José, lévite de Chypre, à Porcia et à Béor.— Abraham et Moïse veulent apparaître à Saul ; Gabriel le leur défend. — D'auti'es ressuscites apparaissent à Samma et à son fils Joël, à Eikanan, au jeune Boa, et à la mère de Jésus. — Transfiguration de Gidlie et de Sémida.
Méditation sainte sur la vie éternelle , toi qui as si souvent pénétré mon âme de tes pieux frémissements et de ta douce mélancolie, viens m'inspirer de nouveau ; car lorsqu'elles se pas* sèrent sur la terre les merveilles que célèbrent mes chants, elle y régnait la vie éternelle ; et les morts étaient sortis de leurs tombes pour initier les premiers chrétiens aux mystères des félicités célestes.
Il est faible encore le troupeau des fidèles ; c'est le noyau sacré qui- jettera des racines profondes dans la terre, d'où sortira Tarbre puissant dont les branches , toujours vertes, s'élèveront vers les cieux. Et sous cet arbre s'abriteront les cent quarantequatre mille (1) et toutes les cohortes, innombrables comme les sables de la mer, et les cent quarante-quatre mille chanteront le nouvel hymne du .trône qu'eux seuls auront pu apprendre , car ils seront les premiers rachetés et les premiers imitateurs de
(l)Tootce passage est une imilation da chapitre 7 de TApocalypse. Dans ce chapitre saint Jean parle des ëliu qu'an ange marquait an front avant de les conduire devant le Juge suprême. Cent quarante-quatre mille de ces ëias forent marqués da sceau des douze tribus dl.<'raël ; le reste appartenait à toutes les na* lions de la Icrre. (;Y. du Tr.]
Tagneau sans tache. Et les cohortes iDDombrables, composées de toutes les races, de toutes les nations de la terre, recevront des palmes étincclantes ; elles se réuniront autour du trône, et les anges les salueront en se prosternant devant elles ; car elles se seront élevées dans le ciel à travers de grandes calamités et de crudles souffrances, et elles auront lavé leurs vêtements dans le sang de Tagneau.
Le noyau sacré d'où sortira Parbre du salut dort encore sous Tenveloppe de l'ancienne loi. Le premier appel à la vie éternelle lui arrivera par Torgane des ressuscites , et déjà les ressuscites s'apprêtent à accomplir cette tâche sainte et douce. Leur père, le père des vivants et des morts, les voit s'avancer vers les murs de Salem, et leur dit :
« Allez» allez^ enfants du ciel, l'heure des apparitions a sonné. Indiquez aux futurs chrétiens Tétroit sentier du salut ; portez dans leurs âmes la sainte soif qu'ils étancheront dans les sources de la vie éternelle. Le fondateur de Talliance d'amour et de miséricorde vous a permis de choisir vous-mêmes vos futurs frères. Que votre choix tombe sur des cœurs simples et naïfs comme des cœurs d'enfants. Si vous vous trompiez, un murmure parti du trône céleste vous avertirait de votre erreur. Allez, et jouissez du bonheur ineffable de donner des héritiers au royaume de ïa lumière. »
L'aimable enfant que son père avait nommé du doux nom de la source la plus limpide du mont Éphraîm , Nephthoa est resté grave et pensif depids le jour où Jésus le bénit et le montra au peuple , pour l'engager à imiter la candeur et la simplicité de l'enfance. Ne pouvant plus partager la gaîté bruyante des enfants de son âge, il a demandé à la solitude et à la méditation des Joies pures et calmes. Nephthoa, cependant, compte à peine huit priatemps; mais un souffle divin a mûri sa vie, et la bénédiction du Sauveur ^ qui repose toujours sur lui , le guide et le soutient. Ses ardentes prières ont salué les premiers rayons du jour de la résurrection; le soir de ce grand jour le trouve en-
389 LA ME8SIADE.
core prosterné dans sa chambre solitaire, et son âme envoie ver» rÉternel ce naïf cantique :
« Tu m^entends, Seignrar ! oti ! oui, je ie sais, ta iii*enteiids, quoique tu ne me le dises jamais. Je remns toujours à toi, et Je tMmplores avec confiance. Père de tous les enfonts de la terre et des cieux. Nous nous prosternons tous devant ton trône éternel ; nous qui vivons ici-bas, et qui n^avons d*autre héritage que des larmes , nous f adorons du fond de notre poussière ! Us te célèbrent du haut de leurs nuages étincelants , les bieaheareox qui ont cessé de pleurer ; et les anges , eux qui n'ont Jamais pleuré, te glorifient, assis sur les rayons des étoiles I Tous te demandent d*angmenter leur bonheur ; mais ils te le demandent avec calme, ceux d'en haut, tandis que nous, pauvres entés dans la vallée des tombes, nous te supplions avec anxiété de nous appeler à la vie éternelle.... Le plus grand des prophètes m'a béni. Cette bénédiction n'est-elle que pour ce monde, ne donne> t-elle que des fleurs passagères comme les fleurs de nos jardins? Non, non, elle se rattache à Téternité!... Je ne sais pas encore ce que c^est qu'une bénédiction pour la vie étemeUe , et mes yeux sont trop faibles pour distinguer la route qu'il me fera suivre, lui qui m^a béni. Je m'en remets à ta clémence. Dieu toutpuissant ; que ta volonté soit faite. Mon âme, plongée dans les ténèbres de Tignorance, ne saurait te comprendre; mais elle espère en toi.... Qu'est-ce donc que cette vie ? un souffle rapide et brûlant qui passe sur le bouton à peine édos, et le bouton se
flétrît et s'incline vers la terre, toujours prête à le couvrir
Mais pourquoi cette vague inquiétude qui me pousse à vouloir connaître ce que je dois ignorer? Ne devrais-je pas plutôt, semblable à une jeune plante qui croît dans un sol aride, attendre que le jardinier prévoyant vienne me transplanter dans le sol fertile de la lumière et de la paix?... Que puis-je espérer au milieu dessombres nuages qui pèsent sur mon âme ?... Ne sont-elles pas innombrables les choses que jignore?... Galme-toi, coeur trop ardent; cette soif de savoir, un jour il la satisfera, celui qui te l'a
donnée.... 0 toi qHÎ n'as laissé à i^on enfance qae le sourire mélancoliqae d^an yagne espoir, veux-tu que je retourne parmi mes jeunes amis, que je ne m*entretiemie avec eux que des plaisirs de notre âge, et que j'attende en folâtrant que la sagesse d'en haut vienne m'éclairer ? car c'est ainsi que j'étais lorsque tu me pris pour me bénir en face du peuple assemblé ! »
Ainsi chante le jeune Nephthoa, et son ange gardien, debout près de lui , inscrit sa douce prière sur les pages sacrées du livre de vie. Tandis que les caractères de feu naissent sous les doigts de l'immortel, Bénom, le fils ressuscité de Samma, approche, et regarde tantôt le pieux enfant, et tantôt le sérapbia qui lui indique du doigt la page sur laquelle il vient d'inscrire le cantique de Nephthoa. Bénoni lit, et maîtrise son admiration pour écouter le pieux enfant qui prie de nouveau :
« Sois loué, sois glorifié, toi qui m'as comblé de bienfaits, toi qui m'as fait bénir par le plus grand de tes prophètes. Tes enfants sur la terre sont innombrables , bien peu cependant pourraient célébrer dignement ta bonté infinie, qui se manifeste dans font ce qui existe. Le faible nourrisson en rend témoignage dans son premier sourire ; qu'il soit permis à ma voix timide de chanter tes louanges ; car ton prophète l'a dit, tu ne dédaignes pas le bégaiement d'un enfant. »
Bénoni voulait se montrer au frère de son choix, sous la forme d'un enfant venu à Jérusalem pour assister aux fêtes de Pâques ; mais son émotion lui fait oublier la prudence , et il paraît tout-à-coup, gracieusement drapé, dans une brillante nuée« Nephthoa le voit sans tressaillir, car son âme s'est fami- . iiarisée avec les visions célestes qui, depuis long-temps, embeU lissent ses rêves. Roulant autour de ses doigts les boucles dfNTées de la chevelure de Bénoni , il le regarde en souriant , et ini dit avec un tendre abandon :
« Je s»s que le prophète t'a envoyé vers moi ; d'où vienstu ?••• Hais que m'importe? tu es un messager de paix et de bonheur. Parle , et que la harpe céleste que tu tiens dans tes
38/i LA MESSIADE.
bras accompagne ta voix. Chante , fils de la laniiëre , chante et la gloire de Dieu, et les béatitudes des enfants de la terre qui! a daigné rappeler à lui. Tavais une jeune sœur , innocente et belle comme les anges ; je Tai vue s'endormir sur un lit de roses et sous rbaleine caressante de la brise matinale... Elle ne s'est plus jamais réveillée... Viens-tu m'apportcr un message de sa part?... Que fa-t-elle[dit?... Je remercie le Seigneur d'avoir placé ma mort si près de ma naissance ; Nephthoa aussi mourra bientôt ; voilà ce qu'elle t'a dit, n'est-il pas vrai ?... Oh ! je t'en supplie, ne retourne pas auprès de ma sœur sans moi... Tu ne réponds pas , messager de Dieu ; mes questions t'auraient-elles offensé?... »
« C'est ta joie naïve et sainte , cher Nephthoa , qui m'a rendu muet jusqu'ici. Oui, le Seigneur m'a envoyé vers toi. Jésus, tu l'ignores encore , Jésus est mort sur la croix ; maïs déjà il est ressuscité, et bientôt il remontera vers son trône éternel. Alors ses bien-aimés rendront témoignage de son supplice, de sa résmrection et de son retour dans le royaume des cieux. Écoute ces premiers élus , ils t'apprendront tout ce qu'un mortel peut et doit savoir pour marcher sur leurs traces , et un jour ta sœur te recevra sous l'ombre embaumée de l'arbre de vie. Adieu , cher Nephthoa ; il faut que je te quitte. »
« Reste , oh ! reste , je t'en supplie ; laisse-moi contempler ton visage brillant et doux comme le premier rayon d'un jour naissant. »
Mais déjà Bénoni a disparu ; Nephthoa croit le voir encore , il l'appelle et lui tend les bras. S'apercevant enfin que son céleste ami l'a quitté , il lève ses mains jointes vers le ciel, et sourit à travers les pieuses larmes qui inondent ses joues; car il sent que désormais il ne sera plus seul sur la terre. Cependant son ange gardien et le jeune Bénoni sont restés invisibles à ses côtés ; et c'est avec une sainte joie qu'ils l'entendent remercier le Dieu de miséricorde de lui avoir envoyé un gracieux messager," précurseur de hautes révélations.
Diléan a connu, a aimé Jésus. Instruit de sa mort, il est venu à Jérusalem dans Tespoir d'y apprendre l'heureuse nouvelle de sa résurrection ; mais les récils vagues et contradictoires qu'il a recueillis Font jeté dans le doute et le découragement. Après avoir vainement cherché quelque adoucissement à sa douleur dans une longue promenade à travers les riantes campagnes que le printemps décore de ses plus fraîches parures , la nuit le surprend près du moni des Oliviers. Il veut retourner sur ses pas, et s'enfonce, sans le savoli*, sous les voûtes sépulcrales. Au milieu de ce lugubre séjour, il entend des bruits confus dans lesquels il croit reconnaître le murmure du ruisseau de Gédron et le bruissement des palmiers de la vallée de Gethsémané. Mais, presque au même instant , il aperçoit une lueur vacillante qui brille dans le lointain. Il s'avance dans cette direction , et arrive dans un caveau d'où plusieui*s hommes emportent des ossements humains. Un chef de famille , tombé dans la misère , vient de vendre cette tombe à un riche , et les restes des aïeux du pauvre sont jetés loin de Tasilé où ils avaient cru j)ouvoir dormir en paix. Diléan prend une des torches qui éclairaient les porteurs , et s'avance jusqu'au fond de la voûte. Là , il s'appuie conU'e le roc , et contemple en silence le travail sinistre de ces hommes , qui , chargés d'ossements blanchis , s'éloignent d'un pas lourd, et reviennent, d'un air indifférent , chercher de nouveaux débris humains.
« 0 vous dont on trouble ainsi le repos, se dit Diléan , j'envie votre sort, vous êtes heureux!... Je le serai aussi quand il ne restera plus de moi qu'une poignée de poussière... J'avais on ami ûdèle ; une femme adorée allait unir sa destinée à la mienne; ils m'ont quitté tous deux; ils sont morts!... Jésus, le plus grand des prophètes, m'a enseigné à chercher le bonheur au delà de la tombe. Les prêtres ont immolé Jésus à leur haine sauvage; puis-je croire encore qu'il existe une vie future?... l^ieu peut-il préparer des félicités éternelles aux hommes, quand ils souffrent que le plus vertueux de tous tombe victime de la
perversité des méchants ?. .. Ne suis-je donc, en effet, qa'un peu de poussière qne le vent glacé de la tombe dispersera pour loujonrs?... Jésus dort-il du sommeil de la mort , ou s'est-il réveillé?... Pas une voix ne m^a répondu à ces terribles questions ;^e vous les adresse enfin, à vous qui, depuis si long-temps, dormez sous vos linceuls !.•< Ce ne sont pas les cendres de vos ossements que j'interroge < non, c'est le souffle qui vous aninimt.. Qu'est-il devenu?.*. Habite-t-il le royaume de la lomiëre?... Y est-il heureux et sans pitié pour son frère infortooé qui, retenu encore dans des liens mortels, doute et souffre ?... •
Les porteurs ont achevé leur tâche; le sépulcre est désert et «lencienx. Resté seul , Diléan s'abandonne sans réserve à sob émotion, et s'écrie :
« Où étes-vous, habitants mystérieux des corps qui sont devenus id la proie de la destructioû?... Lés ossements d'Elisée ont réveillé un mort; son âme vivante était donc près de ses testes, car ee qui est mort ne saurait donner la vie. S'il y a me âme ici, une seule, qu'elle vienne, qu'elle me dévoile Favenir... Je la verrais sans effroi, cette âme que j'appelle !... Oui, je t'appelle! au nom des dernières souffrances qui odi brisé ta pensée, au nom des angoisses de ton agonie, qoilc montrait tantôt les délices du ciel , et tantôt les horreurs du Béant, je te conjure de m'apparalire. •
Thirza, la mère des sept martyrs, s'approche doucement do malheureux dont le désespoir la touche et l'intéresse; c'est elle qui l'a conduit au milieu des sépulcres. L'ami fidèle et la fiancée de Diléan veillent avec elle sur leur bien-aimé, que le désespoir pousse vers sa perte. Effrayée de l'invocation qu'il vient de jeter au milieu des tombeaux, la jeune fiUe veut lui apparatU'e ; nais Thirza lui rappelle que cette tâche lui appartient
Cependant Diléan, qui n'ose plus espérer que les ombres qu'il a invoquées répondront à son appel , reprend , d'aae voii étouffée :
« Compagnon chéri de mon enfance , et toi ♦ mon ange gar-
dien sous la fornie d'âne femaie , vous m'avez quitté tous de«x ; vous m'avez laissé seul au milieu des ténèbres de la nuit!.... Que vois-je?... on être fantastique se forme, se lève, se détache de Tobscurité... Il se dirige vers moi !... »
En prononçant ces mots, il se précipite au-devant de TMrza r qui lui apparaît dans tout Téclat de son immortalité. Diléan tressaille, s'arrête, s'avance de nouveau, contemple la vision et lui dit d'une voix brève et saccadée :
« Pourras-tu me comprendre, ou n'es-tu qu'une de ces vapeurs nocturûes , qu'une de ces étincelles éphémères qui sillonnent les ténèbres? N'es-tu qu'une création fantastique de mon cerveau malade ? »
Thirza lui sourit avec une expression céleste r et le jeuae homme continue :
«Parle; qui es-tu? »
Et la mère des sept martyrs répond enfin d'une voix harmonieuse, que l'écho des voûtes sépulcrales répète avec un doux frémissement :
« Qui je suis? tu le sauras plus tard ; en ce moment, bornetoi à profiter de l'enseignement que je t'apporte. Ne crois pas^ que tu vaux mieux que tes frères, parce qu'un habitant des vallées de la paix daigne t'apparaître. L'aveugle-né que Jésus a rendu clairvoyant est, comme nous tous, un fils de Dieu;' si ses yeux se sont ouverts à la lumière, c'est pour qu'il puisse un jour rendre témoignage de la gloire de son Sauveur. Toi aussi tu seras au nombre de ces témoins ; c'est pour te donner la force de remplir cette noble tâche que je viens te dire : Jésus est ressuscité I Mais je ne réponds pas à l'appel que ton désespoir t'a suggéré; Dieu pardonne parfois au doute, il ne le récompense jamais , et rien ne saurait modifier ses desseins immuables. L'espèce humaine tout entière peut douter de sa vie future ; quand finira le temps , elle n'en apprendra pas moins que , pour elle, l'éternité commence au delà de la tombe ! »
Elle se tait ; et la trompette sonore , et des voix tonnantes re-
tentissent de tous côtés. Diléan ne peut voir d'où partent ces sons terribles qoi le remplissent d'effroi. Bientôt une douce harmonie leur succède; elle transporte son âme dans les régions célestes, où il entend répéter les dernières paroles que Thirza vient de lui adresser.
Le sépulcre est redevenu sombre et silencieux, et Diléan se prosterne et prie :
« 0 toi qui viens de m*apparaître ! je n'ose plus l'interroger ; je me courbe dans la poussière devant le Dieu qui t'a envoyé!... Vainqueur de la mort, pardonne-moi mes doutes et mes craintes; fais que j'atteigne le noble but que tu viens de me faire entrevoir; et quand elle sonnera, ma dernière heure, heureux et tranquille, je m'élèverai vers toi et vers mes bieoaimés. »
Thirza, devenue invisible, lui fait entendre ces consolantes paroles :
« Tu n'oses plus m'interroger ; tu mérites enfin que je te réponde. Je suis la mère des sept martyrs ; ton ami et ta fiancée sont ici , près de moi ; nous retournons ensemble au royaame de la lumière, où tu nous retrouveras; mais, sur cette terre, déjà une haute félicité t'attend. Le Messie va se rendre en Galilée , et se montrera à cinq cents fidèles à la fois ; tu seras da nombre. »
Diléan n'entend plus rien , mais il lui semble que » par trois fois, un soupir d'amitié et d'amour effleure ses joues. Plongé dans une sainte extase , il sort des tombeaux et marche au-devant du soleil qui s'élève à l'horizon. Mais plus d'une fois il se retourne et contemple la voûte sépulcrale où le Messie a daigné lui envoyer une consolation céleste.
Tabitba (1) , la plus habile des brodeuses, est assise devant
(1) Tabilha, célèbre par sa piété et ses bcmnes œovres, fot nne des premières chrétiennes. Elle tomba malade et mourut; saint Pierre la ressuscila. Ce miracle convertit un grand nombre de Gentils et de Juirs k la foi chrétienne. IW Actes des Apôtres, chap. 0 {y. du Trj
un tapis de Tyr, qu'elle enrichit d'un tableau plus sombre que ceux qui naissent ordinairement sons les doigts d'une femme, C'est une tombe , la tombe de la mère de Bénoni , qui n'a pu survivre à la mort déplorable de son enfant chéri, que l'aiguille de Tabltha dessine sur le fond du tapis. Entraînée par ses rêveries mélancoliques, elle a représenté Rachel agenouillée sur le monument funèbre , et près d'elle son flls Benjamin , qui lui plonge un poignard dans le cœur en détournant ses yeux pleins de larmes. Au moment où sa vue, troublée par une sainte pitié, croit voir ce poignard se teindre de sang , une étrangère , pâle et tremblante, entre brusquement; c'est Débora. De longs vêtements de deuil l'enveloppent ; elle a pris la forme d'une femme jeune et belle; mais ses traits expriment la souffrance. C'est ainsi que les nuages qui parfois voilent une matinée de printemps , loin d^affaiblir son charme, lui donnent un attrait mystérieux qui transporte l'âme dans les régions inconnues d'une autre vie.
« Je viens de conduire la plus chère de mes amies à sa
dernière demeure, dit la prophétei^e ; mes forces sont épuisées,
permets-moi de me reposer un moment près de toi... Du repos?
que dis-je ! mon amie l'a trouvé enfin ; mais , pour moi qui l'ai
tant aimée, il n'est plus ici-bas que des larmes...»
Elle dit, et s'appuie sur sa harpe, qui rend des sons plaintifs.
Tabitha s'avance vers l'étrangère, qui la repousse doucement.
« Retourne à ton travail, lui dit-elle ; là aussi saigne une plaie
pour laquelle la terre n'a ^oint de baume; laisse saigner la
mienne (1). »
Et Tabitha reprend en silence la soie et Taiguille. Débora passe les doigts sur les cordes de sa harpe, et les cordes rendent des sons semblables au murmure d'un ruisseau qui coule an milieu d'une épaisse forêt où règne encore ce silence menaçant qui précède et annonce l'orage. Muette de surprise , Ta-
(1) Celle amie dout parle ici la prophélesse esl Tabilha elle-iiièine. La soppo- »aal déjà uiorte , elle pleure son Irépas, el par des révélations «nveloppé»» du toile mystérieux des prophéties, elle la prépare au sort qui Tattend. {IV. du Tr.'i
390 LA MBSSIADE.
bitba écoute , et son ravissement augmente quapd la prophétesse, unissant sa voix aux sons harmonieux de sa harpe, chante ainsi :
• « Dieu tout-puissant , c'est près de toi qu'elle recevra le prix de ses vertus, la morte que j'ai choisie pour sœur. Qu'est-ce que les souffrances de cette courte vie, puisque tu leur réserves des récompenses étemelles ?... Elle est morte à la fleur de son âge ; mais qu'est-ce que le bouton de rose que fane un souffle brûlant , devant le cèdre divin que la tempête a renversé sur la cime du Golgotba ? Dans sa chute terrible , il a écrasé les mondes qui nagent dans l'espace , il a fait tressaillir les rochers et les tombeaux de la terre ! »
Elle se tait, et sa harpe ne rend plus que des sons mourants. Tout-à-coup les cordes frémissent de nouveau , et la prophétesse reprend son hymne :
« Quelques mortels en pleurs, et tous les habitants des deux, invisibles sous leurs longs voiles de deuil, composaient le cortège funèbre de celui qui mourut sur la croix» La terre ne l'entendit point leur chant de mort, lugubre comme le râle des enfants immolés sur les rives du fleuve aux sept bras; mais vous l'entendttes, étoiles étincelantes ! et toi, balance éternelle du Juge suprême , tu l'entendis aussi. Un rocher , lentement roulé à l'entrée d'une tombe, la ferma ; un bruit sourd retentit sous la voftte sépulcrale, et ce bruit monta jusqu'au ciel ayec la poussière de la terre. Le Mort dormit, et vous continuâtes votre marche éternelle, étoiles silencieuses!... Le Mort ne dormit pas longtemps : à peine les orions avaient-ils fait un pas dans leurs orbes immenses, à peine un des bassins de la balance du Juge suprême s'était-U incliné, que déjà il ne dormait plus, le divin Mortl Le Sauveur est ressuscité dans toute sa gloire , dans toute sa magnificence. Célébrons sa résurrection, nous qu'il a choisis pour ses témoins... La femme prosternée sur cette tombe que ton aiguille a créée, 6 Tabitha ! et l'enfant qui plonge un poignard dans son cœur maternel , ils sont tous deux parmi les innombrables té-
CHANT XV. 89t
moins du Messie..» Je f étonne, pauvre mortelle; crois-tu donc que Tempire de la destruction est sans bornes , et qu'il est éternel , le sommeil que Ton dort dans le sein de la terre? »
Tabitha veut se rapprocher de la prophétesse , mais un pouvoir surnaturel la retient à sa place ; et Débora reprend :
« Écoute , tu as plus qu'un autre besoin de connaître les secrets de la résurrection; tu as plus qu'un autre besoin de consolations, car tu mourras deux fois! C'est ton premier trépas que tu me vois pleurer , toi que j'aime si tendrement. Apprendsle enfin, chère Tabitha : la voix du Médiateur a réveillé ses élus, qui dormaient dans leurs tombes ; un jour elle les réveillera tous ! Quand la terre réclamera ton enveloppe mortelle , endors-toi avec la douce certitude d'une seconde création. La nuit des sépulcres , le bruit sourd de la terre qui roule sur un cercueil , le silence des tombes délaissées , lés images les plus hideuses de la destruction ne sauraient effrayer celui qui sait qu'au jour du jugement universel Dieu le fera vivre de la vie des anges. »
Les cordes de sa harpe vibrent seules et parlent un langage céleste ; mais bientôt Débora y mêle de nouveau sa voix prophétique :
« Comment te peindrai-je ce que j'éprouvai lorsqu'une vie nouvelle me fit sortir de ma tombe couverte de fleurs ; lorsque mon enveloppe terrestre devint immortelle ; lorsque , portée sur les ailes des chérubins, la transformation descendit sur moi ?... Mes yeux cherchaient en vain le trône de celui qui m'avait créée une seconde fois et dont un souffle divin m'annonçait la présence. »
Le chant de Débora s'est aflTaibli par degrés, et avec lui léclat dont elle brillait. Il ne reste plus de la rayonnante vision qu'un pâle reflet, qu'un léger bruissement qui fuit et disparaît comme la dernière lueur du crépuscule du soir , comme le dernier soupir d'un mourant.
392 LÀ MESSiADB.
Tabitha tend les bras vers le ciel , et reste plongée dans une sainte extase.
Le cœur de Gédor était aussi accessible à la joie qu*à la tristesse ; mais son âme pieuse se soumettait sans murmurer à la volonté de TÉternel^ et recevait avec une reconnaissance égale et la souffrance et le bonheur. Une compagne adorée embellissait ses jours ; quelques amis fidèles et dévoués savaient seuls combien ils s'aimaient , ces heureux époux , et quelle félicité ineffable cet amour chaste et pur répandait sur leur vie. Peu soucieux des biens de la terre, leurs pensées se dirigeaient sans cesse vers la patrie céleste , et Tinstant où Dieu devait les y rappeler était souvent lobjet de leurs entretiens intimes. Partir ensemble pour ces régions inconnues était leur vœu le plus ardent ; mais jamais ils n'avaient osé espérer cette faveur, qui devient si rarement le partage des enfants de la terre. Ce fut à toi, infortuné Gédor, que le ciel confia la tâche douloureuse de conduire ta compagne chérie jusqu'à l'entrée de la sombre vallée qui sépare le temps de l'éternité.
Elle était étendue sur son lit de douleur , la jeune et douce compagne de Gédor ; il connaissait son état , et pourtant il espérait encore , car il savait que la miséricorde divine attend parfois pour S9 manifester que le péril soit imminent et que tout secours humain soit devenu impossible. La mort cependant pressa son vol rapide ; elle arriva plus près , toujours plus près; elle se montra sans voile... La victime qu'elle allait frapper leva ses veux humides tantôt vers son ami et tantôt vers le ciel. Jamais Gédor n'avait vu de semblables regards , jamais il n'avait supposé que l'œil d'une simple mortelle pût unir tant de douce tristesse , tant de tendres regrets au calme sublime que donne la conviction d'une vie immortelle.
« Je vais mourir,... je vais te quitter pour passer d.insun état de tranquillité qui n'a point de nom. »
Voilà ce qu'elle lui dit ; et l'expression de sa voix prétait à ses paroles une puissance irrésistible. Le moment de succomber à
)a faiblesse humaine , ou d'être soutenu par le Sauveur , était venu pour Gédor, et le Sauveur le soutint... Le faible mortel se sentit enlevé h la terre; il vit les portes des cieux s'entr'ouvrîr pour recevoir sa Cidlie, sa bien-aimée!... Il la regarda, et dan» ce regard il y avait plus que du calme , il y avait du bonhear.«. Puis il posa sa main sur le front de la mourante et la bénit :
«Passe de ce séjour de souffrances à la vie éternelle... Pars, au nom du Seigneur qui fut le Dieu d^Abraham ;... pars, au nom du divin Rédempteur... Que sa volonté soit faite; elle est tout amour, tout miséricorde... »
Et Cidlie répondit avec Taccent d'une confiance sans bornes :
« Oui, qu'il m'en advienne selon sa volonté ;... il ne veut que le bien... >
Gédor lui prit la main, et dît :
« Tu as souffert avec la patience d'un ange... Il a été avec toi, le Dieu de miséricorde, il ne t'abandonnera pas... Qu'il soit glorifié, le divin Rédempteur ; il t'a secourue, il te secourra encore... Je te remets entre ses mains... Si f avais été assez misérable pour ne pas le connaître jusqu'ici, aujourd'hui du moins j'apprendrais à l'adorer... Si Dieu te le permet, ô ma Cidlie ! deviens mon ange tutélaire... »
Et la jeune femme sourit doucement et répondit :
« Tu fus le mien sur cette terre. *
Et Gédor répéta :
« Si Dieu te le permet, Ô ma Cidlie ! deviens mon ange tutélaire.... »
« Qui ne s'estimerait heureux de Fêtre pour toi, mon Gédor!..* »
Et la bien-aim^e du pèlerin de Canaan , la mère du fils chéri dont la naissance lui coûta la vie, la douce Rachel parut au chevet de la mourante ; une joie solennelle mêlée d'une tendre compassion se peignait sur son visage. Cidlie ne l'aperçut poi^it ; mais lorsqu'elle courba la tête sous le glaive de la mort, elle \\h
la compagne céleste venue pour la conduire dans un mellleiir monde, ei Gidlie partit avec elle....
IjCs forces me manquent pour achever ce douloureux rédt.. Coulez, larmes brûlantes dont le temps n'a pu tarir la source ; perdez- vous dans le souffle de Tair, comme se sont perdues toutes celles qui vous ont précédées... Mais toi, hymne solennel qui célèbres le Rédempteur, chant immortel par son motif et par son but^ vole et passe tiiompbant près des écueils où viennent échouer les gloires humaines; transporte-la sur les bords du fleuve de Téternité, la couronne que mes pleurs humectent chaque jour et que J'ai tressée avec les branches du cyprès qui croît sur sa tombe (1) !...
A Fombre de la montagne de Moria, s'élève orgueilleusement une magnifique demeure. Sa chute, hélas l n'en sera que plus terrible lejour delà granderéunion des aigles et des vautours (3). Etienne est le fils unique du maître opulent de cette maison. Malgré son extrême jeunesse, de graves pensées le préoccupent sans cesse; mais si son esprit s'est mûri avant le temps, son cœor a conservé la candeur et la naïveté de l'enfance; il est l'orgueil, de sa famille et la joie de ses amis. Poussé par le besoin de la solitude, V est monté sur la terrasse, l^a lune imposante et calae qui plane sur Jérusalem invite les esprits méditatifs qui ne se sont pas encore abandonnés à cette mort de chaque jour qu'on appelle sommeil, à puiser, dans ses mélancoliques rayons, de douces et saintes rêveries. La tête appuyée sur sa main, qui se perd sous les boucles de sa longue chevelure, Etienne médite sur la mystérieuse destinée du Prophète qui naquit à Bethléem» Tandis que son imagination erre dans ce labyrinthe dont les
(1) Pour faire comprendre aux lucttart français tout ce qa'il j a de ioacbant dans cet épisode, que pas nn Allemand ne peut lire sans verger des larmes, non» arojons devoir lui rappeler que , sou» les noms de Gédor et de CUUU , Klopstocl parlH ici de lui-même et de sa chère M*tta, ainsi qoe noua TaTons dit dans la notice placëc en tête de cette traduction. (iV. du TV.)
(2) Allusion aux prophéties d*Isale, d*Ézéchiel, etc. , qui prédirent la ruine de Jéru&aicm. [N. du Tr.)
<létoars M semblent plus obscurs que jamais , un étranger paratt iout-à-co«p sur la terrasse. II est jeune et beau comme lui, et ses riches vêtements exhalent les plus suaves parfums de TArabie. Il s'arrête devant Etienne, et hri dit avec un sourire indéfinissable:
« Ce n'est pas Thospitalité que je viens te demander, car on a puisé pour moi Teau de la source la plus limpide, on m'a prodigué les parfums les plus précieux, on m'a servi les mets les plus exquis... Permets-moi de goûter ici, à tes côtés , le charme de cette soirée délicieuse. »
« Sois le bien-venu, aimable pèlerin, répond Etienne, et que la paix qui règne en cette demeure soit avec toi. »
« Merci, fils unique du meilleur des pères, de la plus tendre des mères... Hélas! je viens de traverser des contrées lointaines, j'ai beaucoup vu, beaucoup souffert. »
« /écouterai avec un vif intérêt le récit de tes infortunes ; mais avant tout, noble étranger, daigne me dire si tu as entendu parler du grand Prophète de Jérusalem.... »
« Oui, j'ai entendu parler de THomme-Dlen, mort pour sanctifier la loi qu'il est venu nous donner, et qui, pour mieux attester cette loi, vient de sortir vivant du sein de sa tombe. »
«Tu me pénètres de surprise et d'admiration! Quoi! Jésu> serait mort victime d'une loi plus sainte que celle que nous enseigna Moïse ? »
c Souffre , cher Etienne , .qu'avant dé te répondre je t'adresse une question : Si tu avais la certitude que c'est pour racheter l'espèce humaine de la mort éternelle que Jésus a subi le supplice de la croix et qu'il est ressuscité, trouverais-tu que ta vie, si souriante et si belle, fût un bien trop précieux pour la sacrifier à la défense d'une loi qui assure le salut du monde? Veux-tu vivre jusqu'à ce que la main de la nature incline doucement vers la terre ta tête blanchie par l'âge, ou te sens-tu la force de sacrifier à celui qui mourut pour toi, les jours heureux que l'avenir te promet ? »
o90 LA MESSIADE.
« Dieu seul sait ce que je ferais. Moi je ne connais que ce que je voudrais pouvoir faire, que ce que je désire avec loale Tardeur d'une âme passionnée. »
« Et que désires-tu ainsi, noble jeune homme? »
« Je ne suis qu'un pécheur, mais si le vœu ardent qui enflamme mon âme était exaucé, toutes mes veines s'ouvriraient à la fois et laisseraient couler jusqu'à la dernière goutte de moi sang pour proclamer la gloire et la puissance de Jésus ! »
tt Écoute ! dit l'étranger avec enthousiasme ; ce n'est plus pour exciter ton ardeur, c'est pour te récompenser, ô futur martyr ! que je vais te raconter l'histoire de Jédidoth, le plus jeune des sept frères morts pour rester fidèles à la loi de rËtemd: en vain Ântiochus lui offrit la fortune et tous les biens qu'envient les mortels, en vain il le soumit à la plus dangereuse des séductions en chargeant sa mère de rengager à renier son Diea et son pays; la noble femme trompa l'attente du tyran, et dit à son fils : 0 toi le plus jeune, le plus aimé des sept héros, que j'ai porté dans mon sein, que j'ai nourri de mon lait, aie pitié de moi, ne repousse pas mon ardente prière; lève tes regards vers le ciel, arrête -les sur la terre, tu verras partout Fœuvre du Seigneur; il a tout créé, tout, jusqu à l'homme. Aie pitié de moi* ne repousse pas mon ardente prière, sache mourir comine moururent tes frères! Et Jédidoth appela les bourreaux et marcha an supplice. »
Pendant ce récit , le visage de l'étranger est devenu brillant, et ses yeux répandent un éclat surnaturel ; Etienne tremble; et des pleurs involontaires coulent sur ses joues.
« J'aime tes larmes, noble jeime homme; je les compte et je les bénis. »
« Les larmes du pécheur ! » s'écrie Etienne. « D^un pécheur que le Christ vient de racheter et qu'il introduira dans le sanctuaire des cieux! »
Jésus les contemple tous deux du haut du Thabor; il voit le jeune Etienne refléter les rayons argentés de la lune ; il voit
Vétranger resplendissant de la lumière des immortels, s'élever doucement dans les airs. Etienne allait succomber sons le poids de son émotion, mais la vision le ranime en lui adressant cet adieu :
« Je suis Jédidoth ! j'ai eu piiié de ma mère, j'ai exaucé sa prière... Adieu; nous nous retrouverons dans les régions où les anges m'ont appris des vérités sublimes. Ma mère est aussi la tienne, car dès ce moment tu es mon frère. Je retourne dans les régions où j'ai appris tout ce que Jésus est venu enseigner sur la terre. »
Il dit, et disparaît dans les nuages.
Bamabé-Jose, lévite de File de Chypre, était venu à Jérusalem pour y célébrer la pâque. Invité par la douceur de la soirée à quitter sa demeure , il s'est rendu dans le champ qu'il possède sur les bords du Jourdain. Son regard s'arrête avec une satisfaction douce et calme sur les germes innombrables que l'haleine du printemps a fait sortir de la terre et qui promettent une moisson abondante. Bientôt Anania et Saphira, que le désir de contempler les richesses de leurs champs amènent sur cette plage, viennent se joindre à lui. Après une courte marche, tous trois arrivent près du ruisseau de Cédron. Avant de le traverser, la belle Saphira sonde plusieurs fois, de son blanc bâton, la solidité du lit de cailloux où le ruisseau rapide coule en bonds irrégullers. Elle passe enfin. Déjà elle s'est assise sur une pierre jetée sur l'autre rive; Ananias se place à ses côtés, et Barnabe se tient debout devant eux. Les deux époux sont loin de présumer qu'ils se trouvent près de leur tombe future, et qu'ils se reposent sur la même pierre où bientôt viendront s'asseoir les jeunes hommes effrayés qui déposeront leurs corps en ce lieu solitaire et se retireront sans avoir osé les bénir pour le grand Jour du réveil universel (1).
Saphira cueille une fleur et l'offre en souriant à son mari, que
(1) VoîrU noie du quatrième chant , p. 80. [ V. du Tr.)
préoccupent les épis qu'il ne volt pas encore, et qui calcule (ravance le prix de la moisson qull espère. Barnabe aussi se voit à Fépoque où la faucille abat les trésors des champs, et son imagination lui retrace les joies innocentes des moissonneurs quand, après une brûlante journée de travail, la brise du soir vient ranimer leurs forces, et que, le front couronné de ces fleurs d'azur qui se mêlent à Tor des épis, ils vont sous Tombre des oliviers se délasser par des danses animées et des chants harmonieux.
Jean le Précurseur et le prophète Élie, invisibles à leurs regards , se tiennent à peu de distance des époux. Hélas ! s^iJs avaient daigné les avertir que la voix tbnnante de Tapôtre du Christ anéantit le mortel assez perverti pour mentir devant Dieu, peut-être... Il est impénétrable le voile qui enveloppe les mystères de la Providence ; il ne tombera qu'avec le dernier arrêt du dernier jugement
Jean le Précurseur veut leur apparaître ; Élie l'engage à ne s'occuper que de Barnabe, qui voit sans envie. d'abondantes moissons près de son champ rocailleux et stérile.
« Qu'importe ? dit Jean le Précurseur, Ananias et Saphira sont de futurs chrétiens : si leur âme est moins pure que celle de Barnabe, ils ont, plus que lui, besoin d'un guide. »
Et le prophète Éhe répond :
« Je les ai vu peser dans la balance du Juge suprême, ils ont été trouvés trop légers.. . La faveur que tu veux leur accorder ne ferait qu'augmenter le poids de leur crime. »
« Essayons du moins de les sauver par quelque avertissemeoi indirect. »
« Tu le veux, mon frère, dit Élie , apparaissons-leur, mais qulls ignorent que nous sommes des ressuscites du Christ. •
Il dit, et tous deux se dirigent vers Salem.
Bientôt les deux époux et Barnabe retournent à la vîUe. En passant près du temple, un aveugle et un boiteux implorent leur charité. Le lévite laisse tomber sur leurs genoux sa modeste
CHANT XV. a»9
offrande, et sa gauche ignore ce que vient de faire sa droite. Le don d'Ananias est plus riche, mais il le jette avec ostentation et d^un air dédaigneux aux pieds des deux pauvres.
« Tu le vois, dit Taveugle au boiteux, cet homme n'est pas digne de voir la face d'un immortel.»
Jean le Précurseur, qui a pris la forme d'un boiteux, garde un instant le silence.
« Ananias a été pesé devant toi, cher Elle? »
« Oui, mon frère, et voici ce que j'ai vu : De nombreux chrétiens s'étaient assemblés autour de Simon-Pierre, et lui remettaient le prix de leurs héritages, qu'ils venaient de vendre au profit de la sainte communauté. Barnabe et Ananias étaient au nombre de ces chrétiens. Le premier déposa tout ce qu'il possédait aux pieds de l'apôire, le second s'en réserva une partie en déclarant qu'il apportait la somme entière. Et Pierre lui dit : « Pourquoi, malheureux. Ananias, as-tu cédé à Satan? C'est lui qui t'a suggéré l'idée de mentir à Dieu, en retenant une partie du prix de ton champ ; ce champ était à toi, tu étais le maître de le garder sans crime, et après l'avoir vendu, la somme que tu en as retirée était encore à toi, ta pouvais en disposer à ton gré; tu as feint de l'offrir à la communauté des fidèles; ce n'est pas aux hommes que tu as menti, c'est Dieu que tu as voulu tromper. »£u entendant ces paroles, Ananias tomba mort, et les nouveaux chrétiens, témoins de ce terrible exemple, qui les frappa d'effroi, emportèrent les restes inanimés du menteur et les jetèrent au milieu de son champ. Bientôt après Saphira se présenta ; elle ignorait ce qui venait d'arriver à son mari, elle commit la même faute et subit le même châtiment. La jeune communauté fut frappée d'épouvante, mais cette leçon terrible porta des fruits salutaires. Voilà ce que l'Éternel m'a laissé voii' dans l'avenir. »
Barnabe a quitté les deux époux et se dirige vers sa demeure. Jean le Précurseur le rejoint et l'interroge sur le but de sa course.
« Je viens; répond le lévite, d^admirer les riches moissons que promet le bassin du Jourdain , où moi aussi je possède un coin de terre rocailleux. »
En prononçant ces mots , il passe le seuil de sa porte. De jeunes et gracieux enfants Taccueillent avec des transports de joie.
« Bénis-les -, bon étranger , » dit Barnabe en présentant ses fils à Jean le Précurseur, qui Ta suivi.
Le ressuscité pose ses mains sur leurs têtes innocentes, et dit d*une voix émue :
« Vous aussi , chers enfants , vous serez un jour les témoins du Seigneur. Quant à toi , Barnabe , ton champ produira cette année des gerbes plus rares et plus maigres que jamais. »
« Eh quoi ! s'écrie le lévite effrayé , TÉternel me retireraitil sa bénédiction , à moi et à ces innocentes créatures? »
« Telle n'est pas Tintention de celui qui veut conserver à ses enfants plus que la vie de ce monde.... Elle est immense la part des biens qu'il te destine. »
Il dit , et son visage devient rayonnant. Frappé de surprise, le lévite le regarde en silence , et le ressuscité reprend :
« Ta le connais, le prophète aux pieds duquel la sœur de Lazarre choisit la meiUeare part ; tu le connais , le prophète qui ressuscita Lazarre et la fille de Jaïrus et Torphelin de Naîm... Eh bien! ce grand prophète est sorti vivant de sa tombe, tn seras un de ses témoins. Moi je le suis , depuis le jour oii TEsprit-Saint descendit sur lui du haut des cieux, pendant qu'il était devant moi dans les ondes du Jourdain , et que la voix du Père me révélait la divine mission du Fils.... »
Entraîné par son émotion, Jean le Précurseur se montre dans tout Téclat de son immortalité ; mais, craignant que le lévite ne puisse soutenir le ravissement que lui cause sa vue, il s'éloigne, et les rayons qui marquent son passage à travers les nuées s'affaiblissent par degrés et disparaissent au milieu du crépus^ cule du soir.
CHANT XT. 40f
Et les enfants s'écrient :
« Père ! regarde, voici une étoile qui file.». Mais où est-il donc Tétranger qui était venu avec toi...? »
Pour la cinquième fois , le soleil paraît à Thorizon oriental, depuis la matinée où il éclaira la résurrection du Sauveur, et ses rayons ardents et purs annoncent un beau jour à la Judée.
Fatiguée des rêves pénibles qui Tont agitée pendant la nuit» Porcia se lève et se rend au jardin pour respirer les douces exhalaisons des fleurs , dont les premiers rayons du soleil entr'ouvrent le calice embaumé.
« Encore un jour nouveau qui vient éclairer le monde, ditelle; mais dans mon âme il fait toujours nuit... 0 toi qui as créé le jour et la nuit, ne daigneras-tu jamais te révéler à moi? Me laisseras-tu sans cesse dans Tincertitude sur la destinée du mort qui s'est enfui de sa tombe scellée ?. .. Serai-je encore dans les ténèbres quand mon dernier soleil se lèvera sur ma tête? et quand il se sera perdu aussi dans la mer de Tétemité, ce dernier soleil , fera-t-il enfin jour pour moi?... Le peuple d'Israël , lui qui se dit le peuple de Dieu , tremble devant la route qui conduit à la mort et qu'il appelle le sentier redouté de la vallée des ténèbres. La crainte et le doute sont donc le partage de tous les enfants de la terre, soit que ce Dieu les éclaire ou qu'il les abandonne à eux-mêmes?... Oh! ne m'abandonne pas, et je ne craindrai plus rien... Au milieu de Focéan orageux du doute, s'élève un rocher inébranlable , et ce rocher, c'est la résignation à la volonté du Maître de l'univers ; plus d'une fois j'y ai trouvé un refuge salutaire ; pourquoi rien en ce moment ne peut-il calmer mon âme agitée ?... Suave parfam du printemps , douces nuances des fleurs qu'il fait éclore, réjouissez mes sens... Le printemps n'étale-t-il pas toutes ses pompes même autour du rocher dans le sein duquel il fut déposé, Lui qui, peut-être , ne dort plus parmi les morts ?... Pourquoi n'irais-je pas visiter ce sépulcre vide? peut-être y trouverais-je un de ses amis qui daignera me parler de lui et pleurer avec moi. »
£t, sans songer que cette promenade matinale pourrait blesser les convenances, elle sort du palais en ordonnant à une de ses esclaves de la suivre de loin. Bientôt elle a franchi les murs de la ville , et s*avanee vers le Golgotha.
Rachel et Jémina fi) planent an-dessus do rocher sépulcral. En apercevant la noble Romaine , Rachel dit à sa dooce compagne :
« La voici , notre future sœur ! A travers les sombres vapeurs de la terre , elle gravit péniblement vers le del ; guidons-la. »
Et les deux immortelles prennent aussitôt la forme de jeunes pèlerines, venues des îles de FArchipel pour célébrer laPâque dans la ville sainte de la Judée. Des nœuds de pourpre retiennent les tresses de leur chevelure; leurs mains sont armées de légers bourdons, leur démarche est lente et gracieuse. Paraissant absorbées dans de pieuses méditations , elles passent devant Porcia, qui , frappée de leur noble maintien» leur adresse ces paroles :
V Permettez-moi de vous faire une question : Cette tombe, que vous venez sans doute de visiter, serait-elle Tobjet de vou*e rêverie ? Connaissez-vous celui qui s*y est reppsé pendant trois jours?»
(( Et que t'importe ? répond Rachd. Tu n*es pas une fille d'Israël ; non , tu viens du Capitole , tu es une des souveraines de la ville aux sept collines. Laisse^nous, fière Romaine, ne te raille pas de notre douleur. »
« Moi, vous railler?... Que la colère du ciel retombe sur tous ceux qui Poseraient ! Il est vrai que je suis la femme du Préteur , mais apprenez à me connaître. Celte tombe ouverte et vide est sacrée pour moi. Le prophète qui y fut enseveli s'est réveillé du sommeil de la mort , nous dit-on ; avez-vous entendu parler de cette résurrection ? »
(1) Jémica élail nne de» trois filles qae le Seigneur donna à Job , qu'il béaii de toutes ses bénédiclions après Tavoir fait passer par les plus rudes ppreu-. es de la vie. foirU livre de Job, chap. /j2, (^V, du Tr.)
