CHA.\T A
sVrèle! Bientôt, oui, bientôt il lèvera vers le ciel un dernier regard. »
« Lève les yeux vers lui, Débora; son visage se couvre d'une pâleor mortelle ! Bientôt, oui, bientôt sa tôle retombera sur sa poitrine immobile. »
« 0 toi qui brilles d'un éclat céleste aux yeux des immortels, Jérusalem, ville sainte, verse des larmes de joie î Bientôt, oui, bientôt elle sera passée l'heure du sacrifice. »
« 0 toi (jui effrayes la terre par rénormilé de ton péché, Jérusalem, ville sacrilège, verse des larmes de désespoir ! Bientôt,
oui, bientôt ton Juge te demandera compte du sang de son
Fils. .)
« Les astres se sont arrêtés dans leur cours , la création est restée muette ; le Christ , le grand pontife de l'espèce humaine est entré au sanctuaire , il réconcilie l'homme avec son Dieu par le plus sublime des sacrifices. Cieux et terre, réjouissez-vous! »
« Et la terre aussi s'est arrêtée, et le soleil a cessé d'éclairer tons ceux qui vivent dans la poussière ; le Christ , le grand pon- 'ife de l'espèce humaine est entré au sanctuaire, il réconcilie le pécheur avec sou Dieu par le plus sublime des sacrifices. Cieux et terre, réjouissez-vous ! »
Ainsi chantent Miriam et Débora.
Eve descend au pied de la croix, et s'arrête près de Marie ; le désespoir de cette mère infortunée redouble ses souffrances; clic s'enfuit vers la tombe qui attend la dépouille mortelle du Messie, s'y arrête un instant et s'enfuit de nouveau*
Lame déchirée par l'agonie de Jésus, la plupart des fidèles ^ dispersent en gémissant. Lebbée s'éloigne à pas lents et s'ap- Proche des tombeaux. En parcourant au hasard leurs sombres coûtes, ses pieds sVmbarrasscnt dans les débris d'un monument 'itnèbre; il tombe, enlace les froides pierres, y appuie son front, ^^ sa pensée s'abîme dans des ténèbres plus épaisses que celles f «» pèsent sur la terre.
un LA MESSIADE.
En ce moment Lazarre se présente à l'entrée des sépulcres ^ et d'an accent doux et grave il dit au disciple :
« Ne te laisse pas aller ainsi au découragement, relève ta tête qui semble vouloir sonder la profondeur des tombeaux. Ne me reconnais-tu plus? Te serait-elle devenue étrangère» la voix de celui que tu aKnais autant qu'il te chérit , la voix de Lazarre ? la voix de Tami dont naguère tu as pleuré la mort, et qui fut rappelé à la vie parle prophète qui en ce moment expire sur la croix ? Souviens-toi de tes joyeux transports lorsque tu me vis renaître , moi que déjà la destruction tenait sous son sceptre de fer ; souviens-toi de nos pieux enti*etiens sur mon merveilleux retour à la vie. Tu t'étais laissé entraîner par Terreur des autres disciples, qui croyaient que Tempire de Jésus devait fleurir sur la terre avant de prendre racine dans le ciel , et moi je cherchais à te convaincre qu'il fallait appliquer à la vie éternelle tout ce que notre divin ami nous avait dit sur son royaume... Ne donne pas une fausse interprétation à mes paroles : loin de blâmer ta douleur, je la partage. Pleure, pleure le maître chéri qui depuis si long-temps souffre sur la croix, mais ne te laisse pas accabler sous le poids de tes regrets ; songe que s'il le voulait il descendrait triomphant du Golgotba, et lors même qu'il s'y endormirait, pcux-tu craindre que ce soit pour toujours? Jésus, le fils du Tout-Puissant, l'envoyé du ciel peut-il mourir?»
Il dit, entoure Lebbée de ses bras, et l'entraîne loin des sépulcres.
Arrivés sur le penchant d'une colline , Lazarre désigne au disciple tremblant le point où s'élève la fière Jérusalem, toujours enveloppée d'épaisses ténèbres.
a Regarde , lui dit-il ; la nuit qui pèse sur toute la contrée ne parle-t-elle pas de la présence de Dieu? As-tu jamais vu une journée pareille? Ton père, le père de ton père, en te racontant les merveilles de leur passé , t'ont-ils parlé d'un jour semblable? Non, non, l'Éternel a voulu que la mort de Jésus fût ontourée d'une solennité inouïe. La terreur règne seule sur Li
CUANT X. Î25
terre, elle règ^oe même dans les cieax I Une muette stopeur a frappé tout ce qui existe.... La mort du Messie était nécessaire à l'accomplissement des mystérieux desseins de la Providence. . . . Apprends-le enCn* cher Lebbée, depuis que le sang de notre divio matlre coule sur la croix , je me sens dominé par une émotion pleine de charmes.... Tout autour de moi se sanctifie. Oui , quel que soit Tobjet sur lequel je fixe mes regards , j V vois la trace de la présence de TÉternel ; à mes oreilles retentit sanscesse un bruissement semblable au toI des anges, bruissement céleste que je me rappelle avoir entendu lorsque j'avais cessé d'appartenir à ce monde.... Souvent aussi je vois briller devant mes yeux des rayons divins, ils passent avec la rapidité de Téclair , mais ils laissent dans mon âme une douce paix , une joie ineffable.»
11 dit, et s'interrompt tout-à-coup comme saisi de crainte et de surprise.
« Qu'as-tu, Lazarre? s'écrie Lebbée. Quelle est Tapparitioii divine qui te plonge ainsi dans une sainte extase ? »
Et Lazarre répond d'une voix basse et mystérieuse :
«Un immortel vient de passer devant moi.... Son vol était rapide comme les plus douces de nos sensations.... Il vient sans doute apporter à la terre un message du ciel.... Ah l l'en ai la certitude maintenant , Jésus , dont la naissance fut célébrée par des anges , ne sera jamais la proie de la destruction. »
Et, se jetant dans les bras de Lebbée, il lui fait partager le ravissement où l'a plongé le reflet du rayon céleste qu'un auge a laissé tomber sur lui. Cet ange qui revient du soleil paraît toutà-coup au milieu des patriarches, et leur dit :
« Rassemblez votre courage , je Fai vu descendre des deux , le premier des anges de la mort ! Il se dirige vers la terre. Parfois il s'arrête et demande à la création un souffle qui puisse raffratchir son front brûlant, mais les vents dorment dans l'infini^ les mondes se sont arrêtés , les étoiles retiennent leur haleine. Jamais encore je n'ai vu le redoutable agent de la justice su-
326 LA MESSUDE.
préme aussi menaçant, aussi terrible ! Les flammes dévorante» (le la colère de Dieu marchent devant Itd , le brnissement de ses sombres ailes a emprunté la voix mugissante du tonnerre; à sod approche, le Silence et le Calme , ces aimables enfants do del, s'enfuient épouvantés. Si son glaive flamboyant frappait un des mondes qui nagent dans l'espace , ce monde se réduirait en cendres, et ces cendres iraient se perdre dans le néant ! Son regard est effrayant, plus effrayant quil ne le fut le jour où il traversa les Océans célestes, les renversa sur la terre et avec eux la destrucdon et la mort ! Vous allez le voir 1 A son aspect vous serez saisis de terreur, car à l'expression menaçante de son visage , se mêle une gravité fatouèhe , une tristesse sombre et inexprimable.... Il vient, hélas! il apporte la mort au Fils derÉternel!...»
Le séraphin tremblant se tait et va se mêler aux groupes des anges. Les patriarches restent plongés dans une muette douleur, et leur pensée leur rappelle les péchés dont ils se sont rendus coupables pendant leur séjour sur la terre. Ces péchés leur ont été pardonnes , mais c'est sous leurs yeux qu'il souffre , le Médiateur qui les a rachetés; c^est sous leura yeux qu'il va mourir.
Plongé dans ces sombres pensées , Hénoch appuie sa main gauche sur une tombe et lève sa droite vers le ciel. Pendant sa vie 11 marcha avec Dieu, et Dieu l'aima ; aussi la mort ne fut-elle pour lui qu'un sommeil; la destruction le respecta, elle ne le réduisit point en poussière (1). Et cependant il n'avait pas trouvé grâce entière devant son juge ; la foi au Sauveur qui expire devant lui , l'initie enfin à la vie étemelle. Les mondes, les soleils pourraient disparaître , s'abîmer, sans qu'il s'en aperçoive ; il ne voit, il n'entend que le Messie mourant. Non loin de lui Âbel a cherché un appui contre un rocher. La vue des souf-
(l)Héoocb, père de Malbusalem, qui fut lo graml.pért de Not>, «e rendit 1«1- Tement agrëable h Dieu , quMl lui dil de le suivre. Hënocli obëi* , et ne reparut plus tur la lerrc. Voir Genèse, chap. S, [N, du 7*r.)
fraiices du Dieu qu'il implora lorsque, frappé par la main d'un frère, iJ se sentit mourir, lui déchire le cœur ; Abel, la première, la plus innocente des victimes, comprend et partage les angoisses par lesquelles Jésus rachète les crimes des enfants d'Adam. Seth , son digne frère, le premier prophète de la rédemption (1), reconnaît que tout ce qu'il avait pressenti sur ce mystère des cieux n'était qu'une image , qu un symbole de la réalité ; et ses yeux s'arrêtent avec une joie mêlée de terreur tantôt sur le ciel et sur la croix , et tantôt sur les pécheurs rachetés et sur leurs tombes.
David s^arrache enfin au morne désespoir qui jusqu'ici l'avait retenu muet et immobile. Ses yeux retrouvent des larmes , et ces paroles s'échappent de ses lèvres tremblantes :
« Dieu Éternel, toi, son père à Lui, tu l'as abandonné ! C'est après toi qu'il soupire, et tu ne le éecours point !... Il est tombé plus bas que le dernier des mortels, plus bas que l'insecte que l'on écrase sous ses pieds. De vils criminels l'insultent et raillent sa confiance au Dieu qui le délaisse ; son sang, toutes ses forces se sont écoulés comme l'eau qui s'échapije d'un vase brisé; ses membres se sont séparés, son cœur s'est fondu dans sa poitrine, sa langue desséchée se colle à son palais ! La mort vient , elle va le jeter dans la poussière !... Vous n'êtes pas des hommes, vous êtes des bêtes féroces , vous qui le torturez ainsi. Vous l'avez étendu sur la croix , vous avez percé ses pieds et ses mains , et en le regardant souffrir vous savourez les joies de l'enfer!... Qu'elles sont mystérieuses et sublimes les pensées qui se rattachent à ce trépas !... Quand il sera mort , vous tous qui entourez sa croix , hâtez-vous de l'annoncer à la terre pour qu'elle se convertisse, et que toutes les générations reconnaissent et adorent leur sauveur ! »
(2j Seth , fus d'Adain , naquit après la mort cVAbel. En l'appelant le |)reniicr prophète de la rédemption i Klopslock fait alluuon au caraclère grave de ce patriarche, qui passa sa longue vie dans de pieuses méditations. Foir Genèse, rhap. 5. {.V. du Tr.)