CHANT XV. /ioa
Et Jémiiia répond:
« Je le vois , tu n'es pas comme les autres femmes de ton rang et de ton peuple ; tu adores encore les idoles, mais tu mérites que nous te parlions dans toute la simplicité de noire âme. Oui, nous savons que Jésus est ressascité, et nous connaissons la sainte femme qui Ta vu la première. »
« Est-elle restée sur celte terre de soulTrauce , s écrie Porcia avec une joyeuse surprise , ou Ta-t-il appelée à lui ? «
« Magdelaiue vit encore , répond Rachel. Triste et désolée, elle parcourait le sépulcre où elle était venue adorer les restes glacés de Jésus... Comment te peindrai-je ses transports, lorsqu'il sWrit tout-à-coupà ses regards?... Elle enlaça ses pieds et les arrosa de larmes.... Il lui donna des ordres pour les transmettre aux autres fidèles... »
« Arrête ! s'écrie Porcia, arrête, divine étrangère, si tu ne veux pas me voir succomber au bonheur que ton récit porte dans mon âme... »
« Oui, ménage-la , dit la GUe de Job. Regarde comme elle tremble ; ménage-la , chère Rachel. »
« Rachel! répète Porcia, tu t'appelles Rachel? Ce nom est doux comme ta parole quand elle peint le ravissement de Magdelaine. Oh ! conduis-moi devant cette femme; que je lève sur elle mon visage baigné de larmes... I^ais que dis-je! moi. Romaine idolâtre , que puis-je avoir de commun avec les bienheureuses filles d'Israël?... Pourquoi ne préparez- vous pas au vainqueur de la mort une entrée triomphale dans votre sainte cité ? Pourquoi ne lui formez-vous pas un cortège qu'ouvriraient si glorieusement les statues d'or d'Abraham , de Daniel , de Job, de Moïse; et la tienne surtout, adolescent audacieux, toi qui défis le plus terrible des géants , toi qui délivras ton peuple du joug d'un roi furieux et insensé ? Pourquoi ne célèbrent-ils pas hautement sa gloire, les paralytiques qui marchent , les sourds qui entendent, les aveugles qui voient, parce qu'il les avait effleurés de son haleine? N'est-il pas plus grand que tous les
A04 LA MËSSIADE.
tiiompbateiirs qui ont gravi la roche du Gapilole , pour aller déposer leurs lauriers ensanglantés aux pieds de Jupiter tonnant?... Mais où ma pensée va-t-elle s'égarer l L'empire de Jésus, on me Ta dit souvent , n'est pas de ce monde... »
Elle dit , et reste plongée dans une profonde rêverie , car cette fausse gloire qui récompense les héros du sang qu'ils ont versé n'est plus pour elle qu'un fantôme hideux. Jémina devine l'objet des méditations de la noble Romaine; le plaisir que lui cause la certitude que bientôt cette jeune femme sera au nombre des élus lui fait un instant oublier de voiler son éclat ; mais elle reprend presque aussitôt l'extérieur modeste d'une pèlerine. Cette modestie cependant a quelque chose de si imposant , que la femme du Préteur peut à peine maîtriser sa surprise et son admiration. Touchée de son trouble , la fille de Job , qui déjà l'aime comme une sœur, lui adresse de nouveau la parole :
« Tu le reconnais donc enfin , lui dit-elle ; cette terre est trop chétive , trop misérable pour y célébrer le triomphe du Fils de l'Éternel... Tu n'es plus la brebis égarée qu'il fallait instruire de la résurrection du Messie pour l'arracher à ses erreurs ; non, tu es une de ses filles chéries... f^es saintes femmes qui ont eo le bonheur de le voir t'en diront sans doute bientôt davantage.»
« A moi?» s'écrie Porcia d'une voix étouffée.
« Gesse de douter, répond Jémina, et qu'il soit ton Dieu, ton Sauveur, celui qui est mort pour toi. »
Et, posant la main sur la tête de la noble Romaine, elle la
bénit.
« Qui que tu sois, dit Porcia, sois mon guide; conduis-moi au-devant du Dieu que mon cœur appelle. »
Et Rachel prend la parole à son tour :
« Sais-tu, chère Porcia, que Jésus a ressuscité un grand nombre d'élus morts depuis long-temps , et que ces ressuscites apparaissent aux mortels qui le chérissent sincèrement ? »
Elle dit, et Porcia répond :
« Inconcevables pèlerines , donnez-moi du moins le temps
de rassembler mes esprits; ne m'apprenez pas tant de chosesmerveilleuses à la fois. Il est ressuscité?... D'autres morts se sont réveillés avec lui et apparaissent aux faibles mortels... Oh! qu'il soit à jamais gloriûé le jour solennel qui éclaii*e tant de merveUles !... »
a Rends-toi en Galilée , reprend Rachel ; là tu verras le Christ, ou du moins quelques-uns des siens chargés d'achever ton salut... Nous nous retrouverons plus tard; pour l'instant il faut nous séparer. »
« Avant de me quitter, daignez du moins m'apprendre qui vous êtes et d'où vous venez. Un pressentiment secret me dit que vous ne devez pas appartenir à la terre.... Achevez de dissiper le nuage qui voile encore le jour nouveau que vous avez fait luire sur moi , et Dieu vous paiera au centuple le bien que vous m'aurez fait» »
Les deux ressuscitées conduisent la noble Romaine à l'entrée de la voûte du sépulcre, s'y prosternent avec elle, et lui font réciter cette prière, que Jésus lui-même a enseignée à ses élus :
« 0 toi , notre Père céleste l que ton nom soit sanctifié et que ton royaume nous arrive. Que ta volonté soit faite dans les deux , qu'elle soit faite sur la terre. Pourvoie à nos besoins de chaque jour, et pardonne-nous nos fautes comme ndus pardonnons à ceux qui se sont rendus coupables envers nous. Garantis-nous de toute tentation , et délivre-nous du mal, car à toi est Fempire, la puissance et la gloire. »
Aux derniers mots de cette prière. Tes deux immortelles s'enveloppent d'une lumière céleste , s'élèvent au-dessus du sépulcre, et se perdent dans les nuages ; mais, dans leur vol rapide, elles se détournent plus d'une fois vers la jeune païenne, qui est restée prosternée dans la poussière.
Animée d'une vie nouvelle, Porcia se lève, et, légère comme la jeune feuille qu'une brise embaumée détache de l'arbuste et pousse dans le désert, elle retourne à Jérusalem, en répé-
tant la prière que les deux immortelles viennent de loi apprendre.
Béor était un de ces êtres malheureux qu^une sensibilité trop vive , un penchant funeste aux. rêveries mélancoliques rendent insensibles aux biens dont ils jouissent , et ingénieux à se créer des maux imaginaires ; aussi Béor a-t-il toujours évité ses semblables. La solitude est un besoin pour lui ; ses nuits s^écoulent sans sommeil, et de sombres méditations occupent ses journées. Éclairé par le pâle reflet d*une lampe qui brûle à rentrée de sa cabane, où jamais ne pénètre on rayon de soleil, le malheureux solitaire vient d*achever un frugal repas, qui n'a point mterrompu le cours de ses lugubres pensées.
« Va, mon âme désolée, se dit-il à lui-même, va te perdre de nouveau dans les gouffres dont tu cherches vainement à sonder la profondeur l Ne faut-il pas que tout soit ainsi?... Mais pourquoi ?... Je le demande souvent, je le demande toujours, et rien ne me répond dans les cieux, rien ne me répond sur la terre !... Oui , il ne me reste pas même la consolation de croire qu'en effet tout ce qui est doit être ainsi.... Et lors même qu'elle serait vraie , cette nécessité inflexible , pourquoi choisit-elle » parmi cette pauvre espèce humaine qui nage an hasard dans les flots du temps, quelques individus isolés pour les saisir de son bras de fer, les élever au-dessus de ces flots» et les jeter, brisés et anéantis, sur un rivage hérissé de noirs rochers?... J'ai reçu la vie sans recevoir la lumière ; j'ai vécu long-temps aveugle ; un prophète est venu, il a ouvert mes yeux, U a répandu une clarté éblouissante dans mon âme.... Mes yeux voient toujours le soleil ; mais les ténèbres de mon âme sont devenues plus épaisses que jamais, car il est mort, le plus grand des prophètes!... Qu'ai-je besoin de voir maintenant, et que m'importent les rayons qui font éclore les fleurs qui couvrent la vallée de Saron ? Que m'importe le doux charme du crépuscule du soir et la beauté imposante d'un ciel étoile ? Que m'importent toutes les merveilles de la création ? Mon cœur est aujourd'hui plus aveiif le
que nés yeux ne Tétaient naguère, car vous le savez, anges du Très-Haut , Jésus n^est plus ! »
Ainsi pensait Béor, quand un vieillard , épuisé de fatigue , se présente devant lui , et dit :
« Je viens te danander un abri et un peu de nourriture. Hélas ! je suis plus âgé et plus malheureux que toi. »
« Oui, tu es plus âgé, mais tu ne saurais être plus malheureux. N'importe, bois dans ma coupe; il m'est plus facile qu'à toi d'aller la remplir de nouveau à la fontaine. Prends de ce pain , c'est tout ce que je possède; cela suffît pour mm, mais je regrette de n'avoir pas quelque chose de mieux à t'offrir. »
« Je vois avec plaisir, dit le vieillard, que tu n'es impitoyable que pour toi. Je te connais, Béor, j'ai été témoin de toutes les actions, de tous les événements de ta vie. »
CI Alors tu dois savoir qu'il n'a pas été en mon pouvoir de vaincre la sombre mélancolie qui m'accable. Ne â*ois pas pourtant qu'elle soit vague et sans motifs : des infortunes comme les miennes briseraient le cœur le plus joyeux. Aveugle depuis ma naissance , j'ai passé les plus belles années de ma vie sans voir le jour. Un prophète a ouvert mes yeux, mais mon esprit est resté aveugle; car il ne saurait comprendre ce prophète, qui opère d^ miracles et qui périt victime de ses lâches ennemis.... Au reste, que puis-je espéra ici-bas ? La douleur n'est-elle pas l'unique souverame du présent, Tunique messagère de Tavenir ? Et le Juge suprême n'est-il pas plus sévère pour moi que pour tons les autres enfants de la terre ?... Je ne maudis pas le jour de ma naissance ; mais, je te Tavoue , je voudrais ne pas être , je voudrais n'avoir jamais été. »
Il se tait , et le vieillard répond :
« Tu oublies, Béor, qu'à l'instant où tu t'y attendais le moins, il t'ouvrit le parvis de son sanctuaire , et te permit de le voir, ce monde si beau , qu'éclaire son soleil et que fertilise sa bénédiction. N'éprouvas-ttt pas alors un ravissement inconnu auï
mortels qui depuis leur naissance se sont accoutumés à contempler tant de merveilles ? Et ne te dévôUa-t-il pas une partie des secrets de l'éternité, au moment où il te dit : Je suis le Fils du Tout-Puissant?.... Gesse de te croire malheureux; le Messie a daigné se révéler à toi , il t*a prédestiné à être un de ses témoins. »
« Oh! tais-toi, tais-toi, murmure Béor; ne m'entratne pas ainsi vers des précipices nouveaux : lors même que tu serais un ange , je te demanderais encore : De quel droit oses-tu expliquer les secrets de la Providence ? Car, que peut-il y avoir de plus inconcevable , pour Tintuition des créatures mortelles ou non , que cette intuition que tu viens de prêter à Dieu , et qui Taccuse de faire des malheureux pour les soulager plus tard et ailleurs, alin qu'ils glorifient sa puissance et sa bonté ?,.. Mais tu n'es qu'un homme semblable à moi ; comment pourrais-je te croire doué d'une pénétration qui me paraît impossible , même chez les anges?»
«e Malheureux sceptique, si tu ne vas pas jusqu'à douter de la vie éternelle, lu dois savoir que, pour y arriver, il faut monter les degrés qui nous y mènent. Si Dieu, par rapport à lui, nous envoie des afflictions , peut-il avoir un autre but que celui de nous récompenser, et peut-il récompenser là où il n'y a ni luttes ni souffrances? Pauvre atome de poussière, la miséricorde divine t'a jeté sur une mer immense dont une seule goutte t'inondera de délices ineffables. »
« Tes paroles, bon vieillard, rafraîchissent mon âme altérée.... Je veux bien croire avec toi que Dieu n'afflige que ceux qu'il aime ; mais de quel droit pourraisje espérer d'être un de ses élus que le malheur doit préparer aux gloires célestes ? •
« Tu es un de ses élus , et bientôt tu ne pourras plus eu douter. Un jour nouveau s'élève sur ton ftme ; déjà je vois briller ses premières lueurs.... Prions ensemble, afin qu'il te trouve digne du bonheur qu'il te prépare. »
Tous deux se prosternent, et le vénérable vieillard prononce
cette fervente prière, que Béor répète avec lai d'une voix altérée par la surprise et ràdmiration :
a 0 toi, mon Seigneur et mon Dieu! grâces te soient rendues de toutes les misères que tu m'as envoyées,. afin que plus • tard je puisse mieux apprécier les effets de ta miséricorde ! Je lève ma tô<ic avec reconnaissance vers le ciel , car tu as voulu que mes yeux fussent aveugles, et que le sombre voile de la tristesse enveloppât ma vie.,.. Le Sauveur est venu, lia déchiré ce sombre voile , et Fespérance , jeune et brillante comme tout ce qui vient du ciel , est entrée dans mon âme. Qu'il soit glorifié , le Dieu de miséricorde qui aura pitié de nous quand elle sonnera, Theure terrible où les entrailles de la plus tendre des mères resteront muettes devant les angoisses du plus cher de ses Fils. Qu'il soit glorifié, le Dieu de miséricorde qui m'a rendu aveugle en me jetant sur cette terre ; qui m'a abreuvé de larmes, et qui a mis dans mon cœur la tristesse et le doute, afin de nous faire comprendre que nous ne sommes rien sans son secours. Sois glorifié aussi, divin prophète, dernier espoir d'Israël. »
Béor interrompt brusquement celle prière , et s'écrie :
« Oublies-lu que Jésus est mort?.... »
« Il est vivant , » répond le vieillard.
Et, s^entourant tout-à-coup de rayons célestes, il ajoute, de la voix d'un immortel :
« Oui , Jésus est ressuscité ! Je suis un de ses témoins , je suis Job ! Tu sais maintenant que j'ai souffert plus que toi. Je bénis mes souffrances d'un jour ; elles m'ont valu la vie éternelle! »
Béor veut lever ses bras vers le ciel ; il n'en a pas la force ; Job les lui soutient, comme jadis les amis de Moïse soutinrent les bras de ce prophète pour assurer la victoire au peuple d'Israël.
Le ressuscité s'est élevé par degrés au-dessus de la terre, et adresse cet adieu au frère de son choix :
a Aa nom da divin Mort qui vivra éterDellement, je te le dis« Taveugle né n'a pas reçu l'existence pour le punir des fautes de sa race, mais pour être un témoignage éclatant de la puissance et de la bonté de Dieu« »
Il dit t et disparaît aux yeux de Béor, qui , tremblant de surprise et de bonheur, reste immobile à sa place.
Abraham et Moise planent sur la foule qui remplit le temple , et leurs regards y cherchent en vain un mortel digne de devenir le frère de leur choix. Un jeune homme, appuyé contre une colonne, attire enfln leur attention. Son maintien est grave et rêveur , une ardente piété brille dans ses yeux. Toutes ses pensées appartiennent au Dieu que glorifle en ce moment le métal dont le son éclatant se mêle tantôt au tumulte des batailles et aux chants de victoire, et tantôt aux hymnes sacrés qui célèbrent les saints mystères des autels. La trompette se tait, et les accords des harpes accomps^iient les voix mélodieuses qui chantent ce saint cantique :
«X Mont sacré I céleste Moria ! c'est toi qui portes vers les nues le portique de Slon , plus cher à rÉternel que toutes les autres demeures de Jacob ! C'est dans tes murs, ô cité sainte ! que le Seigneur se glorifie. »
Abraham et Moïse, qui lisent dans la pensée du jeune homme, se proposent de lui apparaître , et le suivent lorsqu'il quitte le temple.
A peine sont-ils arrivés au pied de la montagne de Moria, que Gabriel descend des nuages, et dit :
« Ne vous montrez pas à cet enfant dlsraêl. Plus tard, le Seigneur lui-même dessillera ses yeux. »
« Messager de Dieu, dit M(N[se, apprends-nous du moins quel est Iheureux mortel qu'une pareille faveur attend. »
Et Gabriel répond :
« Tournez vos regards vers Damas. Il traverse ces plaines fertiles , l'ennemi acharné de la loi nouvelle ; égaré par la fureur, il rassemble des troupes nombreuses, et répand autour de
GHANï XV. Alt
lui le meurtre et le caroage... Un rayon céleste frappe sa vue..» Regardez; il tOBibe la face cootre terre.... Écoutez; une voix d'eu haut lui dit : Suul^ SatU, pourquoi me persécutes-tu ainsi (1) ? £t Saui répond : Toi qui me parles^ qui es-tu? Et la voix reprend : Je suis Jésus, celai qui siège à la droite de TÉternel I... Les compagnons de Saul le conduisent à Damas, car il est devenu aveugle, celui que le Sauveur a sdi)itement éclairé de sa lumière divine , aûn de lui prouver ce qull faudra qu1l souifre pour devenir son témoin devant les Gentils.... Ne craignez rien pour Saul : le Saint-Esprit descendra sur lui , la vue lui sera rendue ; il recevra le baptême , et prêchera partout la gloire et la puissance du Fils de TÉterneL »
Ainsi parle Gabriel.
Abraham joint les mains, et dit :
« Que toutes les générations» que tous les séraphins des deux se courbent devant toi. Créateur de Tinfini ; que toutes les bouches chantent tes louanges, toi qui es la gloire de ton père , toi qui es Tunique héritier de la magnificence céleste. »
Moise suit le futur apôtre, et sa pensée le voue ainsi au service du Christ :
« Que le Seigneur te donne la force de renverser les puissauts qui s'élèveront contre lui ; qu'il te donne l'éloquence entraînante des grands orateurs de ce monde, et la douceur persuasive des anges. Mais que surtout il remplisse ton cœur de cet amour qui préfère la connaissance de Dieu à toutes les sciences de la terre ; qui ne demande rien pour soi et ne désire point le mal d*auirui , parce que ce n'est pas dans l'injustice , mais dans la vérité qu il cherche le bonheur ; de cet amour que la colère n'altère jamais, et qui ne connaît ni l'envie, ni le dédain, ni Torgueil ; de cet amour, enûn, qui naît de la foi, supporte, souffre et espère tout; que rien ne saurait ni lasser, ni
(1) Voir Actes des Apôtres, cliap. 9. Toat ce que Kiopsiock dit ici de saint Paul qui, avant sa conversion à la foi cbrélienne, s\ippelait Saui, est un extrait Gdèle de* livres sainls. [N. du. Tr.)
à\i LA MESSIADE.
épuiser ; qui embrasse toat ce qui est sur la terre, et se rattache à la vie étemelle! Que cet amour, que les siècles futurs appelleront charité chrétienne, soit ton partage. N'oublie jamais qu'elle est pure et sans tache, la communauté nouvelle, cette digne fiancée du divin épouK qui Ta lavée de son sang, de ce sang dont la voix est plus puissante que celle du sang d'Abel, et qui pourtant ne demande pas vengeance. Non, elle demande grâce, cette voix qui fait tressaillir le mont Sina!. »
Saul disparaît dans les mes de Jémsalem ; les deux ressuscites se dirigent vers la cime du Thabor, et Gabriel les suit.
Elkanan et le jeune Boa viennent d'entrer dans le jardin de Samma. L'infortuné père de Bénoni les accueille avec une sérénité bienveillante ; pour consoler le vieillard aveugle , il oublie ses propres chagrins. Assis à leurs pieds sur le gazon fleuri , et à Tombre des arbres que son père a plantés le jour de sa naissance , Joël écoute avec un tendre intérêt leurs plaintes touchantes sur la mort de Jésus, que lui aussi déplore dans toute la sincérité de son âme.
Trois ressuscites s'attachent aux nuages que la lune argenté et que la brise du soir pousse doucement vers Jérusalem.
Bénoni, le plus jeune de ces voyageurs célestes, dit à la sœur de Lazarre :
« Je vais me montrer à mon père bien aimé , à mon frère chéri.... Tu gardes le silence, Siméon?... N'ont-ils pas assez versé de larmes? N'ont-ils pas vidé jusqu'à la lie le calice du malheur ? Ne nous est-il pas encore permis de mettre un terme à leurs souffrances ? »
Et Siméon répond :
« Nous pouvons leur apparaître ; Marie )ouira de leur ravissement sans se montrer à leurs regards ; mais surtout, cher Bénoni, noublie pas de voiler ton éclat, trop vif liour des yeux mortels. »
Il dit, et tons trois descendent dans le jardin de Samma.
CHANT XV. i^ij
Elkanan raconte à ses amis qu'il vient de visiter la tombe de son frère.
« Hélas î lui dit Joël , ta as été gémir sur la pierre qui couvre les restes de Siméon , et moi j'ai pleuré sous les voûtes lugubres oh dort mon Bénoni... Que n'avons-nous été prier dans le sépulcre de Jésus.... le plus saint des morts!... Peut-être aurions-nous vu.... Ciel! s'écrie-i-il tout-à-coup , quelle est cetteclarté subite, éblouissante?.... »
« Dieu de miséricorde ! nous envoies-iu un de tes messagers ? » dit Samma en se prosternant.
« Que voîs-tii, cher Samma? demande Taveugle; parle, conduis-moi au-devant de Tapparition. »
« Te conduire?.... Hélas! j'ai à peine la force de me soutenir moi-même. »
Le vieillard appelle le jeune Boa ; mais l'enfant, saisi de terreur, s'est caché près d'un arbre dont il enlace le tronc, et l'aveugle supplie de nouveau ses amis dé lui dire ce qu'il» voient. Joël retrouve le premier assez de calme pour lui répondre :
o Là, tout près de nous, dit-il, sur le plus beau des arbres que mon père a plantés le jour de ma naissance , je vois un adolescent au sourire d'ange. L'éclat dont il brille est doux comme les rayons argentés de la lune. »
LVeugle, qui seul est resté inaccessible à la crainte, interpelle cet être surnaturel, dont il sent la présence :
« 0 toi que je ne puis voir, je t'en conjure , parle ! qui es-ta? »
« Un messager du ciel , » répond Bénoni.
Joël reconnaît la voix de son frère; il pousse un cri de surprise, chancelé et tombe. Bénoni le reçoit dans ses bras, le presse sur son cœur, et lui donne ainsi la force de supporter l'excès de sa joie. Tous deux s'approchent de leur père, qui vient de tomber la face contre terre ; ils le relèvent, et le placent sur un siège de
Hh LA MËSSIADB.
mousse. Rassuré par un sourire de Béooni , le jeune Boa s'approche de l'aveugle , et le conduit auprès de ses amis.
« Maintenant, s'écrie Elkanan avec une pieuse exaltatioB , maintenant je puis descendre dans la tombe. S^ mes yeax n'ont pu voir un envoyé du ciel, mes oreilles du moins pourront entendre sa voix. Parle, cher Bénoni, je t'écoute; instruisnous. »
£t Bénoni répond :
« Un plus digne que moi vous donnera les enseignements que vous me demandez.... 0 mes amis bien aimés! calmez vos esprits, préparez-vous à de nouvelles merveilles.... »
Pendant qu'il prononce ces mots, Joël cueille des fleurs, les porte à ses lèvres, et les jette sur l'empreinte des pas de son frère. Bénoni lui sourit avec tendresse , et demande à Taveuglc s'il se sent la force de supporter la présence de Siméon.
a Qu'il vienne , oh ! qu'il vienne ! s'écrie Elkanan; et vous, Samma, Joël, et toi, Boa, soyez forts : que votre terreur n'arrête pas plus long-temps Aion f^ère bien aimé.... Siméon! Siméon! viens, oh! viens!... ici-bas, mes yeux ne te verront point; mais quand , à travers les sombres vallées de la mort, j'entrerai dans les célestes régions de la lumière, je te verrai, car là il n'y a point d'aveugles ! »
Enveloppé d'un rayon de lune qui adoucit son éclat, Siméon apparaît toutà-coup, et ces paroles s'échappent de sa bouche immortelle :
a Le Christ est ressuscité ; sa toute-puissance a fait sortir les morts de leurs tombeaux ! Ils apparaissent aux mortels chers à leurs cœurs, et lui-même se montrera aux fidèles appelé&à mourir pour loi. Cependant, avant qu'il ne reloame vers son père,, cinq cents fidèles le verront à la fols^ Piiîssiezrvous 6lre au nombre de ces bienheureux ! Sauveur du monde» Diea de miséricorde ! daigne les coBd)ler de cette béttédicdon» »
« T'ai-je bien entendu, mon frère? demande Elkattaa; tu es ressuscité avant le réveil universel?... Combien mon corar i
CHANT XV. AÎTr
soif de te voir! mais, hélas! Jésus Itti-méaie resterait invisible pour mes yeux éteints.... Jamais le malheur qui pèse sw* moi ne m'a paru aussi lourd. Mais que dis-je ! ai-je le droit de me plaindre quand j'entend» la ?oix de mon frère, quand cette voix me parle du Christ et de sa gloire ?... Un seul mot encore , Siroéon : t'est-il permis de parler des cieux et de leurs saints mystères? »
« Non, aucun mortel ne doit les connaître : telle est la volonté de celui qui donne la récompense pour prix de Tépreuve ; de celui qui a séparé les mondes, et qui cependant les réunit tous dans rbarmonie céleste de Tinfini , comme il réunit toutes les jouissances de Téternité dans la béatitude des élus. Oui , en comparant la création palpable aux sens des mortels avec le boiriieur des purs esprits , cette création immense et sublime n*est qa'vtae ombre vaine et passagère.... Sachez, surtout,. qu*ane des plus hautes globes du Rédempteur est basée sur rhumîlité. Devant ce mystère, notre pensée s'arrête et recule... Votre crainte est sage ; ne cherchez jamais à pénétrer ce qui échappe même à l'intuition des immortels. Goûtez en paix la ïaveur dont vous jouissez en ce moment; Bénoni et moi, nous ne sennes pas seuls ici : la belle âme de la sœur de Lazarre est avec nous , et partage notre ravissement. »
« Marie est morte, s'écneot-ils tous trois à la fois, et pourtant Marie nous voit, nous entend ; eUe sait donc aussi que son bonheur augmente le nôtre ? »
« Qu'elle est iminense, ta bonté , Père céleste! dit Joël ; tu permets à Siméon de se montrer à son frère , et lu m'envoies mcm Bénoni ! »
Et Samma ajoute d*un ton solennel :
« Dieu de l'univers ! comment aurais-je jamais osé espérer qu'une clarté céleste viendrait éclairer les derniers instants de ma vie terrestre, qui fut si sombre, si triste !... Égaré d^abord par une noire mélancolie, je ne voyais autour de moi que ténèbres , abtmes et labyrinthes , et l'avenir ne me promettait que
terreurs ei souffrances. Alors Tesprit du mal devint le maître absolu de mon âme , et je lançai mon propre fils contre le rocher, qui se teignit de son sang!... Hélas! je ne croyais ayoir retrouvé l'usage de la raison que pour passer dans les larmes le reste de ma vie , et le ciel m'envoie la plus douce des consolations : il me rend mon Bénoni.... Enfant chéri, tu vas retourner dans les deux, mais tu resteras présent à ma vue, à ma pensée ; et quand nous nous retrouverons au delà de la tombe , je croirai que nous n'avons jamais été séparés.... Maintenant, d mon fils bien aimé ! donne-moi ta bénédiction. »
0 Moi, te bénir ! répond Bénoni ; moi, ton enfant, ton dernier né ? »
« La mort Ta fait mon aîné ; dans les cieux, je suis ton fils, car une heure de la vie éternelle donne plus de sagesse, plus de vertus que des siècles entiers passés dans ce rêve agité que termine le sommeil de la tombe. »
Bénoni lève ses mains jointes vers le ciel ; un éclat plus vif Tentoure , et , d'une voix tremblante d'émotion et d'amour céleste , il prononce ces saintes paroles :
« Qu'il te vienne bientôt, ce dernier sommeil, ô mon père chéri ! et qu'il soit doux et calme pour toi comme il Ta été pour Siméon. »
« Cher Bénoni, soupire Joël, et moi aussi jeté demanderais ta bénédiction, si je ne craignais pas que tu ne me voues à rester long-temps encore sur la terre. »
« Tu crains donc une récompense trop grande ? répond Bénoni. Plus l'arbre du bien s'enracine profondément ici-bas, plus sa cime s'élève haut dans les cieux, oii il répand son ombre bienfaisante.... Veux-tu que je te bénisse? »
Joël se prosterne , et le jeune immortel pose sa main rayonnante sur le front brûlant de son frère. . « Reçois-la donc, dit-il, la bénédiction du Très-Haut et la vie étérneUe que j'appelle sur toi ; que le Dieu qui a réveillé Jésus te conduise près de lui. »
Lejeooe Boa, qui s'était caché sous un pan de larobed'Elkanan, se découvre la tête, regarde autour de lui, et dit r « Les visions ont disparu.... 4 Joël se relève, et ses yeux se fixent sur les nuages. « Si tu es encore parmi nous, âme pure et naïve de Marie, va' dire à Bénoni, va dire à Siméon, qu'ils ont fait passer dans mon âme toutes les béatitudes du ciel. »
Il dit, et se jette en sanglotant dans les bras de son père. Assise sur la terrasse de la maison de Jean, Marie contemple le tableau imposant du soleil couchant. Peu à peu tous les phénomènes de la lumière réfractée disparaissent ; Tétolle du soir, grave et silencieuse, monte à Fhorizon, et ses rayons se jouent paisiblement sur la surface du ruisseau qui traverse la contrée.. Au milieu de cette lueur argentée, Marie aperçoit une figure de femme , d'abord vague et indécise , mais qui bientôt se développe, se forme, et se détache du nuage brillant au sein duquel elle sembleavoir pris naissance. C'est ainsi que , dans une âme énergique, naît une noble pensée, qui devient presque aussitôt une grande action.
A peine la vision a-t-elle emprunté aux rayons de l'étoile du soir une enveloppe dont les yeux des mortels puissent supporter l'éclat, que déjà elle est arrivée sur la terrasse. La mère de Jésus la regarde avec admiration, mais sans surprise. L'immortelle lui sourit avec tendresse, et dit :
« Je ne cherche pas à te cacher que je n'appartiens plus à la terre ; toute réserve avec toi serait inutile.... Bientôt tu brilleras à mes côtés au pied du trône éternel, ô toi, la plus sublime des mères !... Moi aussi, Marie, je suis mère. »
« Aurais-tu donné le jour à la victime obéissante que son père allait immoler à l'Éternel ? demande Marie. Ou bien Hénoc» lui qui n'a jamais connu les horreurs de la tombe , te^devrait-il la vie?»
a Us sont tous mes. enfants : je suis la première femme, la première pécheresse;. je suis Eve! »
MS LA BfESSlADE.
u 0 bopbeur inaltenda! je te vois enfio, toi , notre mèFe à tous ! toi, la mère d'Abel ! »
« Et celle de Gain! ajoute Eve avec un profond soupir
Écoute-moi, Marie ; je suis venue pour chanter avec toi la gloire du Fils de Jéhova. Prends ta harpe ; mêle ses sons mélodieux aux graves accords de mon psaltérion. »
« Comment Toserai-je? je ne suis qu\me simple mortelle.... Mais c*est le Sauveur du monde que tu m'ordonnes de chanter avec toi ; je suis prête à f obéir ; que la voix guide la mienne. »
Eve sourit, et chante ainsi :
« Il m'a créée deux fois ; deux fois il m'a appelée à Tcxistence, celui que tu as porté dans ton sein. Mère bienheureuse, c'est de toi qu'il naquit, ton Créateur et le miea, le Créateur des cieux et de l'infini ! »
Et Marie répond :
« Mère du genre humain î as-tu entendu les saints cantiques qu'entonnèrent les anges, quand il naquit dans une humble chaumière ! »
« Oui, Miriam, je Vai entendu ce chant de triomphe I Lorsqu'il arriva sur la cime de la céleste Slon, il Qt tressaillir les branches les plus hautes de l'arbre de vie, et tous les immorlels se prosternèrent pour adorer le nouveaiHié. »
« Et pourtant il pleura dans la crèche de Bethléem , hiî dont les anges avaient prononcé le nom. Les cèdres et les palmiers, les rochers du Thabor et la poussière du Golgotha. Favaient entendu, le nom sacré de mon Fils immortel, et tous répétaient ensemble : Jésus ! Jésus I »
« Et le trône d'oii il était descendu l'entendit aussi , ce nom trois fois saint, et il répéta à travers l'immensité des deux t Jésus ! Jésm ! »
» Mère du genre humain , tu connais sa naissance ; dis-moir l'as-tu vu mourir ? »
« J'ai entendu les derniers battements de son cœur» »
« Mère d*Abel, as-lu vu la couronne d^épines déchirer les tempes de mon Fils? »
« J*at vu sa couronne ensanglantée ! »
« As-tu entendu la voix mourante du Rédempteur, quand il s'est écrié : Tout est consommé? L'as-tu entendu, quand il a dit : Mon Père, entre tes mains Je remets mon esprit? »
a Ces paroles de la vie éternelle , les cieux les ont recueillies comme ils recueillent les psaumes du divin harpiste et les hymnes des archanges, quand ils célèbrent la gloire de Jébova. »
« Et pourtant je souffrais plus que tu n'as jamais souffert , toi, mère d'Abel. »
« Oh! non, Mlriam, jamais je n'ai autant souffert que toi, et pourtant je l'ai vu étendu sur la terre, le visage pâle et couvert de sang, mon Abel, le premier des morts, la première victime de l'anathéme que j'ai attiré sur l'espèce humaine.... Oh! alors, je ne voyais plus rien sur la terre , plus rien dans les cieux ! >
« Bras du Tout-Puissant, c'est toi qui m'as soutenu lorsqn*au milieu des ténèbres qui entouraient l'autel du sacriGce, mon fils s'est écrié : Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m' as-tu abandonné?n
a Mère du Christ, je les ai entendues ces terribles paroles , puis je n'ai plus rien entendu sur la terre , plus rien dans les deux. »
« Salut à toi , bienheureuse mère de l'espèce humaine ! tu étais au pied de la croix lorsque s'accomplit le mystère de la rédemption. »
a Oh ! oui, Miriam, je suis bien heureuse. Dans les bosquets embaumés d'Eden, le Créateur me forma d'un ossement enlevé aux flancs d'Adam ; au milieu des débris du paradis détruit , le Sauveor me créa pour la vie éternelle! Oui, je suis bien heureuse, moi, la mère des pécheurs rachetés, ta mère à toi. »
« Il est aussi ton fils, lui que j'ai mis au monde dans l'asile <lu malheur et de la pauvreté , puisque tu es ma mère.... Je suis mortelle encore , et déjà toutes, les béatitudes du ciel m'environ-
fient... Bénift-moi donc, mère d'Abel ; le sang de la rédemption m^a rachetée, je sais maintenant une héritière du ciel. »
« Je ne puis te bénir, ô Miriam! car, du haut de sa croix, le fondateur de Talliance nouvelle a nommé sa mère reine des cieux ! 0
« Mère divine de tous les enfonts de mon fils , chante sa résurrection, montre-le-moi tel qu'il était quand il se fit entendre, le tonnerre qui annonça Taccomplissement du plus terrible , du plus saint des mystères. »
«Ton divin fils,ô Miriam! est ressuscité à la vie éternelle,comme la lumière sortit des ténèbres quand la voix de Jéhova dit : Que la lumière soit ! et que la lumière fut.... Et quand il est sorti de sa tombe, les harpes d'or et les palmes célestes se sont échappées des bras des immortels, et un long cri de triomphe a résonné à travers Tinfini. Les martyrs seuls ont osé murmurer de pieux cantiques, et Adam s'est prosterné aux pieds du Christ, ets*est écrié : Je le jure par toi, la mort n'est plus qu'un doux sommeil ! €t quand sonnera la dernière heure du temps, tu les réveilleras tous, mes innombrables enfants que ta mort a rachetés!.... Puisse-t-il, chère Miriam, f envelopper bientôt de ses ailes bienfaisantes, ce doux sommeiL... Et alors je viendrai au devant de toi sur les plages fleuries de la paix éternelle. »
tt Et nous y chanterons ensemble la gloire de mon fils quand, du haut de son trône, il essuiera les larmes des chrétiens et imposera silence à leurs craintes timides. Il est l'amour, lui qui porta les péchés du monde ; il est l'amour, lui qui porta le poids du crime d'Adam jusque sur le haut du Golgoiha ; il est Tamour, lui qui, abandonné des hommes, abandonné des cieux, s'immola lui-même en victime expiatoire. »
« Oui , il est l'amour, lui qui s'immola lui-même en victime expiatoire quand ils gardaient le silence , les archanges et les séraphins ; quand la Géhenne éleva sa voix accusatrice; quand le plus terrible des juges dirigea vers lui son pas de fer I »
Mais d^à les doux accents d^Ève se perdent danâ l'espace , et
Marie , les yeux fixés sur les longues traînées de Inmière qu'elle laisse après elle , la voit disparaître doucement au milieu des nuages qui enveloppent le Thabor. .
Heureux du bonheur qu'ils viennent de répandre sur les amis de leur choix, et de l'avenir qu'ils leur ont préparé dans Téternité , les ressuscites se dirigent successivement sur le mont sacré de la transfiguration. C'est ainsi qu'au moment où les douces lueurs du crépuscule se retirent devant les ombres de la nuit , une étoile, puis une autre, puis une autre encore sort des profondeurs de Tirifini , et vient prêter au firmament cet éclat majestueux et calme qui révèle un Dieu aux intelligences les plus bornées , aux cœurs les plus endurcis.
Cidiie, la fille de Jaïrus, s'est rendue avec les premiers rayons du jour sous le berceau fleuri qui orne l'entrée de sa demeure. Depuis le jour où Sémida sortit brusquement de la salle préparée pour le dernier repas que Jésus prit sur la terre, les deux jeunes ressuscites ne se sont point revus, et Gidlie exprime ainsi sa tendre mélancolie :
« Amour innocent et pur , toi qui n'«s plus pour moi qu'une source de larmes amères , ne pourrai-je donc jamais te bannir 4e mon cœur ? Cette vie , qui m'a été miraculeusement rendue , appartient tout entière à l'Éternel? Que me veux-tu donc, amour innocent et pur, toi qui n'es plus pour moi qu'une source de larmes amères! Ta voix puissante cherche à me prouver qu'une fille de la terre ne peut , ne doit se vouer ainsi au seul amour de Dieu !... Ah ! qui me guidera à travers le sombre labyrinthe de mes douloureuses pensées?... Jesuisressuscitée, mais je suis mortelle encore; je soufire autant, quedis-je? je souffre davantage que les autres jeunes filles qui aiment d'un amour moins pur. Ah ! que ne suis-jé déjà redescendue dans la tombe d'où je n'aurais jamais dû sortir I »
Et, comme effrayée par ces mots qui viennent d'échapper à sa douleur, Cidiie se lève avec précipitation. Presque au même
instant sa mère s avance vers elle, suivie d'une étrangère qui lui adresse ces paroles :
a Je te trouve enOn , fille de Jaïrus ; depuis long-temps je te cherche.*. Tu as sans doute entendu parler de la résurrection de celui qui t'a réveillée du sommeil de la mort? »
« Oui , répond Gidlîe , mais je n'ai vu aucun des témoins de son triomphe... La sœur de Lazarre est descendue dans la tombe ;.«. la mère du divin Ressuscité a peut-être aussi quitté la terre? »
Non, elle vit, et son fils lui est apparu... Au moment où il expira sur la croix, une partie de ses élus sortirent^de leurs tom< bes pour être les témoins de sa résurrection... Maintenant ils cherchent parmi les mortels des amis assez dévoués au Sauveur du monde pour mériter le bonheur de voir des habitants du ciel. »
Et la fille de Jaïrus répond :
« rai sincèrement aimé Jésus, je Taimerai toujours... Inconcevable étrangère, es-tu certaine de ce que tu viens de me dire? » « Il dépend de toi d'en acquérir la preuve ; les ressuscites vont se réunir sur le mont Tkabor ; je m'y rends , veux-tu m'y accompagner ? »
« Je suis ressuscitée, mais je suis mortelle encore... Les bienheureux dont tu tmrles sont de purs esprits sans doute... M'importe, je te suivrai, guide mes pas ; tu soutiendras mes forces si la vue des immortels m'accable... »
Elle dît , et sa mère et l'étrangère se dirigent avec elle vers le mont de la transfiguration.
Les nombreux témoignages qui attestent la ressurrection de Jésus ont adouci la douleur que sa mort avait causée à l'orphelin de Naîm, et Famour sans espoir qoi l'unit à Cidlie a repris tout son empire sur son âme.
« Hélas, se dit-il à lui-même, qui pourra m'apprendre si elle m'aime, elle que mon cœur a choisie pour compagne dans Térernité?... Nous sommes ressuscites, mais nous ne sommes pas
immortels ; si nous Tétions , nous habiterions les délicieuses vallées de la paix, où rien ne sépare les cœurs vertueux qui s'aiment comme je t'aime, ô Gidlie!... comme tu m*aimerais, peut-être, si tu savais tout ce que je souffre pour toi... Que ma destinée est inconcevable !... J'étais jeune, heureux et gai ;... la mort vient me frapper, une voix divine me rappela des régions mystérieuses que déjà j'entrevoyais et d'où j'ai rapporté des sensations vagues, confuses, mais pleines de charmes... En me réveillant, je me croyais un habitant du ciel... Hélas! je me sui» aperçu trop tôt que j'étais mortel et malheureux!... Moi si joyeux , si insouciant avant ma mort prématurée, je me sens torturé par de cruels remords , parce que je ne puis faire des sages leçons de celui qui m'a réveillé^ l'unique but de ma vie, le seul objet de mes pensées... 0 toi, divin Sauveur du monde! avant de retoui^ner près de ton père, daigne te montrer à moi, et que j'apprenne enfln la seule chose nécessaire que la sœur (le Lazarre a su choisir. »
Un étranger interrompt le cours de ses tristes pensées.
« Cher Sémida, je viens réclamer ton secours, lui dit-il; un malheureux frappé par des assassins est étendu presque sans vie au pied du mont Thabor. Sur la route qui conduit près de lui, un aveugle est tombé épuisé par la fatigue et par la soif; non loin de l'aveugle, un vieillard assis sur une pierre demande un guide charitable pour achever la route qui lui reste à faire. Je ne puis rien pour ces infortunés, car je suis pauvre, et, tu le vois, mes membres débiles me soutiennent à peine. »
« Tiens, dit Sémida, voici du pain et du vin; répare tes forces, puis tu viendras me rejoindre» »
£t, quittant aussitôt l'étranger qui le suit de loin, il arrive près du vieiUard.
« Tiens, lui dit-il, voici du pain et du vin ; répare tes forces ; je reviendrai te prendre pour te conduire à ta demeure. »
11 continue sa route, et s'arrête près de l'aveugle.
« Tiens, lui dit-il, voici du pain et du vin; répare tes forces ;
je reviendrai te prendre pour guider tes pas jusque dans ma cabane. »
Le soleil, qui commence à monter à Phorizon, dore la cime du. temple de Salem; l'étranger rejoint Torphelin de Naïm, et tous deux, légers comme la brise matinale, s'avancent vers le Thabor. Tout-à-coup Sémida aperçoit la jeune Gidiie, qui, soutenue par sa mère et par sa compagne inconnue, suit un sentier opposé. A cette vue, il tressaille de joie, et son cœur lui dit de voler au devant de sa bien-aimée ; mais il réprime aussitôt ce mouvement et suit son guide, qui le conduit près du blessé. Le sang coule en abondance des larges plaies de cet infortuné; Sémida lui prodigue les soins les plus empressés, et le rappelle à la vie. En le soulevant pour le déposer sur le lit de mousse que l'étranger vient de préparer, il aperçoit de nouveau Gidlie à peu de distance de lui. Elle approche, le reconnaît, et s'arrête saisie de surprise et de joie. Sémida se précipite à sa rencontre, et tous deux se regardent en tremblant de crainte et de bonheur. L'inconnue avertit la jeune fille qu'il leur reste encore une longue route à faire et que le soleil du midi ne doit pas les trouver sur la cime du mont Thabor.
« 0 ma Gidlie ! dit Sémida, faut-il donc déjà nous séparer?... Parle,^ est-ce pour toujours?... »
La fille de Jaïrus ne répond rien et suit sa compagne; mais à n^esure qu'elle s'éloigne, elle donne un libre cours à ses larmes. Sémida retourne près du blessé et se dispose à le porter en sa demeure, mais presque aussitôt deux inconnus se présentent. Ce sont les frères de ce malheureux ; ils remercient vivement Sémida des soins qu'il lui a prodigués, et disparaissent avec lai.! L'étranger propose à l'orphelin de Naïm de le conduire au sommet du Thabor.
« Je te suivrai partout où tu voudras, répond Sémida ; mais, dis-moi, quelle est la contrée que tu habiles ? »
« Elle est heureuse cette contrée, cher Sémida, car de nobles amis m'y attendent.. »
« Et tu te crois pauvre ? Non, non, tu ne Tes pas, puisque de nobles amis embellissent ta vie... Veux-iu me les nommer? »
« Leur nombre bétonnerait. »
« Des amis sincères et nombreux?... C'est en effet un bonheur peu commun... Tu augmentes mon vif désir de connaître ce qui te concerne. »
L'étranger le regarde avec une expression indéûnissable, et dit:
« Eh bien ! voici les noms de mes aiqis : David, Abraham^ Noé , Melchisédech, Josué, Job, Rachel, Joseph, Débora ! »
Sémida l'écoute avec stupeur, car à chaque nom le visage de Jonathas, qui avait pris la flgure et le costume d'un étranger, devient plus rayonnaut A mesure qu'il déploie son éclat d'immortel, l'orphelin de Naïm sent ses forces s'évanouir; mais son céleste ami le soutient et lui fait gravir le rude sentier de la montagne.
Sur la route opposée, l'étrangère s'arrête tout-à-coup, et dit à la mère de Cidiie :
« Tu ne peux nous suivre plus loin ; les ressuscites du Seigneur, seuls, sont appelés à se réunir sur la cime du mont de la Transfiguration. »
Elle dit , et des rayons célestes l'entourent. A cette vue, la mère de Cidiie se sent défaillir; mais la mystérieuse inconnue la ranime et lui ordonne de lui abandonner sa fille.
« O ma Cidiie ! s'écrie la mère désolée, ma Cidiie qui ne m'as Jamais quittée,... ne tarde pas à revenir... Que Dieu te donne la force de supporter les apparitions célestes. »
« Retourne à Salem, dit Megiddo (1) , car c'est elle qui a choisi pour sœur la fille de Jaîrus; retourne à Salem : Cidiie te quitte pour long-temps. »
(1) L«» liTretMinU ne nomment pas la fille de Jephté. Philon, surnommé le Plmton des Jnii», parle souvent, dans ses écrits, de celte jeune fille, qu'il appelle Seîla. Kiopstock la désigne ici sous le nom de Mrgiddo, qui lui a «ans doute P«ru plus poj'tiqup. (.V. du Tr.)
« Mère chérie, soupire la jeune fille, que le Seigneur soit avec toi... Messagère du ciel, ne ine sépare pas pour long-temps de ma mère. »
Megiddo s'éloigne avec CidJie, et sa mère, accalilée de douleur, reste les yeux fixés sur le point de la route où sa fille vient de disparaître à sa vue derrière un nuage lumineux.