Il se tait, et des cris sinistres passent à travers la foale et glacent tous les cœlirs d'épouvante et dWroi. C'est ainsi qac le voyageur effrayé s'imagine entendre des cris de désespoir, ûed soupirs étouffés, quand, au milieu d'une nuit profonde, Técho des rochers loi apporte le bruit de la chute d'un torrent lointain et le murmure du ruisseau qui serpente dans la prairie voisine.
Job, formé par le malheur, et juste autant que peut l'être un mortel que Dieu a daigné sanctifier en le jetant dans 4a poussière; Job, qui connaît le poids des épreuves que la justice éternelle impose avant d'absoudre , Job détourne les yeux de la croix et cherche à ranimer son courage par cette pensée qull adresse au Messie :
« Tu te relèveras de la terre, doué d'une vie nouvelle, divin Médiateur ! Je te verrai dans tout l'éclat de ta gloire quand tu auras vaincu la mort et l'enfer ! »
Anéantis par l'attente cruelle de l'ange extehninateur, Adam et sa douce compagne n'osent ni se regarder ni s'adresser la parole* Après un long et pénible silence , leurs yeux se rencontrent. Eve tend, en pleurant, la main au premier honune. et lui dit d'une voix presque inintelligible :
«Parle, Adam, que faut-il faire pour obtenir du Juge suprême quelques adoucissements aux maux immenses dont il accable la victime expiatoire? Faut-il nous prosterner dans la poussière du plus profond des abîmes? »
Et Adam répond :
« Que pourrions-nous demander à ce juge inflexible , quand Job, Noé et le divin Éloha lui-même, l'implorent en vain ? Avant d'accomplir son œuvre, il faut sans doute que le Médiateur épuise toutes les tortures qui lui ont été mesurées d'avance... Rien ne pourra les adoucir... rien !... A cette pensée, mon cœur se brise... Mais c'est ainsi que l'a voulu l'Éternel... Viens; les cieux m'ont suggéré une pensée ; viens , te dis-je I »
Et tous deux descendent vers le Golgotha. A mesure qu'ils approchent du pied de la colline, leur éclat dïmmortels s'obcur-
cit. Devenus entièrement invisibles sous le voile épais d'une tristesse profonde , ils s'arrêtent près de la tombe qui doit recevoir les restes de THomme-Dieu et se prosternent près du roc qui en ferme l'entrée.
Le premier homme lève ses bras vers le ciel, prondbce trois fois le nom de TÉtemel et contemple le Messie mourant. Mais bientôt les forces lui manquent pour soutenir cet borrible aspect, et ses yeux se fixent sur la terre dont Jébova l'avait formé; sur cette terre, jadis si belle, et qui maintenant est frappée d'anatbéme. Sa voix suppliante prononce cette prière que les patriarches et les anges écoutent dans un pieux recueillement :
« Homme -Dieu, toi qui, depuis le commencement des inondes, t'es offert en holocauste pour mes enfants, daigne écouter les vœux que du fond de nos tombes nous osons t^adresser» Depuis une longue suite de siècles nous jouissons de la contem« plation divine ; ce bonheur nous a été accordé d'avance au nom de la mort terrible que tu souffres eu ce moment. Il est arrivé le second jour de la création; il rachète tous ceux qui ne repousseront pas son mystère sublime I Qu'en ce jour solennel il me Mit permis de me souvenir de mon péché ! Ce péché m'a été remis à cause de celui qui meurt sur la croix. Je l'ai contemplé dans sa gloire, je n'ai plus rien à redouter de sa sévérité. »
Use tait, et Eve, qui avait prié de la pensée, ajoute ces paroles :
« Victime céleste , permets qu'en ce jour de sang, je me soutenue du crime que tu m'as pardonné, et qu'avec des larmes de joie je le confesse de nouveau. »
Et Adam chante :
« Le Dieu qui, de la poussière, nous a élevés à la dignité d'homme ; le Dieu qui nous a donné la faculté de l'aimer et de le comprendre; ce Dieu qui nous a imposé la plus facile dés lois, st qui, pour chaque pensée de soumission, nous a comblés de félicités nouvelles; ce Dieu clément, nous l'avons offensé en nous laissant entraîner par l'orgueilleux désir de l'égaler; et
2o0 LÀ MESSiÀDK.