Arrivée sur la cime du mont , Cidlie aperçoit , sous Tombre d'un cèdre, le jeune Sémida, dont Jonathas guide la marche chancelante. Lui aussi reconnaît sa bien-aimée; tous deux sV Tancent Tun vers Fautre , et des ressuscites rayonnants de lumière sortent des nuages et les accueillent par un doux sourire. Le vieillard, Taveugle, le blessé et ses deux frères se montrent d'abord sous la forme qu'ils ont empruntée ; mais presque aussitôt ils s'entourent de l'éclat des immortels. Quelle voix pourrait peindre le ravissement des deux amants lorsque, les mains jointes et respirant à peine, ils contemplent tantôt les célestes amis qui les entourent, et tantôt la terre qu'ils ont enfin quittée pour toujours? Les questions se pressent dans leur pensée, mais leurs bouches restent muettes, car déjà Tauréole de l'Immortalité brille au-dessus de kurs têtes, et à leurs oreilles murmure le doux bruissement de la bénédiction divine. Ils tendent les bras l'un vers l'autre, ils s'enlacent, le sentiment les abandoiioe... Au sommeil d'un instant succède le réveil à la vie des anges !... Tous deux planent dans les airs ; lem*s âmes se sont à jamais confondues!...
Instant fortuné qui réuniras les amants dont les cendres reposent dans une même lombe ; en te rêvant, les mortels n'entrevoient qu'un faible rellet du bonheur de Cidlie et de Sémida quand, enlacés dans les bras l!uii de l'autre, ils se sentirent enlevés dans les régions célestes où la mort ne vient plus jamais séparer les cœurs qu'une sainte alfection a réunis sur la terre.
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Le Messie rassemble les anges et les ressuscites sur le mont ThaJior, et se nioutre à eux comme juge et mailre souverain de Tuoivcrs. — U prononce les arrêts des liabilants de la terre morts depuis peu. — — L'ange gardien d'une étoile qui doit être transformée vient le prier de hâter cet instant. — Un jeune habitant de Tétoile des hommes immortels qui a commis une faute, se trouve au nombre des pécheurs jugés par le Messie. — Descente du Christ aux enfers. — Punition des anges déchus.
Vous ne le connaissez point le divin Rédempteur, vous qui ne voulez, pas savoir que ce fut par lui et pour lui que se fit la création, et qu'il est et sera le mattre suprême de tout ce qui existe , jusqu'au jour où les sentiers qui conduisent à travers les labyrinthes de tous les mondes viendront se confondre dans le point unique marqué pour Faccomplissement des décrets de rÉternel et pour le bonheur de toutes ses créatures. Si du haut de sa croix la Divinité expirante ne s'était pas écriée : Tout est consommé ! les légions innombrables des êtres créés ne pourraient pas un jour répéter à travers les cieux et dans toute la plénitude de la félicité des élus : Tout est consommé!
En quittant la maison de Jean, où par son apparition il a consacré ses élus à la vie éternelle , le Christ s'est rendu sur le mont Thabor, trône terrestre où il a promis de siéger jusqu'au moment où il ira s'asseoir à la droite de son père. Pressentant les scènes qui se préparent, le mont sacré tressaille et brille d'un éclat surnaturel. Déjà les ressuscites se sont réunis sur sa
|S8 LA MKSSIADE.
cime verdoyante, et aa-dessos de leurs têtes les anges forment un demi-cercle dont les deux extrémités vont se perdre dans rimmensité des cicux. Debout au milieu de ce double rang d'immortels, le Messie s'appuie contre un rocher couvert de mousse : ce n'est plus Jésus souffrant et résigné, c'est le Gis de l'Éternel dans tout l'éclat de sa grandeur et de sa magnificence. Près de lui, les séraphins et le divin Éloha lui-même ne sont que de pâles ombres ; mais chaque fois que son regard s'arrête sur les innombrables légions célestes , elles sentent plus vivement les béatitudes qui sont le partage des êtres créés que sa toute-puissance a placés sur le dernier degré de l'échelle des perfections qui les rapproche du Créateur.
Averti par un signe du Christ, un chérubin va chercher les âmes des habitants de la terre morts depuis qu'il a quitté sa tombe. Elles sont fraîches encore les couronnes de cyprès dont leurs amis ont orné les tertres funèbres et les urnes qui renferment leurs restes mortels; mais ce témoignage d'une affection souvent mensongère ne les affranchit point de l'arrêt de la justice suprême. Guidés par l'envoyé du Rédempteur, celte multitude d'âmes, à peine échappées de leurs enveloppes terrestres , arrive de tous côtés sur le mont Thabor, semblable à une pluie d'orage qui,, se mêlant aux rayons du soleil, tombe ici en torrents impétueux, et là en gouttes diaphanes.
A la vue du Christ, les morts se sentent en présence du Juge suprême sans deviner l'avenir. qu'il leur prépare. Sa voix imposante et grave leur demande : Qui êtes-vous? Et tous répondent à la. fois et parlent avec emphase de leur mérite, de leurs vertus. Mais un regard du Messie leur fait comprendre qu'ils cherchent en vain à le tromper, et qu'il les connaît mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes.
Déjà les anges déploient le livre de vie et tournent ses fenillels : bien peu portent l'empreinte de ces caractères brillants qui marquent les grandes et belles actions.
Le livre s'est refermé, et les morts attendent dans une muette
anxiété. Les arrêts du Juge suprême sontprompts^; ils frappent avecia rapidité de Téclair, ils rendent la lumière aux aveugles.
Un regard du Sauveur indique* aux anges les routes par lesquelles les âmes jugées doivent se rendre à leur dernière demeure. Quelques-unes de ces routes conduisent aux abîmes; les autres montent vers les cieux. Peu d^instants suffisent pour parcourir les premières ; mais des aéones s'écouleront avant que les pécheurs graciés parviennent au trône de TÉTerneU
Les habitants des régions élevées arrêtent les âmes qui passent parleurs domaines pour leur donner des instructions salutaires; plus loin elles sont forcées de suspendre leur vol jusqu'à cd qu'elles soient parvenues à s'expliquer à elles-mêmes pourquoi elles montent ainsi vers les cieux , tandis que d'autres descendent dans les abîmes. Avant de prendre leurs élans divers, les âmes jugées se prosternent dans la poussière et s'écrient toutef à la fois ;
o Brama (1) , Tien (2) , Jupiter, Krado (3 ) , oui, nous sommes coupables ; notre vie n'a été qu'un enchaînement de fautes et d'erreurs , nous implorons ta miséricorde. » Le Rédempteur se tourne vers les anges, et dit : « Conduisez cet habitant des rives de l'Ëuphraté dans l'étoile la plus éloignée du Liban , jusqu'au septième cèdre du bosquet sacré; il a beaucoup péché, mais son âme était ardente et les tentations étaient fortes. Quand il s'approchera des doux rayons de JPhilia, les habitants de cet astre bienheureux luinommeront son Sauveur. . . Cet autre venu des contrées qu'arrose le Gange aimait le bien , mais il l'aimait faiblement; triste et pensif, il a flotté dans le doute et dans l'incertitude; que le mont Hermon lui serve de point de repos. Quand finira le temps, il connaîtra son juge; nommez-lui le Rédempteur dès qu'il apercevra
(1) Ou Brahmâ, Dieu-crcatcur, lu première personne de la Trinité indienne.
(iV. du Tr.)
(2) Ciel snprème, Dica des Chinois. [JV. du Tr.)
(3) l/uD des dieux des Gcrcniiiiis. f.V. du Tr.)
430 LA MESSiAO£.
la lumière argeulée de Téloile du Nébo... Et toi qui te courbes si humblement daus la poussière, tu fus orgueilleuxet dur jusqu'à la cruauté... Chérubin, qu'il ait franchi le seuil des enfei*s avant que je sois descendu sur la cime du mont des Oliviers. »
L'orgueilleux se tord avec désespoir, et s'écrie :
« 0 Jupiter ! ne m'écrase pas du poids de ta colère ! »
Et le Christ répond :
« Va, 9uis ton guide, et sache-le bien : si je te précipite au fond de la Géhenne , c'est parce que tu as trahi ton meilleur ami !... £t toi, continue-t-il en se tournant vers un autre mort, tu fus charitable et bon , et tu croyais à un père miséricordieux ; ce Père est plus grand , plus miséricordieux que tu n'as osé Tespérer. Chérubin, dès que tu auras passé avec lui la source de Bethléem , donne-lui la plus belle des palmes de Gethsémaoé... Des rêves de batailles ont occupé les nuits de ce guerrier; ses jours étaient consacrés à réaliser ces rêves... Que les enfers le reçoivent ; et que leurs serpents les plus noirs se redressent en sifflant pour accueillir cet autre qui s'est (ait un jeu cruel de calomnier ses frères. »
Le Christ se tait, les anges exécutent ses ordres, et un chérubin descend du haut des cieux, se prosterne et dit :
a Dieu médiateur ! déjà l'étoile dont je suis le gardien frémit et se prépare à sa transformation ; ses habitants pressentent leur vol prochain vers la lumière primitive , et je crains qu*ils ne succombent au vif désir de puiser dans ce fleuve éternel. Daigne hâter l'accomplissement d'un vœu que tu leur as permis de former. Permets-moi de toucher de mon aile les paUniers sacrés de la vallée de Gethsémané , et les pôles de mon étoile trembleront plus fortement; les colonnes des abîmes s'écrouleront, et avec elles, les plages fleuries, les mers et les montagnes de ce monde réservé à de plus belles destinées. »
Et le Christ répond :
« Touche d^ ton aile les palmiers sacrés de la vallée de Gethsémané. »
El Fange reprend son vol et va hâter la transformation de rétoile dont il est le gardien.
Un chérubin se tourne vers le mort qu'il a conduit dans cette assemblée, et lui dit avec un sourire céleste :
9 Sèche tes larmes, tu as été trop bon, trop noble pour les hommes au milieu desquels tu as vécu ; ils t'ont méconnu , il:^ t'ont hai. Elle est tarie enOn la source des pleurs que tu a^ versés dans l'aride désert ojt leur ingratitude t'a forcé de chercher un reliige. Lève tes regards vers les étoiles ; tu les traverseras toutes avant d'arriver an dernier degré de béatitude réservé aax bienheureux. »
Un roi indien, encore à demi plongé dans le sommeil de la mort, achève de se réveiller du rêve de sa vie terrestre, mais le souvenir de ses grandeurs passées l'entoure encore de ses vaines illusions.
<f Ot sont-elles, s'écrie-t-il, les âmes des esclaves immolées sur ma tombe ? qu'elles viennent pour annoncer et précéder leur maître! »
Aucune voix ne répond à la sienne, et il traverse seul les sombres voûtes qui le conduisent dans une vaste contrée. Là, un immortel plane dans les airs , et lui dit :
« Suis-moi; les rayons lumineux qui naissent sous mes pas te serviront de guides. »
L'âme royale est forcée d'obéir, et bientôt elle entend avec désespoir Tarrét du Dieu suprême qui juge sévèrement les puissants.
« Oui, je, trouverai ici secours et compassion, dit une âme à peine échappée d'un corps épuisé par la misère et la souffrance; les brillantes visions qui m'entourent sont des dieux, et les dieux sont justes. Les hommes ne le sont pas ; ils haïssent, ils méprisent l'innocence, ils haïssent , et l'honneur et la probité ; les dieux seuls sont justes. »
Il dit, et reçoit le prix de sa résignation et de sa foi.
Un mal aigu et prompt dans ses effets avait jeté le jounc (;é-
timar sur an lit de souffrances et de douleur. En vain son ami avait cherché à faire rentrer lespérance dans son âme ; ce jeune homme si ardent y 31 impétueux, s'abandonnait aux plus sombres pensées.
« Je vais mourir, disait-il , et nous allons nous séparer pour toujours; telle est Tinfleiible volonté du destin. Elle est la même pour la fleur tombée de Tarbre où elle a pris naissance, pour Tami que tu as si tendrement aimé, pour toi même et pour tout ce qui existe dans Timmense domaine de la mort ! Oui, la fleur qui se fane et Thomme qui meurt se perdent dans le néant, comme s'ils n'avaient jamais existé ! Pourquoi ton regard humide s'arrête-t-il avec tant d'amour sur mon visage pâle et défait?... Je n'ai pas besoin de consolations, moi qui vais mounr!... Mais toi,... rassemble toutes tes forces, ne me suis pas de trop près... Je puis te Ta vouer enfin, au milieu de l'insouciante gaîté de mon âge, le pressentiment de la mort me dominait, et alors je me demandais : Où irai-je ? que deviendrai-jc ? et une voix secrète me repondait : Tu te dissoudras en atomes impereepiiblesque le souffle du temps dispersera par tout l'univers... Ne pleure pas ainsi , mon frère ; que t'importe ce que deviendront mes restes inanimés? car, je l'espère du moins, tu ne me feras pas l'iqjure d'y voir encore l'ami que tu as tant aimé !... Naguère je ménageais ta sensibilité ; maintenant je ne respecte plus rien , pas même tes larmes... La mort m'a saisi de son bras de fer, et mon âme est devenue inflexible comme elle... Ecoute ma dernière pensée , je te la révèle, comme le guerrier mourant confie son bouclier au plus aimé de ses frères d'armes... Je vais m' anéantir , j'en ai la conviction ; cette conviction me désespère, mais je n'accuse pas les Dieux.... Non; nous sommes trop peu de chose pour oser prétendre à l'immortalité.... Va maintenant remplir cette coupe à la source la plus abondante et la plus froide; soit que son eau étanche la soif qui me torture, ou quelle hâte ma mort , elle m'aura soulagé.,. »
Et son ami s'empressa de remplir la coupe; Gélimar la vida
d'an seul trait , et presque au même Instant il exhala son dernier soupir.
L'âme de Gélimar, ébranlée par la commotion violente et terrible qu'elle avait éprouvée en se séparant de son enveloppe, sVst assoupie un instant , puis elle s*cst élevée dans les airs, qu'elle remplit de ses cris de surprise et de joie :
« Dieux immortels ! Dieux des astres et des mondes , est-il possible , j'exisie !... Moi, qui viens de mourir, j existe !... N'estce pas un dernier révc de la matière qui se déronipose , une dernière illusion de l'âme prête à se per.lre dans Pinfini?.... Non , je vis , et celte vie nouvelle n'est pas une fleur qui se fane et disparaît pour toujours!... Dieux tout-pnissants, vous habitez sans doute au milieu de ces étoiles innombrables qui m'apparaissent toujours plus belles et plus éiincêlanres?... Dieux déments, où et comment vous trouverai je?... Daignez vous montrer à moi , afln que je me prosterne 5 vos pieds , et que je m'écrie dans toute la plénitude de ma reconnaissance et de ma joie ; Merci, merci, Dieux éternels, par qui j'existe pour toujours.... Où gémitil l'ami de mon cœur que j'ai laissé sur la terre, avec la cruelle certitude que la mort est un sommeil sans rêves et sans fin?... Ah ! que n'as-tu pu mourir avec moi!... M'est- il permis de redescendre dans les bosquets où cet ami fidèle creuse ma tombe? Puis-je lui présenter à mon tour la coupe qui donne la mort, et remonter avec lui dans les régions de l'Immortalité? »
En achevant ces mots , Gélimar aperçoit sur la cime du Thabor des êtres semblables à lui, et des immortels, dans lesquels il croit reconnaître des Dieux. Il se prosterne aussitôt à leurs I^eds pour les adorer; mab l'un d'eux lui ordonne de se relever, et dit :
• Nous ne sommes que des êtres créés. »
p Et vous avez comme moi senti le bras glacé de la mort? fit comme moi vous vous êtes réveillés à une vie nouvelle? » demanda Gélimar.
Et un des séraphins répond :
« Dien nous a créés immortels.. • Suis-nous... Bientôt il i'édairera, celui qui a fait les étoiles , les séraphins , et les âmes des mortels. »
Et ses guides célestes loi font monter le sentier lanîBeax que le Sauveur vient de leur indiquer.
Les soleils se lèvent, les soleils se couchent, et le jugement du Christ dure toujours. Des âmes innombrables arrivent de tous côtés ; les unes disparaissent semblables aux gouttes de pluie qui tombent sur un sable brûlant, les autres s'écoulent doucement comme les ondes argentées d'une source qui traverse une prairie émaillée ; toutes suivent le mouvement de la balance terrible 'qui tantôt descend vers les abtmes, et tantôt remonte vers les deux.
Viens, ruisseau hâtif, viens mêler ton doux nrarmure aux mugissements du torrent où je puise mon hymne solennd; viens rafraîchir mon âme trop faible pour résister aux béatitudes qui rinoudent à mesure qu'elle s'avance dans la ronte où elle a osé s'élever.
Cent fois déjà la lune a subi toutes tes phases de sa covse périodique , d^uis que j'ai osé chanter les arrêts que prononça le €hrist sur la cime du Thabor; alors j'espérais qu'avec le secours du Sauveur je terminerais mon œuvre, mais tout-è-coap de sombres nuages ont voilé mes yeux , et des pensées de mort se sont emparées de moi... Tai vaincu ces vames terreurs, je vis encore , j'achèverai la sainte tâche que je me suis imposée. Grâces te soient rendîtes, ô mon divin Rédempteur qui m'as donné cette force ! Tandis que la mort s'avance à pas lents, l'espérance nous soutient, et c'est elle encore qui nous ramène dans notre patrie céleste.
Qu'éprouverai-je lorsqu'arrivé enfin au delà de la tombe, je verrai à chaque signe du temps paraître des légions d*âmes échappées de leurs enveloppes mortelles? lis viendront ensemhle les sceptiques , les incrédules et les chrétiens ; ils viendront
CHANT XVÏ. 435
ensemble les amis qui pleurent encore les amis de leur choix et la veuve que son époux attend, et tous les mystères de la Providence seront dévoUés; chaque atome de la création comprendra son passé , connaîtra son avenir ; le souffle de Féternité aura pour toujours ranimé les morts et anéanti les illusions ! Vous qui avez éprouvé les tortures de la soif du savoir, vous devez comprendre quel sera notre bonheur quand nous saisirons enfin tous les fils mystérieux du labyrinthe où notre pensée s^était égiarée tant de fois.
Viens, ruisseau hâtif, viens mêler ton doux murmure au torrent où Je puise mon hymne solennel ; viens rafraîchir mon âme trop faible pour résister aux béatitudes qui Tinondent à mesure qu'elle s'avance dans la route où elle a osé s'élever.
La capitale d'un monarque puissant vient de s'écrouler ; les morts ensevelis sous ses ruines arrivent devant le Juge suprême : le cœur d'un seul d'entre eux a été*humain et juste. La foule entoure ce noble mort ; elle le presse , elle le cache ; et pourtant il se trouve bientôt seul en face de son ange gardien, qui lui sourit avec une bonté fraternelle. C'est ainsi que l'homme , accablé par la calomnie , dédaigne de se justifier, et attend avec patience que le soleil de la vérité vienne dissiper les nuages du mensonge.
Égaré par le désespoir, un jeune infortuné avait dirigé un poignard contre son cœur. Effrayé de son crime , il jeta loin de loi le fer homicide, le releva, et, avec le regard affreux et le rire terrible de la démence, il le plongea de nouveau dans sa poitrine. Son sang coulait encore, ses yeux n'avaient pas cessé de voir, et des mouvements convulsifs agitaient toujours ses membres; mais un dernier effort termina ses souffrances et sa vie. Au bruit de sa chute, la terre a tressailli ; son âme comparaît devant le Messie.
Les astres qui éclairent le suicide, et que des nuages étincelants voilent et découvrent tour-à-tour, n'ont pu le réveiller qu'à demi ; mais, à la vue des immortels, il sort de son assoupisse-
k^a LA MESSIADE.
ment , et toutes les terreurs Tassiégent à la fois. Les anges frémissent avec lui ; pas un n'ose espérer qu'il trouvera grâce devant le Juge suprême ; et le Juge suprême le regarde, et un sourire épanoait son visage sévère. Sourire ineflable de la clémence divine, c'est par toi que le pécheur passe de l'excès du désespoir au comble des béatitudes célestes !
Ëlisama était un pauvre vîciliurd, réduit a implorer de la générosité du riciic le peu de nourriture indispensable pour soutenir sa chétive existence. La mort est venue enfin mettre un terme h des maux qu'il méritait si peu , car sa bonié é«ra!ait sa patience. Plus couruf^cux que les héros (jui s'immortalisent par de sanglants exploits , il a supporté sans se plaindre toutes les miscres de la vie ; il a fait i>lus, il les a acceptées avec reconnaissance » parce qu'il savait que la douleur, comme la joie , est un don de la bonté divine. II eût honoré le trône, lui que le dernier du [)euple se croyait le droit de mépriser. Un seul être snr la terre l'avait aimé; c'était son chien. Le fldèle animal a mêlé ses hurlements plaintifs au râle de son maître mourant; et quand il ne Ta plus entendu gémir, il a léché une dernière fois ses mains immobiles et glacées, puis il s'est endormi sur ces mains si chères pour ne plus jamais se réveiller.
Élisama est devant le souverain Juge ; un ange lui remet la couronne destinée au malheur résigné, et un long murmure de joie s'élève du rang des immortels jusqu'au sanctuaire des cicux.
Zadec a joui, pendant sa vie, de la répntation d'nn homme juste et vertueux , car il était un des plus scrupuleux observateurs des préceptes de la loi de Moïse. Son cœur, sans passions arJentes, sans désirs impétueux , lui rendait facile Tobscrvation de ces préceptes ; et cependant il croyait posséder des trésors pour le ciel, parce qu'il n'avait eu d'autre nourriture que les miettes tombées de la table du riche ; parce qu'il avait rempli sa coupe de bois dans Teau stagnante d'un marais bourbeux, €t amassé péniblement, dans sa cabane chétive , des oboles de
CHAWT XVI. 437
enivre. Malheur à celui qui méprise un pareil pauvre ; malheur à un pareil pauvre, s'il s'endort avec Torgueilleuse prétention de trouver dans rétemlté des récompenses pour des actions qui ne lui ont coûté ni luttes ni sacrifices. Égaré par cet orgueil funeste, Zadec attend son arrêt sans crainte et sans inquiôiude. La pensée du Christ vient de le prononcer, cet arrêt ; le chérubin l'a compris, et entraîne vers Tablmc Tame du condamné. Zadec résiste, et s'écrie :
« Tu veux me conduire aux enfers, moi , le plus scrupuleux observateur des préceptes de la loi de Moïse ? Ce sont des récompenses qu'il me faut... Fantôme terrible, tu te trompes; il est impossible que tu aies reçu l'ordre de m'eniraîner dans cet affreux sentier... Ah ! puisse la nuit éternelle t'engloulir, pui?6er;t les flammes de l'enfer dévorer tes rayons qui m'exterminent ! »
De sombres nuages enveloppent l'âme condamnée : l'éclat du chérubin les dissipe. Zadec sent enfin que la puissance des immortels est irrésistible, et pourtant îl lutie encore, parvient à s'échapper, et se précipite au fond d'un gouffre. La dernière étincelle de compassion qui retenait la colère de Tange vient de s'évanouir, et il appelle Zadec d'une voix tonnante ; et Zadec sort du gouffre , hurle , grince des dents, et vole, avec son terrible guide, vers le séjour de la damnation éternelle.
Des hordes innombrables sont rangées en bataille ; elles combattent, et sur ce champ de carnage, leurs chefs, deux célèbres conquérants, tombent et meurent ; autour d'eux règne un morne silence , et la plage , teinte de sang , est couverte de cadavres. Semblables à une trombe d'eau qui inonde toute une contrée, les âmes des guerriers qui ont succombé dans cette lutte meurtrière s'abattent sur le Thabor, où le Juge suprême les attend. La balance redoutée s'agiie et monte , et la foudre vengeresse tombe sur les deux conquérants , et son mugissement terrible suit les illustres criminels jusqu'au fond de la Géhenne, et du fond de la Géhenne sortent des cris de malédiction et le clîque-
tis des armes. Un soldat, à peine réveillé du sommeil de la mort, agite son glaive encore taché de sang, et s^écrie, avec celte joie féroce que la vue du carnage lui a toujours causée:
« On combat donc aussi dans les cieux ?... Salut àf éternité, puisqu'on y livre bataille. »
Le bruit des fers qui enchaînent les deux chefs, et le ricanement des démons, répondent à cette folle acclamation.
Les anges agitent doucement les cordes de leurs harpes d'or ; de suaves et touchantes mélodies murmurent à travers les airs,, et annoncent l'arrivée des enfants morts sur les bords du Gange et sur les rives du Nil et du Niagara, Ces âmes innocentes et pures descendent sur le Thabor, et se groupent sur la cime des cèdres. C'est ainsi que de tendres agneaux paissent sur le peuchant d'une colline que le printemps a couvert d'une verdure naissante , tandis que le reste du troupeau va chercher le^ aromates qui croissent sur la cime escarpée des monts. Le Sauveur sourit à ces jeunes enfants, et les chérubins s'élèvent aussitôt avec eux d'étoiles en étoiles. Pendant ce long voyage , les gais rayons des heures matinales, au vol rapide, les formeront par degrés à la lumière que, plus tard, les aéones célestes, dans leur marche grave et solennelle , répandront sur eux afin de les rendre dignes de franchir le sanctuaire des cieux.
Une de ces âmes innocentes, confiée aux soins du plus jeune des chérubins, rencontre, dans les plaines fleuries de l'empirée, le seul ami que le malheur avait laissé au pauvre Élisama. Le chien fidèle se joint au joyeux enfant, et l'enfant Faccueille avec amoui'{ mais bientôt il est forcé de le quitter pour suivre son guide vers les régions plus élevées, et le chien reste seul dans le parvis des cieux. Là, il salue, par ses tendres caresses et par ses cris de joie, tous les enfants qui passent, et dont pas un ne le quitte sans regret , et sans lui avoir donné un témoignage d'afiection dont le souvenir lui suffît pour attendre avec patience le passage de quelque âme nouvelle.
L'âme de Geltor, conduite par son ange gardien , s'élève
joyeusement dans Fespace , au milieu du yoI bruyant des comètes à la crinière enflammée , au milieu du murmure des constellations voyageuses. Peu à peu , cependant , tout devient silencieux autour de lui ; il a franchi le cercle immense qui précède rentrée du sanctuaire; là nagent des soleils dont la marche indépendante et fière ne se règle sur celle d^aucun globe terrestre. Dans ces hautes et sublimes sphères, Geltor voit retracées dans les nuages les nobles et belles actions de sa vie. Ses fautes légères lui ont été remises par le Juge suprême : elles ne se reproduisent pas devant lui ; mais les pauvres qu'il a nourris , les orphelins dont il a fait des hommes intègres et utiles, le peuple dont il a brisé les fers en combattant pour sa liberté, Tentourent et le suivent jusqu'à rentrée du sanctuaire , où il va recevoir le prix de ses vertus.
Les soleils se lèvent, les soleils se couchent, et le jugement du Christ duré toujours. Des âmes innombrables arrivent de tous côtés ; les unes disparaissent , semblables aux gouttes de pluie qui tombent sur un sable brûlant ; les autres s'écoulent doucement , comme les ondes argentées d'une source qui traverse une prairie émaillée ; toutes suivent *le mouvement de la balance terrible, qui tantôt descend vers les abîmes, et tantôt monte vers les Cieux.
Hagid et Syrmion, armés de glaives homicides, se menacent, se frappent; tous deux tombent à la fois» et exhalent leur dernier soupir au milieu d'un cri de haine et de malédiction. Du fond de la nuit éternelle, un bruit de chaînes s'élève jusqu'à eux, terrible, menaçant, irrésistible, car les deux âmes que ce bruit appelle sont contraintes d'obéir. Un esprit des ténèbres les saisit et les attache côte à côte sur un même rocher, dont le sinistre écho répète à toute la Géhenne leurs cris de rage et de désespoir.
Le jeune Toa, un des enfants de l'étoile bienheureuse habitée par une race d'hommes immortels , avait avidement écoulé le
récit que leur père à tous leur avait fait (1), lorsque, en voyant passer l'Éternel pour aller juger le Messie , il avait déploré la triste destinée de ses frères mortels, jetés sur le globe terrestre pour y épuiser tqus les maux d'une vie d'épreuves. Égaré par son excessive sensibilité, Toa blâma d'abord, dans le fond de sou cœur, le Dieu qui avait créé des êtres semblables à lui pour les soumellre à de cruelles souffrances, à de funestes tenta: ions. Du blâme secret, son esprit orgueilleux avait p»ssé à la révolte ouverte ; et il avait osé dire hautement qu'il n'était pas au pouvoir de Jéhova d'effacrr de la pensée des habitants de la terre le souvcitir des horreurs de la tombe, et qu avec ce souvenir, leur bonheur, dans rélcrnité même , ne pourrait jamais être pai'falL
Un chérubin est venu ordonner à l'audacieux Toa de le suivre, et après l'avoir long-temps guidé à travers l'infini, il disparaît tout-à-coup. Resté seul, Toa regarde autour de lui avec surprise. L'immensité de l'espace qui se déroule à ses yeux l'eifraic; les chants de triomphe des ressuscites, qui, la tète couronnée de fleurs, s'élèvent sur les ailes de l'Extase, et célèbrent, par des torrents d'harmonie, les béaiiludcs des âmes résignées et co;;Cantcs, l'importunent ; et II s'avance au hasard pour chercher un point où il pourra entendre des soupirs et voir couler des larmes. Bientôt, cependant, ini ange sévère et silencieux l'aborde et Pentralne. Pendant leur vol rapi.le, Toa voit l'étoile fortunée où tous les sieiis Joiiisscnl d'un bonheur inaltérable; elle brille au milieu dés myriades d'astres qui peuplent l'inGni, puis elle disparaît derrière un des soleils qui se meuvent dans les sphères accessibles aux regards et à la pensée des mortels. Incapable* de maîtriser plus long-temps les sensations qui l'accablent, Toa adresse endn la parole à son guide, et lui dit :
u Ange du Se'gneur, où me conduis-tu? »
L'ange gai'de le silence , et Toa reprend : ^
(1) Voir chanl V, p. 107 et suivautw. [N. du Tr.)
« Ange du Seigneur, je commence à comprendre qne Je n*aurais pas dû gémir sur le sort de Tcspèce humaine ; elle n*a pas été créée pour souffrir éternellement. »
£t range continue à garder un morne silence*
« Ange du Seigneur, proiége-moi î » s'écrie Toa.
Et l'ange répond cnûn :
« Je ne le puis!... »
Et, comme emportés sur les elles de la tempête, tous deux cODUnucnt lein* vol.
« Qui t'a ordonné de m'entraîner ainsi? «demande l'infortunô Toa.
« Le Juge snprérae, » répond Tange.
En ce moment la terre apparaît aux regards du jeune immortel ; mais il n'y voit que les tombes nouvellement creusét's.
« Les voici , s'écrie-l-il , les tertres où trône la mort î »
« La Toici , dit l'ange , la plage où mûrit la moisson de l'éternité I »
« Et quelle est cette colline aride surmontée d'une croix ensanglantée? »
« C'est le Golgotha. »
« Les demeures qui l'entourent sont habitées par des mortels; mais où est-il celui qui leur donne la vie? »
« Regarde , et tu le verras briller au milieu de ce cercle lumineux , le Juge de l'unîTcrs ! »
« C'est donc près de lui que tu me conduis ?... Oh I malheur I malheur à moi!... 1
Et, se mêlant aux âmes qui descendent sur le Thabor, il y ar* rive avec elles. C'est ainsi que les fruits mûrs avant le teaips sont emportés par la tempête qui disperse les fleurs fanées et les boutons à peine éclos. Saisi de terreur , Toa veut fuir ; une puissance surnaturelle le retient. Le Juge suprême , et avec lui tons les immortels , gardent le silence. C'est ainsi que se taisent les deux , quand le tonnerre de l'Éternel s'apprête à parler.
La voix accusatrice de l'ange qui a servi de guide à Toa ré-
sonne à travers rinfini ; les séraphins voilent leur éclat ; le divin Éloha lai-môme modifie ses rayons; les ressuscites et les linea tressaillent; la pâle mort, au geste effrayant, au regard impitoyable , plane au-dessus du jeune homme sorti d'une race que jusqu'ici Fange exterminateur avait été forcé de respecter. L'infortuné pousse un dernier gémissement, et meurt.. Son enveloppe tombe en poussière que les vents dispersent ; car Tâme de Toa ne doit pas habiter un corps nouveau et glorifié ; elle est condamnée à errer dans le vide , loin de l'étoile où il a reçu le jour , loin de la terre , loin des cieux !... Jamais elle ne verra la face resplendissante d'un immortel , jamais elle n'entendra le doux son d'une voix d'ange , et cependant elle conservera le sentiment de son être et la faculté de se mouvoir, mais toujours seule, toujours dans le vide !... L'éternité avec ses sublimes révélations lui est fermée ; il ne lui reste que le souvenir du passé et l'isolement du présent; et, lorsqu'elle demandera avec anxiété quand le Juge suprême daignera terminer son supplice, rien ne répondra autour d'elle.
Un roi gonflé d'orgueil avait déployé tantôt les ruses du serpent, et tantôt les griffes dit lion, pour enchaîner son peuple. Quand elle se fut évaporée, la fumée du sang des malheureux vaincus qui avaient combattu pour leur liberté , quand la tyrannie triomphante éleVa sa tête d*hydre au-dessus de ses victimes chargées de fers, le despote gonflé d'orgueil les railla, et leur dit qu'ils n'étaient pas des hommes comme lui et qu'il était leur dieu. Mais déjà Tinsecte rongeur qui trône dans les sépulcres attendait le roi de la terre. Ses restes ont été inhumés avec pompe et magnificence; mais son âme erre au hasard dans l'espace, où un adolescent des deux la soutient Pour lui donner la force de le suivre, il laisse échapper de son regard une étincelle du feu céleste, semblable aux rayons que Sirius lance sur la terre , et cependant Time du despote retombe toujours. Le chérubin la touche du bout de son aile; aussitôt elle s'envolo comme l'écume de la mer entraînée par l'ouragan, et tombe aux
CHANT XVI. hh3
pieds de son joge avec un éclat de rire qa*eUe croit insaltant et moqueur , et qui n'est qu'un hurlement sinistre.
« Qui es-tu? » demande le Rédempteur.
.Et le roi se redresse , et répond :
« Tu es sans doute un des dieux du ciel , et tu dois savoir que je suis an des dieux à^àk terre. Les divinités sont égales entre elles et n'ont point d^onires à se donner. »
Le Christ fait signe au jeune Samed (1) d'approcher, et lui dit:
« Sois son juge. »
Le visage de Samed s'épanouit comme une jeune fleur sous le premier rayon du soleil printanier. Pénétré de l'immense faveur que le Messie lui accorde, il se prosterne et prie. Puis il se relève, se tourne vers le roi, et dit :
« Sois l'humble serviteur du plus vil de tes esclaves ! Celui qui se courbait au pied de ton trône , et qui ne s'en éloignait que pour aller imprimer la poussière de ses sandales sur le front de tes malheureux sujets , celui-là sera désormais ton maître. Impatient de te rendre le jouet de ses caprices féroces, déjà il t'accuse de négligence ; va, et que sa volonté te donne des ailes. »
Et le despote reconnaît la voix de son esclave, qui l'appelle du fond de l'abîme où une puissance irrésistible le précipite aussitôt.
Une étroite et sincère amitié unissait Zoar et Séba; un bon^ heur dont jouissent peu de mortels a couronné leur vie , car to«s deux l'ont quittée au même instant ; la mort les a frappés ensemble. Séba s'est endormi tranquille et ûer ; sûr de son mériie, il n'a jamais douté d'une récompense étemelle. Zoar, plus humble, s'est senti assiégé par des craintes amères que le repentir des fautes légères qu'il a commises a pu seul adoucir. La
(1) Un d«6 enfants que le Christ a bëni^, et dont H est parlé dans le chant IT, pag. 2A7 et suivantes. [N. du. Tr.)
kkh LA MESSIADE.
balance du Juge suprême confirme rarement les prévisions liumaines.
Les deux amis, qu'un même chérubin conduit devant le Rédempteur, se félicitent de se trouver réunis après leur mort Leur guide immortel les entend, et se tait. Arrivé sur la cime do Thabor, il lit dans les regards du Christ l'urrét des deux ûmes conGécs à sa garde, et s*éloigne aussitôt avec elles. Du fond de la nouvelle sphère qu'ils parcourent, un asige de la moil vient à leur rcnronire. Son vol est grave et silencieux, son regard est sombre, inexorable. Un espace plus grand que les océans de la terre lo sépare encore des deux amis, et cependant Zoar se sent glacé d'cflVoi; celte apparition lugubre confirme les craintes qui se sont emparées de lui quand il s'est senti entraîné loin de rassemblée des immortels, loin du Sauveur, dont la majesté douce et imposante Ta pénétré d amour et de respect.
Plus rapide que la pensée, Fange de la mort est arrivé près des deux âmes. Il lève son glaive flamboyant vers les deux, et dit à Tune:
« Tu as tjouvé grâce !» et à l'autre : « Tu as été rejetée ! • L*anathéme est tombé sur Séba, et le lugubre séraphin achève de prononcer Tarrét du Juge suprême.
« Séparez vous! » s'écrle-t-il d'une voix tonnante.
« Nous séparer ? soupire Séba. Au nom du ciel et de la terre, au nom des hommes, des anges et de tout ce qu'ils ont de plus sacré , parle , toi qui viens de prononcer ces mots terribles : Séparez-vous !... Cet arrêt tombé d'un tribunal que ma raison ne saurait comprendre est-il irrévocable, est-il éternel? •
« Ne me le demande pas, répond l'ange de la mort ; interroge le chérubin qui l'a servi de guide ; il vient du trône où siège ea ce moment le Juge souverain des cieux. »
« Oui , dit Séba , c'est lui que j'ai vu rayonnant de gloire as milieu des immoiiels. Aimable chérablo • dis-le-mol , cet arrft est-il pour tonte réteroité? »
« Obéis et pars, » s'écrie Tange, dont Téclat naguère ébloaissant n'est plas qa'one lueur douteuse.
• Il m'a condamné, murmure Séba, condamné sans me regarder... »
« Ses yeux se sont un instant arrêtés sur toi , dit Zoar; mab ils étaient sévères. »
Et toi aussi, mon ami, tu déposes contre moi? »
« Ohl non, non, cher Séba; mais, tu le sais , jamais je n'ai pu déguiser la vérité... Viens dans mes bras ; laisse-moi pleurer sur ton sein ; je t'aime ;... je ne t'accuse point. »
Devant ces deux amis qui se tiennent étroitement embrassés, qui gémissent ensemble et vcr^îent des larmes de sang, l'ange de la mort incline son glaive et en adoucit les flammes menaçantes. Mais l'heure de la séparation est arrivée, et le lugubre séraphin, forcé d'obéir à une puissance supérieui'e, répète de sa voix tonnante :« Séparez-vous!... »
Et les deux amis, qui avaient parcouru ensemble avec une tendresse si constante les divers sentiers de la vie terrestre, s'avancent dans l'inûni sur des routes opposées.
Avide de science, Ccrda avait consacré sa vie à l'étude. La mort vint le frapper à la fleur de son âge , et il l'accueillit avec joie , car elle devait enfln lui dévoiler les secrets de l'éternité. Son agonie fut une extase heureuse , et dans son pieux ravis* sèment il pressait avec une affection égale la main de ses amis et celle de ses ennemis. Son ange gardien, qui l'attendait au delà de la tombe, s'élance avec lui dans l'immensité des cieux, qu'il lui a été permis de contempler avant même que le Juge suprême lui ait fait connaître l'heureux avenir qui l'attend.
Dans son vol rapide et facile, Cerda voit s'ouvrir devant lui des sphères toujours nouvelles ; il entend la marche des planètes qui s'envoient mutuellement leurs rayons, et celle des astres et des soleils qui se meuvent dans des régions plus élevées et n'éclairent que les deux. Il marche, il vole de surprise en surprise ; mais lorsque les chœurs célestes résonnent enfin à son oreille,
ses forces Fabandoiinent, et il tombe sur une nuée diaphane qui plane au-dessus d'une des cascades de Tinfini. Étendu dans ce berceau aérien, un doux sommeil le surprend, et il cioit mourir une seconde fois ; mais, presque au même instant, il se réveille à la vie éternelle.
De nouvelles légions d'âmes paraissent sur le Thabor , et s'écrient tonr-à-tour :
« Dieu du tonnerre , toi qui du fond de tes sombres nuages fais tressaillir le pied de TOlympe, nous f avons immolé des taureaux couronnés des plus belles fleurs de la vallée /nous t'avons immolé des béliers ornés de vertes guirlandes. Ne sois pas irrité contre nous , père des dieux. Et toi , redoutable Minos , retiens les arrêts qui condamnent , ne les laisse pas tomber dans Tunu' fatale; cache-la dans les entrailles de la terre, que le néant Tengloutisse. »
« Brama ! nous avons suivi tes lois ; c'est chargés de chaînes, percés de clous, brûlés par le soleil , exténués par le jeûne et lu fatigue que nous comparaissons devant toi ; aie pitié de noœ. »
« Dieu des forêts, vaillant Woda (1), t'aurions-nous offensé ? C'est pour toi , c'est pour la liberté de notre pays , c'est pour l'honneur de nos femmes que notre sang a coulé dans de loyaux combats. Nous ne sommes pas morts de la mort des lâches. »
Et toutes ces âmes répètent à la fois :
« Aie pitié de nous, puissant Jupiter; sois clément, grand Brama; ne sois pas inexorable, invincible Woda. •
Et toutes ces âmes ne trouvent qu'un père miséricordieux et bon qui pardonne et qui récompense.
Les jugements que le Christ devait rendre sur la terre sont suspendus. Il se tourne vers Éloha, et dit :
u Viens, suis-moi. »
Et le plus grand des séraphins obéit en silence. L'immensité
(l]Divini'éscandinaTe. (.V. du Tr.)
des deux s'ouvre devant eux; des sons imposants et graves résonnent à travers Tinfini ; les étoiles brillent d'an éclat plos beau , et leurs rayons argentent les mers et les montagnes cèlestes ; un doux frémissement agite les pôles de l'univers.
Averti des desseins du Sauveur par cette joie solennelle de la création, Abdiel a repris son poste à rentrée des enfers. Le sombre portail vient de s'ouvrir avec tant de rapidité, que le sifflement aigu de ses gonds ébranlés retentit jusqu'au fond des gouffres de la damnation, semblable au roulement du char du tonnerre quand il parcourt l'espace sur ses mille roues enflammées.
A ce bruit inusité , les princes des ténèbres tournent les yeux vers l'entrée de leur sombre empire^ et aperçoivent Abdiel brillant de tout son éclat céleste. Au même instant, Jésus franchit le seiiildes abîmes; le séraphin se prosterne devant lui, l'adore et l'accompagne du regard.
Chargé par l'Éternel d'être témoin du châtiment des enfers, châtiment que lui seul pourra redire aux cieux , Obaddon , le plos terrible des anges de la mort , qui , dans son vol destructeur, laisse flotter devant lui ses sinistres rayons et son glaive enflammé, précède le Messie ; et le Messie, d'un pas calme et lent, descend d'abîmes en abîmes, et s'avance vers le trône de Satan, que le temple d'Adramelech couvre de son ombre.
Un calme divin et la toute-puissance de la force primordiale respirent sur le visage du vainqueur de la mort; des fleurs naissent sous ses pas, et meurent dès que son pied ne les couvre plus de son empreinte créatrice. Les démons veulent fuir, mais la lerrear les retient immobiles; ils invoquent la mort, et la mort impitoyable refuse de les frapper. Debout près du Messie, le divin Elofaa laisse errer son regard paissant sur toute l'étendue de la Géhenne.
Tout-à-coup, le trône de Satan s'écroule, et de ses ruines sortent d'épaisses vapeurs et de longues traînées de flammes; et le temple du mensonge, élevé par Adramelecfa, tombe et dispa-
448 LA MESSIÂDB.
ratt avec les rochers qui le portaient. Partagé entre radmiration que lui cause la toute-puissance du Fils de l'Éternel, et le sentiment de sa faiblesse près d'un pareil maître, lé divin Éloha se prosterne devant lui. Les hurlements des damnés éveillent tous les échos des enfers, et les noires vagues de Tocéan de la mort apportent sur leur rivage bouleversé les blasphèmes des princes infernaux.
« Que suis-je? s'écrient-ils les uns après les autres. Et toi, qui es-tu maintenant?... Je vis encore.... Vous vivez tous.... Pourquoi larde-t-elle la foudre vengeresse?... Frappe ! frappe de nouveau, anéantis les enfers, et que sous leurs montagnes écroulées nous disparaissions pour jamais de la création. •
Et Satan sVcrie à son tour :
« Quels sont les lâches qui gémissent ainsi?... Moi, votre souverain, je brave... »
Et le nom de Jéhova , qu'il allait prononcer» meurt sur ses lèvres.
Adramelech est étendu au fond du gouffre où se sont abtmés et son temple et ses tables mensongères. Sa voix couvre les clameurs des damnés : .
« Un jugement plus terrible que le tonnerre s'est appesanti sur moi !. .. Que suis-je devenu ?... Un squelette affreux !... •
Éloha comprend le vertige qui vient de s^emparer des princes des enfers, et il admire eu frémissant la justice du Rédempteur. Les âmes des réprouvés , et avec elles celle de Judas Ischariote , voltigent au-dessus de l'océan de la mort, et, semblables à une sombre nuée , s'étendent sur toute la Géhenne.
Le juge a disparu; les princes des ténèbres et feurs InnomlM^ blés sujets ne voient plus autour d'eux que des squelettes ambulants. Abbadona seul a conservé h leurs regards sa forme d'ange déchu; mais si Tenfer le voit toujours tel qu'il était avant Tarrirée du Christ, il partage la fascination qui égare tous les esprits infernaux ; les démons et les damnés ne sont plus à ses yeux qu^on assemblage d'ossements desséchés et vivants !
Déjà le globe enflammé, qai tient Uea de soleil à la Géhenne, est arrivé à la moitié de sa course. Toat-à-coup il s*arréte , se couvre de gros tubercules noirs qui crèvent aussitôt et vomissent des torrents de feu. Ce vaste incendie jette en vain son effroyable clarté jusqu'au scindes gouffres les plus profonds; les démons et les damnés ne se reconnaissent plus qu'au son de leur voix, qui , altérée par la terreur et la rage, est plus terrible encore que lorsqu'elle jetait le blasphème à travers les abîmes des enfers.
Satan se redresse le premier; seul il est debout au milieu de tant de squelettes qui hurlent et se tordent sur la terre maudite. De sa main noire et desséchée, il se frappe le crâne, ses os décharnés s'agitent, se touchent, leur craquement aigu lui rappelle que son corps aussi n'est plus qu'un squelette , et sa rage éclate, irrésistible comme le torrent qui vient de rompre sa dernière digue ; terrible comme le rocher long-temps suspendu an-dessus du passant dont il causait Teffroi, et qui s'écroule CD On dans l'abîme.
Dans son affreux désespoir, il maudit les princes des ténèbres.
« Savez -vous, dit-il, pourquoi vous êtes tous devenus des squelettes hideux que la destruction , lasse de ronger en vain, délaisse avec mépris ? C'est parce que vous l'avez tué ! c'est parce que vous Tavez égorgé ! c'est parce que vous l'avez assassiné! Lui qui vient d'expirer sur la troix!... Voilà votre châtiment qui commence , monstres infâmes !... Que le tonnerre de Jéhova vous écrase et vous sème à travers la création ; que le souffle de la tempête et l'écume des vagues de l'océan qui , dans leur folle résistance contre ce souffle divin , viennent se briser au milieu des rochers du rivage, vous rassemblent, et vous dispersent de nouveau!... »
Il dit, chancelé, tombe, et] s'inonde de flammes dévorantes, car dans sa fureur aveugle, il oublie que ces flammes qu'il .a créées lui-même pour éterniser le supplice de ses victimes , brûlent et ne consument pas.
450 LA MBSSIADE.
Béliel mêle sa voix lamentable aux hurlements qui reteotisaent 4ans les abîmes.
« Hélas ! s'écrie-t-il, je les ai vues naître sous ses pas à Lui, les fleurs les plus belles, les plus suaves de Fancien Éden; et quand son pied ne Teffleurait plus , ce sol maudit , les fleurs se sont desséchées; elles ont disparu!... Nousaus», nous nous sommes desséchés ; mais nous ne disparaîtrons jamais ! »
U se tait , et sa pensée demande en vain une tombe éternelle aux gouffres enflammés de la Géhenne.
Adramelech , le plus orgueilleux , le plus perverti des prince» des ténèbres, se redresse par un effort pénible, mais ses os ébranlés refusent de le soutenir; U retombe , la Géhenoe tressaille au bruit de sa chute , ses chairs desséchées sur ses ossements calcinés s'envolent en poussière , et forment autour de lui un nuage empesté. Moloch ausâ veut se relever ; après de longs et pénibles efforts, il parvient enfin à se soulever à demi, aperçoit Magog étendu à ses côtés , et lui crie d'une voix tonnante :
« Mes ossements dansent au gré de la folle haleine des tourbillons ; Touragan hurle à travers mon crâne sec et vide... Nlmporte , je veux me lever , je le veux !... »
Et, saisissant Magog avec toute Téoergie de la démence , il le force à se relever avec lui. Us sont debout, ils marchent, ils courent, ils s'arrêtent, et Magog adresse. enfin à sdn compagnon ces paroles insensées :
« Ecoute : ces formes hideuses dont notre Étemel ennemi vient de nous revêtir ne sauraient être impérissables ; détruisonsles.... Viens, que j'écrase mes os contre tes os, et que le même choc nous réduise en poudre que dispersera la tempête. »
Il dit. Tous deux se saisissent , jettent autour de leurs squelettes les chaînes osseuses qui , naguère , étaient des bras nerveux, s'abattent, se relèvent, s'enlacent et se frappent de nouveau. Leurs crânes se fendent et se rejoignent è l'instant. Les ressorts mystérieux qui donnent la force el le mouvement
à leurs membres sans chairs, sans veines, sans nerfs, se brisent et reprennent aussitôt leur pouvoir magique. La violence des coups qu'ils se portent ébranle les plages infernales, mais leurs ossements restent toujours inébranlables comme s^ils eussent été taillés des plus durs rochers d*Orion. Fatigués de cette lutte terrible qui leur fait éprouver mille fois les angoisses de la mort , sans leur en procurer le repos , ils se précipitent de la cime des monts les plus élevés dans les gouffres les plus profonds ; mais leurs ossements restent toujours inébranlables, comme s'ils eussent été forgés aii feu des sept étoiles les plus ardentes; et les deux princes des ténèbres se sentent vivre encore au fond des abîmes, où ils avaient espéré trouver la mort éternelle.
Telle qu'une cataracte fougueuse qui , du haut des montagnes cil Torage vient d'éclater, se précipite dans la vallée , telle la terreur descend du haut des cieux sur le sol des enfers couverts de squelettes noircis et vivants , et répand ses vagues empoisonnées sur les anges déchus et sur tous les habitants de leur affreux empire. Gog seul lutte encore , et sa bouche hurle des blasphèmes.
« Non , il n'est point de Dieu ! » s'écrie-t-il. Et, brisé par la douleur, ses doigts agités par ce mouvement convulsif qui décèle l'agonie, se .courbent, s'allongent , se courbent et s'allongent de nouveau; il espère saisir la destruction, et ne trouve que la certitude d'une existence impérissable.
C'est ainsi que la Géhenne apprend qu'il vit, plein de gloire et de puissance , celui qui mourut sur la croix; c'est ainsi que le Fils de TÉternel , dans la plénitude de sa miséricorde, avertit les princes des ténèbres de ne pas continuer à entasser forfaits sur forfaits dans le bassin de la balance où U les pèsera tons au jQur dujugement universel.
Le IVÎesste apparaît à Thomas. — Justement des âmes des pécheurs qui ont péri dans le déluge. — Des ressuscites apparaissent aux fidMeset aux enfîints qui sont allés visiter la tombe du Christ. — Lazarre réunit dans son jardin les soixante- dix et que1ques«uns des pélerias venus à Jéiusulem pour assister aux fûtes de Pâques. — Lazarre se rend sur la tombe de sa sœur, et iWme de relte jeune fille s^entretieut avec lui. — Les ressuscites qui avaient pris la forme de pèlerins se montrent aux fidèles dans tout Téciat de leur immorlalité.
Poussé par le besoin de donner un libre cours à ses doales, Thomas Didyme s*est éloigné de ses amis. Bientôt cependant il éprouve le besoin de les revoir, et se dirige vers la demenre de Jean. Arrivé près de la porte, il s'arrête, s'appuie contre an palmier, et la voix des fidèles qui chantent cet hymne à la gloire du Sauveur vient frapper son oreille :
« Le Christ est ressuscité ! Ses enfants aussi ne dormiront pas toujours dans le sein de la terre où les plonge la main impitoyable de la destruction. Elle résonnera à travers Tinfini la voix qui bénit , et le deruier souille de ranathômc s'enfuira devant celte voix ! Quand les morts se seront réveillés à la vie éternelle ; quand elles seront à jamais fermées , les tombes où se décompose l'enveloppe de poussière , pour devenir un jour la digne compagne de l'âme immortelle , alors les archanges se réjouiront , alors la création brillera d'un éclat nouveau. Brise du malin , apporte la poussière des morts ; apporte la poussière des morts, souffle embaumé du soir ; mugis, tempête nocturne;
réunis les débris de toat ce qui a vécu, car le Christ est ressuscité ! Ses enfants aussi ne dormiront pas toujours dans le sein de la terre où les plonge la main impitoyable de la destruction ! Pensée ravissante ! oui , un jour tu te réaliseras ; oui , un jour nous nous réveillerons pom* la vie des anges î Brise matinale, porte-nous dans celte vie céleste; sonfllc brûlant du midi, pousse les morts du Seigneur sur les plages enchantées du paradis retrouvé. L'entrée de ce nouvel Éden ne nous sera pas interdite par Tange silencieux au glaive flamboyant , car sous Tombre de l'arbre de vie nous avons célébré le repas de l'alliance avec le Fils de l'Éternel ; car il est ressuscité celui qui nous a aimés jusqu'à mourir pour nous sur la croix du Golgotha. »
Thomas s'est prosterné sur le seuil de la porte ; il cache son visage dans un pan de sa robe , et des larmes abondantes inondent ses joues. C'est ainsi que coule le sang du guerrier blessé qui se sent mourir au milieu des cris de victoire que poussent ses compagnons d'armes , nobles défenseurs de la liberté.
Accablé par la douleur , l'infortuné Didyme reste prosterné, et ses sanglots redoublent. Les exhalaisons embaumées de la nuit raniment enfln ses forces épuisées ; il se relève et entre brusquement dans la salle. Heureux de revoir l'ami qu'ils chérissent et qu'ils plaignent sincèrement, les fldèles s'empressent de lui raconter que Jésus a daigné leur apparaître. Il les écoute avec ravissement; mais, dès qu'ils ont cessé de parler, sa pensée commente leurs récits , et le doute le saisit de nouveau de son bras de fer.
« Pour me convaincre qu'il est en effet sorti vivant de sa tombe , s'écrie-t-il , il ne me sufGrait pas de le voir, il faudrait «ncore que mes doigts pussent toucher ses plaies ! »
Les fidèles tressaillent , le bruissement des ailes des séraphins «e môle au murmure des palmiers qui ombragent la cabane , et des larmes de joie brillent à la paupière des immortels, car la
kbh LA MESSIADB.
miséricorde du Rédempteur va se manifester dans sa puissance infinie....
Jésus est debout au milieu de la salie, visible pour tous!... Thomas se précipite à ses pieds ; il lui semble qu'après une longue et cruelle agonie, son âme nage enfin dans les flots de la lumière éternelle. Le Christ sourit à la pieuse assemblée, et dit :
« Que la paix soit avec vous I... Et toi, Didyme, approche; voici mes pieds, voici mes mains ; cherche la place des dons qui les ont percés... Voici mon flanc ; touche la plaie qui le décbire, et cesse de douter, car le salut est dans la foi ! »
« Mon Seigneur ! mon Dieu ! » murmui*e Thomas.
Et Jésus reprend :
« Tu crois enfin parce que tu as vu... Bienheureux ceux qui croiront sans avoir vu... »
Le Christ a disparu, et Thomas, toujours prosterné, Fadorea haute voix. Tout-à-conp il se lève, et supplie ses amis de lui pardonner sa longue incrédulité. Ce pardon , qui lui avait été accordé d'avance, augmente sa pieuse ardeur, et tous ses vœux appellent la gloire du martyre. Le même désir anime tous les fidèles; dans leur sainte exaltation , ils entonnent ce cantique qulls adressent aux futurs chrétiens , dont ils pressentent les hautes destinées :
« Salut à vous, amis du Christ , à vous que Tavenir porte encore dans son sein maternel. Soyez bénis de toutes les bénédictions de sa miséricorde , vous qui marcherez dans la voie des épreuves sans avoir vu votre Sauveur, et qui pourtant croirei en lui. Que votre sainte communauté, consacrée à la mort, serve de modèle aux vivants ; qu'aucun obstacle ne vous arrête; combattez, combattez sans relâche, Il vous donnera des forces. Souvenez-vous toujours, ô nos frères à venir ! que nous avoos bravé la raillerie, Tinsulte et les supplices. Vous n'aurez à iolier que contre la raillerie ; et pourtant , pour vous aussi , // l'abrégera , le temps de l'épreuve , Lui qui , depuis le commencement du monde, s'est immolé pour nous; Lui qui, jusqu'à la fin des
temps, sera avec tous ceux qui Taimeront d'un amour saint et pur. »
Ainsi chantent les fidèles, et leurs voix s*élèvent vers les deux, harmonieuses et graves comme les saints cantiques que les martyrs entonnent au pied du trône de rËternel.
Lorsque Vépreuve universelle de Teau passa sur la terre , les esprits qui refusèrent d y reconnaître le jugement de Dieu descendirent dans de sombres abîmes, où la volonté suprême les retint captifs. Mais depuis la naissance du Christ , des séraphins sont venus leur parler d'un Sauveur qui devait racheter tous les péchés du monde , et Gabriel leur a dit : '
« Esprits des premiers habitants de la terre, avant de remonter aux cieux , le Fils de THomme descendra dans votre lugubre séjour. Quand, à travers le voile qui vous sépare du reste de la création, vous verrez tressaillir la vallée de Gethsémané , quand vous verrez ses plus hauts palmiers incliner leurs cimes, c'est alors qu'il sera prêt à vous apparaître, le divin Rédempteur. »
Et ces paroles prophétiques, jetées à travers les légions d'esprits relégués dans le sein de la terre, y ont fait éclore des visions à mille faces diverses. Parfois le reflet d'un heureux avenir les éclairait de ses douteux rayons , et alors d'impétueux désirs les élevaient vers le ciel ; mais ces vifs élans étaient toujours suivis de chutes désespérées. Souvent Tespoir renaissait puissant et fort ; mais avec lui grandissait ie doute et le découragement, qui leur faisait rejeter les prédictions des anges. Plus souvent encore l'orgueil les égarait par ses funestes hallucinations, et ils ne voyaient plus, dans un retour sincère au bien , qu'unn faiblesse honteuse. À ces diverses sensations sç mêlait le regret d'avoir pour toujours perdu leur part de l'héritage de la lumière, dont te souvenir ne s'efface jamais entièrement de l'âme d'une créature humaine. C'est ainsi que ces esprits malheureux ont passé la longue suite de siècles qui s'est écoulée depuis le déluge. Fatigués enfin d'une trop longue incertitude , quelquesuns d'entre eux sont parvenus, à force de recherches, jusqu'aux
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rochers qui marqaeot rentrée de leur ténébreiise demeure. Co pouvoir irrésistible les a empêchés de franchir cette limite ; mais ils ont tourné leurs regards vers Gethsémané , et ils sont revenus dire à leurs compagnons de captivité :
« La vallée sacrée tressaille , ses plus hauts palmiers s^indinent, les morts s'écrient : Le temps est venu ; et Técho des gouffres béanls répèle : Le temps est venu I »
A cette annonce , les esprits les plus impatients ont rempli leur coupe dans le fleuve de feu qui traverse Fabime ; et , guidés par la flamme vacillante de ces terribles lampes , ils ont cherché et trouvé la sortie de leur demeure^ et d'autres esprits se sont précipités sur leurs pas. G*est ainsi qu'agitée par la tempête, la mer se soulève en collines mouvantes qui se heurtent, se confondent, et formeiUdes montagnes plus hautes que les rochers du rivage.
Après a?oir vainement cherché des yeux les pronostics annoncés par les immortels, les captifs sont revenus près du fleuve de feu, afin d'y puiser des flammes nouvelles pour les guider quand tressaillera la vallée de Gethsémané , quand s'inclineront ses plus hauts palmiers.
Jésus se tourne vers Gabriel, et lui dit :
« Marche devant moi. »
Et Gabriel, enveloppé dans le plus beau des rayons de la lomière primitive , plane dans les airs, et s'arrête à l'entrée de la demeure des esprits exilés; et ces esprits aperçoivent enfln les signes si ardemment attendus. Frappés d'une sainte terreur, ils s'enfuient dans les ténèbres les plus profondes de l'abîme. Le Sauveur y descend, et avec lui la lumière et la vie. Les noirs rochers et leurs gouffres sans lin brillent d'un éclat surnaturel; l'eau fangeuse des sources bouillantes devient limpide, et rafraîchit les lèvres desséchées des malheureux qui, depuis tant de siècles, sont attachés dans ces gouffres ténébreux. Ranimés par les premières gouttes d'une onde pure et douce, ils secouent avec fureur leurs chaînes de diamant. Le désir de connatut
GUANT XVII. 457
. enfin le destin que leur réserve le Juge impénétrable rend cette immense assemblée de morts insensible à tout autre sentiment. Ils attendent en silence ; Gabriel fait retentir la trompette redoutée sous ces voûtes immenses, et dit :
« Le Rédempteur vous connaît tous. En vous jugeant , il ne sera" pas éblouissant et terrible tel que vous le voyez en ce moment, mais tel que vous avez désiré qu'il fût lorsque vous invoquiez son secours. »
Il se tait. Et les séraphins, qui avaient annoncé un Sauveur aux esprits exilés, forment autour de leur Maître céleste un cercle lumineux, qui ferme toute retendue de Tabîme et Tinonde de clarté. Les morts sentent rapproche de Tinstant suprême , et le morne silence qu'ils ont' gardé jusqu'ici est interrompu tout-àcoup par des cris plaintifs et de sourds gémissements. Le Christ les entend , et sa pensée devine jusqu'à la muette prière des esprits craintifs que l'humilité retient loin de luL II tourne son regard vers les séraphins , et les séraphins comprennent ce regard ; ils se confondent parmi les morts, et d'un geste ils séparent les élus de ceux qui n'ont pas trouvé grâce.
Moment de joie suprême et de terreur inouie ! où résonnet-ll le psaltérion qui oserait te chanter? Si un ange pouvait me l'apporter, ce psaltérion divin ; s'il pouvait m'apprendre à lui faire parler le langage des immortels, oh ! alors j'essaierais de peindre les félicités des âmes sauvées, le désespoir des esprits deshérités du royaume de la lumière !
La tâche des séraphins est terminée, et des réglons d'élus s'élèvent dans l'espace. Là, des anges, un bâton d'or à la main, les reins ornés d'une ceinture étincelante comme les rayons de i'arc-en-ciel, les attendent pour les conduire, à travers l'infini, josqu'an trône de l'Éternel. Malgré les joies célestes qui seront le partage des âmes sauvées, pendant ce long voyage les anges seront souvent obligés de lever leurs bâtons d'or vers les cieux* afin de rappeler aux pèlerins épuisés le bonheur ineffable qui ies attend au bat.
La dernière légion des esprits affranchis s'élance dans les airs, et les ténèbres étendent de nouveau leurs sombres voiles sar le lieu de leur exil.
Trois fois la terre a tourné sur son axe , et les infortunés, avertis parle geste inflexible d'un ange que, pour eux, Theure de la délivrance n*a pas encore sonné , sont toujours immobiles sur les bords du fleuve de feu. S'arrachant tout-à-coup à ce morne désespoir, ils remplissent leurs coupes de flammes , et parcourent les plus sombres cavernes de Tabimc pour y chercher leurs compagnons; et du fond de ces sombres cavernes s'élèvent les cris déchirants du frère , de Tami, condamnés à une plus longue captivité, et qui appellent en vain le frère, Tamt dwt le Juge miséricordieux a brisé les fers.
Les héritiers de la tombe éprouvent parfois, ici-bas, des émotions saintes et douces qui leur font pressentir les béatitudes de l'éternité ; mais, au plus léger souffle de la brise terrestre, elles se fanent, ces fleurs précoces qui jadis, sur les plages ravissantes d'Éden , embellissaient l'arbre de vie.
Le jeune Nephthoa vient d*étre surpris par un doux sommeil au milieu d'une fervente prière. C'est ainsi que la rosée matinale descend sur un tapis émaillé, dont le souffle du printemps couvre les vallées et les prairies. Un songe heureux bave le pieux enfant , et , dans ce songe, une voix mystérieuse loi dit :
« Tu sommeilles, et tu n'as pas encore été dire aux fidèles : Un des habitants des cieux m'est apparu ; le Christ m'a envoyé un de ses ressuscites? Ce ressuscité est retourné sur la tombe du Golgotha, pour rejoindre les immortels qui aiment à se réunir sur cette terre sacrée, où ils sont toujours sûrs de rencontrer quelques-uns de leurs amis? »
L'aimable enfant s'éveille, se lève; et dès que le jour commence à paraître , il sort des portes de Salem, et se dirige vers le Golgotha. A peine a-t-il fait quelques pas dans la campagne, qu'il rencontre plusieurs disciples de Jésus revenant du sépulcre. Il les aborde d'un air empressé, et dit :
CHANT XVH. 459
« Si VOUS avez laissé des fidèles dans le jardin de la résurrection, ramenez-les tous sous Tombre des palmiers; réunissez-y de nombreux témoins ; je suis chargé d'un message céleste pour vous et pour eui. »
Et, sans attendre leur réponse, il se dirige vers une troupe d*enfants qui, insouciants et gais, folâtrent à rentrée du jardin des Oliviers. Nephtboa les contemple long-temps en silence , et sa pensée s'arrête sur neuf d'entre eux. Les dnq premiers ont été naguère bénis avec lui par Jésus, en face du peuple ; luimême choisit les quatre derniers : la sagesse divine a dirigé son choix. C'est ainsi que cette sagesse guide la volonté des anges quand ils viennent sur la terre visiter les futurs frères de leur immortalité.
Dociles à la voix de Nephthoa , ses jeunes comps^nons le suivent au sépulcre ; leurs regards plongent avec l'audace de l'innocence jusqu'au fond de la sombre voûte, puis ils reviennent près du roc qui fermait son ouverture. Tout-à-coup un saint tressaillement les saisit ; le lugubre ombrage des sapins qui enlacent et confondent leurs cimes imposantes achève de les effrayer, et ils vont chercher , contre les ardeurs du soleil , un abri plus conforme à lem* âge sous la riante verdure des vergers que le printemps vient d'émailler de ses fleurs embaumées. Là une troupe de fidèles s'est assise sur le gazon , parsemé de pétales roses et blancs , que le souffle du matin détache des branches fleuries. Plusieurs de ces pieux amis de Jésus reconnaissent l'enfant que jadis leur maître avait présenté au peuple comme un exemple de candeur et d'humilité, et qui les contemple dans un respectueux silence. Il est facile de voir cependant que des paroles pleines d'espérance et de bonheur sont prêtes à s'échapper de ses lèvres. Les fidèles TenccMiragent par un sourire bienveillant , et il raconte aussitôt comment Bénoni lui est apparu et tout ce qu'il lui a dit de la résurrection du Sauveur. Ce récit fait descendre sur eux des félicités plus douces que toutes celles qu'il ont éprouvées jusqu'ici ; leur saint ravissement s'exhale en sons harmonieux , et ils chantent en chœur :
460 LA MESSIADB.
« Il ne saigne plus, le talon que le serpent écrasé mordii' en expirant. »
Et à mesure qu'il coule , ce torrent d'harmonie, les pieux entrants forment des rondes gracieuses , et dansent le pas triom^ phant de la Yictoire.
Et le chœur des fidèles reprend :
« L'orage s est apaisé ; un arc aux nuances célestes se dessine sur les nuages ; l'alliance est éternelle ; elle est étemelle . Talliance de la résurrection. »
Et à mesure qu'il coule, ce torrent d'harmonie, les pieux enfants forment des rondes gracieuses, et dansent le pas triomphant de la victoire , et leurs mères les couronnent da jeune feuillage des arbustes fleuris.
Et le chœur des fidèles reprend :
« L'agneau immolé vient d'essuyer les larmes de tous les pécheurs que son sang a rachetés ; la mort n'est plus qu'un doux sommeil. »
£t à mesure qu'il coule , ce torrent d'harmonie , les rondes des pieux enfants se dirigent vers le Golgotha, et leurs mères leur présentent de Jeunes rameaux de palmes fleuries.
Et le chœur des fidèles reprend :
« Le Ressuscité s'est écrié , du haut de sa croix divine : Magdelaine! Et Magdelaine ravie enlaçait ses genoux, et ne pouvait prononcer que ce seul mot : Rabboni ! »
Et à mesure qu'il coule , ce torrent d'harmonie, les pieux enfants forment des rondes gracieuses, et dansent le pas triomphant de la victoire.
Et le chœnr des fidèles reprend :
« Thomas s'est écrié : Mon Seigneur ! mon Dieu ! et ses yeux ont vu les plaies du divin Ressuscité, et sa main a touché son flanc déchiré par la lance meurtrière. »
Et à mesure qu'il eoule , ce torrent d'harmonie , les pieux enfants forment des rondes gradeuses, et dansent le pas triomphant de la victoire»
GHAI^T XVil. 461
Et le chœur des fldèles reprend :
« Nous aussi, nous ressusciterons; ils ressusciteront tous, les morts qui se sont endormis dans le Seigneur depuis la naissance du temps jusqu'à son dernier jour. »
Et à mesure qu'il coule , ce torrent d'harmonie, les pieux enfants forment leurs rondes gracieuses autour d'une tombe ouverte ; ils y jettent leurs couronnes, et dansent le pas triomphant de la victoire.
Tout4i-coup les pieux enfants inclinent leurs palmes, car des visions paraissent sur le rocher du sépulcre saint, et les fidèles suspendent leurs chants.
Trois ressuscites se dévoilent et brillent de tout l'éclat de leur immortalité. Du fond des nuées argentées qui planent audessus du Golgotha, Assenath sort doucement, et s'entoure de rayons éblouissants. Du sein de cette même nuée, Débora lève la tête et les mains vers le ciel ; mais bientôt elle aussi devient un foyer de lumière céleste. Gédidoth paraît dans le lointain, semblable à une étoile solitaire qui brille au point le plus éloigné de l'horizon , là où la voûte du ciel sembkrse confondre avec la surface de la terre; mais, presque au même instant, il est auprès de Débora et brille comme elle.
Isaac arrive entouré de chérubins qu'il surpasse en beauté ; Rachel secoue les longues boucles de sa chevelure dorée, et sort d'une blanche nuée; ses bras soutiennent son dernier né avec une sollicitude si tendre que toutes les mères la reconnaissent. Josias, Abraham, Job, Jean le Précurseur, Selh et Abel viennent se joindre à ces ressuscites; Gabriel amène le* premier. homme, et des éclairs sillonnent les nuages. Les fidèles se prosternent ; il leur semble que les vallées et les montagnes tremblent et vacillent. Presque aussitôt Eve se montre à leurs regards. Enveloppée dans des lueurs argentées, elle conduit, à travers le doux azur du ciel, le jeune et gracieux Bénoni. Rassurés par le sourire bienveillant d*Ève , les fidèles lèvent de nouveau leurs regards vers les ressuscites. Neplithoa , rapide comme la pensée, s'avance vers Bé-
noni , le salue en iodinaDt la palme qu'il tient à la nain, et dit : « 0 toi qui as daigné m'apparaître. Je tereeonuais; scHSiion protecteur auprès des célestes anis qui rayonnent autour de toi. O vous tous , messagers du ciel , vous avez porté le fardeau de la vie , vous êtes sortis viaorieux de ses rudes épreuves; permettez à Tenfant que k Christ a béni d'approcher de ce roc sacré et de vous contempler de plus près. » Eve sourit à ce désir , et dit au premier homme : « Bientôt, oui, bientôt la mort mûrira ce fruit précoce. » Guidé par Eve, Nephthoa s'est approché de BénonI; mais à peine a-t-il franchi le cercle des immortels qu'une sainte terreur ébranle la moelle de ses os. Débora Tenveloppe d'un nuage léger , le presse dans ses bras, et lui dit à voix basse :
« Tu viens d'entendre chanter les fidèles; répète-nous leur hymne. »
Et les harpes des ressuscites unissent leurs accords mélodieux* Soutenu par cette harmonie vivifiante, l'enfant chante : « Un arc aux nuances célestes' se dessine sur les nuages ; l'alliance est éternelle ; elle est éternelle, l'alliance de la résurrection. »
Et à mesure qu'il résonne, ce chant que soutiennent les harpes vivifiantes , le pieux enfant agite la pahne qu'il tient à la main, l'incline vers la tombe du Sauveur, et reprend.
« L'agneau immolé vient d'essuyer les larmes de tous les pécheurs que son sang a rachetés; la mort n'est plus qu'un doux sommeil. »
Âsnath adoucit l'éclat de ses rayons , et dit : « Pourquoi tardons-nous à lui donner la couronne du sépulcre? »
Et la sœur de Lazarre arrive et pose la couronne sacrée sm* la tête de Nephthoa, et Nephthoa chante : .
a Le Ressuscité s'est écrié de sa voix divine : Hagdelaîne ! Et Magdelaine ravie enlaçait ses genoux et ne pouvait prononcer que ce seul mot : Rabboni! »
CHANT XVIl. 40»
Et à mesure qa*il résonne , ce chant que sontlennent les harpes ^Tifianies, des larmes de Joie s'échappent des yem de Tenfant 9 et il chante de nouveau :
K Thomas s*est écrié : Mon Seigneur! mon Dieu! et ses yeox ont vu les plaies du divin Ressuscité, et sa mam a touché son flanc déchiré par la lance meurtrière. »
Et à mesure qu'il résonne, ce chant que soutienœut les harpes vivifiantes, un saint ravissement s'empare des fidèles; ils gravissent le roc sacré, franchissent le cercle des immortels, et chantent en chœur :
« Nous aussi nous ressusciterons ; ils ressusciteront tous , les morts qui se sont endormis dans le Seigneur depuis la naissance du temps jusqu'à son dernier jour. »
Et à mesure que leurs voix s'élèvent vers les deux , les harpes vibrent avec force et font entendre ces accords sublimes qui, au pied du trône de l'Éternel , accompagnent les cantiques des archanges. Les ressuscites et les chrétiens encore soumis à la mort ne forment plus qu'un seul chœur ; et, unissant leurs voix et leurs pensées , ils célèbrent ainsi le Sauveur du monde :
c( Honneur et gloire au lion de Juda , à l'agneau de Sion ! Honneur et gloire au plus riche des épis ! Sur le sol teint de sang de la colline du Golgotha, il s'est courbé un instant, mais il s'est redressé aussitôt ; des nations entières s'abriteront sons son ombre ; elles y trouveront la douce fraîcheur de l'éternité. Quand il est sorti triomphant de sa tombe , le vainqueur de la mort , la trompette redoutée s'est échappée de la main du chérubin; et ils ont gardé un respectueux silence , tous ceux qui se sont réveillés avec lui. »
La voix des ressuscites se perd dans les deux , leur édal s'affaiblit, ils s'éloignent, se confondent insensiblement avec les nuages, et disparaissent enfin à la vue desfidëes.
La demeure de Lazarre se cache au milieu d'un des plus riants jardins de Béthanie; un ruisseau limpide le traverse et baigne le pied de la tombe de Marie. C'est du fond de cette même
iU LA MËSSIAfiS.
tombe qa'à la voix de Jésas, Lozarre s'était levé naguère; mais Tenveloppe mortelle de sa sœur y dort d*nn sommeil d'aîraio. Ses amis cependant ne la plearent point, car ils savent qae le Christ est ressuscité , et que la pieuse jeune fille est allée le rejoindre. Marthe vient chaque malin parsemer le tertre funèbre des fleurs nouvelles qu'elle a cueillies sur les bords du ruisseau. Fidèle à cette pieuse tâche , elle est encore agenouillée sur la tombe , et tous ses vœux appellent le sommeil, qui rend rnseifsible au suave parfum des fleurs , au doux murmure des rnis^ seaux , mais qui conduit dans les régions inconnues qu'habite rame de sa sœur»
Les rayons du soleil deviennent plus ardents et avertissent ^ Marthe qu'il est temps de songer aux travaux du jour. Elle s'éloigne à pas lents; son frère vient à sa rencontre, et lui dit qu'il a engagé ses amis et quelques pèlerins à venir prendre un modeste repas dans son jardin.
Tandis que Marthe prépare le repas , Lazarre puise dans le ruisseau du sable humide, l'étend sous un vaste berceau, parsème de fleurs embaumées ce frais tapis, et rapproche les branches des arbustes et des plantes grimpantes partout où on rayon du soleil pourrait s'y glisser.
En s'occupant ainsi à rafraîchir et h décorer la salle de ver-
dure où il va recevoir ses hôtes, Lazarre passe plusieurs fois près de la tombe de sa sœur» et ses yeux restent secs. Son cœur lui dit qu'il la rejoindra bientôt, et il cueille sans scrupule les fleurs qui croissent sur son tertre funèbre» pour les suspendre à la voûte du berceau.
Une troupe de ressuscites tenant dans leurs bras des harpes, des psaltérions, des cors, des clairons, des saqaebates et des trompettes s'est réunie autour d'un palmier planté sur le bord du ruisseau. Les instrumentssont muets encore, mais la pensée des ressuscites goûte d'avance le charme des hymnes solennels qui, du pied du palmier, iront se perdre sous le bereeaa
du festin quand viendra l'étoile du soir , et avec elle la lune et ses voiles argentés.
Les amis de Lazarre sont arrivés les uns après les autres , et se sont placés sous le berceau embaumé que sa sollicitude leur avait préparé. De pieux entretiens ei le chant des oiseaux cachés dans les bosquets embellissent le repas. Peu à peu une joie douce comme le murmure de la source qui jaillit au milieu du désert, succède aux émotions violentes qui ont agité les ûdèles depuis la mort du Messie. Pour ces fils de Talliance nouvelle, la vie n'est plus qu'une tiède soirée d'automne , et la mort un sommeil court et léger ; aucun doute n'attriste leur âme , dont tous les désira se dirigent au delà de la tombe.
La lune est veùue répandre ses blancs rayons sur l'azur du ciel , l'étoile du spir scintille à travers ce voile diaphane , et les hôtes de Lazarre se dispersent dans toutes les parties du jardin.
Un pèlerin de Samos, qui s'était annoncé sous le nom d« Dimnot, continue le grave entretien dans lequel il s'était engagé avec un noble habitant de Jérusalem ; tous deux se sentent entraînés Tun vers l'autre par cette amitié sincère et pure que les belles âmes seules peuvent connaître.
« Hélas ! dit le pèlerin de Samos à son nouvel ami , cesse de craindre que la mort ne nous anéantisse. Pour qu'il puisse germer, le riche épi qui fera la joie du moissonneur, ne faut-il pas qu'il repose dans la terre? Avant d'éclater en orage qui atteste la gloire de l'Éternel, ne faut-il pas que la nuée s'obscurcisse? Voudrais-tu que notre âme , si noble et si grande , fût toujours captive dans sa misérable enveloppe de poussière ? »
En prononçant ces mois , le ressuscité quitte sa forme de pèlerin, s*entoure de rayons étincelants, et guérit ainsi son ami du doute pénible qui lui faisait craindre que la mort ne conduisit au néant.
Un pèlerin du fleuve aux sept bras, qui s'était annoncé sous le nom de Kerdith, continue le grave entretien dans lequel il s^étai: engagé avec un noble habitant de Jérusalem ; tous deux se sen*
466 LA M£.^SIADE.
tent entraînés Tun vers Tautre par cette amitié sincère et pure qae les belles âmes seules peuvent connaître.
« Hélas ! dit le pèlerin du fleuve aux sept bras à son nouvel ami, homme fortuné, tu ne connais pas toute retendue de ton bonheur; tu crois encore que sur cette terre il y a mille longues douleurs pour une joie éphémère. Cette triste pensée pèse sur ton âme, mais bientôt elle s'en affranchira pour toujours. Homme fortuné, tu ne connais pas toute l'étendue de ton bonheur ; une voix solennelle qui , dans cette vie déjà , s'élève au-dessus des tombeaux, te parlera... Ami , tu es sur le point de Tentendre, rappel imposante la mort!... Des chants célestes te montreront des images de destruction, et dans ton âme se développera le pressentiment du réveil des ossements tombés en poussière... Résurrection ! pensée sublime , tu la comprendras dans toute son étendue ; pour moi elle est devenue une réalité, grâce à celui qui nous a créés tous. »
Il dit, et toute sa personne brille spontanément de Téclat de la lumière primitive. Le fidèle sent ses genoux fléchir , il tombe au milieu des fleurs qui couvrent le gazon. C'est là que ses amis le trouvent étendu sans mouvement ; les soins empressés qu'ils lui prodiguent le rappellent à lui-même , et le mettent en état de raconter l'apparition céleste qui est venue jeter un jour nouveau sur sa vie future.
Assis sur une pierre couverte de mousse, le front appuyé dans sa main , Sébida fixe vers la ten*e ses regards sombres et inquiets ; mais sa pensée erre dans les régions âevées.
« Ai-je donc en vain renoncé à sonder les secrets de l'avenir? se dit-il; faudra-t-il croire qu'une partie des pèlerins qui viennent de manger avec moi à la même table étaient des resBOScités , et qu'ils opi apparu à nos amis ? Morts qui prétende! vivre, montrez-vous à mes yeux; je les ai habitués à distinguer les illusions de la réalité !... Vous ne répondez pas à mon appel?... » Un pèlerin de l'Ue de Tènédos se présente tout-à-coup devant le jeune sceptique, et s'entretient avec lui des erreurs dans les-
quelles les mortels se laissent entraîner tantdt par une trop grande crédulité , et tantôt par des doutes outrés.
« Le sage, continue le pèlerin, ne médite que sur les choses dont ses facultés lui permettent de comprendre la nature et de mesurer l'étendue. Si parfois il est forcé d^examîiier des questions plus profondes , il y apporte le désir sincère de s'éclairer, et ne se laisse point éblouir par cet orgueil funeste qui pousse les enfants de la terre à rejeter comme impossible tout ce que leurs connaissances bornées et leur faible entendement ne sauraient expliquer. »
Il dit, et (fisparaît. Sébida regarde autour de lui avec effroi, et s'écrie :
« Il s'est évanoui !.., C'était une apparition, une apparition sans éclat surnaturel... Qui donc l'a envoyé vers moi?.,. Cet habitant du ciel est-il venu de son propre mouyement , et parce qu'il savait que j'avais besoin qu'un rayon d'en haut vînt m'éclairer ?... Non , c'était un messager de Dieu , je le sens , car il m'a retiré de Focéan de doute où j'allais m'abîmer... Me voilà sur le rivage ; j'écoute avec bonheur le mugissement des vagues , car elles ne peuvent plus m'atteindre. )>
A peine a-t-il prononcé ces mots que le pèlerin qui vient de le quitter paraît dans le lomtain. Entouré d'un éclat céleste , il s'avance à pas lents, fait signe au jeune sceptique d'approcher, et s*arrête sous le palmier où les ressuscites , invisibles à tous les regards , se réunissent après leur apparition aux fldèles. Sébida obéit sans hésiter, car il a pour toujours secoué les chaînes du doute. L'immortel cependant achève de l'éclairer en lui dévoilant une partie des secrets de la Providence, qui lui font deviner les béatitudes du ciel. Sébida l'écoute avec admiration.
« 0 toi , s'écrie-t-il enfin, toi qui sors de ta tombe et qui comprends l'éternité , qui donc es-tu? »
« Je suis Joseph, répond le ressuscité. Ton père vit encore ; va lui répéter ce que je viens de rapprendre... Qu'avant de
40S LA MESSIAOE.
qaiiter la terre le Ténérable vieillard voie couler des larmes de joie sur tes joaes , et qu'il te bénisse. »
Debout sur le mont Tbabor , le Sauveur pèse les actions des mortels dans sa balance redoutée , et sourit avec bonté aux scènes de bonheur qui se déroulent sous ses yeux dans le Jardin de Lazarre.
Entouré de ses plus intimes amis , Lazarre s'entretient des sublimes leçons que le Messie leur a léguées , et qui , plus tard, deviendront pour Tespèce humaine tout entière une source sacrée où elle puisera une vie nouvelle.
K Oui , continue-t-il , ce n'est qu'après nous être réveillés de la tombe que nous saurons pourquoi le brillant avenir que nous pressentons ne s'est pas réalisé plus tôt... Alors seulement nous saurons aussi pourquoi notre divin Sauveur est descendu à l'humble condition d'un enfant de la terre... Il ne nous est pas donné de sonder ici bas ce mystère des cieux;... parlons-en avec réserve et crainte; c'est ainsi seulement que les simples mortels peuvent s'entretenir des choses divines... Lorsqu'un homme généreux et bon se voit repoussé, méconnu par ses frères, qu'il aime d'un amour sincère , oh ! alors il souffre et verse des larmes brûlantes quinous pénètrent d'une respectueuse pitié. Qu'estil cependant? un mortel un peu moins méchant que les autres mortels;... mais le Christ, le divin Médiateur?... Ne cherchons pas à sonder le mystère des cieux, mais qu'il nous soit permis de comparer le flls de TÉternel ;... non, non, devant cet archétype céleste toute autre image disparaît... Le Christ a été repoussé, méconnu par les hommes qu'il aimait d'un amour sincère ; il a souiïert, il a versé des larmes brûlantes... Quelles larmes furent Jaiâais plus dignes d'une respectueuse pitié ? quelles souffrances peuvent être comparées aux siennes ? Doué de toute la plénitude de sentiment qu'un Dieu seul peut posséder* que n'a-t-il pas dd «éprouver lorsqu'avec le ricanement de Tcnfer on l'a revêtu de la pourpre royale et couronné d'épines ? lorsqu^on Ta traîné au supplice, confondu avec de ^ils criminels ? lorsque, pour apaiser
GHAMT XVII. 469
sa soif, on lui a donné du fiel et du vinaigre? lorsqa^enfin il a subi sur la croix la plus lente, la plus terrible des agonies?...»
Accablé par la tristesse, Lazarre se tait, s'éloigne à pas lents, et 'va s'asseoir sur la tombe de sa sœur.
« C'est ici , se dit-il en appuyant sa main sur le tertre funèbre , c'est ici que mûrît le germe de la résurrection... Pauvre sœur ! à ton instant suprême , je n'ai pu te parler que de Jésus mort,... mort sur la croix I... Maintenant tu es près de lui ;... oui , tu dois y être, mon cœur me le dit... »
L'âme de Marie-Magdelaine, qui plane au-dessus de sa tombe, gémit doucement, car il ne lui est pas permis de se montrer à sonirère; mais elle espère que Jésus fera pour lui ce qu'il vient de faire pour Gidiie et pour Sémida , ces deux jeunes ressuscites qui , à ce titre , ont été jugés dignes de s'élever vivants dans les cieui. Lazarre continue à se livrer à ses tendres regrets :
« Quel n'eût pas été ton bonheur, ô Marie! si tu avais été près de moi pendant cette heureuse journée ! avec quel ravissement tu aurais chek-ché à voir sur les traits de mes hôtes s'ils appartenaient encore à la terre , ou s'ils étaient des messagers du ciel! »
Et la pensée de Marie répond à la pensée de Lazarre :
« Si je pouvais t'apparaître, ô mon frère bien aimé ! je te les nommerais, les immortels qui sont venus s'asseoir à ta table... Mais, hélas ! tu ne m'entends pas ; ma tombe et le ruisseau qui la baigne ne m'entendent pas davantage... Qu'importe? je veux oublier la distance qui nous sépare , je veux croire que tu peux me comprendre ; écoute j ce beau vieillard à la chevelure blanche comme la fleur du buisson qui croît au pied de mon tombeau , ce beau vieillard que tu vois là-bas à Tombre du palmier, c'est Husa (1) ; le jeune homme qui suit lentement le cours du
(1 J David ayant ra&Mmblé tout Israël ponr rameoer Tarche de Dieu de Kiriath- Jéharim h Jériifalem , on la plaça sur an chariot neuf qai fut condait par Hum. On des bœafr qui traînaient le chariot glissa ; Ho&a étendit la main poar retenir Tarche : an même instant il fut frappé de mort. David fiit fort affligé
ruIflseftQ, c^est Jetfaro, le berger 4e Ma^ao (1). Regarde la douce Megiddo , la tenére itie de Jepklé , aTec qiieHe candeiir ADgéliqae elle s'enveloppe de son voUe transmrenu.. »
Et pendant que les yeux de Marîe s'arrêtent sur les ressusdtés du Christ, sa pensée se perd dans un ravissement infini, car ici elle voit Korah (2) qui appuie contre un olivier sa batpe céleste que Jedithun couronne de fleurs immortelles. Plus loin , Rachd enlace le tronc majestueux d'un ormeau de guirlandes de lierre que Jémina prolonge à Tinfini. Plus loin en> core , le berger Zalmona , qui expira de joie lorsqu'il entendit le chant des anges célébrer la naissance de l'enfant de Marie, s'avance à côté d'un plus ancien , d'un plus célèbre berger de Bethléem , à côté du noble fib disa!. Tous deux s'^pputent sur des branches de saule, et prient les ressuscites qu'ils rencontrent de leur parler du ravissement des fidèles auxquels Ss ont daigné apparaître. La pensée de Marie s'adresse de nouvead à son frère, et lui dit :
(c Reconnais-tu Éliphas(3)? le vois-tu se diriger vers Hé man (^)? ils se parlent, leurs yeux étincèlent... Héman s'avance vers ma tombe ; il s'assied à tes côtés... Hélas ! tu ne peux le voir , il s'est dépouillé des formes accessibles aux regards des mortels;... il va^ s'élever sur la cime du Thabor... Reste, cher
de ce miilheiir, et nomma le champ oii il était arrivé Pirets-Uttfn. Ce fat dan* ce même champ ^e les rois de Juda firent bâtir une maison de campagne. G* d'eox, Bomm^ Manaasé, y fut enterré. yUr Ouronkiiies, liv. I", chap. iS, et liv. Il, chap. 33. (N. d» Tr.)
(1) JethrOi bean-père de Moïse , était berger h Madian , contrée voisine d« grand désert qui sépare TÈgypte de la terre de Canaan. [N, dm Tr.)
(2) Korah et son ami Jedithun étaient deux chantres de David, [ff. dm IV.)
(3) ^iphas était un des amis de Job qui pendant le plu$ fort de sa aaisèie venaient discuter avec lui et l'accabler de reproches. Cet ami trouva grâce devant l^Èternel, parce qu'il se conforma à Tordre qu'il en avait reçu de porter k Job sept taureaux et sept béliers pow ka offrir en bolocaotte ao Seigneur. Fer le Livre de Job. (iV. du SV.)
(4) Un des chantres de David. VoirU noleda chant XI, p«g. 27S. (M ife 2V.)
GHAIfT XVII. 471
HéoMin, daigne te montrer k mon frère , et que je voie les Urines de joie que ta présence lui fera verser. « Et Béman répond :
« Avant de remonter dans les deux , le Rédempteur se montrera à Lazarre , et Lazarre sera transfiguré. »
« Ô bonheur inonit mon frère bien aimé montera avec nou» dans le royaume de la lumière ; il grossira le cortège des premiers nés de la création ; il mêlera sa voix à leurs hymnes célestes. »
G^est en vain que Marie se réjouit d'avance de la transfiguration de Lazarre , il ne peut ni la voir ni Tentendre. Une vague inquiétude cependant pèse sur lui ; dominé par un sentiment indéfinissable, il se lève, quitte Je tertre funèbre et va rejoindre ses amis.
Énéos s'est retiré dans la partie la plus solitaire du jardiu. La tête appuyée dans ses mains , il médite sur le bonheur des fidèles qui viennent de voir des ressuscites.
(c Oui» se dit-il, leur félicité est grande; mais n'en ai-je pas eu ma part, puisqu'ils m'ont raconté tout ce qu'ils ont vu, tout ce qu'ils ont entendu?... Quel parti dois-je prendre maintenant?... Puis-je servir encore les conquérants du monde, et déposer de l'encens sur l'autel de Jupiter tonnant? Dois-je me souiller de nouveau du sang des opprimés qiii refusent de plier sous le jpug d'un vainqueur inhumain? Puis-je marcher dans les rangs du cortège d'un triomphateur, et partager les plaisirs sensuels que Rome prodigue à ses soldats quand ils rentrent victorieux dans ses murs ? N'ai-je pas appris à voh* la vie sous un autre aspect ?.. . Joie étourdissante, gloire ensanglantée, adieu pour toujours; je me voue sans retour au Dieu d'amour et de miséricorde , aux devoirs sacrés qu'il impose, aux vérités célestes qu'il est venu nous enseigner. Sois désormais avec moi, Dieu d'amour et de miséricerde, et daigne guider mes pas. »
A peine sa pensée a-t-elle envoyé ces derniers mots vers le
ciel, qu'Éliha (1) lui apparaît dans tout son éclat céleste , et tut fait entendre des paroles de salut.
La vision a disparu , mais les yeux du pieux Éoéus restent fixés sur la place où elle s'est évanouie , et son âme écoute encore les révélations qu'elle est venue lui faire.
Béthoron (2) aimait Jésus, mais pas assez pour le suivre; il avait refusé de devenir son disciple , mais depuis il s'est cruellement repenti de ce refus. Une profonde tristesse Taccable , car il n'ose espérer que le divin Ressuscité, touché de ses remordSr pourrait lui envoyer un de ses messagers. En vain Lazarre a essayé de le consoler ; il fuit la société de ses amis , et se promène seul dans un des plus sombres bosquets du jardin. Éliha l'aborde sous la forme d*un pèlerin, et le prie de lui apprendre les merveilleuses actions de Jésus, pendant son séjour sur la terre , et Béthoron raconte avec feu tous les miracles dont il a été témoin. Le ressuscité l'interrompt tout-à-coup, et dit :
« Que vous êtes heureux , vous qui avez vu de vos yeux , entendu de vos oreilles ! *>
Et sans écouter la voix du jeune homme qui lè rappelle avec anxiété, il s'éloigne, et disparaît à sesr yeux. Convaincu qn'oir messager du ciel vient de se montrer à lui , mais qu'il dédale de l'éclairer, Béthoron se trouve plus malheureux que jamais. En vain il suit la route par où le pèlerin a disparu , il ne voit que te tertre fleuri qui couvre les restes de Marie , il n'entend que le murmure du ruisseau qui se perd à travers l'épais feuillage du bosquet. Bientôt un des pèlerins, qui, pendant le repas, s'était
(1) Elihu était le plas jeone et le plas sage des amis de Job qui venaieiil discuter avec Ini pemiant sa misère. Ce fat le seul qui ne Pinaulta point et qui rexhorta ë la résignation et à res|iéraoce. Voir le Liv. de Job, cbap. 32 eisnivanU. [N. du TV.)