notre péché nous a été pardonné ! Gloire et reconnaissance au divin Médiateur qui porte le poids de notre crime et de tous ceux de notre race. »
Touché de leur douleur, le Messie mourant fait descendre sur eux un rayon de cette consolation divine qui remplit le cœur d'une douce paix, émanation du ciel que la raison humaine ne saurait définir*
Cédant à la pieuse ardeur qui vient de s'emparer de son être, Adam tend ses bras vers la croix et s'écrie :
« O toi, mon Seigneur et mon Dieu « pour te peindre toat ce que j'éprouve, Técernité même ne suffirait pas! Je veux rester prosterné devant toi jusqu'à ton d^^mter soupir. Ma voix suppliante ne se taira que devant la voix de l'ange exterminateur quand il t'annoncera ton dernier moment.... Au nom des soufft'ances que tu supportes pour nous, daigne écouter mon humble prière en faveur de mes innombrables enfants qui ont passé et qui passeront encore sur la terre, cette vaste tombe que ta miséricorde parsème de fleurs. Un jour ils ressusciteront tous ! Alors, ô alors, aie pitié de leurs gémissements! Dans leurs chétifs corps de poussière leurs âmes sont aveugles et misérables : que l'esprit du Père et du Fils descende sur elles par l'eau sainte du baptême, ou que, par d'autres voies, tu les conduises à la vie étemelle, fais que chaque germe du bien arrive à sa maturité ; fais que jamais le péché n'étende ses sombres voiles sur les doux rayons de ta grâce et n'éteigne l'amour sacré de leur Créateur dans ces âmes qui t'appartiennent toutes I Veille sur les élus prédestinés à éclairer la terre et à répandre sur leurs frères les bienfaits de la paix et de la justice; veille sur tous ceux que ta rachètes si chèrement au prix de tout ton sai^ ; que leur passage dans cette vie de misère ne soit pour tous que l'heure des é|ireaves qui initient aux célestes béatitudes ; que le pèlerin fatîgaé ne préfère jamais l'ombre trompeuse des bosquets de l'indolence et le murmure perfide de leurs ruisseaux, à la route aride qui lui reste à parcourir et au bout de laquelle tu leur as prépère
une couronne ! Ramène par le malbeur et par les sooffirances dans le. chemin du salut les cœurs trop avides de Tapprobation des hommes» qui, aux yeoi du Juge suprême, n'est qu^nne bulle d*air; les malheureux qu*une sensualité en apparence épurée, et par cela même plus dangereuse, rend insensibles aux nobles jouissances de Tâme; les espriti altiers qui n'accomplissent les devoirs de lliumanité que pour acquérir de la gloire ; les ftmes endurcies qui ne pardonnent qu'en apparence à leurs ennemis, et dont la pensée ne franchit que rarement la tombe pour sonder les secrets de l'éternité ! Quant aux vils esclaves du vice , oh! ceux-là, arrache-les à la mort étemelle en leur faisant épuiser sur la terre toutes les tortures, toutes les angoisses que le péché entraîne après lui. Cœurs corrompus, ne méconnaissez pas plus long-temps votre divin Médiateur ; que la toute puissance de son amour vous touche; écoutez la voix de son sang, qui du haut du Golgotha demande grâce pour vous ! Le saint ravissement que cette voix sacrée porte dans toutes les âmes est ' an-dessus de la raison, et pourtant il l'éclairé et la fortifie quand la sagesse humaine n'a plus de consolations à lui ofirlr. Oijd , j'ose l'espérer, désormais rien ne pourra plus séduire mes enfants. La torture et ses souffrances , la tombe et ses horreurs, les cendres des morts livrées aux vents, et tout ce que la haine et la vengeance pourront Inventer pour rendre le trépas plus terrible, ne saura les efn*ayer, car tu exauceras mon humble prière, divin Médiateur; tu éveilleras leur âme avant de les livrer an sommeil du tombeau, et alors ils chercheront les béatitudes célestes qu'aucun mortel n'avait connues avant eux. Leur corps sera toujours formé de poussière , mais l'âme ne fléchira plus sons le poids de cette misérable enveloppe; la lutte sera pénible, pleine de larmes et de souffrances , mais qu*il est glorieux le prii que tu réserves aux vainqueurs ! Que leur nombre soit in- Oni comme celui des sables de la mer le jour où ton dernier jugement lèvera pour toujours l'anathéme qui pèse encore sur le monde ! Tu me l'as dit, Seigneur, plus d'un nuage passera sur
tes élus : les nns, dans lenr piété exaltée, s'égareront dans lears rêves supersUtieax ; les antres, éUonis par une raison hautaine, renieront tes l>his saintes Térités. Des monarques paissants que ta auras élevés sur le trône pour qn^ls puissent exercer sans entraves la loi divine qui leur ordonne d*aimer leurs frères comme eux-mêmes, au lieu de te glorifier se perdront dans rimplété ou se laisseront égarer par le fanatisme, et leur exemple funeste entraînera les peuples sur des routes arides où aucune pensée d'un monde meilleur n'adoucira les souffrances de cette vie d^épreuves. Abrège la durée de ces nuits afl&*eases qui doivent passer sur la terre ! Lumière de Téternité, Fils de Dieu, Rédempteur, ami, frère des mortels, exauce la prière fervente du premier homme, du premier pécheur racheté par toi l »
Ainsi prie Adam. ,
Élcha se tourne vers les patriarches et s'écrie :
« Il vient, le messager terrible de la colère de Jéhova ï • *
Les immortels tressaillent, la montagne de Moria tremble, et avec elle les voûtes sacrées du temple. L^ange exterminateur descend vers la terre, s'abat sur le mont Sinaî, et s*y arrête, épuisé. L'ordre dont l'a chargé l'Éternel l'accable;, il lui semble que les mondes et les cieux vont s'écrouler. Pour qu'il ne se perde pas dans le néant, le Conservateur de tout ce qui est, lui prête son appui. La Terreur, dont le bras de fer l'avait abattu, le relève ; il reprend son vol, et agite le glaive qui lance des rayons de feu mêlés de sang ; mais son bras soutient à peine cette arme redoutée. Arrivé sur le Golgotha, il se prosterne, et adore la victime avant de la frapper. Sa voix , naguère menaçante comme celle du tonnerre, n'est plus qu'un gémissement étouffé.
« Fils de l'Étemel, dit-il, moi , que tu formas naguère d'un nuage nocturne et d'une vague de feu, esprit créé d'hier, je dois t'immoler,^ toi, mon maître!... Jéhova l'ordonne, prête-moi la force de lui obéir l...»
Il dit , et s'efforce de lever son glaive. La tempête mugit ;
range exterminateur a retrouvé son énei^e ; et sa voix , plus forte, plus terrible que la tempête, dit au Messie :
« La colère de l'Éternel est infinie; tu t*es soumis à cette colère. Ta voix suppliante, qui demandait grâce, est arrivée au pied du trône : Jéhova a détourné la tête; il t'abandonne; il te livre à mol, le plus terrible des anges de la mort ! »
Jésus lève une dernière fois ses regards vers le ciel , et dit , non avec la voix éteinte de Tagonie, mais avec Faccent terrible da désespoir :
« Mon père! mon père! pourquoi m'as-tu abandonné [ »
Les cieux se voilent devant ce secret terrible : les faiblesses homaines dominent le Fils de Thomme, et il s'écrie avec Taccenc d'un mortel :
« J'ai soif! »
Il boit, il frémit, il pâlit, et soupire ces mots :
« Mon père, entre tes mains je remets mon esprit ! »>
Puis il ajoute, avec l'énergie d'un Dieu :
« Tout est consommé /... »
Sa tête retombe sur sa poitrine ; il meurt ! ! I
La Gioire du Messie plane au-dessus du Golgotha et se dirige Ters le temple. — Sous son vol rapide le monde frémit, etipiand Elle entre au sanctuaire , le rideau se déchire. — Gabriel ordonne aut ftmes des patriarches, des prophètes et des bienheureux de se rendre sur les tombes où reposent leurs dépouilles mortelles. — Le Messie quitte le temple, et ressuscite les corps des patriarches, des prophètes et des bienheureux. — Mort du bon Larron. — Continuation de la résurrection des patriarches, des prophètes et des bienheureux.
Si, en me plaçant sur les ailes sacrées de la reHgfion , je ne les ai pas réduites à effleurer la terre de trop prè»; si ma voix a porté de pieuses émotions dans le cœur des élus, oh ! alors. Dieu m'a prêté le vol de Taigle ; et du haut de son trône de nuages, la révélation divine a mêlé ses accords mystérieux à mes chants timides ! Vous dont Tesprit est trop mondain pour s'arrêter, avec un saint respect, sur les rives du fleuve aux flots d'or (1) qui s'échappe du pied du trône de rÉternel, et coule sousTépais ombrage de Tarbre de vie ! que le souffle léger des brises terrestres emporte loin de mon oreille vos louanges trompeuses ; elles souilleraient mon cœur. S'il ne se précipitait pas à travers la Jérusalem nouvelle , si la main de la Providence ne l'avait pas fait remonter jusqu'à sa source sacrée , ce fleuve vivIGant, mon hymne tout entier se peindrait dans la poussière I
Main invisible et céleste qui m'as soutenu jusqu'ici, continue ù guider mes pas. J'ai pleuré rabaissement du Fils de l'Étemel ; élève-moi assez haut pour que je puisse célébrer sa gloire ! Me
(1) KIopstock fail souvent allusion h ce fleUTe am flots d'or qu'il a décrit (Jiiiis le chant I", page 6, [IV. du Tr.)
sera-MI permis de chanter la sainte satisfaction do Rédempteur lorsque, après avoir accompli son œuvre, il fit passer le souffle de la résurrection sur les vallées des sépulcres ? Me sera4-il permis de chanter le triomphe du vainqueur de la mort , et Télévation du Fils qui » après être descendu dans les abîmes les plus profonds de la poussière, remonta vers les régions les plus hautes des deux« vers ces régions n^stérieuses où trône TÉteruel? 0 toi qui si^es au*dessu» des sphères célestes, donne à ton poète, donne à tous ceui qui Técoutent la force de supporter Téclat de ta magnificence , de ta grandeur !
Le Dieu réconcilié laisse tomber un regard de miséricorde étemelle sur les restes inanimés de sa victime ; et la victime céleste contemple son juge, redevenu son père. Quel est Tétre créé qui pourrait sonder le torrent de sensations qu'ils échangèrent par ce regard immense?
La création , qui s'était arrêtée, reprend sa marche accoutumée ; la nuit abandonne les cieux , que depuis long-temps elle enveloppait de ses sombres voiles ; Tastre qui interceptait les rayons du soleil recommence sa course à travers l'espace; les pôles de l'univers s'agitent, les mondes reprennent le vol que Dieu leur avait assigné en les tirant du néant ; le mouvement renaît dans les orbes de l'infini, et la Gloire du Christ, du conservateur de la création, plane au-dessus de sa croix • et regarde le corps sanglant , livide et immobile attaché SOT cette croix. Tout-à-coup Elle se détourne, et la terre frémit; Elle se dirige vers le temple, et les rochers s'écroulent, et le bruit de leur chute et la poussière que soulève leurs débris se perdent dans les cieux.
Le temple reçoit la Gloire du Fils de l'Étemel; ses murs se dilatent , et le rideau qui voile son saint mystère se déchire depuis Textrémité. attachée à la voûte jusqu'au bord qui touche le marbre des pavés.