(2) Tous les évangélistes parlent d'un jeune bomrae fort riche qui, looclié de la morale du Messie, voulut se faire son disciple ; mais lorsque le Messie loi dit de renoncer ë ses richesses pour le suivre, il n^eul pas le courage de faire ce sacrifice. Ce jeune homme, que KIopstock désigne ici sous le nom de Béthoron, n*est point nommé dans les Écritures. {N. du Tr.)
occupé de Ini , vient à sa rencontre ; il loi adresse la parole avec bonté, et Tkivite à le regarder désormais comme son meilleur, son plus sincère ami. Béthoron cède au besoin d'épancher les souffrances de son âme dans un cœur compatissant , et d'une voix entrecoupée de sanglots , il raconte comment il a refusé de suivre Jésus, et par combien de remord» cruels il a expié cette faute, dont le pardon lui parait impossible. Son nouvel ami lui prodigue des consolations qui le remplissent de joie et de surprise.
« Achève ton ouvrage , s'écrie-t-il ; je n'en puis plus douter, tu es un des messagers célestes que le Sauveur envoie vers ses témoins sur la terre... Ne détourne pas de inoi ton regard plein d'amour et d'espérance ; tu viens de te dire mou ami; à ce titre , Je te supplie de m^apparaître dans ton éclat d'immortel. »
Jédidoth, car c'est lui qui est venu consoler l'infortuné Béthoron , lui tend les bras , le presse sur son cœur, l'inonde d'une lumière céleste, et Béthoron perd le sentiment de son être...* En revenant à lui , le jeune homme ne voit plus rien ; mais le souvenir de l'apparition que le Christ a daigné lui envoyer sufiira désormais à son bonheur.
Guidés par leurs anges gardiens , Cidiie et Sémida ont quitté Hespérus (1). Arrivés près de la tombe de Marie , ils s'y arrêtent un instant , et vont se joindre aux ressuscites réimis sous l'oni^ bre du palmier. Un des immortels les engage à chanter l'hymne par lequel ils célèbrent dans les cieux leur bonheur et leur amour.
Des sons plus mystérieux que le bruissement du feuillage, plus caressants que le murmure du ruisseau , viennent frapper les oreilles de Lazarre et de ses hôtes. C'est en vain qu'ils cherchent à déflnir ces vagues mélodies , ils les écoutent , retiennent leur haleme, et s'engagent mutuellement au silence par des gestes expressifs.
(i) Ilecpérns, Vesper ou Vénus : étoile du i>oir. (/V« d» Tr.)
£t, aniwant sa voix aa son des harpes , des psaRérioiisr , die»^ cors, des clairons, des saquebates et des trompettes des ressuscites, Sémida chante :
« Ils sont accomplis enin, ces rêves confus qui, après noûreréveil de la mort, faisaient notre existence» LUnfini est beau, ma Cidiic; il Test plus encore quand ta pensée le mesure avec la mienne. »
Et Cidlle répond :
« L*étoile du soir est belle , mais elle est plus belle encore quand tu IVlmlres avec moi; ton regard embellit le jour qui vient d'éclore , le soleil qui parcourt l'espace, n
« Les astres résonnent à Funisson , tout dans Tunivers est harmonie ; rbarmonie enfante toutes les béatitudes célestes , elle a confondu nos âmes; oui , Cidlie , Tharmonie , c'est Tamour, c'est le bonheur ! »
« Hespérus aussi connut Tenthousiasme de Famour, mais il n'aima jamais comme nous nous aimoi», mon Sémida. »
« Hespérus, tu comptes une longue suite de jours heureux, mais tu ne t'es pas encore aifranchi de ta forme primitive ; pour recevoir sus perceptions , ton âme n'a que sept sens (1) , la nôtre
(1) kiOpsIock 7.ie parle plus ici de Tëloite, mais d*Hespërn», fils de Japel oa JapelQs, qai s* rwidil célèbre par sa piété et par son amoar passionné pour Tastronomie. Voulant observer les astres d« haut d'une montagne , il en fat précipité par la foudre et ne reparut plus. On lui rendit les boaneurs divins , et on donna son nom k la plus belle étoile du ciel. KIopstock suppose qullespéras b«btte celte étoilsi mais quUl n'est pas encore arrivé h la perfection qu'ont atteinte Sémida et Cidlie, puisqu'il n'a que deux sens de plus que les habitants de la terre. Ces sept seny sont nne allusion ani sept filles d'Hespéros, connnes sons le nom d'Hespéridcs. Depub l'antiquité la plos recoUe * ces filles ont été regardées comme souveraines de contrées merveilleuses, que, sons divers noms, tels que les jar(^ins des Hespérides, les îles Atlantiques, les iles Fortunées, etc., on a placée» dans tontes les parties dn monde, k l'entrée da ciel et dans le ciel même. Tons les poètes et tons les philosophes parlent de ces contrées; Horace et Platon lai>aiflma en ont fait des descriptions séduisantes. On s'étonnera flans doute de trouver dans un poème tel que ta Mesêiad*, des fictions mythologiques ; mais Uop«lock n« voit pas dans Hespérss «n fils de Japet mi Japelus, dotti les Grèce et \m Rewain»
CHANT XV il. 473
pittse maiateBaDt à toutes les sources de la créatioii , eUe s^éteod mt rinfini* Peu-Ca, à la mène dlslaiice que nous, voir la fleur qui s^épaoonit dans la vallée des Tombes ? entendre le cours du rwseau qui bumecte la raciae de ses arbres ? »
« Quand je ne voyais encore qu'avec des yeux mortels, je pleurais sur moi, sur le ruisseau dont Tété tarit la source , sur la fleur qui se fane au soleil;... mais quand mon Séraida, franchissant avec moi les limites du temps, me reçut dans se» bras»*. »
Ce cbant d'amour et de bonheur expire sur les lèvres de Cid - Ik, car, non loia du palmier sacré , elle aperçoit sa mère acca- JUée de douleur» CidUe lui apparaît aussitôt dans tout Tédat de sa beauté céleste. Une joie trop forte pour une simple mortelle brise les liens qui atuichaient cette mère infortunée à la vie de regrets et de larmes. Son âme quitte la terre et s'élève vers le trône de FÉtemel, soutenue par CidUe et Sénûda.
Ub noble pèlerin s'entretient depuis long-temps avec Semna^ •ur les apparitions qui sont venues consoler leii fidèles, et Semno l'écoute avec un vif intérêt.
« Hélas ! dit4l enfin * je serais heureux si un habitant du ciel daignait se montrer à moi ; mais pour croire à la résurrectiou du Christ, je n'ai pas besoin qu'un de ses messagers vienne me l'affirmer, »
Le pèlerin s'éloigne doucement et se dit à lui-même :
« Je ne lui apparaîtrai pas; sa fol est inébranlable , et jamaisaucun doute n'obscurcira son esprit.... Ma vue pourrait l'enorgueillir, et l'instant de bonheur rapide que je lui aurais procuré lui coûterait peut-être des joies éternelles. »
Debout sur le mont Thabor, le Sauveur pèse les actions des
font descendre le genre hamain , mais le ûls de Japlut fils de Noë , qui peapla nne partie de TAsie , et tontes les contrées riveraines de la Méditerranée. Celte «pini*!! s^accorde avec celle de la f Inpart d«» savaiits qni se sont occupés dr l'origine des peuples, et qni ne voient qu^une seule et même personne dans le Ja.pet o« JmptUiî et la mythologie et le Japlut ûnXurw saûiti. [N. (ta Tr.)
A:6 la MESSIADE.
mortels dans sa balance redoatéc , et souit avec bonté au scènes de bonheur qui se déroulent sous ses yeux dans le jardin de Lazarre.
Berbeson , le seul des dix lépreux guéris par Jésus qui reTint près de lui pour lui exprimer sa reconnaissance, se promène d'un air pensif sur le bord du ruisseau. Des sons confus, mais célestes, frappent son oreille ; il s'approche du palmier, et, sous son ombrage, il aperçoit les immortels comme à travers un Yoile mystérieux. Les vibrations de leurs harpes allaient le faire succoml)er à Texcès de son ravissement, quand un des ressuscites s'avance vers lui , le conduit au milieu du nuage qui les dérobe à tous les regards, et lui dit de cueillir des palmes. Berbeson obéit , et présente à chaque immortel une branche de Farbre sacré , et le ressuscité qui Ta introduit dans cette réunion céleste rengage à garder une des palmes qu'il a cueillies. Rassuré par cette faveur inattendue , Berbeson ose interroger les messagers du Christ ; ils lui apprennent avec une bonté fraternelle que le divin Rédempteur les a fait sortir de leurs tombes pour être témoins de sa résurrection ; qu'ils resteront sur la terre, aussi long-temps que s'y arrêtera le Messie, et qu'ils retourneront dans les deux avec lui.
« Pardonnez-moi , dit Berbeson , si j'ose encore vous importuner de mes questions , mais daignez me dire si je suis condamné à vivre long-temps. »
0 Nous l'ignorons , » répondent les immortels.
Et Berbeson reprend :
« Qu'avez-vous éprouvé lorsque vous vous êtes réveillés de la mort?... »
« Ce qu'éprouva Adam quand son Créateur l'appela à l'existence. Pour toi aussi elle sonnera la trompette qui réveille à la vie éternelle. »
Et Berbeson ne voit , n'entend plus rien. Le feuillage du palmier esthnmobile, les vents retiennent leur haleine, mais toutes
CHANT XVI r. 477
les joies da ciel sont descendues dans le cœur du mortel qui r pour la seconde fois , se voit l'objet de la miséricorde divine.
C'est ainsi que les amis de Lazarre , qui s'étaient réunis pour chercher dans de doux entretiens une consolation passagère, ont senti descendre sur eux toutes les bénédictions du ciel; c'est ainsi que le mourant qui ne croit trouver dans la tombe qu'uii> froid repos, voit briller devant lui l'immensité des cieux et une éternité de bonheur..
y^^^^ fl^btt^b^A^A A^bttvftAft ^^k &ft AA
A *am prie le Messie de lui dévoiler quelques-unes des conséquence» de la rédemplioa.— Le Messie exauce sa prière et lui révèle, dans une vision, une partie du dernier jugement. — Adam raconte aux anfes et aux ressuscites cette vision pendant laquelle il a vu et entendu jufçer les ennemis du Christ, — les fondateurs du culte des idoles , — les impies, — les persécuteurs, — les chrétiens adorateurs de la vierge et des saints, — les mauvais rois.
Adam se prosterne aux pieds du Christ , et lai dit :
« Si f ai trouvé grâce devant toi, Ô mon divin Sauveur ! fais que ma pensée paisse embrasser toute retendue du bienfait que ton sacrifice a répandu sur mes innombrables enfants. »
Et le Christ répond :
• Les conséquences de la rédemption ne se dévoileront quV vec le dernier jour du temps... Va te reposer à Tombre de ce cèdre, et je ferai passer devant tes yeux une vague image de ce grand jour. »
Adain obéit. A peine est-il arrivé sous Tombre du cèdre majestueux , qu'un sommeil profond et doux s'empare de lui ; une vision sublime anime ce sommeil. A son réveil, il s'empresse d'aller rejoindre les chérubins et les ressuscites , qui l'entourept et l'interrogent du regard.
Le père du genre humain s'assied sur une colline verdoyante ; les immortels se groupent autour de lui et gardent un respectueux silence , car il va leur raconter la vision que le Sauveur a daigné lui envoyer..
Les heures saintes d*aii Joor consacré au Seigneur s'étaient «cnvcriées devant moi , douces et solitaires, lorsqve je vis tout-àcoiip la muse de SioR qm se balançait moilement sw les ailes du crépuscule. Jaisa» encore eUe ne m'avait paru si imposante ; jamais encore je n'avais vu Fétemité si profondément empreinte sur son visage divin. £lie chantait la vision d'Adam. La majesté du sujet l'avait si forcement émue, qu'eUe fut plus d'une fois forcée d nterrompre son diant. Tantôt ses joues étaient brûlantes , et tantôt elles se couvraient d'une pâleur mortelle ; et de ses lèvres s'échappaient des accents tonnants entrecoupés de sons plaintife. Ses mains soutenaient péniblement sa harpe d'or, et s«r sa tête, au milieu de sa chevelure flottante, sa couronne tremblait. Puis elle redevint calme , un sourire céleste épanoui^ ses traits, et les filles divines de son âme, les pieuses pensées, déployèrent leurs ailes innombrables , et , portées par le souffle de la tempête , elles montèrent vers l'ÉterneL
Habitants de la terre , je vais essayer de vous redire le saint cantique delà muse de Sion , autam; que le peut un faible mortel. Pom* chanter les mâle et mille pensées qu'elle psalmodia devant moi , il faudrait la voix d'un ange ; pour deviner les mille et mille pensées plus sublimes encore qu'elle ne m'a pas jugé dipie d'entendre, il faudrait l'intuition d'un dieu.
Le père des hommes s'est assis sur une colliuo verdoyante; le» immortels, groupés autour de lui, l'écoutent dars un respectueux ^nce, car il leur raconte la vision que le Sauveur a daigné lui envoyer :
« Une puissance, rapide comme la pensée d'un séraphin, mouvait entraîné au milieu des plages sans limites de la résurrection. Il était imposant et terrible le spectacle du genre humain rangé tout entier autour du trône où siégeait le juge suprême ! Ce fut alors que je compris l'immortalité dans toute son éten^ due. »
Et, dominé par la force de ses souvenirs, Adam se prosterne, lève ses regards vers le sanctuaire des deux, et s'écrie :
4S0 LA MESSIAOE.
« Sauvear du m»ade , tu as daigaé exaucer le vœu audaeieux de ton premier enfant; mes yeux ont entrevu quelques rayons du plus grand de tes jours; mes oreilles ont entendu Je roulement lointain de ton tonnerre de Juge suprême!... Grâces te soient rendues , Fils de TÉternel. »
11 dit, se relève, et reprend son récit :
« Le jugement universel était commencé depuis long-temps, car déjà le sort de mille et mille morts était fixé.... Qui pourrait mesurer la durée de ce grand jour?... Ce n'était pas le soleil qui Téclalrait; tous les soleils de la création étaient éteints, mais le trône éternel lançait à travers Tinfini des rayons éblooLssants... Je voyais Tautcl du sacriûce, et Tinnocent Abel (1) percé des coups innombrables que les méchants lui avaient portés. Gn chérubin à Taspect menaçant laissa retomber la trompette redoutée ; elle venait d'appeler devant leur juge les chrétiens qui, au nom de la loi d'amour, avaient égorgé d'autres chrétiens. Après avoir un instant plané en silence au-dessus des plages de la résurrection , le lugubre chérubin renversa deux vases qu 11 tenait à la main , et dont Tun contenait du sang et Tautre <les larmes; puis il se tourna vers le Juge suprême, et s'écria:
« Tu as compté chaque goutte du sang innocent, tu as compté » chaque larme des opprimés ! Tu feras justice à rkinocencé, » tu donneras la paix au malheur. »
» Et le Juge suprême arrêta sur les victimes innocentes des regards d'amour qu'aucune langue nesaurait peindre, et les archanges, les séraphins et les bienheureux tressaillirent. Mais les victimes innocentes n'élevèrent point leurs voix accusatrices, et leurs yeux , pleins de miséricorde comme à l'instant où ils s'étaient éteints sous le sombre voile de la mort« demandèrent grâce pour leurs bourreaux. Alors un des juges célestes se leva, et dit aux uns :
(1) Abel el I:iaac onl lonjoors ëlë regardés par les prophètes comme èt% ne* limes innocentes, images iln Clirîstf dont ils annonçaient Tarrivétt et la mort V. du Tr.)
CHANT XVllI. 481
« Que toutes les béatitudes du ciel soient votre partage , car ^\ous avez, sans mormurer, posé vos nobles têtes sur Fautel »du sacrlGce. » Et il dit aux autres : « Que tous les tourments »des enfers soient votre partage , car, au nom du Dieu d'amour »et de miséricorde , vous avez tiré le glaive et allumé des bû- »€bersl Lorsque vous égorgiez vos frères en déployant Té- •tendardde lacroix, TÉternel aurait fait tomber sur vous la » plus terrible de ses foudres , si sa pensée immuable n'avait pas «convoqué tous ses enfants pour ce grand jour où se dévoile^ «Font tous les mystères de sa providence. Que sont-ils devenus «les infortunés dont les saints cantiques s'élevaient vers le «Seigneur au milieu des flammes de vos bûcbers? Le soulBe »de lu résurrection a rassemblé leiu^ cendres; leur bymne de •mort est devenu un chant de triomphe, et leur voix plaintive, nqui demandait grâce pour vous, est maintenant un cri de joie •qui célèbre la toute-puissance du Sauveur. »
» Il se tut, et retourna sur son siège d'or. Un autre juge vint prendre sa place ; une nouvelle légion de morts fut amenée devant lui, et il dit :
« Vous avez consacré votre vie à vous élever au-dessus des «autres enfants de la terre. En vain vous bncl caché votre or- «gueil au fond de votre âme ; vos actions et les marbres superbes «qui décorent vos tombes témoignent contre vous. Dieu lit dans «la pensée, mais vous, vous n'en aviez pas le pouvoir, et pourtant «vous avez osé condamner des hommes, des chrétiens comme «vous I Vous aviez oublié que si quelques pécheurs osent se «lever d'un vol trop hardi vers le Fils de l'Éternel , et que , re- «poussés par l'éclat de sa magnificence, ils ne voient plus en lui «que la création de leurs propres folies , il ne vous appartenait «pas de vous faire le défenseur de votre Dieu, et de lancer «contre vos frères des foudres que vous n'aviez pas la force de «porter. Au lieu de vous occuper avec une sainte inquiétude de «votre propre salut, vous avez élevé un front d'airain au-dessus «des faibles vermisseaux qui rampaient pieusement dans la
498 LA MESSIAOB.
«poussière. Voos avei méprisé, raillé, persécuté vos frères, «vous n'avez pas même respecté leur sang. Et maintenant, H » élève la voix, ce sang répandu par vos mains; le Juge suprême »est assis sur son trône pour Técouter et pour le venger. •
» Un des plus hauts dignitaires du trône piirut à son tour, c'était Lebbée ; les cieux Tout appelé Élim , du nom de son ange gardien , devenu son frère pour Téternité. Soo regard attristé erra lin instant sur Timmense légion des pécheurs, puis il leur dit d'une voix mélancolique et solennelle :
tt Je ne veux pas arrêter plus long-temps ma pensée sur la )» route que vous avez suivie pendant votre vie d'épreuves; elle 3» est teinte de sang et jonchée de cadavres ! Hélas ! que n'avez- »vous été témoins de Tanathéme qui frappa la terre, lorsique, '«pour la première fois, elle but le sang d'une victime tovbée »sous une main parricide ! Il vous a été prédit» annoncé, ce joor » terrible du dernier jugement. Vous avez refusé d'y croire, et »vous n'avez apporté à l'éternité que des cœurs vides et dessé- »chés. Ce n'est pas ainsi qoe vous êtes sortis des mains de votre «Créateur, non, c'est ainsi que vous vous êtes faits vous-nêmes. «»Ne vous m^renez pas sur les larmes que je ne pais retenir; ce » n'est pas sur vous que je pleure, non, c'est sur la dignité bo- «maine que vous avez dégradée* L'atome qui se courbait dans )»la poussière, et l'immensité des cieux qui s'arrendi/saient au- «dessus de vos têtes, vous révélaient un Dieu de miséricorde; »mais vous n'avez jamais levé vos regards vei*s Ui ciel, vous «n'avez jamais eu pitié d'un être souffrant La justiœ divine est » indulgente, mais pour vous elle sera sans pitié. »
»Élim parlait encore, et déjà le Juge suprême avait tourné son regard vers l'ange exterminateur... 0 mes célestes amis! comment pourrai-je vous décrire l'expression de ce regard ? comment poupai-je vous donner une juste idée de l'accent de sa voix, quand il dit au lugubre séraphin :
« Répands tes plus affreuses terreurs sur cette borde maandite , et qu'elle pressente les touroaems qui Tattendent. •
CHANT XVin. 4S»
ff Et l^nge de fo mort déroula sur eux le sombre yoile de minuit, les fit marcher devant lai , et les poussa vers Tablme dont les gonffres béants les reçurent pour jamais.
» En m'envoyant cette vision prophétique, le Christ avait donné h mes yeux la force de voir au fond de ces abîmes. Des ossements entassés les encombraient; le souffle de la tempête soulevait ces ossements , chacun d'eux s'agitait séparément ; il prît une voix, et cette voix était un anathéme qu'il lançait au-devant du nouveau Tenu. Saisi d'effroi , je me précipitai aux pieds du •Sauveur, et j'implorai sa miséricorde. Il sourit, et me montra dans les airs une légion d'âmes vêtues des robes blanches de l'innocence et couronnées d'immortelles. Elles descendirent lentement jusqu'au pied du trône, où elles déposèrent leurs couronnes, et leurs voix mélodieuses entonnèrent cet hymne :
« Gloire te soit rendue à toi qui sièges sur ce trône sunpréme, pour juger les enfants de la terre que tu as réveillés ndelaraort. Nous avons porté de lourdes chaînes, nous avons «souffert mille tortures; et quand l'esprit saint est descendu »sar nous, quand il nous a donné la force de braver le fer et »le feu , quand la mort est venue nous apporter ses plus belles «couronnes, alors seulement nous avons appris à connaître la «vie que nous venions de quitter. Qu'est-elle? Hélas! un tour- »billon de poussière qui tombe avec le souffle éphémère qui Fa » soulevé ; un court entretien qu'un brusque départ interrompt; » un regard rapide dans les profondeurs de la création , et pour- *>tant tu lui réserves des récompenses éternelles! Inspiration » sainte , déploie tes ailes ; harmonie céleste , fais entendre tes » accords divins; que tous les chœurs du trône chantent à la n fois la gloire , la puissance et la miséricorde du Maître des »dettx> lui qui eonsole tout ce qui souffre , lui qui , pour sauver » l'espèce humaine , a donné tout son sang ! »
9 Les martyrs disparurent dans les nuages, et l'ange de la mort se présenta de nouveau au pied du trône ; le métal sonore résonna à travers l'espace, et fit monter les impies du fond de
tous les gouffres où ils avaient cherché ud refuge. Forcés de comparaître devant le Rédempteur quMls avaient si souvent insulté par des railleries infernales , le sourire affable et bienveillant qui naguère voilait leur froide perfidie fit place à un rire grimaçant. Effrayés de leur laideur, les auciens du trône s'enfoncèrent plus avant dans leurs sièges d'or. Au milieu de cette foule hideuse, se cachait un jeune homme qui, sans le savoir, brillait de la beauté des anges. Etienne lui fit signe d'approcher, et lui présenta la couronne des martyrs. Il la reçut avec hamilité ; les harpes des séraphins célébrèrent sa gloire, et du groupe des impies sortit un lugubre murmure. Le jeune homme reconnut la voix de son père, de ses frères, et leur dit :
«' Vous qui gémissez confondus avec ces âmes ret)rouvées, »vous que j'ai tant aimés, que vous avais-je fait pour exdter » votre haine? Je n'opposais que le silence et la résignation à «vos sacrilèges railleries; pourquoi voulez-vous m'enlever mon » dernier espoir, le seul qui ne trompe jamais , Tespoir en celai »qui mourut sur la croix ? 11 est venu enfin le réveil du sommeil )»de la mort qui faisait Tobjet de vos moqueries; il vous a fait «sortir de vos tombes, vous qui vouliez perdre mon âme; voyez, »je l'ai sauvée malgré vous. Je ne vous conucus plus! mes «prières, mes larmes, mon agonie vous ont trouvés sans pitié; «contemplez mon triomphe !... Mon, non, il augmenterait votre «désespoir; détournez vos regards. «
» Et le jeune martyr fut prendre sa place au milieu des anciens du trône.
» Et un sage qui avait consacré sa longue vie à de pieuses méditations parut devant le Juge suprême, et dit :
« Pour moi, la vie n'a été qu'un sentier tortueux et sombre; « mais, en le parcourant, j'ai sincèrement cherché la vérité. » Ils étaient heureux, les élus que guidait un rayon céleste, » car, en regardant le Golgotha, ils pouvaient se dire : Ce « fut ici que coula le sang de la rédemption. Rien ne m'a été » révélé , à moi... Mes ardentes prières ont cherché à soulever
CHAKT XVllI. 485
» le voile des deux , et c'est alors seulement que j*ai pu entre- « voir le Fils éternel dans toute sa gloire. Je suis revenu sur » mes pas, j'ai recommencé mes saintes études, et j'ai reconnu » enfin dans chaque être le reflet de l'archétype de lu création. » Est-ce ainsi que vous avez cherché la vérité , vous qui préteni> diez orgueilleusement que cette ûlle du ciel était l'objet de vo- » tre culte?... Des conquérants ont égorgé des générations en- II tière.s ; des prêtres chrétiens ont immolé des chrétiens au pied » des autels ; mais ils n'ont versé que du sang : vous, vous avez » voulu tuer des âmes, des âmes immortelles ! C'est dans une » coupe couronnée de fleurs que vous avez présenté le poison >» de l'ironie à vos frères ; vous en avez enivré les tyrans, afin » qu'ils oublient qu'il est au delà de la tombe un Juge qui, pu- » nit et qui récompense ; un Juge dont maintenant vous recon- » naissez le pouvoir, puisqu'il vient de se dévoiler à vos yeux. »
» Il dit, suivit l'ange, qui le conduisit vers les régions élevées ; et, presque au même instant, les premiers élus et les anciens du trône se levèrent, et, semblables à la nuée majestueuse qui porte la foudre vengeresse dans sou sein enflammé , ils planèrent audessus des impies. Un des premiers élus prit la parole au nom de tous, et dit :
« Vous voici enfin devant le Juge suprême , vous qui fûtes » nos frères pendant votre vie terrestre. Le soleil des cieux, les » mille et mille joyeux enfanis du printemps de la terre , pour- » raient-ils parler plus hautement de leur Créateur que nous ne » vous avons parlé du Dieu moit pour racheter vos péchés ? w Vous avez repoussé notre témoignage, vous êtes restés sourds » à nos prières, à nos menaces ; vous n'avez eu confiance qu'en ») vous-mêmes ; voyez, maintenant, vous qui fûtes chrétiens : les » vils esclaves des idoles eux-mêmes vous méprisent ! Votre » conscience, que vous aviez foulée dans la poussière, se relève » et vous accuse. »
>i Au-dessus de la foule des élus s'éleva le plus grand des apôtres, lui qui poursuivit d'abord la communauté naissante, et qui
bientôt devint la pins ferme colonne dn sanctuaire. Sous quel nom vous le désignerai-je? car il est inexprimable, celui que les cieux lui ont donné... Je bénis de nouveau la poussière dont je fus formé , quand je Tentendis prononcer ces paroles :
« Que ne puis-je voiler la magnificence des deux devant les » misériables impies dont rien n'a pu dessiller les yeux! Appren nez-le : depuis que tout mon sang a coulé dans le glorieux tré- » pas du martyre, j ai cessé de pleurer sur les ennemis du Sauy» veur, car je suis devenu un de leurs juges. Vous voici enfin n devant moi , misérables impies ! En vain votre science men- >» songère vous enveloppe encore de ses sombres voiles; en » vain le souffle empesté de Porgueil cherche-t-il encore à gonn fler vos âmes haineuses ; je vous connais, et le genre humain u tout entier applaudira à votre condamnation. Que de fois ne » vous avons-nous pas invités à nous suivre dans le temple où » nous sommes entrés... Qu'il était beau, ce temple : ses fonde- » ments s'appuyaient sur la nature , ses colonnes s'élançaient » dans l'infini , ses voûtes touchaient au pied du trône céleste , » et de son pinacle le regard des mortels planait sur Tétemité. » Les sacrifices qu'on y célébrait demandaient grâce pour tous n les pécheurs ; les hymnes qu'on y chantait remplissaient l'âme » de béatitudes célestes. Voilà le culte que vous avez dédaigné « » que vous avez poursuivi de vos sarcasmes. Allez maintenant » dire aux enfers combien elles étaient trompeuses, les hauteurs » oii vous vous étiez élevés, et d'oii vous espériez braver le ciel. » Que tous les impies pleurent avec vous le jour funeste qui » vous créa pour une éternité de souiTrances et de malheurs. »
»Le sublime Paul retourna à son siège d'or, et le Juge suprême éleva enfin la voix, et dit :
« Elle est passée , la journée de vie que j'avais accordée i la » terre ; elle est venue, l'heure du crépuscule du soir, l'heure du » jugement universel : vous en avez ri comme d'une folle illu- » sion, mais elle est venue ! Us ont été pesés, tous ceux qui ont » ri de la vertu patiente et résignée ; ils ont été pesés ceux qui
CHANT XYllI. 467
» les ont peniéctttés : iJs ont été trouvés trop légers pour la vie » des anges..... Efface-les, ô mon Père ! du livre de vie; ib ne n scNit plus mes frères : ils se sont raillés de mon sang , de mon » agonie, de mon retour auprès de toi. Au nom de tout ce que » j*ai souffert pour vous, soyez à jamais rejetés de ma présence, >v restex ce que vous vous êtes faits vous-mêmes. »>
» Cet arrêt avait réveillé le remords au fond de leurs âmes ; ils essayèrent de demander grâce; mais le visage sévère du Juge suprême leur prouva que Theure du pardon était passée. On des impies, cependant, osa se lerer de la poussière, et, fixant ses regards faroucbcs sur le Médiateur, il dit :
. « Non , tu n^es pas tout-puissant , puisque ta miséricorde est » limitée. Tu as soif de vengeance ! Eh bien ! que ta foudre m'a- I» néantlsse, si toutefois elle a le pouvoir d*anéantir une âme im- » mortelle comme toi ! Que le feu céleste me consume , et , par » un dernier effort , ma main calcinée lancera mes cendres au » pied d^ ton trône I Que mon âme sente ses pensées tomber en » ruines éparses , et , avant de se perdre dans les abîmes sans » fond du vide, elle aura encore une malédiction pour toi !!! »
» Saisis d'horreur, nous tendîmes nos bras vers le Sauveur ; la trompette s'échappa des mains de Tange de la mort ; le divin Éloha lui-même s'enveloppa d'un sombre nuage, et un tonnerre enflammé tomba sur l'impie. Les voûtes des enfers tressaillirent, les monts qui hérissaient les plages de la résurrection s'écroulèrent, et de leurs débris fumants sortit un bruit semblable aux mugissements souterrains qui accompagnent les tremblements de terre et les éruptions des volcans. Et Timpie reparut vivant au-dessus de ce désastre immense ; le feu du ciel avait retrempé ses organes , et leur avait donné la force de sentir plus vivement les tortures de l'enfer, qui font éprouver toutes les angoisses de l'agonie sans jamais donner la mort; et sa pensée avait reçu la puissance de mesurer toute l'étendue, toute l'horreur de son éternité I Et , du milieu des ruines où il se tor-
488 LA MESSIADG.
dalt a?ec rage, sa voix arriva jusqu^à nous, et fit eoteadre ces affreuses paroles :
« Arrête ! arrête , foudre vengeresse ! je f entendrai gronder » éternellement ; éternellement je les verrai tomber sur moi, les » monts enflammés I... Qu'elle soit à jamais maudite, la voix que » j'ai osé élever contre le Juge suprême!... Malédiction à la » vie I malédiction à la mort I malédiction à tous ceux qui sont » sortis des entrailles d'une mèrel malédiction à tous ceux qui se » sont relevés de la poussière des tombeaux ! »
» En ce moment, ma vision devint vague et confuse, et je nVurendis plus que des murmures lointains, des gémissements étouffés dont il me fut impossible de saisir le sens. Au milieu de ces images indédses, de ces sons plaintifs, il me semblait que tantôt le Temps fuyait rapide et fier, et (|ue tantôt il traînait lentement ses pas chancelants et incertains. Une seule scène de ce drame mystérieux et terrible se dessina nettement à mes yeux étonnés. Je vis passer Gain ; sa taille était gigantesque ; d'autres géants, que sur la terre on avait adorés sous le titre de héros, l'avaient chargé de lourdes chaînes, qu^il traînait péniblement en les secouant avec rage. Peu à peu le bruit sinistre de ces fers se perdit dans le vague, le nuage qui avait obscurci ma vue tomba , et l'immense tableau du dernier jugement redevint net et clair pour moi.
» Le divin Éloha, qui venait de recevoir un ordre de son maître, sortit des rangs des immortels ; sa démarche était triomphante et rapide; toutes les félicités du ciel rayonnaient sur ses traits , lorsque , d'un geste , il sépara de la foule des morts les élus de l'Éternel. En les voyant passer, je m'inclinai avec respect, et je semai dos palmes sous leurs pas. Les séraphins les saluaient de leurs sourires d'anges; eux seuls ignoraient leur mérite. Éloha les rangea à la droite du trône , la trompette redoutée sonna de nouveau à travers l'infini , et l'ange de la mort fit entendre ces paroles :
« Paraissez! vous qui fûtes la honte et l'opprobre de Pespèce •» humaine ! soit que vous ayez habité des palais ou des chau-
CHA?ÎT XMll. 489
» mîères , paraissez ! vous qui avez méconnu le mérite- modeste, »- vous qui avez ctierché à flétrir l'innocence et la vei^n, pa- >r ralssez! »
» Et une foule immense monta lentement vers le trône ; le pcHds du crime courbait leur taille, inclinait leur tête. Héman les pesa du regard, et prononça sur eux cet arrêt Irrévocable :
« Le premier péché avait voilé Timage de la divinité gravée y» au fond de vos âmes; mais TÉternel vous a envoyé des hom- 9 mes grands et nobles, qui comprenaient les hautes destinées » de Tespèce humaine. Ils vous ont parlé du premier jour de la » création et de la dernière heure du temps ; ils vous ont parlé )» de la dignité de votre âme et de la bonté infinie de Dieu , qui » n*a pas trouvé Thomme trop petit pour Téternité. Us vous ont n dit : Formez-vous, sur le Maître de tout ce qui est , des idées » nobles et grandes comme lui ; adorez-le , sans jamais croire » que vous puissiez avoir quelque mérite à ses yeux ; soyez hu- » mains , et que Tamour de vos frères soit Tunique mobile de » toutes vos pensées. Ne demandez jamais d'autres témoins de » vos bonnes actions que Dieu ; ne les dévoilez point lors même » que des hommes justes et vertueux vous méconnaîtraient. Au » milieu des douceurs de la vie , élevez vos regards plus haut , » et apprenez à attendre la mort avec joie!... Et vous avez » repoussé ces enseignements; vous vous êtes faits les en- » nemis, les persécuteurs des sages que le ciel vous avait en- » voyés pour vous éclairer, et vous avez jeté sur leur vie d'anges » la noire poussière de la calomnie! Il est trois fois saint, le » Juge suprême ; son regard puissant vous condamne à jamais : » l'abîme où règne la mort étemelle vous attend. »
n Héman rentra dans les rangs des élus; la balance du Juge suprême s'agita , et les réprouvés s'enfuirent de la plage de la résurrection. Leurs cris de désespoir et leurs grincements de dents résonnaient encore dans un lointain ténébreux , quand je vis apparaître un chérubin lugubre. La tempête hurlait sous ses pieds ; il traversait d'un pas hâtif les sombres nuages qui fuyaient de-
Tant loi, et répandait partout la terreur et TefliroK Sa main gauche était levée vers le ciel , et Tombre que projetait cette main menaçante s'étendait sur toutes les plages de la résurrection, et couvrait les hordes prédestinées à Tablme. Sa main droite tenait une coupe pleine de feu, qu'il renvei*sa d'un geste terrible en s'écriant d'une voii de tonnerre :
« Au nom de Jéhova , au nom du Dieu vengeur, an nom du » Dieu d'amour et de justice, apparaissez, orgueilleux impos- » teurs , vous qui avez fait des divinités à votre image , ygos qui » avez affaibli l'amour des chrétiens pour leur Sauveur en fain sant de ses élus des dieux comme lui t apparaissez !..« »
« Forcés d^obéir à cet appel , ils se présentèrent tons. Le fondateur de la loi sacrée qui servit de base à Talliance nouvelle, le grand prophète qui , sur la terre , déjà , avait eu la force de contempler la face de l'Éternel , et d'entendre de près le son de la trompette redoutée , avait reçu l'ordre de les juger. Il se leva, promena son regard sévère sur la terre endormie à ses pieds, et dit :
« Qu'elles sont hideuses et bizarres, les images qui couvrent » le sol où nous avons vécu ! et ces images, vous les avez » appelées des dieux !... Elles n'en étaient pas même l'ombre... « vous le saviez , et vous êtes restés au milieu des ténèbres que » vous aviez créées vous-mêmes , afin que vos frères, qui se » tordaient dans la poussière , ne pussent voir les nuages du
* ciel; afin qu'aucun rayon du soleil ne vînt leur rappeler » la noblesse de leur origine. Vous étiez trop pleins de voos- » mêmes pour vous prosterner devant la toute-puissance , et >» vous vous croyiez grande en inventant des dieux au-dessous » de vous. Tout, dans la nature , vous a paru propre à être of- » fert à l'adoration de vos frères; tout, excepté le Créateur de
• cette nature. 11 a entendu les gémissements des peuples, qoand >• l'idole de la forêt ou l'étoile du firmament restaient sourdes à jt leurs folles prières, quand les coursiers divinisés ne savaient » pas s'arrêter à temps. Il a pesé les misères de vos dupes in-
y> fortonées ; il a vu les turpitodes et les crimes que voilaient les * rideaux de vos temples ; il a entendu les cris des enfants livrés » aax bras rougis de vos dieux d'airain , et le son des tambours » (fui couvrait les soupirs des mères que vous forciez de sou- » rire à la mort de leurs enfants , en assurant que , pour apai- » ser sa colère , Dieu vous avait demandé leur sang ! Aujour • o d^hni , il vous demande compte de ce sang ; il vous demande » compté de tous les forfaits commis en s&n nom ; il vous de- » mande compte de tous les forfaits de .vos frères, qui eussent » été vertueux si vous ne les aviez pas jetés sur une fausse » route. »
» Et à mesure qu'il parlait, son visage devenait plus éclatant, son front plus sévère , plus terrible ! Hénoc , enveloppé dans la plus brillante des nuées qui précèdent le lever du soleil , vint après lui, et dit:
• Pendant mon pèlerinage sur la terre, j'aimais à me reposer » à Fombre d'un cèdre solitaire; un doux souffle agitait son » feuillage ; tout vivait autour de moi, et je sentais plus forte- » ment que mon âme était immortelle. Durant ces beores de » sainte extase, ma bouche restait muette, le sentiment de la vie » terrestre m'échappait, le temps me paraissait immobile, et » du fond de mon cœur cette pensée s'élevait vers le ciel : Qui » es-tu , Être des êtres ? Dieu inflni , tu fus le premier ; mais » alors tout était solitude autour de toi... Pouvais-tu rester » long-temps seul, toi, principe d'amour?... Et alors mon émo- I» tion me rendait la parole et les larmes, et je m'écriais : 0 mon M Créateur ! ces joies célestes qui m'inondent et me font pres- » sentir ta toute-puissance, c'est toi qui me les prodigues... Un » jour... L'Éternité me suffira-t-ellc , pour célébrer dignement » ce grand jour, où il me fit entrer dans son royaume sans me » faire passer par la sombre vallée de la mort? C'est au nom de w ce Dieu qui m^a fait franchir la tombe, que je vais vous jun ger, vous, prétendus sages si fiers de votre vain savoir. Que » n*avez-vous attendu que l'ange de la mort vienne vous dévoi-
» 1er les mystères de rÉtemité? vous ne trouveriez ici qa*un » Père indalgcnt , et les âmes nobles que vous avez égarées ne » vous accuseraient pas de leur perte. »
» Hénoc se tut, et son regard attristé erra sur les innombrables adorateurs d'Idoles qui attendaient en silence Tarrét de leur Juge. Au milieu (feux se tenait un groupe de chrétiens (1). Une pâleur mortelle couvrait leurs fronts, une tristesse profonde voilait leurs traits ; et leurs yeux, pleins de larmes, étaient fixés sur la mère du Sauveur, et sur les saints et les martyrs, causes Involontaires de leurs fautes, et qui pourtant sVn croyaient responsables devant le Juge suprême , vers lequel ils s'^avancèrent d'un pas incertain et tremblant. Enveloppée d'une blanche draperie tachée de sang, Marie marchait à leur tête. Son regard était baissé, son maintien humble et cj*aintif. Arrivée au pied da trône, elle s'y prosterna en silence , déposa sa couronne d*or, et ses yeux , humides et suppliants , se fixèrent tantôt sur son Fils, et tantôt sur les chrétiens égarés qui Tavaient adorée, elle et les nobles amis prosternés autour d'elle , et qui, eux aussi, déposèrent leurs couronnes, et demandèi^ent grâce de la pensée pour les malheureux dont ils avaient causé l'erreur. Après un instant de silence , qui pesa péniblement sur les cieux réunis, le Christ leur sourit à tous, et dit :
« Relevez-vous, mes enfants, et aimez-moi comme je vous ai » aimés lorsque j'ai répandu mon sang pour vous. »
» Marie tendit les bras vers son Fils en sanglotant, et une nuée brillante la porta sur les marches du frône. Certaine, enfin, d'avoir trouvé grâce devant son souverain Juge, elle exprima le saint ravissement qui remplissait son âme , et toutes les harpes
(i) Craignant de diminuer Peffet moral qn*U eipérail produire par ton poème, Taulear a cru devoir supprimer daorles précédentes éditions le pos^* aaivant, composé dès Tannée 1753. Il s^empresse de le rétablir, car il estpersnadé que cette précaution est inutile aujourd'hui, même poor les lectenn a* tholiques les plus sélés. [^'9tt <<e KtorstocK.)
CHANT XV m. 493
des cienx s'unirent à ce chant d'amour et de reconnaissance, que Marie adressa à son divin Fils :
« Cessez de couler, larmes amènes que je versais , même au » sein du repos éternel, quand les chrétiens divinisaient la mère » et les élus de leur Sauveur. Cessez de couler, larmes amères, » car ils sont détroits, les brillants autels d'où s'élevaient vers » Dous des vœux insensés que nous nous efforcions de ne pas » entendre. Honneur et gloire à toi seul, Homme-Dieu, vain- 9 queur de la mort, divin Rédempteur! Tu ne les avais pas encore n créées, les innombrables légions d'âmes; ils n'étaient pas en- » core, les mondes et les soleils, et déjà ta pensée avait conçu » l'œuvre de la rédemption ; déjà ta pensée avait racheté ta » mère, et les saints et les martyrs ; déjà tu leur avais pardonné • l'encens que des chrétiens égarés devaient brûler en leur hon- » neur; déjà tu avais lavé de ton sang les mains prédestinées à 9 nous offrir cet encens impie. Honneur et gloire à toi seul» » Homme-Dieu, vainqueur de la mort, divin Rédempteur ! à toi » qui -t'éveillas dans une crèche à la vie d'un jour I à toi qui t'en- » dormis sur la croix do sommeil de la mort! à toi dont jamais » rien, sur la terre, n'a pu comprendre la puissance infinie ! à » toi dont jamais rien, dans les cienx, n'a pu comprendre la mi- >• séricorde sans bornes! à toi, archétype de l'univers ! à toi qui » trouvas la pensée de la rédemption de l'espèce humaine dans » l'immensité de ton amour pour elle ! à toi, enfant de la terre, » héritier des cieux. Fils du Créateur éternel et Créateur comme » lui ! »
» En ce moment, ma vision redevint vague et confuse, et je n'entendis plus que des murmures lointains , des gémissements étouffés dont il me fut impossible de saisir le sens. Au milieu de ces images indécises , de ces sons plaintifs , il me semblait que tantôt le Temps fuyait rapide et fier, et que tantôt il traînait lentement ses pas chancelants jet incertains. Une seule scène de ce drame mystérieux et terrible se dessinait nettement à mes yeux étonnés. Je vis passer des hommes qui, pendant leur séjour sur
m LÀ MCSSIADE.
]a terre , avaient souffert avec courage pour glorifier leurs dieux. Les plus purs rayons de la lumière primitive cooronnaient leurs têtes, et les anges les introduisaient au sanctuaire des cieux. Peu à peu ils disparurent à mes regards avides, et le nuage qui avait obscurci ma vue tomba, et limmense tableau du dernier jugement redevint net et clair pour moL
» La masse informe de la mort éternelle venait de se dresser au milieu des plages de la résurrection , et autour d'elle les rebuts de l'espèce humaine , les plus vils des êtres sortis de ia poussière et tombés dans le péché, les mauvais rois , enfin , venaient lentement se ranger en groupes épais, semblables aux sombres nuées que la nuit , quand elle commence à déployer ses longues ailes, jette çà et là sur la voûte azurée. Ce n^étalt ni le tonnerre des cieux ni Tappel du métal sonore qui les avait fait sortir de leurs tombes ; ils comparaissaient devant Dieu, sommés par les mille et mille voix des victimes tombées sur le<; champs de bataille , et des pécheurs entraînés par eux dans les voies de la perdition. Un juste , que des pièges sans nombre avaient entouré , et qui avait su les éviter, sortit de leurs rangs, et dit :
« J'ai vécu !... Trois fils ont grandi autour de moi... Nous oc- » cupions, dans la vie terrestre, la plus humble des places ; mais » le ciel, du moins, fut toujours serein pour nous. Puis il vînt , i> ce roi ennemi de tout ce qui se sentait battre un cœur dliom- » me ; il vint, avec son sourire perfide, s'asseoir sur un monceau » d'or, et bientôt tous ses sujets devinrent méprisables et vils » comme lui.... J'ai préféré la mort à ses honteuses faveurs.... » Juge suprême, rejette-le de ta face ; pour se maintenir sur son » monceau d or, il n'a pas craint de s'abreuver de sang inno- » cent ! que ce sang retombe sur lui ! »
)» Après ce premier accusateur, mille et mille martyrs élevèrent la voix et s'écrièrent :
« Vous avez permis aux oiseaux des forêts d'cnvovcr leurs
CHANT XV III. k9^
o hymnes vers le ciel , mais vons ne nous avei pas permis de » remplir de nos chants plaintifs les cavernes ténébreuses ou » vous aviez jeté les restes de nos frères ; les agents de votre fa- » reur nous ont poursuivis à travers les déserts et les abtmes, et » ils nous ont frappés de leurs glaives homicides ! Effrayés, en- » fin, du lugubre silence qui régnait autour d*eux, et du regard T» imposant et doux de la dernière de leurs victimes expirante, » ils ont fui ;.et le murmure des forêts résonnait à leurs oreilles, » terrible comme le mugissement de la tempête ; et Tombre va- » cillante des arbres était, pour leurs yeux, un voile plus ef- « frayant que les épaisses ténèbres de minuit. Mais vous , qui » les aviez contraints à commettre tant de forfaits , tandis que M vous sommeilliez doucement sur un lit de roses où de vils flat- » teurs vons enivraient de leur perfide encens , vous ne crai- 9 gniez rien. Relevez la tête , maintenant : ils sont tous ici, ceux M que vous avez égorgés ! Arrêtez vos regards sur le premier né n d'entre les morts : son nom est Jésus ! Ce nom , vous Tavez. » entendu souvent prononcer sur la terre ; mais, alors, il ne ré- N sonnait pas menaçant et terrible comme en ce moment , où les » cieux réunis le répètent aux enfers l »
» Ainsi parlèrent les témoins que couvraient de glorieuse» plaies. Après eux, un roi juste leva son visage souriant, et promena son regard sur les âmes vertueuses dont il avait été, jadis, le protecteur et Tami :
« Oh ! qui pourrait exprimer le calme et les béatitudes que » j'éprouve en ce moment? dit-il ; qu'al-je fait pour mériter tant » de bonheur ? J'ai conservé les sentiments humains que Dieu a » gravés dans tous les cœurs ; l'éclat de ma puissance ne m'a ja- M mais fait oublier que, moi aussi, je n'étais que poussière. Mai» 1» j'en ai été récompensé par les douces émotions que j'éprou- 9 vais lorsque je parvenais à soulager les malheureux qui souf-
• fraient autour de moi. Ce n'est pas, ô mon divin Rédempteur f
* d'après le mérite de tes enfants, c'est d'après ta miséricorde, » ((lie tu mesures les récompenses que tu leur prodigues; car tu
y^OG LA MESSIADE.
» tiraccables de félicités sans nombre, et tu m ouvres ton étcr- » nité pour les goûter dans toute leur étendue. »
» Un des réprouvés se redressa lout-à-coup, ex^ seeouant la poussière où il s^était tordu , il étendit sa main droite vers le groupe des rois, et s^écrla d'une voix terrible :
« Ma vie a été souillée d'opprobre , et pourtant je suis moins » méprisable, moins vil que vous, qui avez fait régner le péché » sur ia terre; vous, qui avezétouffé dans lésâmes faibles, mais >» nées pour la vertu , la voix de ia conscience , que ce grand » jour vient de réveiller du sommeil perGde où l'avaient plongée >» vos séductions et vos exemples funestes. <>
»II dit, et le divin Éloha déploya le livre de vie, dont les pages Humboyantes envahirent les cieux» A mesure qu'il les déroulait, ces pages terribles , elles mugissaient; mais la voix puissante d'Éloha les couvrit,, et fit entendre ces paroles :
« Vous qui avez souillé l'image de la divinité imprimée à Tes- <• pèce humaine, il n'est point de mesure qui puisse contenir vos >» misères, il n'est point de nombre qui puisse les exprimer; Mal- » heur ! malheur à l'instant où vous fûtes créés ! Vous avez été » élevés haut sur la terre, et l'Éternel tenait ses regards fixés sar » la vaste arène qu'il vous avait ouverte pour y faire le blen^ Et » vous avez allumé le flambeau de la guerre ; vous avez porté «le carnage et la désolation dans les contrées paisibles; vous » avez semé autour de vous le vice et la corruption ; vous avez
• souffert que de vils flatteurs se fuissent les tyrans de vos peu- » pies ; vous n'avez pas récompensé les nobles et belles actions,
• vous n'avez pas essuyé les larmes de l'innocence opprimée ; et
• l'enfer vous a applaudis de ses plus horribles ricanements, et w l'Éternel a détourné de vous ses regards !«.. Les rêves d'im- » mortalité qui vous berçaient délicieusement se sont réalisés; » oui, vous êtes immortels, mais ce n*est pas ainsi que vous es- » périez l'être. Votre nom vivra dans les enfers, vos actions sont » gravées sur les montagnes d'airain des abîmes ! Là , il n'y a » point de temple de la globe ; là , il ne croît point de lauriers
CHANT XVllI. 4Ô7
» pour couronner vos fronts ; là , ne résonnent jamais les cris • de victoire dont la magie funeste aveugle Torgueilleux triom- H phateur sur tous les crimes dont il s^est souillé. Vous n'y en- » tendrez que des cris de désespoir, et la voix menaçante du » sang innocent. Voûtes ténébreuses, faites entendre vos mugis- N sements ! nuages nocturnes , voilez le trône de TÉternel , et »> armez- vous de vos plus effroyables tonnerres ! Ange de la » mort, presse ton pas de fer ! légions innombrables d'âmes qui •) attendez votre arrêt, levez vos regards vers la balance redou- » tée!... Déjà ses bassins s'agitent, ils s'élèvent, ils descendent, » ils remontent dans les cieux ! »
» Ainsi parla le plus grand des séraphins, et un silence lugubre régna sur la terre et dans Tespace. La toute-puissance et la colère infinie brillèrent dans les yeux du Juge suprême ! Le sol trembla sous les pieds des rois , Touragan descendit du trône , et avec les nuages nocturnes de Fouragan arrivèrent à la fois tous les anges de la mort ! Les rois s'enfuirent éperdus ; mais les gouffres béants refusèrent de les engloutir et de les dérober au glaive flamboyant des anges exterminateurs. Une pensée, et elle était vide, la plage de la résurrection!... Tentendis les portes des enfers s'ouvrir , je les entendis se refermer !...
» Les anges de la mort reparurent à Thorizon des deux, ils étendirent leurs sombres ailes et entonnèrent un lugubre chani de triomphe. •
Adam s*absCieiit de raconter une des scènes du dernier jugement. -- CondumnattoD des chrétiens trop orgueilleux de leur foi. — Ahbadona est jugé par le Messie. — Les bienheureux s'élèvent dans le ciel, précédés par les âmes des pécheurs qui ont péri dans le déluge. — La terre est tninsformée. — Fin de la vision d*Âdam. — Jésus apparaît à quelques-uns de ses disciples sur les bords de la mer de Tibériade. —11 se montre à cinq cents fidèles à la fois , sur le mont Tfaabor. — Il descend dans une forêt de palmiers et apparaît aux apôtres et aux soixante dix. — Songe prophétique de Jean. — Thomas conduit les disciples dans la vallée de Gethsémané. Le Christ les rejoint et se rend avec eux sur le mont des Oliviers, où les ange» et les ressuscites les ont précédés. — Le Messie bénit les apôtres et monte au ciel. — Êloha et Salem engagent les apôtres à retourner à Jérusalem pour j attendre le Saint-Esprit.
Au milieu des cris d'angoisse des condamnés, Adam avait entenda la douce voix d'Eve , qui , debout sur une colline étincelante, les cheveux flottants, les bras tendus, le visage baigné de larmes , demandait grâce pour ses malheureux enfants. La prière , partie de son cœur maternel , s'était perdue dans le vague de rinfini, et Adam n'avait plus entendu que le murmure des harpes célestes, et ce murmure exprimait une tendre compassion, puis une joie ineflable... pominé par un sentiment qu'il ne cherche pas à définir, il ne parle point aux anges et aux ressuscites de cette vision consolante, dont le souvenir le plonge dans une vague rêverie. Après un long silence, il reprend ainsi son récit :
« Les anges de la mort quittèrent Thorizon des deux , et de ttoaveaux ^ents de la volonté divine parcoururent en tous sens les plages de la résorrection. Leurs regards pénétrèrent dans les rangs les plus épais des morts à juger , et , d'une voix sèche et iirëve* ils leur crièrent : Suivez-nous l Et les morts les suivirent, sombres comme les pensées de destruction, silencieux comme les marbres de leurs tombes. Un séraphin, à la démarche grave, au visage sévère, vint au-devant d^eux, et leur signifia cet ordre du Juge suprême :
« Prosternez-vous , et écoutez votre arrêt ! »
» Et ils se prosternèrent et restèrent immobiles comme des rocs jetés sur un rivage bouleversé par une commotion de la nature, et le séraphin s'éloigna en silence.
0 Le plus aimable des disciples , lui qui sur la terre déjà avait compris tout ce qu'il y avait d'amour dans la loi du Christ (1) , se leva de son siège d'or. Tous les juges s'inclinèrent devant lui lorsqu'il passa pour aller dévoiler les acdons des morts, qui, toujours prosternés sur la terre, poussaient de profonds gémissements. Jean les regarda un instant en silence , puis sa parole tomba sur eux comme la foudre de Jéhova, qui ,^ sans frapper tous les monts , sans sillonner tous les goufifres, purifie l'air et chasse au loin les nuages empestés.
« Je vous connais tons , leur dit-il , et je ne m'adresse qu'aux » plus coupables d'entre vous. Vous vous êtes fait une idole de n votre propre mérite , et vous l'avez élevé au-dessus de la loi » éternelle, au-dessus de votre conscience. Jamais vous n'avez » invoqué pour vous l'oravre de la rédemption , car vous vous » croyiez purs et sans reproche, et vous avez osé juger vos frères » qui marchaient humblement dans la vie de luttes et d'épreuves.
(1) Soinl Jean réTangéliate vécat fort tîcux. Sa faiblesse rempèchail de marcher; il se fiÛMtk porter à TÉglise, oà il répétait sans cesK ces paroles : Meê petit» gnfanitt ooimc-miu ie$ un» le* autru. Ses disciples lai ayant fait remarquer qu^il redirait toujours la même cliose, il leur répondit : Cal le précepte du Seigneur f «< et 011 U gtiviU, il Mu/lit. (iV. du Tr.)
» Vous avez méconnu la Terta silencieuse et modeste.pour rendre » hommage à son ombre mensongère assise sur le trône des rois » ou entourée des grandeurs humaines. Le nom de laProTideDce » était toujours dans votre bouche, mais votre cœur n^avait foi » qu'en vous-mêmes, et ne désirait que les biens de la terre; vous » avez mêlé à la douce voix de la charité chrétienne les sons rao- » ques de la haine et de Tenvie. £n apparence, vos actions étaient » toujours irréprochables, car vous craigniez les jugements des » hommes; mais jamais la paix du juste n'a régné dans votre âme, » car jamais vous n'avez béni votre ennemi , jamais vous n'avez » remercié le.ciei des maux qu'il vous envoyait. Vous voilà enfin » devant le Juge suprême, qui lit dans les cœurs, qui punit et ré- » compense les pensées^... Relevez-vous, contemplez les bien*- » heureux ! l'humilité, la douceur et l'amour du prochain les ont <> conduits vers le but où les joies éternelles payent lès souffrances »d*un moment. Avez-vous, com me eux, passé vos nuits dans les » larmes et les prières? avez-vous, comme eux, connu le bon- » heur ineffable de n'avoir d'autres témoins d'une bonne action » que le Juge suprême? Non, vous n'avez jamais songé à implorer » la miséricorde du Sauveur, car vous n'avez pas voulu com- » prendre qu'il n'est point d'être créé qui, devant sa justice, « puisse se trouver pur et sans reproche. »
» Et, pendant que le noble Jean parlait aiusi, lu balance s'agita. Les morts furent trouvés trop légers , et cependant ils ne furent pas précipités dans la nuit éternelle ; le crépuscule du matin les entoura, et, dans les profondeurs de l'éternité » il se forma un soleil qui tôt ou tard se lèvera pour eux.
» D'autres morts qui s'étaient rangés à la gauche du Jugje suprême furent entraînés par les anges de la mon vers l'aMme de la damnation , et mille et mille sombres nuages les enveloppèrent de leurs teintes lugubres.
« En ce moment le triste Abbadona parut sur la pointe la plis élevée d'un rocher solitaire ; il s'y tenait immobile et les yeux fixés sur le fond du gouffre béant qui mugissait à ses pieds. Uo
de» anges exterminaleurs se dirigea vers lui. Au bruit de son vol sinistre, Abbadona slnclina pour recevoir le coup qui devait Tcffacer de la création ; mais le terrible agent de rÉtemel ne le frappa point; Tange déchu releva la tête, et toas les morts Journèrent leurs regards vers lui. Il gémit profondément, se prosterna, tendit les bras vers le Juge suprême, et dit:
« La voilà venue enfin, la dernière hçure du temps irheure » terrible qui sera suivie pour moi d'une nuit éternelle !...jO toi » qui sièges sur le trône céleste, permets à mes yeux inondés de » larmes de te contempler une dernière fois! Toi qui as tant souf-. 1) fcrt, laisse tomber un regard de pitié au fond de Fabîme où^é- » missent tes créatures tombées trop bas pour que ta miséricorde M ait pu les absoudre... Je ne te demande pas grâce; Tanéantisse- » ment qui m*attend est tout ce que j'ai osé espérer; mais daigne » te souvenir que tu me créas jadis pour la vie éternelle... Qu'elle D reste vide à jamais, la place que j'occupais dans les deux; que ?> mon nom et mes longs remords s'effacent avec moi; que je dis- » paraisse tout entier de Tinfini... Ta foudre reste immobile?... • serais-je condamné à vivre ?... Oh ! alors souifre du moins que » je reste seul sur ce noir rocher; mon éternité de tourments me » paraîtra moins terrible si, en regardant autour de moi, je puis » me dire : C'est à celte place que s'élevait son trône; c'est là que « ma pensée adorait les glorieuses blessures qui ont racheté l'es- » pèce humaine; c'est là que les bienheureux se sont élevés avec » lui dans le séjour des béatitudes éternelles , d'où mon crime k) m'a bann! à jamais!... >»
• Il dit, et, saisi tout-à-coup par un sommeil irrésistible, il tomba au pied du rocher. Les anges arrêtèrent des regards inquiets et suppliants^sur le visage cabne et grave du Juge suprême ; l'espèce humaine tout entière garda le silence ; la tempête et le tonnerre retinrent leurs voix menaçantes; une attente pénible suspendit le mouvement dans l'infini. Au milieu de cette stupeur
fi02 LA MESSIADE.
UDiverselIe, Abbadona se réveilla, et, à travers les deux attentifs, ces paroles arrivèrent jusqu'à Ini :
« Je connais tontes mes créatures ; je vois I*insecte avant de » l'avoir faitédore dans la poussière; je vois le séraphin avant de » ravoir lancé dans Tespace; je lis dans tous les cœurs, je com- » prends toutes les pensées... Abbadona! tu Tes détourné de ton V créateur, de ton père; elles témoignent contre toi, les âmes » que j'ai été forcé de rejeter, parce qu'entraînées par ton » exemple elles m'ont abandonné. »
» L^ange déchu se tordit les bras , et s'écria :
« Puisque tu daignes reconnaître encore la plus malheureuse
» de tes créatures, puisque ton regard mesure l'horreur d'une
)» éternité de remords sans espoir de pardon, tu auras pitié de
» moi, tu m'anéantiras ! En m'appelant à l'existence, tu avais fixé
» ma place parmi les plus nobles de tes enfants. Je me suis rendu
» indigne de tant de bonheur, de tant de gloire; avant de ne plus
« être, je veux saluer tout ce qui est sorti de ta pensée, je veux
» une dernière fois adorer cette pensée!... Lorsque les deux et les
» mondes à peine nés s'élancèrent dans leurs orbes étemels,
» lorsque les anges se sentirent vivre et que leurs liions innom-
» brables t'entourèrent, toi qui, après une éternité de solitude et
» de silence, venais d'ouvrir une éternité nouvelle au mouvement
» et à la vie, ce fut alors que tu me créas ! Ignorant encore qu'il
» était possible de souffrir, je me dilatais dans le bonheur d'ai-
» mer, et ce fut toi, tcH seul que je préférai à tous les nobles es-
» prits dont tu venais dépeupler l'inûni. Le salut éternd m'om-
» brageait de ses ailes bienfaisantes, et mon regard ne rencontrait
» partout que béatitude et perfection. Avec quel ravissement je
» chantais alors le bonheur d'être, et de trouver partout amoor
» pour amour ! et pour mesurer la durée de cette existence inef-
» fable, l'éternité s'ouvrait devant moi ! et pour compter mes
» journées, je marquais les œuvres de ta puissance et de ta misé-
» ricordel... Dissous-le maintenant, cet esprit immortel, car il
• s'est détourné du but pour lequel il fut créé. Me void, frappe,
« 'ô toi qiii m'as placé sur les sommets les plus ténébreux da des* » tin! Je fus d'abord un des témoins de ton amour, que taven- 9 geance me réduise en poudre L..»
» Il dit, et se prosterna au pied du trône. Le silence régnait encore dans les deux, il régnait encore sur la terre , et Je levai en tremblant mes yeux vers les sièges d'or. La pâleur et les traits altérés des martyrs me prouvèrent que pas un d'eux ne savait quel serait le sort du malheureux Abbadona. Les anges de la mort tenaient toujours leurs sombres nuages et leurs glaives flamboyants suspendus au-dessus de sa tête, et leurs yeux, fixée sur le Messie , attendaient que d'un regard , d'un mouvement de sourcil, il leur fît connaître sa volonté suprême. »
Dominé par l'excès de son émotion, Adam se tait; les anges et les refusâtes le contemplent avec inquiétude ; il leur semble que le sommeil qui précède la résurrection pèse une seconde fois sur lui. S'arrachaut enfin au sentiment qui l'accablait , le Père du genre bumain reprend son récit :
« Et j'entendis des paroles douces comme les consolations qu'une mère adresse à son fils bien aimé , solennelles comme les hymnes des archanges, et ces paroles, qui descendaient du trône , disaient à l'ange déchu :
« Abdiel-Abbadona ! viens, viens; ton Sauveur t'appelle !.. » .4dam s'interrompt de nouveau, mais le désir de raconter à cesscélestes amis le bonheur d'Abbadona l'arrache bientôt à sa rêverie , et il continue ainsi :
« Je l'ai vu s'élever d'un vol rapide comme la pensée, puissant comme la tempête, quand elle porte l'Éternel sur ses ailes immenses, et à mesure qu'il s'approchait du trône, ses traits reprenaient leur beauté primitive , et dans ses yeux se développait cette flamme ardente et pure qui décèle les fils de la lumière , quelle que soit la forme qu'ils empruntent.
wDéjà Abdiel avait quitté le rang des séraphins, pour s'élancer au-devant de son frère. En le pressant contre son cœur, ses joues étinceiaient* et sa couronne d'or rejidait des sons har-
menieux. Abdiel-Abbadona cat la force de s*arracher des bras de son ami^ dont il venait de retrouver restime et Tamour, poar se précipiter aux pieds du Sauveur. Un doux murmure remplit rinfmi , des larmes de {oie coulèrent doucement sur les joues des bienheureux , et les sièges d*or des anciens du tr6i>e résonnèrent comme les harpes des angles gardiens, quand ils les font vibrer au-dessus du berceau de Thomme vertueux qui vient de naître , au-dessus de la tombe du saint qui vient de mourir 1
» Après avoir long-temps adoré en silence le Rédempteur dn monde , Abdiel-Abbadona lui adressa enOn ces mots :
« Quel nom te donnerai-je , à toi qui viens de me faire con- »nattre la toute-puissancede ta miséricorde?.... Premiers nés »de la création, et vous tous, que le sacrifice de la rédemption »a faits héritiers de la lumière, parlez, qui de vous m^a appelé, «quelle était la voix qui a prononcé mon nom?^... Vous ne ré- » pondez pas?... C'était donc la tienne, divin Sauveur, agneau » égorgé , juge suprême, source inépuisable de toutes les béalintudesl... La dernière heure du temps n*a pas affaibli ta force » créatrice; j'étais mort! mort éternellement, tu viens de me »créer de nouveau!... L'éternité que tu m'as rendue me paraît »trop courte pour te peindre mon amour et ma reconnaissance. »Cieux et terre, réjouissez- vous ; il vient de dire à la douleur, »ne sois plus!... il vient île dire aux larmes amères du déses- »poir et du repentir, je vous ai comptées, soyez désormais le » signe des béatitudes célestes!.... Gloire et reconnaissance au »Juge suprême, au Fils éternel, au principe d'amour et de minséricordel»
•» En ce moment ma vision redevint vague et confuse , et je n'entendis plus que des murmures lointains, des gémissements étouffés dont il me fut impossible de saisir le sens. Au milieu de ces images indécises , de ces sons plaintifs , il me semblait que tantôt le Temps fuyait rapide et fier, et que tantôt il traînait lentement ses pas chancelants et incertains. Des années , je le (Toyais du moins, s'étaient écoulées, lorsque le nuage qui
avait obscarci ma vue tomba, et Timmeiisc tableau du dernier jugement redevint net et clair pour moi.
«L'éclat terrible du trône n'était plus qu'une lueur bienfaisante qui éclairait doucement les plages de la résurrection. Jamais encore mon regard n'avait eu la force d'embrasser une aussi vaste étendue. Dans un lointain qui effraya ma pensée, je vis les innombrables élus s'élever vers le sanctuaire des cieux; à leur tête , je distinguais les premiers enfants de la terre , qui périrent lorsque, dans sa juste colère, l'Eternel ouvrit les cataractes du ciel sur la tête des héritiers du péché et de la mort que j'avais légués à ma race infortunée. Avec quel ravissement je les contemplais , ces premières victimes de ma faute , qui , depuis tant de siècles , avaient gémi dans un exil ténébreux , et dont les fers venaient enfin de tomber pour toujours ! Tandis que mon regard et ma bénédiction les suivaient de loin , j'entendis gronder à mes pieds la voix menaçante du tonnerre ; je vis la terre se soulever, se dissoudre , et les ruines éparses du séjour de l'anathéme et de la mort se transformer en un nouvel Eden, comme les cendres de mes ossements, qui avaient été formés avec la poussière de cette terre, se sont transformées en ce corps immortel qui maintenant enveloppe mon âme.
w Le doux bruissement de la terre ressuscitée résonnait encore à mon oreille, la clarté inaccoutumée et bienfaisante dont brillaient tous les astres de l'infini charmait encore mes yeux , mais déjà ma vision avait atteint les limites que le Sauveur lui avait assignées ; elle disparut, et je suis venu vers vous, mes célestes amis, pour vous raconter ce que j'avais vu, ce que j'avais entendu. »
Jésus est descendu du mont Thabor. Silencieux et pensif, il s'est arrêté sur les bords de la mer de Tibérlade (1) , visible seulement pour les anges qui viennent lui apporter des messages
(1) Dans les Évangiles, le lac de Génésareth on de Galiléç est pres({Qe toajonrs désigné sous le nom de mtr de TU>iriadt, [N. du Tr,)
de tous les mondes de Tinfini. Ces anges partent et reviennent vers lui ; ils partent de nouveau, surpris et joyeux des missions qu'ils vont remplir, et qui , pour nous aussi, seront un sujet de joie ou de terreur , quand notre âme , débarrassée de son enveloppe mortelle, pourra comprendre enfin les secrets de Tétemité.
Un jour nouveau vient de se lever sur la terre ; mais un voile diaphane , tissé avec le feu des diamants et la blanche lumière de la lune , modifie Téclat de ses rayons naissants. Un calme profond règne sur toute la contrée, que le silence effleure et sanctifie de son souffle mystérieux. Du sein des vapeurs grisâtres qui ne peuvent encore s'élever au-dessus de la surface des eaux où elles se sont endormies, s'échappe furtivement une barque légère que remplissent de nobles et pieux amis. Simon-Pierre se tient debout et regarde le filet que, pendant la nuit qui vient de sVcouler, il a plusieurs fois jeté en vain au milieu de ces ondes si riches en poissons. Barthélemi, assis près de lui, laisse tomber dans ses mains sa tête blanchie par Fâge. Plongé dans ime rêverie mélancolique , Lebbée s'appuie sur son aviron , et une joie céleste brille dans ses regards. Une douce sérénité respire sur le visage de Nathanaël , car la certitude de la résurrection du Christ l'a consolé de la mort de Marie. Le noble Jacques élève ses pensées vers le ciel ; mais Jean ne songe qu'à Jésus , et toutes ses affections resteront attachées à la terre , tant que son divin maître la sanctifiera par sa présence.
La barque s'est approchée do rivage, et les disciples aperçoivent le Messie qui s'y promène à pas lents. Ils ne le reconoaissent point; mais la noblesse de son maintien, la majesté de ses traits, les frappent, et ils se communiquent l'admiration qu'y leur inspire. Jésus élève la voix, et leur demande s'ils ne pourraient pas lui donner quelque nourriture. Les dîsdples gardent le silence , car, quoiqu'ils aient passé la nuit à la pêche , ils n'ont rien pris encore. Touché de la douleur que leur cause la nécessité de refuser sa demande, il Keor dit de tendre le fileta la droite de la liarque. Ils obéissent, et aussi-
tôt le filet se remplit d'une si grande quantité de poissons, que tous leurs efforts réunis suffisent à peine pour le retirer des flots. Surpris de cette riche pêche, Thomas et Lebbée arrêtent leurs regards étincelants sur Tétranger, et leurs traits expriment une joyeuse attente. Mais Jean a reconnu le Sauveur, et un cri de joie et le nom de Jésus s'échappent de ses lèvres tremblantes.
A ce nom , Simon-Pierre se précipite dans les flots et atteint le rivage, où bientôt après ses amis débarquent et entourent leur maître dans un muet ravissement. Le Messie désigne plusieurs pains et un brasier allumé prêt à griller les poissons que Simon-Pierre vient de prendre. £n peu d'instants , le repas est prêt; tous se groupent autour du feu, et, pour la deuxième fois depuis la soirée douloureuse qui précéda sa mort, le Messie bénit le pain qu'il offre à ses disciples.
Le repas est terminé ; Jésus se lève , fait signe à Simon-Pierre de le suivre, s'avance avec lui sur le rivage, et lui demande d'une voix solennelle :
« Géphas, m'aimes-tu? ton affection pour moi est-elle à toute épreuve ? »
Et Pierre répond :
<■ Tu le sais , maître , car tu lis dans tous les cœurs. »
« Que tardes-tu alors? Fa faire paître mes agneaux, »
Puis il renouvelle deux Ibis la question qu'il vient d'adresser au disciple , qui répond avec l'accent d'une tristesse profonde :
« Toi qui sais toutes choses , peux-tu douter encore de mon amour, de mon dévoûment? à
Et Jésus répète :
tt Que tardes-tu alors? Fa faire paitre mes brebis» Tu es jeune ; tu peux ceindre ton glaive et diriger tes pas selon ta volonté. Quand l'âge aura affaibli tes forces, une autre te mettra la ceinture et te conduira où tu ne voudras pas aller. En vérité , je te le dis, pourquoi tardes-tu à marcher sur mes traces? »
Pierre a compris le sens de ces paroles, il sait maintenant qu'il
doit mourir pour témoigner de la gloire de sou maître , ei une joie ineffable inonde son âme.
Le disciple qui , pendant le repas de la nouvelle aDiance , s*était appuyé sur la poitrine de Jésus, le suit de loin; Pierre le voit, et demande au Messie si Jean aussi doit bientôt mourir de la mort du martyre.
« Et si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne y que t'importe? (1) » répond Jésus.
Les disciples ont cessé de le voir : c'est ainsi que les vagues de la mer se soulèvent et disparaissent sous le regard inquiet du navigateur.
Après un court silence , Simon-Pierre s^écrie avec la joie la plus vive :
« Oui , bientôt je mourrai comme lui ; mais toi , Jean , tu es immortel I »
Et les disciples félicitent Taimable Jean de cette faveur Inouie, dont tous le reconnaissent digne. Lui seul a saisi le véritable sens des paroles du Christ; mais c'est en vain qu*U cherche à détruire Terreur de ses frères. Aussi heureux de Timmortalité de Jean que du martyre qu'ils attendent pour eux avec une sainte impatience, les disciples remontent dans leur barque, et vont distribuer le reste de leurs poissons aux pécheurs malheureux qui pendant tonte la nuit ont vainement jeté leurs filets.
Les soleils se lèvent , les soleils se couchent , et le jugement du Sauveur dure toujours. Les ordres qu'il donne aux chérubins se suivent de plus près, et les agents de sa volonté divine déroulent et referment tour-à-tour le livre de vie qui ne répand que rarement la douce clarté dont brillent ses pages , quand elles portent le nom d'un élu. Les arrêts du Juge suprême frappent comme l'édair et dissipent les ténèbres de l'avenir, comme les rayons du soleil chassent les ombres de la nuit.
(1) Voir Tcvangile selon saint Jean, chap. 21. Toute cette scène est une iaittation fidèle de r«pparition du Christ h ses disciples, telle qu'elle est décrite dans ce même chapitre. [N. du. Tr.)
CHANT XIX. 60t
Fidèles à leur sainte mission , les témoins da Christ ont été de cabane en cabane, de vallée en vallée, dire qu'il était ressuscité; que les morts sortaient de leur tombe pour expliquer ce mystère des cieux; que lui-même avait déjà apparu à beaucoup de ses élus, et que sur le mont Thabor il se montrerait à cinq cents fidèles à la fois. Et tous les amis du Christ se sont dirigés en foule vers le mont Sacré.
Déjà des groupes nombreux de fidèles couvrent les flancs du Thabor partout où une touflGe de cèdre leur offre un ombrage protecteur. Lazarre les compte de la pensée, et leur dît :
« Vous n^étes que deux cents encore , le nombre des appelés est plus grand. Quand ils seront tous réunis les bienheureux que le Christ veut éclairer d'un reflet de sa divinité , alors seulement il versera sur nous la coupe de sa miséricorde. £n attendant cet instant fortuné, chantez, mes frères, chantez des psaume» à la gloire du Sauveur. »
Marie se lève, «t dit:
« Notre mère à tous s'est peut-être trop rapprochée d'une simple mortelle , lorsqu'elle a daigné me permettre de chanter avec elle le cantique des deux ; mais je puis sans crainte unir ma voix à celle des amis que le divin Ressuscité a laissés sur la terre. Viens, chère Magdelaine , glorifions ensemble le Fils de l'Éternel. »
Et Magdelaine r^ond :
« Je t'obéirai, mère bienheureuse, toi qui as entendu les chants des séraphins lorsqu'ils célébrèrent la naissance de l'Enfant de Bethléem, toi qui as entendu les accords de la harpe d'Eve descendue vers toi pour t'initier à la gloire immortelle qui t'attend. Chante, et les faibles accents de Magdelaine te suivront de loin. »
Marie agite les cordes de son psaliérîon, et sa douce voix chante :
« Les anges du ciel ont célébré l'enfant nouveau-né; Tenfant pleurait , et les anges ont glorifié ses premières larmes. »
Et Magdelaîne répond :
« Moi , la plus grande des pécheresses , Je suis tombée à ses pieds, et mon repentir a tronvé grâce devant celai dont les chœurs célestes ont glorifié les premières larmes. »
« Hélas ! chère Magdelaine , ce n'était pas des larmes , c'était dn sang qui inondait son visage , quand il a souffert pour nous dans la vallée de Gethséraané. »
« Hélas! chère Marie, à la vue de Jérusalem prête à se perdre , il a retrouvé des larmes. U a pleuré sur la ville sainte, et appelé une dernière fois à lui ses enfants aveuglés. Mais ils n'ont pas voulu venir s'abriter à Tombre de ses ailes; et sous les portiques du palais de Gabatha, ils se sont écriés : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! Le Golgotha Ta bu ce sang sacré, et les- enfers ont tressailli, car ils ont compris que l'espèce humaine venait d'être rachetée. Ma pensée ^'élaB€e avec joie vers les cieux, où bientôt notre Sauveur s'élèvera dans toute sa gloire ; mais je ne puis détourner mes regards de l'autel où sa tête couronnée d'épines s'est penchée sur son sein que la vie venait de quitter. »
« Songe, Magdelaine, qu'il nous a promis de paraître au milieu de nous. 0 toi que nous attendons avec une sainte terreur, avec une joie céleste, viens, viens! »
Et Magdelaine reprend d'une voix plus forte :
« Viens , toi qui réveilles les morts; viens, toi qui donnes la vie ! Nos regards avides te cherchent dans les vallées et sur les monts de la terre ; ils te cherchent dans les nuages du ciel. Arrive, arrive; ta jeune communauté t'attend comme la fiancée attend son futur. Communautés à venir, quand vous serez entrées dans la vie d'épreuves , avancez sans crainte vers la tombe ; le maître de la vie vous réveillera* Parcourez votre route , la coorcmne de cyprès à la main, et des hymnes de triomphe sur les lèvres...»
Et, suspendant tout-à-coup son chant, elle s'écrie :
« Regardez I regardez , mes amis ; tous les sentiers du Thabor se couvrent de pèlerins. La nuée de poussière que soulèvent leurs
pieds grossit, elle approche.... Us viennent les appelés, ils viennent contempler le Fils de TÉternel, que son père vaglorifler. »
Et Marie reprend le psaftme de Magdelaine, que la joie lui a fait interrompre.
« Oui, FÉtemel a glorifié son Fils, afin qoe sa jeune commonaiité puise dans la contemplation de sa face resplendissante la force de braver le glaive des persécutions , dé}à suspendu au-dessus de leurs têtes. »
Pendant que la mère de Jésus et Magdelaine chantaient ainsi, les anges et les ressuscites, invisibles aux regards des mortels, sont venus se joindre à eux.
Éloha , appuyé sur sa harpe d^or , a écouté en silence la douce voix de Marie , et David, debout près de lui, a supplié le Sau* veur de céder enfin à la touchante prière de sa mère.
Le nombre des fidèles augmente toujours ; les infirmes que le Christ a guéris , les morts qu^il a ressuscites arrivent les uns après les autres. Béor et DUéan , Joël et Samma , Berbeson, Béthoran et Tabitha , Etienne et José gravissent lentement la dme du mont Thabor ; leurs anges gardiens les suivent portant les couronnes que Tétemité leur prépare. Le jeune Nepbtfaoa marche devant Porcia, et sème sous ses pas de jeunes feuillages et des fleurs à demi écloses ; parfois il s'arrête, la regarde, et lui sourit avec toute la candeur de Tinnocence. Porcia n'a jamais eu le bonheur d'être mère; il lui semble que Taimable enfant qui la guide lui a été envoyé par le ciel, pour la consoler.
« Qu'il est beau le chemin que tu me fais suivre I et que je taime , charmant enfant ! » lui dit-elle.
« Et moi aussi , je t'aime , Porcia ; mais quand les cèdres et les palmiers du ciel nous ombrageront, quand le printemps éternel nous inondera de ses suaves parfums , je t'aimerai mieux encore. »
Joseph d'Ârimathie et Nicodéme les abordent avec le salut
de paix et d'amour que lear divin Maître leur avait enseigné, et les conduisent près des saintes femmes.
En voyant la noble Romaine, la mère du Messie adresse ce chant de reconnaissance à son Fils :
« Ta miséricorde est sans bornes. Sauveur du monde ! Elle sera glorieuse et innombrable , la communauté de la Jérusalem nouvelle ! Les plus hautes montagnes lui serviront de base, les* étoiles du ciel seront ses flambeaux! Vole, élance-toi, 6 ma pensée I sonde les profondeurs de Tavenir ; une félicité ineffable inonde mon âme , car je vois le faible noyau des fidèles s^élever en arbre majestueux dont les branches couvriront tonte la terre! Qu'elle est infinie ta miséricorde , divin Ressuscité ! »
Et, saisie d'une sainte extase , Marie se tait, et le psaltérion s'échappe de ses bras tremblants.
Plus de cinq cents élus, tous futurs martyrs, sont réunis enfin sur le mont Thabor; Lazarre les compte de nouveau, et leur dit avec l'accent de l'inspiration céleste :
< Héritiers de la lumière, vous que le divin Médiateur a convoqués sur le mont de la Transfiguration , je ne partagerai pas votre bonheur, mon sang ne coulera pas pour lui ; je vous précéderai là-haut, pour planter les palmes dont les anges tresseront vos couronnes immortelles. Gloire te soit rendue, ô divin Médiateur qui me réserves cette tâche ! gloire te soit rendue , 0 divin Médiateur qui prépares à tes premiers élus une vie de souffrances, et une mort cruelle, afin que, fortifiés par ces témoignages sanglants, ils croient en toi, tes enfants à naître, sans que de nouveaux martyrs aient besoin de leur attester ta puissance et ta gloire ! »
Il dit, fait rassembler les fidèles, et commande aux sept plus jeunes d'entre eux d'aller chercher du pain et du vin, afin de célébrer une dernière fois avec eux le repas fraternel de la nouvelle alliance.
Les jeunes gens s'empressent d*obéir, les fidèles se prosternent , les anges et les ressuscites se glissent au milieu d'eux, et
CHANT XIX. 5iy
portent dans leurs âmes cette sainte terreur qui se manifeste par de pieuses larmes.
Le pain et le vin ont été déposés aux pieds de Lazarre, qui lève les mains vers le ciel, et prie à haute voix :
« Fils de 1 Éternel, au moment où Tundes tiens venait de te trahir , de te vendre, tu pris du pain , tu le rompis , tu le présentas à tes diséiples et lu leur dis : Prenez^ ceci est mon corps que j' imjnole pour vous. Puis tu soulevas la coupe, ils y burent tous, et tù leur dis : Ceci est mon sang répandu pour vous , le sang de l'alliance nouvelle. Chaque fois que vous mangerez de ce pain^ que vous boirez de ce vin, faites-le en mémoire de moi, •
Et les fidèles reçoivent de la main de Lazarre le symbole sacré da sacrifice du Christ ; et , fortifiés par cette nourriture de Tâme, ils s'engagent mutuellement au courage et à la persévérance dans la route sainte, mais pleine d'angoisses et de douleur, qui s'ouvre devant eux. Lazarre continue à développer ainsi le germe de Texaltation qu'il vient de jeter dans leurs cœurs.
« Le Christ, dit-il, a supporté plus de honte, plus d'opprobre, il a souffert plus de tortures que n'en éprouvera jamai» aucun d*entre vous. Il a achevé son œuvre, et quand votre âme altérée sera prête à se dessécher sous les angoisses du martyre, la coupe de l'alliance nouvelle la rafraîchira... Salue-moi , mère Inenheureuse, comme l'ange du Seigneur t'a saluée lorsqu'il t'a annoncé la naissance de ton Fils divin, car je vais aller le rejoindre.... Vous le rejoindrez tous, et nous boirons avec lui dans le fleuve de la vie éternelle.... Quand sonnera-t-elle ma dernière heure? Quand verrai-je les cieux entr'ouyerts, et Jésus assis à la droite de son Père?... Aie pitié de nous, divin Médiateur, toi que j'ai abandonné, tandis que pour mot, pour nous tous, ton visap:e prosterné dans la poussière de Gethsémané se couvrait d'une sueur de sang.... Tu m'as condamné à mourir deux fois Qu'il vienne ce dernier sommeil que suivra de près la plus belle des matinées! Où sont-ils, les anges
envoyés sur la terre pour chanter la gloire du Messie? Qu'ils Viennent unir leurs voix à la mienne... Les ténèbres se dissipent, la nuit s'enfuit pour moi, pour toi, Elkanan, pour tous ceux qui souffrent avec patience , afin de témoigner la gloire du Sauveur à tous les enfants delà terre.... »
Et Marie l'interrompt , et s'écrie :
« Fils de l'Éternel, je t'ai donné le jour, j'ai chanté ta mort, j'ai chanté ta résurrection sur la terre ; quand tu daigneras m'appeler à toi , je chanterai ta gloire dans les deux, •
Jésus les a entendus ; sa pensée applaudit à leur sainte extase, il se montre à leurs regards , et les réalités du ciel succèdent enfin dans les cœurs des fidèles aux ravissantes espérances de la foi.
Lorsqu'après une longue course à travers des sables arides et brûlants , le voyageur rencontre enfin, sous un ombrage frais, une source limpide , il y boit à longs traits, et croit ne pouvoir jamais se désaltérer; c'est ainsi que les yeux des disciples et des saintes femmes , fixés sur le visage du Messie , ne peuvent se détourner de cette source de béatitudes célestes. Jésus rompt enfin le silence , et dit :
« Que la paix soit avec vous , mes enfants. Dans la maison de mon Père, il y a des demeures paisibles; je vais vous les faire préparer, car je veux qu'après votre mort vous soyez tous près de moi. Si vous m'aimez, observez mes commandements, et je prierai mon Père pour vous, afin qu'il vous envoie l'esprit de vérité. Voyez , je ne vous abandonne pas , comme la mère abandonne, en mourant, ses malheureux orphelins. Je suis revenu près de vous ; je resterai Totre guide jusqu'à ce que je vous aie introduits dans la vie éternelle, vous qui m'aimez ; et quiconque suit mes commandements m'aime , et je me révélerai à lui. »
Les yeux d'Elkanan viennent de s'ouvrir à la lumière ; il voit le Médiateur, se prosterne et l'adore. Jésus continue à parier aux siens :
« Je suis la vigne de la vie , vous en êtes les ceps; mon Père
€sl le vigneron , et il coupera le bois qui ne portera point de fruits riches et beaux ; je vous ai choisis entre tous pour porter les plus beaux fruits de Téternité.... Je vais vous répéter Tunique conunandement que je vous lègue : Aimez-vous les uns les autres , et ma paix sera avec vous , et ma paix est plus précieuse que celle de la terre; elle vous donnera la force de supporter la haine et les persécutions , car vous serez hais et persécutés comme je Ta! été moi-même. »
En prononçant ces mots , il disparaît.
Revenus de leur ravissement, les fidèles voient à la place qu'occupait le Messie, le jeune Nephthoa, qui semble plongé dans un doux sommeil. Ils veulent le réveiller pour lui faire partager leur joie , mais le bienheureux enfant a cessé de vivre.
« Allez, s'écrie Lazarre, hâtez-vous, mes amis, cueillez des fleurs ; moi je vais creuser sa tombe. »
Déjà la fosse est assez profonde pour recevoir les dépouilles mortelles de Nephthoa; Lazarre Fy dépose doucement, et le couvre des plus belles fleurs qui croissent sur la verte cime du Thabor, puis il s'éloigne à pas lents. Les fidèles le suivent en silence , et presque à chaque pas ils se retournent vers le tertre que forment les fleurs amoncelées , mais leurs yeux restent secs ; ils ont va le Christ, et la mort n'est plus pour eux qu'un bienfait , et la tombe , qu'une porte céleste qui conduit à la vie éternelle.
Les soixante-dix ont quitté ensemble le mont sacré de la transfiguration , et c'est ensemble qu'ils arrivent dans une forêt de palmiers située au pied du mont. Là , ils trouvent les disciples qui n'ont pas été sur le Thabor, et ils leur racontent en paroles de feu tout ce qu'ils viennent de voir. Exalté par ce récita Jacques» fils de Zébédée, s'écrie avec enthousiasme:
« Nous aussi , nous le verrons dans toute sa gloire ; il viendra, je vais aller le chercher. » l
En vain ses amis s'eflbrcent de le retenir, il gravit le mont
d*an pas rapide. Arrivé près d*an roc qui s'iadine sur la vallée , il se prosterne et lève les bras vers le ciel :
« Divin Sanveur, ne retourne pas encore vers ton Père ; j'ai soif de te contempler. Si j'ai trouvé grâce devant toi, daigne passer à Tombre de ce rocher; je me retirerai au. fond de la caverne que le temps a creusée dans ses flancs , et mes yeui te :Sttivront de loin. »
U dit, et déjà le Christ est à ses côtés; il le bénit, le relève, et descend avec lui dans la forêt de palmiers. Les apôtres Taperçoivent de loin ; jamais il ne s'était montré à eux aussi resplendissant de lumière. Ils veulent se précipiter à sa rencontre ; un ange leur ordonne de l'attendre. Ils obéissent , et, dans leur ravissement, ils s'adressent mutuellement ces questions confuses:
« Te souvient-il du jour où, devant nous, de vils meurtriers ont chargé ses mains de fers sacrilèges?.... N'est-ce pas avec cette brillante tunique blanche qu'Hérode l'exposa à la risée du peuple?... Va-t-il monter au ciel?... L'heure de la séparation, la plus cruelle, la plus terrible des heures , a-t-elle sonné?.... A mes yeux, les montagnes et les collines bondissent de joie, les forêts se réjouissent, le jour brille d'un or plps étincelant, et le ciel se couvre d'un azur plus riche , toutes les béatitudes îles bienheureux inondent mon cœur, et vous pleurez.... »
Tout-à-coup Us se taisent avec respect; le Christ est an milieu â*eux, et dit :
« Que la paix soit avec vous, mes enfants. Bientôt vons ne me reverrez plus sur cette terre ; je ne partagerai plus avec vous et le rayon de miel et les mets que vous aimiez à me préparer. Mais dans les heureuses demeures de la paix étemelle, vous retrouverez votre Messie , et vous célébrerez ayec lui et avec les pères de l'alliance nouvelle des fêtes que o^attristcra aucune pensée de séparation. »
Et, entouré des nombreux témoins de sa magnificence, qui
€HANT XIX. 517
ise sont agenouillés dans la poussière , le Christ se prost^ne et prie.
« Il est venu , ô mon Père , l'instant où tu devais montrer ton Fils dans toute sa gloire. Tu m'as donné tous tes enfants mortels, aûn qu'ils s'éveillassent à la vie étemelle ; et te connaître , te servir, c'est la vie éternelle. Je t'ai gloriflé sur la terre , j ai accompli tes arrêts ; tu me rendras la couronne qui m'attend à ta droite , et qui m'appartenait avant que la création fût sortie de notre pensée. Les frères que tu m'as donnés savent que tout ce que je leur ai enseigné me vient de toi , et que c'est par ton ordre que je suis venu les instruire. Maintenant, je t'implore pour eux; ils t'appartiennent, car la possession de tout ce qui existe nous est commune. Fais qu'ils restent fidèles à ma loi ; fais qu'ils soient toujours une association de frères. Lorsque je n étais encore qu'un homme comme eux, j'ai veillé sur leur âme, je n'ai perdu qu'un seul de mes élus...; il fallait que les prophéties s'accomplissent.... Je ne t'implore pas pour mes disciples seulement, mais pour les innombrables enfants que nous donnera leur sainte parole. Je les ai rachetés d'avance de mou sang, je les ai aimés du même amour; qu'ils soient toujours avec moi et en moi, afin qu Us partagent la gloire dont tu m'as entouré avant de créer les cieux. 0 toi I le plus juste, le plus aimé des pères, le monde ne te comprend point; mais moi, je te connais. J'ai dévoilé à tes enfants le mystère de ma mission et de ta divinité, afin que l'amour qui nous unit depuis Téternité les remplisse, et que leurs âmes soient tout entières à. leur Sauveur. »
G^est ainsi que, prosterné sous les rayons célestes qui émanent de lui, Jésus prie et soupire; puis il se relève, et disparaît
Quand, sous les voûtes sacrées d'un temple , Thomme pieux unit sa pensée aux accents solennels qui célèbrent la fête de la résurrection du Christ, il lui semble que son âme, portée sur ies ailes de cette sainte harmonie , touche aux parvis du ciel , c t
pourtant il n'éprouve qu'une faible partie du ravissement qui remplissait le cœur des apôtres lorsque le Christ , rayonnant de tout Téclatde sa gloire, priait au milieu d'eux et pour eux.
Toujours prosternés dans la poussière , les fidèles suivent du regard les dernières lueurs que le Christ laisse après lui ; puis ils se relèvent , quittent les palmiers de la Galilée, et reprennent le chemin de Jérusalem. Les anges qui les accompagnent ont oublié de se voiler à leurs regards , et pourtant , les élus ne les voient point; le souvenir de l'apparition du Messie les absorbe tout entiers.
Jean, qui s'est séparé de ses amis, suit un sentier solitaire. Sa pensée sonde avec une humilité craintive les abîmes de l'avenir; mais, trop faible encore pour distinguer les routes que la maiu de la Pi'ovidence a tracées , il se laisse aller à de saintes visions qui lui font pressentir les béatitudes de l'éternité. En dépit dn charme ineftiable oii le plongent ces visions, il sent que l'Éternel n'a pas encore daigné lui faire monter le premier degré qui conduit au sanctuaire. Debout près de lui, Salem , son angi'. gardien, partage et plaint son agitation. Le disciple s'assoupit ; Salem sourit et s*cnvole, car il sait que maintenant son noble ami est sous une protection plus puissante que la sienne.
En se réveillant, Jean voit la mère du Messie à ses côtés.
« C'est le ciel qui t'envoie , s'écrie-t-il ; écoute, Marie, le rédt du songe que mon divin Maître vient de faire descendre sur moi : Nous étions tous réunis dans ma demeure , et nous parlions de l'avenir avec toute la simplicité de nos cœurs aimants ; pas un de nous ne cherchait à imposer à son frère ses opinions ou ses pressentiments ; mais tous nos vœux appelaient la mort, et nous ne pensions qu'à notre propre salut, sans nous occuper de celoi de l'espèce humaine. Le bâton de voyage à la main et les lèvres desséchées, nous avions hâte de quitter la terre et de nous désaltérer près du Christ , dans le fleuve de la vie. Tout-è-conp on souiQe puissant comme celui de la tempête a ébranlé ma cabane; il est passé au milieu de nous, et nos langues étaient devenues
une flamme céleste qai éclairait , échauffait nos cœurs , agrandissait nos âmes. Nous nous sentions la force d'attendre la mort, et de laisser le temps blanchir nos cheveux avant de les couvrir de la couronne du martyre. £t c'est animés par ces sentiments ({ue nous nous disposions à parcourir toute la terre pour y prêcher la loi du Christ et augmenter le nombre de ses élus. »
Ainsi parle Jean , et Marie Técoute, plongée dans une sainte extase.