Le Christ parle à son Père de l'œuvre de la Rédemption, qu'il va continuer d'accomplir ; car si l'Homme-Dieu mort est le sa-
23e LA MESSIADE.
lut da pécheur, rHomme-Dieu ressuscité est Tappui de sa foi. L'âme n'a point d'images , la langue n'a point de mots pour redire l'entretien du Père et du Fils.
Muse de Sion , inspire-moi , et alors , peut-être , je pourrai faire comprendre aux mortels le mystère sublime de cet entretien, où, devant la pensée du Dieu récoticilié et du Dieu réconciliateur, les destinées futures des peuples passèrent sur les ailes de la religion: de la religion souvent voilée ou défigurée par le vice, mais jamais entièrement exilée de la terre , devenue désormais sa patrie.
Pendant que le Père et le Fils se glorifient ainsi l'uti par l'autre , une voix, semblable aux mugissements de l'océan, résonne à travers les cieux attentifs :
« Vous qui n'avez jamais péché, préparez-vous à des ravissements nouveaux; ils sont rachetés, vos frères mortels, créés comme vous pour l'immortalité ! L'enveloppe de poussière do Rédempteur dort encore sur l'autel du sacrifice ; mais le sacrifice est consommé, et bientôt vous le reverrez sur son trône, à la droite de sou Père, le vainqueur de la mort et du péché. »
Ainsi parle aux cieux attentifis une voix puissante, et cette voix , est celle d'Éloha.
Et ces accents doux et caressants passent sur la terre :
« Jésus, le symbole d'amour et de miséricorde, vient de mourir de la mort d'expiation ! Reverdissez, branches flétries de la vieille souche d'où sort la race d'Adam , couvrez-vous des plus belles fleurs de l'immortalité ! Vous tous qui allez nattre « réjouissez-vous, car pendant votre vie d'épreuves, le flambeau de la Rédemption éclairera vos pas. Il est éteint, le premier péché qui accusait sans cesse les générations nouvelles , et demandait leur châtiment ; il est éteint pour tous ceux qui réclameront leur part de l'œuvre de la rédemption ! Levez vos têtes vers le ciel, qui vous a envoyé un Sauveur ; croyezl et quand vous anres dormi le sommeil de la mort , vous entrerez dans la vie éter-
Belle, purifiés par le sang de TÀgucau que Ton vient d'immoler sur le Golgotha. »
Ainsi parle la douce voix qui passe sur ta terre , et cette voix est celle du premier homme.
La Gbire du Christ est toujours dans le sanctuaire du temple. An moment où Elle a passé dans leurs rangs, Içs anges et les patriarchest rangés autour de la colline funèbre , ont entendu un murmure harmonieux ; mais il ne leur a pas été permis de la voir dans tout son éclat, cette Gloire devant laquelle les nuages se replient « la terre s^effraie et tremble.
Les yeux fixés sur la cime de Moria , les patriarches sentent la paix du ciel descendre sur eux ; un amour plus vif et plus pur les unit^ les élève vers Tessence de Tamour divin, et fait de leurs cœurs à tous un seul et même temple, digne sanctuaire des générations passées et des générations à venir. Gabriel s'avance vers ces âmes bienheureuses ; l'éclat dont il les voit briller le pénètre de Joie ; il leur parle , et sa voix est harmonieuse et suave comme celle des harpes célestes :
« Mes frères immortels, dit-il , je vous ai conduits du globe étiacelant du soleil sur cette terre ; mais ma tâche n'est point terminée encore : je dois vous ordonner, au nom de l'Éternel , de vous rendre près des tombes où vous avez laissé vos enveloppes de poussière. Allez y* attendre les elTets de sa miséricorde, ô vous que le Christ vient de racheter. »
La u*oupe sainte se disperse , et les âmes descendent sur la place où jadis la terre reçut leurs dépouilles mortelles.
Les eaux du déluge ont dispersé l'autel de gazon où s'endormit Abel (i), et après lui Adam et une partie des siens. Un seul
(^) Les (Mdilions arabes placent la colline où conla le premier sang humain <Q Syrie, dans la fertile plaine de Damas, qui sépare le mont Liban de la Palestine. Cest là aussi, suivant les mêmes Iradilions , que furent enterrés Adam et ■^ve,, lear dernier fils Seth, et tous ses descendants jusqu^à Lamec, père de Noé. ^«* eaaxdn déluge ont détruit la coUioe que les habitants du pays appellent Tant'I d'Abel, mais ils n'en montrent pas moins encore aujourd'hui avec beaucoup J'Miaranee la place où elle fui jadis. (^. du Tr.)
fragment de roc , couvert de mousse , reste encore de ces antiques monuments de mort. Au-dessus de ce débris sacré planent les anges qui furent les gardiens des pères de Tespëce humaine pendant leur vie d'épreuves, et leurs regards mesurent avec attendrissement les dimensions bornées du monde et les atomes des générations qui ont passé sur sa poussière. A rapproche des âmes bienheureuses , les anges gardiens quittent la vallée des tombes, et s'élèvent en triomphe vers les cienx.
Hénoch (1) et Elle sont restés au pied du Golgotha, et suivent du regard le vol inquiet des âmes qui cherchent le point où dorment leurs ossements.
Noé, Sem et Japhet descendent ensemble sur la montagne où Tarche sainte s'arrêta, au-dessus des vagues qui bouillonnaient encore dans les vallées; et tous trois se prosternent à la place où, tandis que dans les nuages se dessinait le signe de la première réconciliation de Dieu avec le pécheur, leura mains avaient élevé un autel et immolé une victime à la gloire du Dieu qui les avait sauvés (2).
Abraham entre, avec son fils bien-aimé, dans la caverne de Macpéla (3), située à peu de distance dn bosquet où le Messie
(1) Ainsi qu*on Ta déjà dit dans la nota da X* chant, page 226, Hénoch ne mourut point, puisque Dieu Temmena vivant. Cette circomlance , dont il est fait mention au chap. 5 de la Genèse, a autorisé Klopslock a excepter Hénoch dn nombre des âmes bienheureuses envoyées près de leur tombe pour y attendre la résurreclion de la chair. Par cette même raison il fait rester le prophète Êlie au pied de la croix, car ce prophète auMÎ monta an ciel avec son corps, pour lequel le miracle de la résurrection de la chair a dû s*accomplir au moment de .son ascension. (/V. du. Tr.)
(2] L*arche de Noé s'arrêta après le déluge sur la cime de TArarat, U plus haute montagne des branches du Tanrus, qui se prolonge dans TArménie. En sortant de Tarche , Noé éleva au pied de cette montagne un autel sur lequel il immola plusieurs victimes qu'il offrit en holocauste au Seigneur. C'est k ce sacrifice, dont il est parlé au chap. 10 de la Genèse, que Klopstock fait ailosion ici.
{N.du Tr.)
(3) Cette caverne est située près de la ville de Hébron, «n Palestine. Le» Héiiens, nom que portaient alors les habitants du pays, vendirent cette caverne et II! champ où elle était située k Abraham, qui la leur avait demandée pour enterrer sa femme Sara, ainsi qu*il est dit au chap. 20 de la Genèse. Ce même tombeau
avait daigné le visiter, sans se faire connaître. Le saint patriarche était loin alors de deviner la véritable nature des mystérieux étrangers qui se reposaient sous sa tente et partageaient son repas (1).
Moïse retourne dans sa tombe solitaire. Ce grand prophète mounit au moment où Dieu lui montra la terre de Canaan du haut du Nébo (2). Le mont s'entr'ouvrit , les restes inanimés de Moïse tombèrent au fond de Tabîme, des rochers immenses y tombèrent après lui, et refermèrent le gouffre pour toujours.
Les disciples.de Moïse, qui, par la force de leur éloquence et par le charme de leurs psaumes prophétiques , arrachèrent les neveux d'Abraham au culte des idoles, trouvèrent leurs sépulcres à des distances moins éloignées du Golgotha. Une sainte terreur entoure xes tombes , et en défend l'approche à tout ce qui tient encore à la vie terrestre.
L'ordre de retourner avec les siens , à la place oti furent dér posés leurs restes, avait effrayé Adam ; mais, retrouvant bientôt Tespérance et le calme, il sourit doucement, et dit :
« Mes bien aimés, vous avex partagé la terreur dont je n'ai pu
rrçat aacceisiTRment le» restes d* Abraham et de tons les sw.ns jtitqa*aa moment où Joseph appela sa famille en Egypte. Le temps n*é pas entièrement détrait le roc dans le sein duquel se trouvait la caverne de Macpéla. Les débris qui en restent sont également vénérés parles juifs, les mnstilmans et les chrétiens, qui y font de nombreux pèlerinages. {N. du Tr,)
(l]Toat le monde saitqu^un soir, lorsqu* Abraham était assis devant sa tente, il vit venir trois voyageurs qu^il invita à se reposer. Les voyageurs acceptèrent; ils burent et mangèrent, et lui dirent que Sara, malgré son grand âge, lui donnerait an fils. Diaprés ropinion généralement admise , ces étrangers étaient dès anges. KUpstock va plus loin. Le nombre de ces mystérieux voyageurs a sans donte poussé son imagination, si poétiquement religieuse, à y voir les trois per- ■ODDcs de la Trinité. Cesi va reste la seule manière possible dVxpliqnef cette prétendue apparition dn Messie à Abraham ; car dans les autres entretien» àt ce patriarche avec Dieu ou avec ses anges, on ne trouve absolument rien qnpuisse se prêter èi une pareille interprétation. [JV. du Tr,)
(2) Montagne de l'Arabie Pétrée, célèbre dans les écritures. Moïse, qui s^ëtait rendu sur cette montagne, ainsi que Dieu le lui avait «>rdonné, ne reparut plus. Jamais personne n'a connu son tombeau, car VÉtemel l'a ensevtU lui-même, ainsi qu'il est dit au chap. 34 du Deutéronome. {N. du Tr,)
me défeDdre quand Gabriel nous a envoyés dans ce lugubre se • jour. Partagez ma joie, car, je le sens maintenant, ce qui m^'avait semblé d'abord une punition est une faveur nouvelle. Gloire à nous , qui avons été condamnés à redescendre dans nos tombes parce que Tenveloppe terrestre du Messie dort le sommeil de la mort ! Quand, à la (in des temps, il viendra convertir cette vallée de sépulcres en un nouvel Éden , je me réveillerai pour la \ie étemelle avec mes innombrables enfants. Hénocb, et toi. Elle, la récompense qui vous a été accordée me fait deviner une partie des ineffables joies de la résurrection. 0 jour tant désiré , ne tarde pas à paraître!... Quedis-je?... Non, ne parais pas en- <;ore , afin qu'elles deviennent plus innombrables , les générations qui sortiront avec moi des cendres de la mort ! »
Ainsi parle Adam, et les âmes des patriarches se félicitent avec lui de partager rabaissement du Messie , dont Fenveloppe va être livrée au sépulcre.