La lyre de Sion , entourée de ses plus étincelantes étoiles , vient de se tourner vers le sanctuaire des cieux, et les cieux reconnaissent le signe qui leur annonce le retour du Fils de TÉterneh
Les disciples savent que leur divin Maître les quittera bientôt^ et ils cherchent en vain à bannir la tristesse que leur cause cette certitude. Lebbée, surtout, exhale sa douleur en plaintes dé« chirantes. La conviction que Jésus va retourner dans le séjour du bonheur et de la paix étemelle ne le console point, car rien ne lui indique Fheure où il le retrouvera , ce Maître qu'il chérit de toutes les forces de son âme. Dans son désespoir, il supplie les morts de lui dire quand elle viendra , cette heure plus sainte* plus douce* que toutes celles qu'il a vues sortir jusqu'ici des vagues lueurs du matin , que toutes celles que le crépuscule du soir couvre de son voile embaumé , et que la lune embellit de ses rayons argentés ; mais les morts restent sourds à sa prière.
Guidé à son insu par le Christ, qui dirige ses pensées, Thomas conduit les apôtres et les soixante-dix dans la vallée de Gethsémané. En passant près de la place où, la veille de sa mort, Jésus avait tant souffert, ils le voient tout-à-coup au milieu d'eux. Sans oser lui adresser la parole , ils suivent le sentier escarpé qu'il leur fait prendre, et qui les conduit sur le mont des Oliviers. Plus d'une fois ils ont tourné leurs regards vers le Golgotha et sur la tombe ouverte; cette tombe, surtout, leur paj*le un langage consolant , car Jésus Ta quittée pour retourner avec ses fidèles amis.
52a LA MESSIADE.
Les anges qui ont servi le Fils de TÉternel pendant son exil sur la terre , les âmes et les ressuscites qui ont entouré sa croix et chanié sur sa tombe , se sont réunis sur le mont des Oliviers, car ils ont été jugés dignes de former le cortège triomphal qui ramènera le Christ à ta droite de son Père. Éloha est au milieu d'eux , mais il ne les suivra pas ; la volonté suprême Ta nommé ange gardien de cette terre que le sang de la rédemption vient d'affranchir de Tanathéme dont Tavait chargée le péché d'Adam. Les félicités que les aéones de Tàvenir préparent au monde dont il est devenu le gardien, ont plongé le plus grand des séraphins dans une douce rêverie, et sa pensée sourit à l'adolescent du ciel qui, au dernier jour du temps, lui présentera la trompette dont l'appel foudroyant réveillera les morts de tous les siècles.
Jésus et ses disciples viennent d'atteindre la cime du mont. La brise légère du jour naissant rafraîchit les joues brûlantes des fidèles, près de succomber sous le poids d'une félicité audessus de la nature humaine , et que la présence de leur divin Maître peut seule leur donner la force de supporter. Rangés autour de lui, ils le contemplent avec une muette admiration. La terre n'a point de langage , les cieux eux-mêmes n'ont point d'harmonie assez sublime pour rendre la majesté du Christ en ce moment suprême.
Depuis les étoiles les plus lointaines, jusqu'aux vagues enflammées de la route solaire, partout, enfin, où le regard des créatures de Dieu peut contempler les mondes qui roulent dans l'immensité de l'espace, les esprits, revêtus de nuages, de feu , de vapeurs diaphanes ou d'argile, comme les corps des mortels, fixent leurs pensées sur le divin Rédempteur. Éloha les voit tous , il leur sourit , puis il se prosterne devant le Fils de l'Éternel , et dépose à ses pieds la couronne étincelante qui ornait son front. Jésus le bénit de la pensée, tend les bras à ses disciples, et leur dit:
« Ne quittez point Jérusalem , attendez-y l'accomplissement
CHANT XIX. 52f
d€ la promesse que mon Père m'a faite lorsque je suis sorti vivant de ma tombe. Jean le Précurseur a donné le baptême de Teau, TEsprit Saint donne le baptême de feu, et c'est celui-là que vous recevrez , mes élus. Peu de Jours encore, et cette promesse s'accomplira. »
Un des disciples lui demande si alors il relèvera le royaume d'Israël. Le Messie répond qu'il n'appartient pas aux mortels de connaître les décrets de la Providence ; puis sa pensée se dirige vers Béthanie , et aussitôt Lazarre se transfigure ; un ange l'amène sur le mont des Oliviers, car lui aussi suivra le Messie dans son vol à travers les cieux.
Jésus adresse de nouveau la parole à ses élus :
« Oui , leur dit-il, vous recevrez le Saint-Esprit ; il descendra sur vous , et vous donnera la force d'être mes témoins à Jérusalem , à Juda , à Samarie et par toute la terre jusqu'à la fin des temps 1 »
Et, s'approchant des apôtres, il les regarde avec une bonté infinie , lève au-dessus d'eux ses mains divines , et reprend :
« Que Dieu vous garde et vous protège ; qu'il vous éclaire ^ et que sa grâce soit avec vous ; que son regard vous suive , et qu'il vous donne la paix étemelle ! »
Cieux et terre, vous le savez, après avoir ainsi béni ses disciples, le fils de l'Éternel avait tout achevé ici bas...
l)n nuage descend des hauteurs de l'infini ; il approche, il arrive , il enveloppe le Messie et remonte avec lui !...
Les fidèles le suivent du regard. Le sentiment qui alors inondait leurs âmes, nous l'éprouverons tous quand la nuée qui l'enleva de la terre l'y ramènera au dernier jour du temps pour juger l'espèce humaine !...
Les apôtres sont restés seuls sur le mont des Oliviers. Deux
hommes vêtus de tuniques blanches les abordent; l'un est le
divin Éloha, et l'autre son jeune ami, l'aimable Salem. La
chevelure d'Éloha étincèle , et sa main droite s'appuie sur un
bâton d'or.
523 LA MESSIAOE.
«Quattendez-Yous-ici, mes amis, leur dit-fl; Jésus, que vous venez de voir monter an del, sera désormais partout avec vous.»
Les deux immortels ont disparu; et, le cœur rempli de joie et de reconnaissance, les apôtres descendent le mont des Oliviers.
Au temple, à Jérusalem, dans leurs cabanes, partout les apôtres du Christ sont ensemble; ils prient, ils attendent avec ferveur le baptême du feu de TËsprit-Saint, qui leur donnera la force d'accomplir leur sublime mission , et d'attester par tout Tunivers la gloire et la puissance du divin Médiateur.
Le Messie s'élève plus haut dans le ciel, et les anges et les ressuscité» entonnent des chants de triomphe. —Des âmes pieuses qui viennent de se séparer de leurs corps, se joignent au cortège du Christ. ^ Les anges et les ressuscites reprennent le\^rs chants de triomphe. — Une étoile est transformée. ~ Les anges et les ressuscites reprennent leur» chants de triomphe. — Les habitants d^une étoile se mêlent au cortège. — Les anges et les ressuscites reprennent leurs chants de triomphe. — Le cortège passe près de Tétoile qu^habitent les hommes immortels, qui le saluent de loin. — Hymne chanté par deux futur» chrétiens. — Les anges et les ressuscites reprennent leurs chants de triomphe. — Des âmes viennent se joindre au cortège et s'arrêtent sur une étoile. — Le trône de TÉternel se dévoile dans le lointain. — ^Dernier chant de triomphe des anges et des ressuscites.-^ Le Messie entre an sanctaaire des deux et s'assied à la droite de son père.
Entouré de ses cohortes célestes , le dîTîn Rédemptear plane au-dessus des nuages, et suit la roule étincelante qui conduit au trône de rÉtemel. Gabriel précède ce cortège aérien ; les boucles flottantes de sa chevelure dorée bruissent autour de lui, et son chant harmonieux s'unit au doux son de sa harpe :
« Murmurez vos cantiques ! que votre voix soit timide et craitive, vous allez chanter la gloire du Christ! Elle est la plus grande de toutes les gloires ; elle roule à travers Téternité ; elle résonne d*aéone en aéone ! »
Et un chcetu* de ressuscites élève sa voix , qu^une sainte émotion rend tremblante ; les harpes célestes y mêlent leurs mélodieux accords , et du fond des cieux arrive , adoucie par la dis-
tance , rappel tonnant de la trompette redoutée. C*est ainsi qu'ail pied du mont se confondent et le murmure du ruisseau hâtif et le bruissement du bosquet qu*agite la brise du soir, et le bruit du torrent à demi desséché qui se traîne lourdement à travers la fente des rochers. Le chœur des ressuscites lève des regards humides vers le Messie , et lui adresse ce cantique :
« Depuis Téternité ; avant qu'ils ne fussent, les mondes ; avant qu'ils ne sortissent du néant, les jours, les nuits, les astres; avant qu'ils ne brillassent de leur éclat stellaire , les chérubins, toi, fils de Dieu, tu t'étais déjà condamné à la mort !
» Agneau égorgé , Sauveur des déchus, victime de l'autel du Golgotha , depuis Féternité tu as vu ton sang couler !
» Avant qu'ils ne fussent, les fleuves et les mers, les vallées et les monts ; avant que Dieu n'eût créé la poussière pour rehausser la gloire du royaume de la lumière ; avant que le globe terrestre ne ffit devenu une tombe immense , tu as vu ton sang couler. Fils divin , Rédempteur du monde ! »
Un des anges du dernier jugement laisse retomber sa trompette terrible; un autre chœur élève sourdement la voix, et ce chant étouffé roule lentement à travers l'infini :
« Il était là , sans vie , l'agneau pascal ; mais la main qui l'immola ne lui brisa pas les os (1) ; et Juda trempa un bouquet d'isope dans le sang de l'agneau, et en marqua l'entrée de ses cabanes.
» Malheur ! malheur à vous qu'il ne protégera pas , le sang de l'agneau, quand elle viendra, la nuit terrible, envelopper le monde de ses saintes terreurs! Et elle est venue, la nuit terrible, et il s'est approché, l'ange destructeur; dans son vol grave et silencieux , il est descendu sur les rives du fleuve.
» L'Egypte entière a poussé un long gémissement de deuil et de désespoir; partout il a été frappé de mort, le premier né.
(1) Lorsque, avant le départ de TÉgyplc, Moïse institnt U Pâqoe, il défendft de briser les os de Tagneaa pascal. [N. du Tr.)
» Sur les marches du trône , dans la chaumière, au fond des prisons et jusqu'à la mamelle de la bête stupéfaite, il a été frappé de mort, le premier né! A Rahmesès (1) seul résonnaient des chants de gloire et coulaient des larmes de reconnaissance ; car elles avaient été épargnées , les cabanes marquées du sang de Tagneanî »
Et, d'une voix plus forte , soutenue par des harpes moins timides, par des trompettes moins sourdes, un autre chœur chante. Ce chœur est composé de chérubins ; leurs corps flamboient, leurs faces étincèlent.
« A rappel créateur du Fils, le plan de la création devint matière et forme , et ils s'envolèrent dans les espaces , les légions innombrables de mondes et d'habitants. Ils s'envolèrent, surpris et joyeux d'être !
0 L'appel créateur du Fils résonna toujours ; il imposa aux mondes leurs mouvements orbiculaires, et les rayons planèrent au-dessus des rayons. Ils brillèrent , les uns vifs et rapides , les autres paresseux et lents.
» L'empire éternel du Rédempteur fut; et, du fond du plan de la création , rayonna la méditation et la magnificence , et du ravissement et du bonheur pour tous; potu* tous, même pour les habitants de la terre !
» Héritiers de la tombe et de la lumière , frères de celui qui mourut sur la croix, un sentier humide de larmes conduit, du fond de votre misère , vers les régions aériennes ; chantez-le „ ce sentier humide de larmes, il mène de la souffrance au tribunal suprême.
»Les ténèbres de la mort vous le cachaient, ce sentier; semblable à un labyrinthe sans issue, il tournait un sombre rocher ; le sang de la rédemption a coulé , et vous siégerez au tribunal des deux; vous y siégerez vous que ce sang a rachetés. »
(i) Nom de la pjriûcipak vilh; que bâtlrcnl les Israélites dans la contrée de Vt'^ gvptc où Joseph établit ses frcTe^i. [N. du 7r.)
Un des fils de la résurrection, qui, lorsqu'il était encore mortel parmi les mortels, fut surnommé le rejeton de Hlddo (1), s'approche du Messie , fait glisser ses doigts sur les cordes de sa harpe sonore, et chante le jour fortuné où il aperçut Zéma dans le lointain :
« Jéhosuah pénétra dans le sanctuaire , là où le rideau tombé Yoile le saint mystère, et cependant ses Tétements n'étaient pas purs. Debout près de lui , Satan l'en accusa à la face des anges.
» Le Seigneur lui donna des vêtements blancs , et le délivra de ton poids , noir péché ; car un jour il devait venir, Télu du Seigneur, le Rédempteur de tout péché; et une voix mystérieuse frappa Foreille des anges : Zéma ! Zéma ! murmura cette voix.
» 0 bonheur ineffable ! tu vins , Médiateur, et le rideau ne retomba plus, et le saint mystère fut dévoilé. Le Fils pur par inîméme était entré au sanctuaire.
» Peuples fortunés, conviez-vous à Tombre du pampre joyeux et du frais figuier, et le psaltérion de Talliance animera le festin, et rhymne de Talliance s'unira à son psaltérion et dira, à travers les berceaux du festin : Zéma , tu es venu ! Zéma , ta es mort ! Zéma , tu es ressuscité ! »
Elles vibrent avec force , les harpes d'or; elles seba lancent
(4] Klopstock déii^irne sons ce nom le prophète Zacbarie, qui était fils de Barachie et petil-fiU de Iliddo. Le chant qn*il met dans la bouche de ce prophète est une imitation des chap. 3 et 6 de Zacbarie. Dans le chap. 3 le prophète « une vision dans laquelle le grand sacrificateur Jébosuah lui apparaît debout près de Tautel, et revêtu de vêtements sales; des anges Tentourent, et Satan se fait son accusateur. Dieu lui fait donner des vêtements blancs, et lui dit que m'U mut $u eotnmandemenU il lui confiera la Juridiction de »a maisont *t lui fera voir Germe^ tea êerviteur bien'aimé. Dans le chap. 6, Dieu dit h Zacbarie qu*uii homme nonymé Germe germera de deetoiu toi ; qu'il bâtira le temple de l'Étemel^ dont il eera U gramà pontife, et que Germe étant assit sur son trône^ aura un conseil de paix avec Dieu, Par ce mot Gcrme^ Zacbarie désigne le Messie. Klopstock n^ayant pas trouvé cette expression aises poétique, Ta remplacée par le mot grec 24S/uoc (s'm*), qoi «>gnifie pro%<, sign*^ étendard, momment. [N. du Tr,)
fièrement, les palmes immortelles qu'agitent les séraphins qui Tiennent à leur tour célébrer la gloire du Sauveur :
« Quand Jésus s'est écrié : Tout est consommé! nous avons pleuré tout haut, nous qui pouvions boire à ce torrent de salut ; et la poussière s'est glorifiée , car TÉternel Ta élevée jusqu'au royaume des cieux. Jésus avait fait descendre sur elle , du haut de sa croix , les béatitudes des élus.
» Quand l'Homme-Dieu s'est écrié : Univers, sois ! vous apparûtes, innombrables comme les gouttes de rosée qui tombent du ciel , vous, mondes qu'il avait prédestinés à une gloire toujours croissante. Jésus a fait descendre sur vous , du haut de sa croix , le salut éternel.
» Légions innombrables de la création , une douce bénédiction s'est répandue sur vous avec l'accomplissement du sacrifice «xpiatoire ; et , semblable aux soupirs de Textase , le murmure des harpes célestes vous a redit cette bénédiction , et vous a pénétrés d'une félicité nouvelle. Qui pourrait vous compter, bienheureux qui avez plié le genou devant lui ? »
A peine les séraphins ont-ils terminé ce psaume , qu'un nouveau chœur de ressuscites agite les palmes du triomphe , et chante la gloire du Fils de l'Éternel avec une douce tristesse , source divine de nobles inspirations :
• Qu'il soit adoré, l'Étemel! Qu'il soit adoré, l'Agneau égorgé ! Déjà il a passé la cime de Sion , il s'approche des cieux , et l'autel du Golgotha est encore teint de son sang ! <jloire te soit rendue , Fils du Seigneur, immolé pour nous !
» Gloire te soit rendue , Sauveur des héritiers de la mort ! <}loire et reconnaissance à toi, noble Fils de l'Éternel! Tu arrachas à la nuit des légions d'astres, et de leur sein s'échappa un torrent de lumière , et la lumière rapide tournoya dans ses orbes immenses.
» Admiration et gloire à toi, fils de l'Étemel, Agneau égorgé ! «ois adoré, divin Rédempteur ! Tu arrachas à la nuit de la ^es-
528 L'A MESSIÂDE.
traction les victiffles de la mort ! Toates se sont élevées audessus de Tabîme des ténèbres. #>
Et un autre chœur de ressuscites laisse tomber des regards pleins d'une tendre piiié sur la terre qui tourne au-dessous de leurs pieds. Us se souviennent que là ils ont vécu dans de misérables demeures ; que là ils ont dormi dans des tombes glacées ; que là la voix du Christ les a réveillés du sommeil éternel ; et ils chantent les bienfaits du Rédempteur du monde :
« Adorons TÉternel, adorons le Fils qui retourne près de TÉternel. Vous , ses serviteurs chéris , anges , jetez sur sa route triomphale vos palmes et vos couronnes, aliii qu'il vous les rende au pied du trône.
0 Pèlerins, vous qui, sous le poids de vos misères, vous traînez encore péniblement dans les durs sentiers de la vie , ne pleurez plus. Semblables aux anges, vous aussi, vous vous prosternerez un jour au pied du trône.
» Tel est le noble prk qu'il vous réserve , le Dieu mort pour vous. Si vous imitez Texemple de patience et de soumission qu'il vous a laissé; si, comme lui, vous portez sans murmurer votre douleur jusqu'au but , il vous fera partager son triomphe.
» Tarissez donc, larmes compatissantes; restez muettes, douces consolations qui adoucissez les maux que vous partagez. N'amolissez pas le cœur des élus ; ils n'ont pas besoin de pitié. Ne savent-ils pas que des chants de bonheur les attendent dans les vallées de la mort, et qu'ils trouveront une couronne au terme de leur pèlerinage ? >>
Et tandis qu'ils chantent ainsi, ils aperçoivent, non loin de l'épi étincelant (1), des âmes, et des chérubins qui conduisent ces âmes vers le Rédempteur. Le vol des chérubins est rapide el fier comme celui de la gloire et du bonheur ; les âmes planent à leur suite avec le tressaillement d'une joie inconnue* Depuis
(1) Klopftlock parle ici de TEpi de la Vierge , ëloile de première grandeur.
[N. du T..J
GHANT XX. 523
:qac le Messie a diu du haut de sa croii : Tout est consomma} ! Jusqu'au moment de sou triomphe , les âmes vertueuses de tous les peuples de la terre , qui ont laissé leurs enveloppes mortelles au milieu des bûcherset des tertres funèbres, se sont réunies dans les champs de la moisson céleste. Ainsi Ta voulu TÉtcrnel. La troupe tremblante s'élève plus haut; son heureuse surprise devient toujours plus vive. Elle gémit, elle pleure, et pour la première fois, hélas I elle reconnaît et adore le vrai Dieu. Un chœur de ressuscites accueille ces nouveaux frères par ce chant solennel :
« Arrivez I approchez I Votre pèlerinage à travers les sentiers ténébreux de la mort fut pénible : vous planez enfln au-dessus de toutes les misères ; vos gémissements sont une céleste extase, vos larmes sont des larmes de joie.
» Céleste extase ! douces larmes ! héritage divin qui attend les fidèles au but où Dieu récompense , quelle langue pourrait décrire vos ineffables félicités ?
» Sur quelle plage a-t-elle murmuré, la harpe divine qui peint ces félicités? Vagues argentées du fleuve , et toi , palmier qui crois sur ses bords, toi qui écoutes la muse de Sion , parlez ! tont-Us jamais venus jusqu'à vous , les doux sons de cette harpe merveilleuse?»
Entraînées par le ravissement de leur vie nouvelle, ces âmes, d'abord» timides, se mêlent tout-à-coup aux brillantes cohortes du vainqueur, «t chantent d'une vou puissante :
« Élevons-nous avec les anges, ces héritiers de la lumière ; grossissons le cortège du Fils de l'Éternel , suivons-le à travers les deux ! Ce triomphe éclatant est iioti*e partage. Mort , tu es le dernier élan vers la béatitude; sépulcre, tu es le berceau du salut, la porte du ciel !
i> Divin Messie , la mélodie des hymnes célestes ne saurait te décrire ; l'intuition des Immortels ne saurait te penser tel que tu es, roi de l'univers ! C'est loin, bien loin de toi qu'ils suivent ta marche, les cris de victoire, les chants de bonheur.
» Daigne nous jeter un regard bienveillant. Nous aussi , nous appartenons aux bienheureux que ta mort a rachetés ; nous aussi , nous avons été semés par toi dans les champs où tu viens moissonner les épis que 1er temps a mûris. »
Des adolescents du trône, qui se développent à l'ombre du divin Éloha et du sublime Gabriel, comme le lis fleurit au pied du cèdre, cèdent aussi à l'émotion que leur cause la fête des cieux. Leur voix est vive et rapide ; vive et rapide est la vibration des cordes de leurs harpes :
« Comment le redire, le chant intime, bruyant , sacré de la joie, du bonheur, du triomphe? Comment peindre Textase qui vous attend au pied du trône , vainqueurs du péché , vainqueurs de la nuit, vainqueurs de la mort? »
Les accords mélodieux du psaltérion, et Tappel foudroyant de la trompette, ne soutiennent pas seuls les chants solennels des vchœurs célestes. Des cordes mystérieuses vibrent à l'écart, semblables au murmure de la source solitaire et de la douce brise du ^ir, semblables aux soupirs d'amour qu'exhalent les amants vertueux. Et des sons, puissants comme la tempête, terribles comme le tonnerre, se mettent à l'unisson du bruissement des mondes voyageurs.
Le Christ a régné seul sur la création, depuis qu'il s'est révélé à Abraham jusqu'au moment où, sous la forme d'un nouveau né, il vint pleurer dans la cabane de Bethléem. Les légions qui le suivent dans sa marche triomphale chantent les bienfaits qu'il répandit sur le peuple dont il avait fait l'objet de sa miséricorde spéciale, de sa justice immuable. Portés sur les ailes de l'extase, leurs psaumes s'élèvent de merveilles en merveilles. Nageant dans des flots d'harmonie^ les chœurs se rencontrent, se dépassent, s'arrêtent, et se laissent aller tour-à-tour à des inspirations qu'ils exhalent en hymnes solennels. Les anges de la mort élèvent leurs voix sombre^ et graves, et chantent ainsi :
a Mer, tu t'arrêtas : Dieu le voulut ! Nuées du jour, nuées de la nuit, vous vous traînâtes à la suite du peuple d'Israël. Assis
sur le bord de fa plas sombre de ces nuées, rÉternel effraya, TÉ^ ternel frappa Pharaon , et ses hommes de pied , et ses hommes de cheval I »
Mais la trompette résonnait toujours; Miriam Pentendit (1)* Miriam, la fiUe d'Amram, présida aux danses de la victoire. Elle psalmodia ainsi la gloire de TËtemel :
« Egyptiens furieux, elle devint votre tombe, la mer immensel Le cavalier armé , le coursier, les chariots de guerre. Pharaon lui-même; ils s enfoncèrent tous dans les joncs verdoyants, comme des masses de plomb s'abîment dans la vase. Et du haut de son nuage enflammé, Dieu Gt descendre sur eux un regard de colère, et la mer en fureur les engloutit à jamais ! »
D'autres anges arrêtent à regret leur pensée sur le sort effrayant de Goré , de Dathan et d'Abiram. Leur chant est lent et triste :
« Plainte déchirante , cris de désespoir, vous fûtes terribles, lorsqu'à travers un nuage de poussière vous vous élevâtes audessus du gouffre. Vous fûtes plus terribles encore , lorsqu^ei^ vous affaiblissant par degrés vous annonçâtes Tagonie des victimes englouties. Et, avec le silence qui succéda à leur dernier soupir, toutes les terreurs de la mort se répandirent sur la foule consternée. »
Les chantres de la gloire du Messie ne laissent tomber qu'un seul regard sur les ruines de Jérico ; une seule fois leurs doigts* tremblants font résonner les cordes de leurs harpes :
« Le pieux cortège des assiégeants passa et repassa devant les tours orgueilleuses delà ville des palmiers (2), et il les menaça du son de ses trompettes guerrières. Le jour marqué par TÉternel parut enfin : les enfants d'Israël firent une dernière fois le
(1) Imitation du cantique que chanta Miriam, sœnr de Mojse, à Toccasion dw dépari de l'Egypte. Toir l'Eiode, chap. 15. (TV. du Tr,)
(2) C'est sons ce nomqae Moise désigne souvent la ville de Jëricho, dont les< murs tombèfeni au son des trompettes des Israélites. Voir Josué, cliap. 6i
{Pk da Tr.)
tour des mars, et le fracas de leur chute se mêla au son des trompettes triomphantes. »
Des harpes mélodieuses résonnent doucement, et à leurs accords célestes se mêlent des voix d'anges :
« Juda, ton partage est digne d'envie. Le Fils de Bethléem, Fadolescent au teint brun (1) courait dans la plaine, gracieux comme le faon au pied léger. Il leva sa fronde en jouant , et la pierre , lancée avec force, alla briser le front du Gathéen (2) qui Tavait raillé sur sa faiblesse»
» Ton Dieu, ô Judalton Dieu, qui rejeta leBenjamite (3) et fit couler tout son sang sur les montagnes de Guilboah [U) , protégea ton flls au teint brun. Il mit dans sa poitrine une voix d^or ci ceignit sa tête d'une couronne d'or. »
En ce moment , David aperçoit le Messie , et les chœurs lesplus élevés entonnent des psaumes à la gloire de celui qui créa* et racheta l'espèce humaine; Mais bientôt d'autres psaltérions accompagnent d'autres voix, et ces voix chantent :
« Il priait (5). Tout-à-conp , du haut du trône de feu , une parole tomba. Le brasier consuma la victime, et, autour de Pautel, les eaux s'élevèrent enflammes dévorantes.
o Sept chérubins descendirent vers le prophète, que FÉternel venait d'éclairer de ces rayons puissants qui font lice dans l'avenir le plus éloigné. »
Et les sept chérubins chantent :
« Et tu gardas le silence-, toi qui nous vis à côté de TËternel , immobiles, pensifs et sans voiles ! Nos longues ailes seules nous
(1) Le soi David. [N.du Tr.)
(2] Le philistin Goliath, natif de La ville de Galh, tué d'un coup de fronde par le jeune David. fJV. du Tr.) (3) Le roi Saûl. [N. du Tr,)
[U] Ce fui MT les montagnes de Guilboah que Saûl', vaincu par les PbilialinA, se jeta sur son épée et se tua pour ne pas tomber vivant entre les mains de ses ennemis. Toyez Samuel, liv. I", chap. 31. (AT. du Tr.)
(5) Le prophète Isaie. Tout ce passage est une imitation des visions de ce prophète. Foir Isaïe, chap. 6 et 37. [N du Tr,)
«Hveloppaient , et , sous la voix psalfflodiante des gardiens du trône, le temple tressaillit. »
Et le prophète répond :
« Je restai muet lorsque je vous vis à côté de l'Éternel, immobiles, pensifs et sans voiles* Vos longues ailes seules vous enveloppaient, et, sous la voix psalmodiante des gardiens du trône, le temple tressaillit.
» Et vous vous écriâtes : Il est saint, le Seigneur ! le Seigneur est trois fois saint ! Il est inûni, le nombre de ceux qui Tadorent ! L'écho de son nom glorieux résonne autour du trône céleste, il murmure dans la poussière ! »
Le prophète se tait ; de solennelles pensées Tabsorbent tout entier. Bientôt il fait signe. aux trompettes célestes de s'unir à sa voix , et il chante ces paroles que jadis il avait adressées au fier conquérant assyrien :
« Voici, audacieux Sennachérib, ce que TÉternel a prononcé contre toi : La noble vierge de Sion fa méprisé; en te voyant passer, la fille de Jérusalem a hoché la tête avec dédain. Roi superbe , vers qui as-tu levé la voix du blasphème , le regard de la moquerie et de Tinsulte? Vers le très-saint dlsraël! C'est Jé^ hova que tu as bravé quand tu as dit : J'ai fait passer mes innombrables chariots sur la cime des monts les plus élevés ; j'ai dépouillé le Liban de son vert manteau; le fier sapin , le cèdre majestueux, sont tombés sous mes coups I
» J'ai dressé mes tentes surles flancs du Carrael ; au fond de ses hautes forêts j'ai creusé des fontaines, et j'ai bu leurs eaux limpides; sous l'empreinte de mes pas j'ai desséché tous les lacs d'Israël.
» Ce que je fais maintenant , je l'ai fait autrefois; je prépare de loin mes hauts faits , puis je leur dis : Arrivez ! et les villes aux hautes murailles et entourées de vertes collines s'écroulent, et les bras de leurs défenseurs tombent paralysés par la houle et l'effroi !
» A ma vue, les vaincus se dessèchent comme l'herbe abattue
5S4 LA HESSIADB.
dans la prairie, comme la plante qui croit sur les toits et qui se fane avant de mûrir !
» Et l'Étemel te répondit : Andacieox, Jeté sois partout on ta passes, je connais tes repaires! tes blasphèmes sont montés jusqu'au pied de mon trdne. Je mettrai un anneau à tes narines f un mors dans ta booclie ; je te forcerai à retourner snr tes pas. »
Le prophète garde le silence , et les sept anges reprennent :
« Le jour paraît souriant et rose. La menaçante prophétie tonne toujours sur la colline de Sion. Dans le camp assyrien tout est silence et ténèbres; les innombrables guerriers sont étendus sans vie, le roi s'enfuit épouvanté. La justice éternelle vient d'accomplir sa vengeance I... Fuis! fuis! Sennachérib, refugie-toi dans la maison de Nisroc! »
Le plus sublime des inspirés (1), lui qui , sur les rives du Kébar, fut initié à la contemplation de la gloire divine, se détache du céleste cortège. Douze adolescents du ciel, des anges et des âmes bienheureuses se joignent au prophète, qui s'élève et passe près du Messie afin de le célébrer à son tour par un cantique solennel. Il est majestueux et beau, leur élan; plus majestueuse, plus belle encore est la flamme que lancent leurs yeux tandis que ce chant découle de leurs lèvres :
«Dieu terrible! combien de fois ne Tas-tu pas vengé, ton peuple élu et souffrant? coml»en de fois ne les as4u pas anéantis les ennemis qui voulaient le détruire? Tous ceux qui avaient soif de sang, tu les as noyés dans le sang; jamais ils n'ont échappé à ta vengean<;e !
»Le monstre du Nil (2) ne ressemblait-il pas à l'Assyrien?
(1) Le prophète Écéchiel. (iV. da 2V.)
(2) Dans aes prophéties , Éséchiel compare Pharaon à ane baleine coachée aa milieu des eaux. Voir Éséchiel, chap. 29. Tout le passage qui suit fait allosion au chapitre 51, où Êsëchiel prédit la mine de Pharaon. Ge prophète passa à juste titre pour le plus obscur de tons les écrivains sacrés. Craignant qu'il ne fAt mal interprété, les JniA avaient défendui même à leurs lévites, de le lire avant Yègt (le trente ans. [Pi. du Tr.)
L^Àssyrien (1) qui fut superbe comme le cèdre du Liban quand il étend au loin son ombrage protecteur : Gomme lui^ il était riche en feuillage, comme lui sa tête était audacieuse et haute.
» Les eaux qui baignaient son pied Pont fait croître plus vite, et, au milieu de leurs tourbillons, il s'est élevé plus haut et toujours plus haut; et les torrents bruissalent autour de lui : Ils n'étaient arrosés que par de faibles ruisseaux, les autres arbres de la vallée.
» Et il s'élevait toujours plus haut au-dessus des autres arbres de la vallée , et ses branches immenses couvraient toutes les plages d'alentour : L'arbre roi avait de Teau et de la sève en abondance.
» Au milieu de son feuillage , des légions d'oiseaux sont venus construire leurs nids , et tout ce qui s'agite dans la poussière est venu s'établir près des fontaines qui murmuraient en jaillissant autour de son pied : Les plus grandes nations se sont abritées sous son ombre.
» Pas un des cèdres du Seigneur ne l'égalait en élégance, en hauteur, et près de lui le sapin n'avait que des branches rétré^ cies , et le feuillage du platane était pauvre et chétir : Il était le plus beau des arbres du jardin d'Eden.
» Dieu l'avait orné d'une verdure si belle , d'un tronc si im-* mense, de branches si longues, que tous les arbres du jardin lui portaient envie : Sa cime touffue s'élançait toujours plus avant dans les nuages.
» Et, parce qu'il élançait vers les cieux sa tête audacieuse, son cœur s'était gonflé d'orgueil; alors, toi vengeur, tu lui a» fait sentir ton pouvoir et tu l'as livré à des ennemis puissants : La loi du talion s'est appesantie sur lui.
» Un pouvoir étranger l'a fait tomber, il l'a déraciné, mutilé ^ il a dispersé ses débris à travers les monts et les vallées, et sur
(i) Ktopstoek désigne ici le roi Sennaehérib. (iV. du Tr.)
le l>ord des ruisseaux : Elles gisaiçnt partout les branches brisées de Tarbre roi.
» £t il n'ombrageait plus les nations, et les nations sont allées plus loin chercher un abri , et les bêtes fauves se sont réfugiées dans les ruines du colosse tombé ! Les bétes fauves et les oiseaux du ciel , voilà tout ce qui lui est resté.
» Sa chute a eifrayé tous les arbres, pas un ne s'élèvera désormais aussi orgueilleusement au-dessus des eaux, et ne mêlera ainsi le murmure de sa cime au mugissement des torrents : Il n'y aui-a plus jamais d'ombrage si vaste et si frais.
aj\ faut qu'ils descendent dans la tombe, il faut qu'ils dorment dans les sépulcres , tous ceux qui ont contraint la terre à s'incliner devant leur puissance d'un jom* : Il est tombé dans l'abîme, l'audacieux Assyrien !
» Et l'abîme l'a accueilli par de sourds gémissements, et les torrents et les tourbillons se sont tus, et les eaux ont cessé de couler, et le Liban s'est enveloppé d'un long manteau de deuil : Les arbres de la vallée même se sont desséchés !
» La tempête Ta précipité au fond des enfers avec tant de fracas, que les nations sont restées frappées de terreur, mais les arbres de la vallée se sont ranimés : Les eaux des hauteurs arrivsiient enfin à leurs racines altérées.
» Ils sont tombés avec lui les despostes dont la protection du tyran superbe faisait toute la puissance ; eUes ont disparu les plantes parasites qui croissaient à l'ombre de l'arbre gigantesque : La mort les a frappés eux et leurs nombreuses cohortes. »
Le prophète et ses compagnons se taisent, et reprennent presque aussitôt. C'est ainsi que la terre , quand elle tremble et s'agite , n'interrompt ses frémissements que pour lancer vers les cieux de nouveaux tourbillons de poussière et de fnmée , de nouveaux cris de douleur (1) :
(1) Le morceuu qui aait esl encore une iinllalion des proplrelies tl'Èiécbicl sur la ruine de TÉgyple. Foir cliap. 29 tl 52. [N. du T,.]
« Elle fat plus terrible encore que celle d'Assur, la chute du roi d'Egypte. Semblable au dragon de mer, il s'était élancé <lans le fleuve ; son pied avait troublé les eaux et soulevé fô Hmon qui dormait dans son lit fangeux : Et le limon souilla les vagues azurées.
» Et quand il s'est écrié : Il est à moi le fleuve, je me le suis aeusé, les filets du Seigneur se sont étendus sur lui, et des peuplades sont accourues de tous les points de la terre : Elles ont poussé le monstre dans les filets de l'Éternel.
» Et quand Dieu le retira du fleuve il le jeta sur la plage; et tout ce qui vole dans les airs, tout ce qui court ou. rampe dans la poussière vint se rassasier de sa chair : L'Éternel la leur avait donnée pour pâture.
» Ses lambeaux palpitants couvraient les monts et les vattées, et son. sang rougissait les rivefi des eaux où naguère il nageait, fièrement : Il coulait à grands flots ce sang impur.
» Il teignit la cime des montagnes et arrosa les champs et lesprairies; la terre rassasiée refusa de le boire et le refoula dans les ruisseaux : Et les ruisseaux se grossirent de ses vaguesfumantes.
» Et quand il arriva au fond du goufire où la colère divine Pavait précipité, il y retrouva tous les héros qui jadis avaient comme lui immolé les peuples à leur féroce ambition : Le glaive du Seigneur les avait anéantis au milieu de leurs victimes.
» Là où ils dorment tous, gît aussi l'Assyrien et tous ses guerriers; la main qui les avait frappés creusa leur tombe au milieu des roches sépulcrales : Ils y ont été précipités tous ceux qui furent la terreur des peuples.
» Là où iU dorment s'étendent les campagnes fleuries d'Elam (1), ces tombes immenses de tant de vaillants guerriers qu'extermina le glaive vengeur du dieu des batailles : Ils y ont été précipités tous ceux qui furent la terreur des peuples.
(t) Contrée d'Asie que les Grecs appelaient Elyamais. Les pcnples qui Tliabitaipnl étaient con&taniment en guerre contre le royaume de Juda. (<V. da Tr,)
538 LA MESSIAJDE.
» Dans cette même tombe sont enfouis Mesec, Thabal (1) ef lears cohortes; leurs restes, flétris, déshonorés, ne reposent point sur des faisceaux d'armes , dernière gloire du guerrier vaincu : Leurs ossements épars blanchissent le sol.
» Orgueilleux Pharaon , te voilà écrasé à ton tour sons les pieds des vainqueurs, sous le poids des puissants qui furent la terreur des peuples : Tu es mort au milieu de tout ce qui est mort par l'épée.
» Les souverains d^dom (2) , chefs de tant d'armées victo^ rieuses , reposent dans celte même contrée , au fond des ténébreux sépulcres où la colère de Dieu les a fait descendre : Ils sont tombés sous le glaive qui a frappé leurs cohortes.
» Et avec eux , ont disparu les peuples de la riche Sidon (3) et leurs princes magniflques. Ces héros sont morts avec la rougeur de la honte sur le front, car la défaite leur a été plus cruelle que le trépas : Et ils sont tombés vaincus sur le champ de bataille.
» Ces victimes innombrables, égorgées dans les combats , ont accueilli Pharaon au fond des enfers, et ils Font entouré de cris de malédiction et de désespoir.
» Dieu destructeur, tu as châtié Torgueilleux Pharaon ; Dieu de Funivers, ta justice Fa frappé, lui et ses cohortes : Elle a répandu sur le monde une sainte terreur. »
Du haut de Fempirée , les yeux des immortels cherchent sur la terre voyageuse la plage où s'élève Jérusalem, et ils la contemplent avec un ravissement mêlé de tristesse. Mais presqu'aussitôt les anges de la mort détournent leurs sombres regards , et les arrêtent sur la vallée de la Géhenne. Le tonnerre lointain de leurs trompettes mugit sourdement , comme les vagues de la mer qui se brisent contre tes rochers du rivage ; ef
(1) Noms de deui chefs des ennemis d'Israël. (iV. du Tr.)
(2) Contrée d'Asie connae des.Grecs sous le nom d'Idumée. [N, du Tr,)
(3) La richesse et U magnificence de cette ville d'Asie est (rès-ancîenne; He^ mère Ta chantée dans ses poèmes. (/V. du Tr. )
<i'une voix lugubre et puissante , ils font descendre sur Jérusalem ces sombres paroles :
«> Abîme-toi, cité de Dieu! abîme-toi! Disparais au milieu du tumulte des combats , au milieu d'une nuée de fumée et d'un torrent de flammes , toi qui as repoussé le bras protecteur de rÉternel I Cité de Dieu , ne sois plus qu'un amas de ruines !
» Jésus a prononcé sur toi des paroles de mort ! Rome les réalisera , car Taigle est ardent à s'abattre sur la pâture ; et déjà rÉternel le dirige, le guerrier appelé à te détruire : La vengeance jétincèle dans son regard farouche.
» Ladiarrue trace de larges sillons! Dieu lui-même tient le cordeau qui les aligne; il guide la main qui la sème de sel, la vallée qu'il a visitée et qu'il a consacrée au plus grand des U'iomphes : Des cris de victoire retentissent dans les champs qu'il a mesurés !
» Je veux le sang du Fils! Tel fut l'anathéme que ta propre bouche, orgueilleuse Juda, a fait descendre sur toi du haut du trône , et tes actions ont Crié plus fort encore, et le chef romain t^a exaucé : Tu disparaîtras de la terre, tu seras anéantie Vn
Tel que le sage qui, dans sa douce piété, oublie la tombe, ou ne s'en souvient que pour y associer la pensée consolante de la résurrection , ou bien , tel que le voyageur qui , pendant nne belle matinée de printemps, examine avec un doux ravissement la contrée fleurie qu'il traverse , et envoie une fervente prière vers le Créateur ; tels les séraphins qui dirigent le cortège du Messie contemplent leur route triomphale. Les flots de Inmière^ que lancent les cieux les plus élevés , où d'innombrables étoiles décrivent leurs éternelles paraboles , et se croisent sans se heurter, inondent cette route aérienne , et la couvrent de tant d'éclat que les chérubins eux-mêmes sont saisis d'une sainte extase. £t leur voix, portée d'étoiles en étoiles, entonne cet hymne solennel :
« Chantez sa gloire , soleils et mondes ! Et vous, étoiles silencieuses , vous qui traversez la route étincelante qu'il a choisie
pour retourner près de son Père, que Técho de vos rives répète les psaumes que la nature jette sur son passage, à loi qui, dans sa toute-puissance , est au-dessus de toutes les louanges.
« 0 divine nature! ne te lasse pa»de chanter ton Créateur! Que pour le glorifier ta voix inonde les cieux, et que du haut du sanctuaire un rayon puissant fasse descendre tes chants de gloire dans les gouflies de Gédron et dans la vallée des palmiers! ;
» Océans de la lune , océans de la tene , faites entendre le bruissement de vos vagues. Qu'ils s'élèvent, et se mêlent à rharmonie stellaire , comme le souffle qui agite le palnùer apporte le doux murmure des harpes vers les régions où la trompette redoutée soutient les psaumes des immortels.
» Qu*elle est imposante et superbe, votre marche éternelle, légions d'astres dont Dieu seul connaît le nombre! Qu'ils sont éblouissants vos rayons ! Pour annoncer au trône la gloire du Sauveur, ils se confondent avec les faisceaux de la lumière divine , gardienne terrible du sanctuaire des deux.
• C'est pour toi. Fils Éternel, que l'univers entonne des hymnes de reconnaissance et d'admiration ; pour toi , source de toutes les béatitudes, pour toi , Saint des Saints , puits inépuisable de joie et de bonheur ! Tu as dévoilé à tes créatures la route qui conduit au salut.
» Tu les guides à travers les senders du labyrinthe, jusqu'aux ineffables délices des récompenses éternelles I D'aéones eu aéones , le Sauveur conduira ses élus à travers les sombres détours du labyrinthe de la vie. »
Les séraphins se taisent, mais le doux souffle de leur voix, le son de leurs hai-pes portées par l'air qu'il ont frappé vibrent encore dans l'espace , et le remplissent d'un vague mormure semblable à l'harmonie mystérieuse des bosquets, quand au milieu de ses noh^ rochers, le torrent mugit dans le lointain ; quand d'un épais taillis la source jaillit à gros bouillons ; quand ses eaux hâdves ruissèlent sur leur lit de cailloux, parmi les
ronces et les arbustes ; qaand le vent de Touest agite le feoillagc touffu de Tormeau et balance la tige élancée du peuplier. Mélange enchanteur des mélodies de la nature , lorsque vous caressez Toreille de la jeune vierge , elle croit entendre le prélude de la danse des Gauçailles.
Le cortège continue sa route ascendante. Non loin de cette route, une étoile compagne du soleil vient d'atteindre le point derinfîni marqtié pour sa transformation. Un tremblement convulsif la saisit et Tébranle d'un pôle à Fautre. Le sol s'entr'ouvre et s'écroule ; les montagnes éclatent et vomissent des flammes ; les eaux se soulèvent, bouillonnent , et se dispersent en vapeurs brûlantes. Pour les anges mêmes , il est effroyable ce désordre au miUeu duquel les forces primitives qui semblent s'égarer et se perdre , répandent la semence d'une création nouvelle. La semence se gonfle et germe aussitôt , et des mondes nouveaux se forment.
Portés sur un des rayons de Sirins, des justes ressuscites élèvent leur douce voix , et chantent ce cantique à la gloire du Rédempteur :
« Amour sacré du Fils , tu es la béatitude du ciel ! La raison te doit son flambeau divin, le sentiment son feu céleste. Tu es le jour qui se lève pour ne jamais descendre dans l'océan , le jour éternel des bienheureux.
A Ange du trône que l^ternel a chargé de guider la marche iriomphale de son Fils à travers Timmensité des cieux , pour nous aussi, élus du Christ, tu as déployé tes ailes puissantes; devant nous aussi tu agites les palmes du triomphe.
» Ange du trône , toi qui planes à notre tête entouré de tes plus brillants rayons, dis-nous quel est celui que les légions d'astres saluent en s'arrêtant devant lui ; quel est celui pour qui résonnent toutes les harmonies célestes, et que l'abîme proclame son maître en reculant devant lui. Ange du trône , quel est-il? dîs-lè-nous.
4 C'est la victime de l'autel du Golgoiha, c'est le Messie qui
a souffert pour vous la soif, la honte et toutes les tortures de la plus terrible des morts , car au moment suprême Dieu luimême Ta délaissé I Ange du trône , tu Tas dît , oui , c'est lui.
>» Torrents de lumière , coulez au-devant de la troupe muette «t craintive qui s'élève des profondeurs ténébreuses de la terre pour venir grossir notre cortège. Harmonies du ciel , murmurez plus doucement, préparez ces nouveaux venus à la contemplation du Fils dans sa gloire divine.
» Ange du trône , tu Tas proclamée par tout l'univers, la journée du triomphe, la journée du retour du Christ au trône éternel ! Vous tous qui gémissez encore dans les liens de la vie terrestre, si Dieu daigne vous le permettre, hâtez-vous de quitter votre enveloppe de poussière, venez contempler le Fils dans sa gloire immortelle.
» Il est le mattre, il est le souverain absolu. Que toutes les prières s*élèvent vers lui, car il envoie de monde en monde range qui exauce : dans les régions les plus hautes, dans les abtmes les plus profonds, il l'envoie porter les béatitudes célestes que lui seul peut donner.
» Les flots de lumière et le murmure du cortège triomphal sont arrivés jusqu'à vous , habitants de Tétoile lointaine qui s^est élevée si haut qu'elle a passé la portée des regards qui partent de la terre.
Il II est le maître , il est le souverain absolu. Que vos prières s'élèvent vers lui, car il envoie de monde en monde Fange qui exauce. Dans les régions les plus hautes, dans les abtmes les plus profonds, il l'envoie porter les béatitudes célestes que lui seul peut donner.
B 0 ravissement ineffable ! le voilà qui étincèle, le Fils divin, au milieu de ses anges; au milieu des ressuscites que son sang a rachetés, que son sang a réveillés, que son sang a transfigurés avant le jour du jugement universel.
»0 toi , qui fus toujours ! par quel sender céleste as-tu conduit ton Fils à travers le labyrinthe de la mort? Sa mart;he
CUAMT XX. 543
triomphale a commencé près du sépulcre. Il est sorti des ténèbres qui entouraient son agonie , le Fils de TÉtemej.
»G^est dans Tocéan de la créa lion , là où la vague qui devient montagne va s'asseoir sur la rive , que demeure ton peuple , divin Messie. Pur de péché, il n'avait pas besoin du sang de la rédemption , et pourtant ce sang a coulé pour lui ; tu Tas sancti fié de ta bénédiction.
o£t notre péché à nous tous est effacé; sa voix accusatrice sera muette, elle ne cherchera plus, à travers les portiques de la demeure des anges, Toreille du Juge suprême pour loi demander vengeance.
«L'accent de cette voix était tonnant et terrible, et l'oreille du juge était subtile; mais le Messie a crié : Tout est consommé ! et des chants de victoû*e se sont élevés au-dessus de l'autel du sacrifice. Le péché l^a entendu, l'appel tonnant du Fils, et il est liesté muet pour toiiyburs.
«Chrétiens ! comme vous, nous chantons la gloire du Christ au pied du trône. Là où il étendra pour vous son ombrage sacré, l'arbre du salut, nous aussi nous serons abrités; là où elle jaillira pour vous, la source du salut, nous aussi noas serons désaltérés.
» Enfants des temps passés , vous avez connu les terreurs des réprouvés! En fuyant d'Horeb (1) , vous avez senti couler sur vos joues des larmes brûlantes , des larmes de sang , car la main du juge vous avait frappés.
»Mais nous.«. jamais nous n'avons frémi sur le bord du précipice où gisent la mort et la damnation , où se choquent les bassins de la balance, où déborde le calice de la colèi*e divine ! Nous ne les avons jamais éprouvées les terribles émotions du naufragé que la vague en courroux, qui devait le briser contre les rochers du rivage, dépose sur une plage fleurie. »
D'autres chœurs entonnent des hymnes nouveaux. La terre
(1) Montagne de TArabie Pélrëe. Moïse s^5 établit avec son peuple , mais tinordre de Dieu l'en cliaasa. Foir le Deutéronume, cliap. I". (/V. du Tr.J
544 LA. M£SSI\UB.
n*a rien de comparable à ces chants célestes ; ils sont plus doux que la voix de Famour, plus solennels que les soopirs du mourant qui déjà entrevoit les cienx oit il est attendu; plus ardents que les cris de Joie du ressuscité , quand il s*élève au-dessus de sa tombe.
Le cortège aérien vient d'atteindre rheureuse étoUe habitée par cette race d'hommes que le péché n'a jamais avilis et que la mort ne peut atteindre (1). En voyant planer au-dessus de leur monde le Messie et les ressuscites , ces immortels se rassemblent en groupes serrée, qui bientôt deviennent une foule immense. An milieu d'eux est leur Père à tous; la tête élevée vers le ciel , il s'écrie : « Le Rédempteur! » puis il tombe à genoux; ses innombrables enfants se prosternent autour de lui , et de bosquets en bosquets, de montagnes en montagnes, l'écho répète : « Le Rédempteur I le Rédempteur ! » Toa (3) est au milieu d'eux, le Sauveui* l'a ramené des vallées de la mort dans ce riant séjour de la vie, où il sent phis vivement le bonheur de sa nouvelle immortalité. Pénétré de reconnaissance, il mêle sa vou à cettes des habitants de l'éloite fortunée ,. et s'écrie avec eux : « Le Rédempteur! le Rédempteur! »
Pendant que le Fils de l'Eternel écoute les psaumes de ses élus, et les récompense en les plongeant dans une douce extase, la voix de deux mortels s'élève du séjour de la terre. Us ont vu des ressuscites, et cette vue les a initiés aux secrets des cieux. Le Dieu réconcilié et le Dieu réconciliateur daignent les écouter. Des arbres majestueux protègent de leur ombre ces deux futurs chrétiens , un souffle embaumé les caresse doucement, et le murmure du ruisseau se mêle à la douce voix de
(1) Klopstock parle ici de celle race d'hommes immorlels donl il a fail nu tableau plein de charj&es dans le chanl V, pag. 107 et niivanles. [N, d» Tr.)
(2) Ce jeane immorlel parait dans le chant XVI, pag. 439, ao nombre des âmes qui sont jogées par le Christ sur le mont Thabor. La faute dont il s'est rendu coupable lui a atliré un cbAliment bien sévère. Klopstock suppose ici qu'il a trouvé grAce , puisqu'il té montre de retour dans son étoile , an milieu de sa Tamille. (iV. du Tr,)
GH\NT XX. ShS
réponse; elle qoi aime d'un amour constant et son Dieu et le compagnon qa'il a donné à sa vie. Elle chante ainsi :
« Élance-toi, ô mon âme I toi que le Fils a créée pour devenir Fhéritière de la lumière ! U t*a rachetée ; mêle tes accents timides aux chœurs des ressuscites qui le suivent dans les deux ; lorsqu'ils habitaient la terre ,^ leur voix , comme la tienne ,s était incertaine et tremblante. »
Des arbres majestueux les protègent de leur ombre, ces deux futurs chrétiens; un souffle embaumé les caresse doucement, et le murmure du ruisseau se mêle à la douce voix de Tépoux , lui qui aime d?un amour constant et son Dieu et la compagne qu'il a donnée à sa vie. U chante ainsi :
« 0 toi , le plus saint des saints , tu ne subsistes que par toimême! Autourdetontrône, les astres que tu as fait sortir du néant célèbrent ta gloire en prescrivant leurs immenses paraboles. Loin de ce trône , un faible atome de ta création se prosterne dans lapoussière ; il cherche à t'exprimer son admiration et sa reconnaissance, car il sait que tu Tentends quoiqu'il te parle du fond de la vallée ténébreuse des tombes»
»A travers les psaumes solennels des légions d'étoiles, mon humble prière arrive jusqu'à. toi, source de lumière et de béatitudes célestes, toi qui, par de sombres labyrinthes, nous conduis jusqu'au pied du trône où tu règnes en maître.
» Saint des saints. Dieu infini, ce chant de bonheur et de ravissement que j'envoie vers toi, pénètre la nuit qui me sépare des cieux et se joint aux psaumes de ton brillant cortège. Tu écoutes les VŒUX que j'ose t'adrcsser; tu devines^ ceux que ma pensée ne peut formuler.
»Dieu de bonté , ne détourne jamais ton regard prolecteur de ^héritier de la mort ; taris la source des larmes amères que sans cesse il verse ici-bas. Si ta sagesse immuable veut que la souffrance et le malheur y soient son seul partage , arme-le d'une sainte résignation , et guide-le jusqu'au trône, où Ja contemplation divine sera sa récompense. »
5i|(l LA MESSIADE.
Il se tait, accablé sous le poids d'une éinotlon Hicoonue. Mais bientôt sa pieuse ardeur le ranime » et il chante d'une voix plus forte:
« La voix, du plus humble de tes enfants passe faiaperçue sur la terre ; maisceini qui écoute les chœurs célestes l'entend, car elle se méte à leurs mélodieux accents, semblable à la feuille qui s^agite et murmure, quand Técho des montagnes redit les mugissements du tonnerre, quand le torrent précipite ses vagues écumantcs sur le vert tapis de la vallée.
» Harpe consacrée au Seigneur,^ révellle«toi, suis le vol des cantiques célestes; que ton chant de fête soit un hymne à la> gloire de celui que célèbrent rharmonie des astres et la sainte extase des archanges. Et vous, mes^ lèvres tremblante», soupirez ses louanges; elles résonnent à travers l'infini, qu'elles murmurent aussi dans la poussière. Lequel de tes bienfaiischanteraT'je le premier? lequel terminera mon hymne?
« Te célébrer. Sauveur do monde, c'est goûter d'avance le» Joies du eiel I Mais, hélas ! qui pourrait s'acquitter dignement d'une tâche si grande et si belle?
» La pensée se confond en voulant s'élever jusqu'à l'immensité de ta gloire; l'image qu'elle avait osé se former de cette glove se voile de saintes ténèbres. Elle disparaît comme les cou* trées enchantées qui ,^ au lever du soleil , se dessinent dans l'air et s'évanouissent quand l'astre a passé l'horizon. Les saintes ténèbres ont voilé l'image que j'ai osé me former de ta gloire ; je te chanterai pourtant ; j*écouterai Técho des choeurs célestes , et je les répéterai sur la terre avec un pieux tressaillement.
«Qui te ressemble? Qui peut être comparé à toi. Dieu puissant? Tu conçus l'existence avant de donner à tes innombrable» créatures des sensations, des pensées, une destinée! Ta maiii a jeté la semence de la création dans l'inGni, elle l'a séparée et l'a recouverte de nombreuses couches d'aéones, afin qu'elle germe et qu'elle mûrisse cette semence divine.
»Et quand ells seront passées les aéones, elle commencera la
moisson éternelle du trône; la création aura atteint son but , et la joie comme la douSeur nous serviront de guides iK)ur nous introduire dans le royaume de la lumière.
»£t celui qui aura pleuré , comme celm qui se sera réjoui , reconnaîtront que tout ce qui leur paraissait nuit et mystère les préparait au salut éternel.
«Mais avant que tu ne viennes» jour du dénoûment de la création , rhomme immortel souflVira sur cette terre , comme la fleur qui se dessèche dans un sol aride, et il seniira , en frémissant , rapproche de la mort, rapproche de la destruction I Les pleurs et les gémissements lui feront oublier le but de son passage sur la terre , lui qui devrait songer toujours que Dieu Ta prédestiné an l>onheur éternel , et que sa volonté s'accomplira. Souverain du monde , oui, elles^accomplira ta volonté bienfaisante. Hélas î pourquoi faut-il que la terre ne puisse répondre que par de» soupirs et des sanglots aux cris de joie des deux ! Pourquoi faut-il que de la vallée des tombes des voix tristes et plaintives s^élèvent vers les régions où le doux murmure des harpes se mêle à la voix des anges et aux chants de reconnaissance qu'entrecoupent des larmes de joie I »
Des chérubins et des ressuscites entonnent le cantique de la ruine de Babylone ; et il chante ainsi au devant du Rédempteur le chœur des ressuscites :
« Il est sombre et terrible le jour du jugement de TÉtemei l I^ mort presse son pas de fer» la tempête hâte son vol destructeur; des nuages prophétiques les précèdent, et Dieu réalise les prophéties des nuages»
» Elle' s'écroule la superbe Babylone! la terre et les mers fi'éqiissent au bruit de sa chute, la foudre sillonne les deux! les desseins de TÉternel sont accomplis, et la trompette terrible qui annonçait le jour de la jjostice ne retentit plus^ sur* la plage ébranlée.
» Elle s'est écroulée la superbe Babylone I Cette journée terrible est-elle la dernière que déroulera la chaîne des temps ?
Babylone n*C8t plus qn^an monceau de raines! Malheur à toir orgueilleuse cité , tu descends dans le gouffre embrasé I »
Des chérubins et des ressuscites entonnent le cantique de la ruine de Babylone ; et U chante ainsi, le diœur des chérubins :
«Elle s'abtme, elle disparaît la grande Babylone! U fermente , il bouillonne le poison mortel qu^elle offrait dans sa coupe trompeuse. C'est pour toi, Babylone, que le Rémunérateur Fa rempli jusqu'aux bords, le calice du ji^ment suprême !
n Cité détruite, pendant trop long-temps le monde s'est enivré dans ta coupe perflde; il y a puisé la séduction , le vert^e , la rage et la mort! L'heure de la vengeance a sonné; l'Étemel a vidé sur toi le calice de sa colère, et tu es tombée ivre morte ! »
Les bienheureux qui déjà ont accompli la glorieuse destinée du martyre célèbrent ainsi le jour de la première résurrection :
« Vous que Dieu daigne venger ! vous passez des vallées ténébreuses de la terre dans le royaume de la lumière, revêtus de la blanche robe du salut , entourés de l'éclat des astres , vous que Dieu daigne venger !
» Vous , dont le sang a coulé avec le sien , recevez la récompense qu'il vous destine. Il vous associe à sa gloire , à sa puissance, le Dieu que des bourreaux ont fait mourir sur la croix. Que la terre, muette de crainte et de surprise, l'apprenne enûn : Tous ceux qu'elle repoussera , qu'elle immolera parce qu'ils refuseront de brûler l'encens de Dieu sur le trône de Satan, s'asseoiront autour du trône de l'Éternel et régneront avec lui sur les mondes! »
Inconnue et solitaire, loin des îles superbes qui se proclament les souveraines des mers , Pathmos se cache au*milleu des vagues écumantes qui s'amoncèlent autour d'elle. Un jour, sur ses rives désertes , la trompette divine retentira à l'oreille du disciple chargé d'annoncer aux temps h venir la plus mystérieuse révélation de son divin maître. Sous les ombrages de relie
lîe fortunée, rHomine-Diea daignera se montrer à sonpropbëte. Il lui apparaîtra entouré de sept flambeaux,, vêtu d*ane longue robe de lin , la taille serrée par une ceinture d'or, et la tête couverte d'une chevelure plus blanche que la neige. Son regard sera une flamme , ça face sera uu soleil , son pied sera d'airain ; un glaive tranchant sortira de sa bouche , et dans sa main droite il tiendra sept étoiles. Et , frappé de terreur devant cette vision , le prophète tombera dans la poussière ; et le juge du monde lui parlera. Il ne jugera pas encore lUnivers, maïs il prononcera le premier arrêt des sept premières églises, et la miséricorde dominera dans cet arrêt (1).
Depuis long-temps les anges et les patriarches pressentent cet arrêt de miséricorde , et les cantiques qu'ils adressent au Dieu clément expriment la douce certitude que des enfants innombrables comme les gouttes de rosée que distillent les nuées du matin , naîtront de ces églises pour la vie éternelle; et que Jésus veillera sur eux avec une tendresse plus inépuisable que celle dé la meilleure des mères pour sa famille chérie. Le cœur d'une mère se ferme pour des enfants trop coupables ; l'amour et lamiséricorde du Christ ne connaissentpoint de bornes.
Et les anges et les patriarches chantent :
« Ephèse (2) ! malheureuse Ephèse l reviens à ta première ferveur : ta chute a été profonde, relève*-toi, ou ton flambeau* sera renversé et sa flamme s'éteindra.
» Gloi^e te soit rendue, divin Médiateur; tu as d'éternelles récompenses pour le pécheur qui se relève ! TU le conduis sur les ruines du torrent dont les flots transparents découlent de ton trône et baignent le pied de l'arbre de vie. Tu lui permets de s'asseoir sous son ombrage et de cueillir ses fruits sacrés. »
Un autre chceur, planant dans les régions plus élevées, ar-
(4) Ce passage est une imitation dacliap. 1*' de rApocalypse. (JV* du Tr.) (2) Une des sept premières églises. Files étaient tontes établies dans des villes
d^Asie, savoir : Ephèse , Smjrne , Pergame, Thjalire , Sardes, Philadelphie eL
Laodicée. (N. du.Tr.)
tache des sons puissants à ses harpes d'or, et chanle avec Texaltalion de Teitase:
« Ils sont dignes de to.i, Fils éternel, tes enfants de Smyrae ; ils bravent la honte et la captivité , ils souffrent avec joie , ils te seront fidèles jusqu'à la mort ! La couronne du martyre les attend. »
Et un chœur de ressuscites chante d'une voix douce et pkiinttve:
« Que ta gloire est digne d'cavie, Pergame l c'est dans ton
sein qu'il tombera tout baigné de sang, qu'il mourra pour son Dieu,. Antipase le martyr. Immortels , glorifiez ce nom , répétez à haute voix : Antipase ! Antipase !
» Mais il en est parmi les tiens , ô Pergame ! qui , semblables à Balac (1), te causent un grand scandale. La mâne mystérieuse ne nourrit que les fidèles; pour eux seuls les cieux^^témoigneront un jour. »
Et un chœur d'anges chante d'une voix douce et plaintive :
» Thyatire, tu as la foi et l'amour , tu es courageuse, charitable et patiente, mais tu souffres qu'une femme perfide qui se dit prophéiesse séduise les faibles et tente les forts» N'oublie pas que ton juge lit au fond des cœurs*.
• Celui que le Sauveur trouvera pur et sans tache, régnera par lui sur toutes les nations. Dans sa main il placera un sceptre d^airaifl et omiera sa tête d'une couronne d'étoiles» »
Aux cantiques bruyants, aux douces mélodies des harpes, à rappel terrible des trompettes, succède tout-à-coup un morne silence. Seulement quelques voix isolées s'élèvent vers le Messie et implorent sa miséricorde.
« Juge de l'univers, aie pitié de Sardes ! elle est morte , l'infortunée Sardes , et les illusions qui l'ont perdue lui font croire qu'elle vit encore. Divin Médiateur, aie pitié d'elle.
D Réveille-toi du sommeil de la mort, ms^eureuse Sardes. Déjà
(1) Roi dos Moabites quîGt venir Balaam pour inaadir le peuple d^hraél.
[IV^duTr.)
CHANT XX. 55t
la menace da Jogfe tonne dans le lointain. Son vol est rapide ; écoute sa voix terrible, elle réveille les morts I
» Le vainqueur recevra des vêtements blancs, son nom brillera sur le livre qui, lors du dernier jour du monde, désignera les élus; et ce nom , le Sauveur le prononcera en face des anges, en face de TÉternel I »
Et un autre cbœur, planant dans des régions plus élevées , arrache des sons puissants à ses harpes d'or, et chante avec Texaltation de Textase :
«Salut à toi, Philadelphie I le Seigneur t*a donné peu de force, et cependant tu ne le méconnais point, et tu resserres les liens de Talliance nouvelle. Les réprouvés que Satan a séduits s^approchent en tremblant, et ils tomberont devant toi dans la poussière.
» Salut à toi, Philadelphie! le Seigneur fa donné peu de force, et cependant tu ne le méconnais point, et tu resserres les liens de Talliance nouvelle. Quand tu t'appesantiras sur la terre^ heure de désolation et d'effroi, passe légèrement sur Philadelphie» la bien-aimée du Seigneur. Troupeau fidèle, conserve soigneusement tes trésors sacrés, afin qu'elle ne soit pas enlevée , la couronne du salut
» Le vainqueur brillera dans le temple où le Messie distribuera ses récompenses ; il en sera la plus belle colonne , le plus ferme appui. »
Une voix agitée par cette douce tristesse qui , parmi les mortels, se traduit par des larmes, vibre seule et chante ainsi :
«Écoute les accents plaintifs qui t'appellent, ô Laodicéel réveille-toi de ton sommeil léthargique. Tes yeux sont aveugles, ton esprit est frappé de vertiges, toi qui fus Télue du Seigneur ; écoute la voix qui t'appelle , réveille-toi, ô Laodicée l
» Homme-Dieu, divin Rédempteur, tu as daigné visiter le pécheur repentant , et tu partageras avec lui le repas du soir. Mais le vainqueur, resté inébranlable, recevra une couronne
^52 Xi A MBSSIADE.
■immortelle, euii TéleTeras jusqu'au trône où tu sièges au sein de la lumière (1). »
Le cortège triomphal s'élève toujours plus haut vers le cercle rayonnant des deux. Sous les doigts des prophètes les harpes «'inspirent, et de leurs cordes d'or coulent à grands flots des torrents d'harmonie, imposants et graves comme la pensée qui les fait vibrer. La voix des archanges se mêle à ces accords célestes , et chante ainsi la gloire du Messie :
« Il descendit du royaume de la lumière, où il siégeait dans tout son éclat, et ses légions firent entendre l'appel terrible du jugement. Et la nuit des tombeaux rendit ses victimes quand il se fit entendre l'appel terrible du jugement, quand elles s'écroulèrent les montagnes et les mers.
» Les cohortes que son sang avait rachetées de la mort se réveillèrent, et des rayons célestes s'échappèrent de leurs vêtements ; et leurs chants de triomphe , éclatants comme le mugissement des vagues, montèrent vers les cieux quand se fit entendre l'appel terrible du jugement. »
Les archanges se taisent, accablés sous le poids de leur émotion. Les mélodies des harpes murmurent encore à travers l'espace ; mais bientôt la voix des archanges se fait entendre de nouveau :
« Semence divine ! tu dormis jusqu'au moment où Diea t'ordonna de couvrir ces champs de moissons derées. Bienheureux ! vous que de poussière en poussière la mort paresseuse enferma dans son sein, vous l'avez vu s'envoler, l'aéone des mortels.
» Semence divine ! tu brilles maintenant de tout l'éclat de ta maturité, et l'appel aux moissons retentit dans les champs du Seigneur. Bienheureux, vous que de gloire en gloire le Sauveur a rassemblés, vous entrez triomphants dans les splendem's de l'aéone nouvelle ! »
Les plus grands des anges élèvent leur voix ; un sourire ceci) Ce tableau desscpl églises primilives csl une imitation des chap. 2 et 3 de TApocalypse. (AT. du Tr.J
leste effleure leurs lèvres , et les accords puissants du psaltérion soutiennent leurs chants de bonheur :
« Morts , ré?eiIlez-vous ! morts , réveillez-vous I L'appel du jugement se fait enteiidre , un cri de joie annonce la moisson. Partout où elle doit paisiblement la poussière , elle entend ce cri ; elle entend la voix des anges gardiens qui proclame le jour du jugement
» Hfttez-vous, levez vos regards vers le trône , vous que Dieu appelle avec Taccentde la clémence! Réveillez-vous, planez au-dessus de vos tombes, vous que Jésus daigne absoudre sans jugement : venez recevoir les palmes du triomphe I
» Allez siéger près du Fils de TÉternel , sous les rayons d*or qui ombragent vos trônes. Élevez-vous tous, vous qui portez des vêtements blancs et des stigmates ensanglantés. Arrivez , juges de Funivers , venez recevoir la couronne du triomphe.
» Les voidi Inondés de rayons célestes, ils dirigent leur vol grave et terrible vers le trône où s'agite la balance redoutée du Juge suprême. Le sang répandu sur le Golgotha étincèle autour d'eux ; sur leurs têtes brillent les couronnes de la victoire. » .
Une immense chaîne de montagnes de cristal traverse l'étoile de Sarona. Du sein de leurs montagnes, les habiunts de cet astre voient les mondes les plus éloignés, et à travers ce prisme ils leur paraissent et plus grands et plus beaux. Et quand les échos de ces masses transparentes répètent les chants de fêtes des deux, ces chants deviennent plus mélodieux et plus suaves. Alors une foule innombrable entoure le pied des monts , s'étend sur leurs larges flancs, gravit sur les pointes les plus élevées de leurs cimes étincélantes; là, elle s'arrête et écoute, silencieuse et pensive. £n ce moment aussi, elle écoute, et une joie inelEsible dilate tous les cœurs, brille dans tous les regards, car le cortège triomphal du Christ passe au-dessus de leurs montagnes transparentes. Du point où l'image de l'Homme-Dieu se reflète, jaillissent des rayons vifs et doux qui voilent l'éclat de sa ma-
hih LA MESS I A DE.
gnificence, et ne laissent apercevoir que sa beaaté divine; là aussi , le murmure des échos qui répètent les citants de triomphe est plus harmonieux et plus sonore.
Du milieu du chœur des prophètes , Débora et Miriam élèvent tout-à-conp leurs douces voix , et le bruissement des harpes qui les accompagnent exprime tantôt une céleste mélancoUe et tantôt un noble enthousiasme. Quand la tempête se tait, et que les arbres qu'elle a plies se redressent , Tarbrisseaa frémit encore sous le souffle léger de la brise. C'est ainsi qu^anx hymnes des anges succède le chant de Miriam et de Débora :
« 0 mort ! toi qui jadis nous causas tant d^elTroi , ta n*es plus pour nous qu'une source de félicités indicibles. Il ne les connatlra jamais , les délices du réveil , celui qui , au fond des vallées nocturnes , n'a pas dormi dans les bras de la destruction.
» Vous qui êtes immortels , vous n'êtes point descendus dans Tarêne de douleur que parcourt le pèlerin de la terre ; vous ne les avez jamais vues ouvertes devant vous , les tombes .où [gisent les ossements de vos frères.
» Vous n'avez jamais vu la décomposition , elle qui s'attache à tout ce qui dort le sommeil de la mort , dévorer jusqu'aux restes glacés des objets de vos affections ! Vous n'avez jamais entendu le bruit sinistre de la bêche qui creuse une tombe, et qui rejette la terre qu'elle a soulevée sur le pèlerin pour toujours disparu du monde!
» Jamais la voix sourde et lugubre du cercueil,quand il descend dans la fosse , ne vous a rappelé que , sur vous aussi , elle roulera un jour, cette terre froide et lourde qui couvre les ossements épars de vos frères I »
£t, semblable aux torrents impétueux que vomissent les nuages, et qui, dans leur chute bruyante, labourent le flanc des rochers , le chœur des prophètes jette à travers l'infini ce psaome foudroyant :
« Morts, réveillez-vous; la trompette du Jugement a sonné! Morts , réveillez-vous ; le sein de la nuit se déchire , TaUme des
mers, les fondements de la terre tremblent et gémissent ! Le» ossements ont entendu l^appel souverain que les archanges crient à baute voix.
« Les palais dorés et les toits couverts de chaume s^écrou*lent! Les morts que la terre couvre, que les eaux ont engloutis» se lèvent; les vivants meurent et se réveillent.
«La nuit règne toujours, la terreur arrive et commande la fuite. Les champs, les bosquets, la cime des monts disparaissent au fond des vagues en fureur. Silence î harpes d*or, silencef devant les cris étouffés queles douleurs de Fenfautement arrachent à Tunivers !
» Du haut du trône , le tonnerre mugit,. le son de la trouK pette appelle et menace; la tempête vole-, hurle, et porte de pôle en pôle la terreur et Feifroi. Silence ! harpes d'or, silence devant les cris étouffés que les douleurs de Fenfantement arrachent à Fnnivers !... »
Deux archanges s'élèvent au-dessus du cortège , et le premier chante :
« O vous, à qui Fappel de la trompette cause d'affreuse»^ terreurs , vous aussi , vous ressusciterez. Hélas ! pourquoi la nuit ne vous enferme-t-elle pas pour toujours dans les vallées de la> destruction , vous que Farrêt du trône a jetés dans Fabime ?... »
Deux archanges s^élèvent au-dessus du cortège ,.et le second chante :
« Voix tonnante du Juge suprême, tes accents terribles résonnent trop haut au-dessus des tombes. Ils te demandaient un sommeil plus long, un sommeil étemel, tes malheureux enfantsl Vain espoir, ils sortent de la nuit, ils gémissent, ils s'écrient ; Montagnes, tombez sur nous ; montagnes, couvrez^^nous ! »
Le silence règne de nouveau dans le cortège triomphal, et, semblables aux fleurs printanières que le souffle du matin détache de Farbre et porte à travers les airs, Bénoni et Miriam, la soeur de Lazarre, s'élèvent au-dessus de» ressuscites. Bénoui est brillant et beau comme le premier rayon d'un soleil d'été;.
556 LA MESSIADK.
Miriam est douce et calme comme une nuit de printemps qu^argeiite la lune. Ils unissent leurs voix et les dirigent vers labime où Satan vaincu est étendu sans mouvement , afin de lai apprendre quelle est retendue de la félicité des bienheureux morts dans le Seigneur :
« Tonne, chant majestueux; porte Teffroi au fond de la nuit terrible où gtt le rei>elle de la Géhenne. RéveîUez-vous , écoutez, vous qull a précipités dans la mort éternelle !
» Vous qui, sous le poids des misères liumaines , avez gémi et souffert; vous que la mort a frappés au fond de la poussière, vous vous réveillerez , vous serez admis à la contemplation divine.
n L*entends-tu , toi qui fes fait leur meurtrier? Tu les accuseras en vain l^sque finira le temps ! Ils seront admis à la contemplation divine , ils sortiront de leurs tombes , tous ceux qui ont éprouvé les horreurs de la mort , les terreurs de la destruction.
» Tu as passé tes jours, tu as passé tes nuits à les accuser au pied du trône , avec le ricanement de la haine. Ce n^est pas seulement le péché que tu as fait sortir de la poussière ; tu as dénoncé les faiblesses, les erreurs, et tu les as entourées d^on sombre nuage avant de les déposer au pied du trône du Joge suprême.
» Accusateur perfide , Jésus t*a précipité au fond des abtmes où gisent, les tortures, les gémissements et la mort éternelle I Pour toi il n'y a point de réveil , pour toi il n'y a point de contemplation divine l »
Un des angesde la mort laisse retomberla trompette terrible, et chante ainsi :
« Du fond de la plus noire vallée des enfers, se sont élevées des voix lamentables et des soupirs étouffés ; et à ces murmures lugubres, se sont mêlés les hurlements de la tempête et le mugissement du torrent , et le craquement des rochers qui s'écroulent^ et des cris de rage et de vengeance. Et , semblable» aux derniers
Fayons du jour qui fuient devant la nuit , nous nous sommes en-volés tristes et pensifs. »
Des larmes brillent à la paupière de Gabriel; il les sent coûter avec bonheur ; et avec ces larmes divines coulent les doux accents de sa voix prophétique, qui chante les secrets de Tavenir :
< Elle s'élève vers le ciel , réponse divine , elle brille de tout Téclat de la rédemption ; les vêtements blancs de Tinnocence la couvrent. Plongée dans les béatitudes de la contemplation , elle écoute les mélodies céleste&qui lui arrivent avec la voix tonnante qui prononce le» arrêts de la justice suprême.
»Et THomnic-Dieu la voit à ses côtés, Fépouse innocente et pure que Ton sanctifie pour lui. Qu'un ravissement plus vif rehausse réclat dé vos psaumes , vous qui mêlez votre voix tonnante aux arrêts de la justice divine. »
Exalté par les chants prophétiques qui dévoifent les secrets de Tavenir, lé cortège s'élève plus légèrement et d'un vol plus rapide dans les régions des clartés célestes. Pas une harpe ne reste muette, pas un chœur ne suspend ses psaumes foudroyants , et tous les immortels chantent à la fois.
Et tandis que le cortège triomphal s'élève d'un vol plus rapide des plages de la terre vers le trône divin , il entre dans le royaume de la lumière, celui qu'un regard du Dieu de miséricorde avait éclairé sur la croix; et ils entrent tous dans le royaume de la lumière , les pécheurs que le sang de la rédemption a rachetés.
Un chœur d'archanges dépasse les rangs ,. et envoie au-devant des prophètes ce chant de bonheur :
« Vous qui fûtes précipités dans les tombes de la terre ou dans les gouffres de l'Océan , par l'arrêt terrible que prononça le Seigneur, sous le frais ombrage d'Eden , premiers nés de la poussière , élevez-vous dans tout l'édat de votre magnificence nouvelle; hâtez votre vol , allez juger avec le maître qui voit s'incli-
558 LA MESSUDE.
ner devani loi et le brillant sanctnaire des deux, et les vertes collines de la terre.
» Jadis la main de Dieu sortit des ténèbres et traça sur la morallle de la salle dn festin Tarrét du roi impie. JéhoTa t'avait pesé, toi qui gouvernais le monde au gré de tes caprices , et tu fus trouvé trop léger; et afin qu'on sache, au dernier jugement, combien le pécheur avait éié trouvé léger, une voix descendit da trône , et dit :
« Le livre de vie témoignera un jour des merveilles accomplies par le Fils, pendant qu'il vivait de la vie de poussière ; et il Tenterrera en silence et en versant de pieuses larmes, ce livre (1) , où le Dieu vengeur inscrit les actes des hommes en lettres étîncelantes comme Tédair quand il sillonne les ténèbres de la nuit
» Les élus dérouleront au pied du trône les pages de ce livre , comme TOcéan déplie ses vagues dans son lit immedse , et ces lettres étincelantes répandront la terreur et Teffroi. Premiers nés de la poussière , élevez-vous dans tout rédat de votre magnificence nouvelle ; hâtez votre vol , allez juger avec le maître qui voit s'incliner devant lui et le brillant sanctuaire des deux, et les collines funèbres de la terre.
»I1 est le plus grand des jours , celui qui dévoile les mystères de Dieu, dont la volonté suprême règne sur l'éternité! Les deux l'ont vu s'approcher, ce grand jour; réjouissez-vous ^ vous tous qu'il éclaire, ce grand jour, vous tous qu'il conduit à travers le labyrinthe où, jusqu'id, vous avez erré sans guide.
AËlle dure encore , la journée de terreurs ! Elle pèse encore sur le monde , la journée du jugement ; ils frémissent encore devant l'arrêt terrible du Fils , ceux que cet arrêt a rejetés. Les
(1) Tout ce passage est une imilation du chap. 12 de Daniel, où il raconte la vision qu'il a eue de la résurrection générale. Dans cette vision Dieu Ini remet le livre où U inscrit les bonnes et les mauvaises actions des hommes. 11 lui ordonne de Tenterrer jusqu'au temps où les anges viendront l'ouvrir pour juger 1rs morts. (V. du Tr,)
rois , éperdus et tremblants , errent encore à travers les déserts, en s^écriant : Montagnes, tombei sar nous; montagnes, couvreznous!
«Mais les montagnes restent sourdes à vos cris ; elle pèse encore sur vous la journée du jugement; ils frémissent encore ceux qui t'ont raiUé, divin Agneau immolé ! Ecroulez-vous, montagnes tremblantes : couvrez tout ce qui existe ^ car la toutepuissance est irritée ; la victime qui a répandu son sang sur la croix fait tomber des arrêts de mort du haut de son trône !
nEUe brille toujours, la journée du salut. Le Dispensateur de rbéritage de la lumière distribue toujours à ses élus leur part brillante ; les routes ténébreuses du labyrinthe de la vie deviennent toujours plus claires; Dieu lève toujours plus haut le voile qui cachait le sentier de la Providence , et sa main libérale distribue toujours aux bienheureux restés fldèles à leur Sauveur,, des palmes, des couronnes et des vêtements blanchis par le sang de la rédemption. •>
Des larmes célestes brillent dans les regards des élus, qui glo* rllient le Dispensateur de Théritage de la lumière; mais, dans leur douce humilité, ils n'osent élever leurs yeux vers lui, car il brille de tout Téclat de sa gloire. Leurs harpes ne rendent que des sons faibles et craintifs ; mais les rayons que le Sauveur fait descendre sur eux les pénètrent d'une joie indicible, et leur donnent la force de mêler aux psaumes des deux ce chant de bonheur :
« Orient de Tempirée, Fils du Seigneur, lumnère de la lumière. Rédempteur du monde, toi qui, au jour du jugement,, tiendras la balance où se pèseront les péchés des malheureuii pour qui le sang du Golgotha a coulé en vain ;
V» Gloire te soit rendue, Fils du Seigneur, lumière de la lumière , Rédempteur du monde , toi qui , an jour du jugement, tiendras la balance où se pèseront les péchés des malhenreux pour qui le sang de la rédemption a coulé en vain !
» 0 toi , source primitive , c'est de ton trône étincelant qu'elle
560 LA ftlESSIADE.
s'échappe impétueuse comme le torrent des montagBes, immense comme l'océan du monde , la source du salut. Regardez, archanges , voyez comme il s'étend sur toutes les régions de Tunivers , l'océan du salut.
»Vous le voyiez déjà lorsque les ténèbres du trépas nous le cachaient encore. Lorsqu'au milieu de la nuit de la vallée des tombes, les misérables atomes de poussière accusaient leur Dieu, et que leur Dieu , dans sa miséricorde, les écoutait en silence et sans les écraser de sa foudre, vous le voyiez déjà, l'immense océan du salut. »
Sans interrompre son vol rapide vers le trône de&cienx, Jésus décide le sort des âmes qui viennent de quitter leurs enveloppes mortelles. Les arrêts de sa justice immuable embrassent toutes ces âmes à la fois;, les unes descendent vers les abîmes de la mort éternelle , les autres s'élèvent toujours plus haut, et grossissent le cortège triomphal , d'où s'élèvent des voix isolées. Ces voix célèbrent ainsi l'arrivée des nouveaux enfants de l'immortalité:
a Les voici, elles arrivent > les âmes que nous envoient' tous les pays , tous les peuples de la terre.
»Vous tous qui avez dormi dans vos tombes, vous avez pris enfln votre élan sublime , vous devenez lumière; le flambeau du Rédempteur vous éclaire et vous inspire; sa magnificence se déroule devant vous. »
Les âmes ont écouté avec ravissement, mais elles ignorent encore quel est l'esprit céleste que le cortège triomphal conduit à travers l'infini; elles ne savent pas même quelle est la nature des êtres qui composent ce cortège. Elles ont cru d'abord reconnaître en eux des hommes, des frères; mais à mesure qu'elles les contemplent de plus près , un saint frémissement les agite, car leur beauté étincelante et majestueuse les éblouit. Un des ressuscites leur adresse ces paroles, et sa douce voix les rassure :
<• Oui, naguère nous éiious des hommes comme vous, et nous
CHANT XX. 50i
avons véca de la vie que vous venez de quitter ; mais il nous a tiansfiguré, le divin Rédempteur que vous voyez marcher devant nous sur les étoiles, et dont les plaies glorieuses brillent des purs rayons de la lumière primitive. Goiitemplez-le, Tinstant décisif est venu pour vous , vous pouvez accepter ou refuser sa divine intervention; la mort a rompu toutes vos chaînes, jamais encore vous n'avez, été libres comme vous Têtes en ce moment, n
Ces paroles ont augmenté les doutes et les incertitudes des âmes. Un ange , interprète de la pensée du Christ, se dirige vers elles» les fait descendre sur une étoile, et leur dit d'y attendre les enseignements qui doivent les rendre dignes d'entrer au séjour des bienheureux.
Les chœurs célestes qui ouvrent le cortège triomphal aperçoivent dans le loiniain le trône de TEternel, entouré de saintes ténèbres. Saisis de respect, les anges se voilent le visage de leurs longues ailes , les bienheureux tressaillent , et la victime immolée sur Fautel du Golgolha brille d'un éclat plus vif. Après un long silence , un chœur de ressuscites chante ainsi :
« Légions étincclantes , suivez-le jusqu'au trône I Harpes célestes, trompettes redoutées, chantsdegloire, célébrez Jésus, le Fils de Dieu ! Il est tout amour, tout miséricorde ; l'autel qu'il a teint de son sang l'annonce à l'univers I
»Ils le gloriGent , les héritiers de la mort ; les séraphins et les archanges le gloriflent ! les justes le célèbrent dans leurs pieuses réunions. Il est auguste , il est saint ; c'est entre ses mains que Jéhova a remis la justice suprême I
«Héritiers du salut, et vous tous, chœurs des immortels, chantez , chantez le Sauveur du monde. Jésus, Fils de l'Étemel , tu es le roi de l'univers ; tu es le roi de l'a cité de Dieu, suspendue dans les hauteurs de Finfini.
«Père tout-puissant, par quelle fête solennelle le rétabliraslu sur son trône , le Fils qui a souffert tout ce qu'il devait souffrir, qui a accompli tout ce qu'il devait accomplira Foudre dtt
Très-Haut, prêtez vos ailes aux chants de triomplie d^ bienheureux rachetés par le sang du Christ. »
Un autre chœur de ressuscites effleure les bords d'un soleil, et chante ainsi la gloire du Messie , qui s^approehe toujours plus près de la droite de son Père :
«O toi qui viens d'accomplir le plus sublime des sacrifices !. par quelle fête f accueillera-t-il , lui qui est immortel comme toi ? Il franchira son sanctuaire ; il te contemplera, toi, son Fils, toi qui fus toujours avec lui et en lui.
«Auguste victime du péché, quelle parole pourrait exprimer ce que tu es pour celui qui fa renié et qui s'est relevé en toi? pour celui qui, après s'être endormi dans la poussière, se réveille à la vie des anges?
» Le Rédempteur a passé parles ténébreuses terreurs de la mort , et Dieu le rappelle au sanctuaire. Maître divin , toi qui étais descendu au rang d'^iin simple mortel, tu es redevenu l'orient de l'empirée, et toutes les créatures fléchissent le genou devant loL
» Et leurs cris de joie retentissent au fond de la poussière et dans l'immensité des cieux! Il est glorifié, l'Homme-Dieu, l'oîm du Seigneur ! Chantez la gloire de l'Homme-Dieu ! chantez la gloire de l'Eternel! »
Le chœur des ressuscites garde le silence, et les chants des immortels deviennent toujours plus rares et plus craintifs.
Les sept frères héroïques, les premiers ressuscites parmi les martyrs, s'élancent au-dessus du cortège , et s'écrient :
« La mesure des perfections s'est répandue sur nous, elle nous aTendns dignes d'assister à la transfiguration du vainqueur de la mort ! 0 sainte extase des élus ! qu'il coule éternellement, le torrent de tes chants de bonheur.
» Mais qu'est-ce que les louanges des créatures auprès de ton regard, toi qui, en nous permettant de te contempler, nous élèves jusqu'à l'éclat de ton trône? Devant tant de magnificence, notre
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«chant de bonheur resterait muet, si tu ne lui ordonnais pas de hâter son vol.
» Louons le Seigneur I il a daigné nous permettre de célébrer son triomphe par des cris de joie, par des psaumes solennels!
« Il est magnifique, il est le saint des saints ; et, en le glorifiant, la ?oix des immortels est Técho du tonnerre qui précède ses pensées, ses actions ! Coulez , chants de triomphe : célébrez Jes pensées, célébrez les actions du Seigneur!
» C'est vers rEtemel que tuf élèves, 6 divin Messie ! Ton Père t'appelle ; du plus haut des cieux il t'appelle à sa droite. Suivez* le, chants de triomphe t suivez-le jusqu'au pied du trône I »
Cent chérubins se dévoilent le visage , planent à la tête du cortège , lèvent leurs palmes vers le sanctuaire des devsL , et chantent :
«> Légions étincelantes, suivez-le jusqu'au trône ! Harpes célestes, trompettes redoutées, chants de gloire, célébrez Jésus, le Fils de Dieu ! Il est tout amour, tout miséricorde ; le tonnerre qui mugit au sanctuah^ des deux l'annonce à l'univers ! »
Les anges gardiens du trône ont vu briller le cortège triomphal de Jésus. Ils sont d'abord restés immobiles de surprise ; 4nais bientôt ils jettent, à travers l'ûifini , leurs cris de joie et de .ravissement Aucun d'eux ne connaissait ni l'heure ni le jour où âe Fils de l'Etemel devait venir reprendre sa place dans le ciel. La vue du cortège triomphal leur annonce que cet instant solennel est arrivé^ et, transportés de joie, ils volent de montagnes «n montagnes, et s'écrient :
« Le Messie ! le Messie I »
!Et de bosquets en bosquets ils répètent :
'tt Le Messie ! le Messie ! »
£t le rayon redit au rayon :
« Le Messie ! le Messie ! »
Et ce mot, porté d*autel en autel, arrive jusqu*au nuage qui «oveloppe le sanctuaire; et, devant ce cri d'allégresse, les mys-
tërieuses forêts, le torrent aux flots d'or et le tonnerre suprême retiennent leurs voix.
Précédé par les derniers rayons d'un soleil couchant, le triomphateur de la mort et du péché franchit le sanctuaire des deux ! Les couronnes vacillent sur la tête des anges, et tous les immortels jettent leurs palmes sous les pas du Christ
Accablés de béatitudes, les ressuscites allaient s'arrêter dans un bosquet qui borde la route solaire ; mais la trompette dV de Gabriel leur ordonne de suivre le Sauveur.
Jésus continue à s'avancer vers le trône , et le silence devient toujours plus profond : pas un immortel n'ose élever la voix, pas un ange n'ose faire vibrer une corde de sa harpe.
Les ressuscites s'arrêtent, les chérubins continuent à marcher sur les pas du Messie ; tout-à-coup ils se prostei*nent dans une muette adoration.
Gabriel seul a suivi le Christ jusque sur les marches du trône : là, il tombe à genoux, et reste abîmé dans la contemplation de. la divinité !
Le Tout-Puissant, l'Infini , lui que tous les êtres créés reconnaîtront un jour, et qu'ils adoreront avec des larmes de joie. Dieu ! le Père du Médiateur, s'est glorifié dans la plénitude de l'amour divin. Le fondateur de l'alliance nouvelle, lui qui fut immolé depuis le commencement du monde, que tous les êtres créés reconnaîtront un jour, et qu'ils adoreront avec des larmes de joie ; la victime sacrifiée pour expier les péchés du monde ; Jésus, le Rédempteur, le miséricordieux , s'est glorifié dans la plénitude de l'amour divin !
C'est ainsi que les cieux réunis voient le Père ; c'est ainsi que les cieux réunis voient le Fils ; et le Fils monte les degrés du trône , et s'assied à la droite de son Père !!!
ODE AV RÉDElliPTËVB.
J^ai placé mon espérance en toi, divin Médiateur, et j'ai chanté Thymne de Talliance nouvelle. Me voici arrivé au terme de cette redoutable carrière : fai chancelé souvent, mais tu m'as pardonné toujours !
Reconnaissance étemelle et brûlante , déploie tes ailes , fars entendre les premières vibrations de ta harpe. Commence! commence ! Mon cœur se dilate et mes ^eux versent des larmes de joie.
Je ne te demande aucune récompense ; en te chantant , divin Médiateur, la force primitive s'est réveillée au fond de mon âme, et j*ai goûté le bonheur des anges.
Emotion puissante, vous avez fait disparaître devant moi le ciel et la terre. Mais à travers votre vol , terrible comme la tempête, le souflDe de la vie, semblable au murmure d'une matinée de printemps, m'est arrivé avec les plus douces sensations.
Vous ne comprenez pas toute l'étendue de ma reconnafssance, vous qui ne savez pas la deviner; vous qui ne sentez pas que , pour exprimer l'excès de son ravissement, l'homme n'a que des sons confus et des mots entrecoupés.
J'ai été richement récompensé : j'ai vu couler des larmes de chrétiens, et j'ai pu élever mes regards vers les larmes que versèrent les habitants du ciel.
J'ai goûté aussi les joies de la terre. C'est en vaiii que je chercherais à cacher l'ambition qui remplit mon âme ! Il battait haut, le cœur de l'adolescent ; devenu homme , j'appris à régler ses mouvements impétueux.
L'amour de toutes les gloires, de toutes les vertus, telle est la llamme que je me suis choisie pour guide ; puissante et sainte ,
5r^6 ODE AU RÉDEMPTEUR.
elle il marché devant moi , elle a conduit mon ambition sur une noble route.
C'est elle , cVst cette flamme céleste qui empêcha les joies de la terre de m'enivrer de leurs charmes dangereux; é*est eUe aussi qui m'a sans cei^ ramené au bonheur des anges.
Et pour réveiller dans mon âme le souvenir de llieure sainte de mon initiation aux mystères des cieu^L, les anges firent résonner à mon oreille le son harmonieux de leurs harpes, et l'appel tonnant de la trompette redoutée.
Me voici arrivé au but, je le sens, et mon âme tressaille. No-' blés frères de celui qui mourut et se réveilla de la mort, s'il était possible au langage des mortels de peindre les émotions divines, je vous dirais : Ce que j'éprouve en ce moment, vous l'éprouverez tous quand les cieux s'entr'ouvriront pour vous.
Ton bras puissant, ô^ divin Médiateur I m'a fait passer devmt plus d'une tombe qui déjà se creusait pour moi.
Tu m'as retenu à la vie. tu m'as donné lé courage de braver les ombres menaçantes de la mort, qui voltigeaient autour de moi. Je les ai à peine entrevues, ces terribles inconnues ; elles ont été forcées de fuir, car tu étais mon égide<
Elles se sont envolées!.... J'ai placé mon espérance en toi, divin Médiateur, et j'ai chanté l'hymne de l'alliance nouvelle. Me voici arrivé au terme de cette redoutable carrière, car j'ai placé mon espérance en toi, divin Médiateur I...