Un mouvement convulsif agite les entrailles de Moria ; le pied du mont tremble, et, avec lui, la dme du temple. Des nuées menaçantes sortent du sanctuaire, se roulent à travers les longues galeries , franchissent les parvis , et se perdent dans les deux. Partout où elles passent, ces nuées terribles, la terre frémit, les rochers se fendent, les fleuves se soulèvent ; elles s'arrêtent enfin, et s'étendent au-dessus des tombes des patriarches. La voix mugissante de la tempête passe sur ces tombes ; mais la toutepuissance du Messie n'est pas dans la tempête qui mugit ; la terre s'agite, mais la toute-puissance du Messie n'est pas dans la terre qui tremble ; les nuées vomissent des flammes , mais la toutepuissance du Messie n'est pas dans les flammes qui dévorent : un doux murmure descend du ciel, et la toute-puissance du Messie est dans ce doux murmure.
Le3 patriarches sentent leurs pensées se confondre dans un vague ravissement, semblable au sommeil qui, sous un ombrage embaumé , surprend le voyageur épuisé par une route pénible. Sans pouvoir définir ce qu'ils éprouvent, ils sentent la présence de
CHANT XI. 24t
Dieu. Adam croit entendre sa propre voix s^écrier avec extase : Je me sens créé une seconde fois!.... Il se prosterne dans la poussière, et les harpes célestes retentissent à son oreille, et les séraphios chantent :
f Salut, salut, Adam, le premier des ressuscites ! sois de nouveau, sois pour toujours !... Au déclin de la plus sombre de tes soirées (1) , la mort jadis vint te frapper i Le glaive de Tange exterminateur n*a plus d*empire sur toi ; Timmortalité t'ouvre 8es portes d'oral »
Adam est toujours prosterné dans la poussière, et de saintes ténèbres obscurcissent encore sa vue et sa pensée. Le corps aérien qui, depuis sa mort, enveloppait son ^âme , s'unit au corps qa'il reçut des mains de son Créateur , et que la terre lui rend tont-à-coup dans tout Téclat de sa beauté primitive. Transfiguré enOnpour Féternité, il s'élève, tend les bras vers le ciel, et s'écrie:
« Grâces te soient rendues, ô toi qui m'as créé de nouveau ! Me^oici plus parfait que le jour où tu me fis sortir de la poussière du sol béni d'Éden. Divin «Rédempteur, je veux me prosterner devant toi, je veux t'adorer; mais, hélas ! mes yeux te cherchent en vain : n'importe, tu es partout, toi, le premier des ressuscites. Le doux murmure qui m'a plongé dans cette sainte extase , d'où je suis sorU créé pour l'immortalité, c'était ta
voix Mes bien-aimés, vous aussi vous vous réveillerez à mes
côtés; séraphins, laissez tomber vos regards dans les mystérieuses profondeurs où dorment leturs cendres, vous les verrez se ranimer. »
Eve se redresse, regarde autour d'elle, et dit :
« Où suis-je ? Que s'est-il passé en moi?... Je me sens revivre
^ans le corps que je reçus dans Éden Voici Adam ; Adam.
l^eau comme an jour de notre innocente tendfesse.... Où est-il
(1) Voir chant VIII, noie 4, pag. 173.
le divin Médiateur qui nous les a rendus les jours de paix et de bonheur ? où est-il, que je Tadore ? »
Elle s'élance, et tombe dans les bras d^Adam ; tons deux s^eolacent dans un saint ravissement, et tous deux murmurent ensemble le nom du Messie.
Vêtu de pourpre, et entouré d'une vapeur suave et douce, Abel s'élance vers eux. Adam Faperçoit, et s'écrie :
* Qu*elle est immense, la miséricorde du Sauveur ! Que sommes-nous devenus , nous que la mort avait réduits en atomes imperceptibles, dispersés à travers la création? Il a surpassé nos espérances , nos prières ; il s'est chargé de mon péché, il s'est chargé des crimes de l'espèce humaine; et quand finira le temps , il la ressuscitera tout entière comme il vient de nons ressusciter. »
Sous le souffle divin qui les vivifie des corps subtils et doués d'organes parfaits viennent entourer les âmes de Seth, d'Énos, de Kénan, de MahalaléeK de Jéred, de Mathusalem, de Lamec (1). £t tous ces fils d'Adam remplissent Tair de leurs chants d'allégresse , et toutes les plages de la résurrection répètent les psaumes que les vainqueurs de la mort envoient vers les deux. C'est ainsi que les étoiles , à peine lancées dans l'infini, célébrèrent les joies de leur existence nouvelle et la gloire de leur Créateur.
Noé, le second père de Tespèce humaine, se sent revivre avec les douces lueurs et le souffle embaumé du jour mourant A mesure qu'il s'élève au-dessus de la poussière , une vapeur rosée émane de ses membres rajeunis.
0 Anges du ciel, dit-il, parlez ; qui vient de me créer un corps parfait comme celui d'Adam, quand il habitait encore les bosquets fleuris d'Éden ? Où sommes-nous? près du trône ou près
(1] Généalogie d^Adam depuis Selli, son dernier fils, que Diea lai enTOja pour le consoler de la morl d'Abel , jiisqu^à Noé. Hénoch manque à cette généalogie par le motif qui a été expliqué dans ce chant à la noie 1", p. 238. (.V. du Tr.]
CHANT XI. 24a
de la tombe? Où radorez*vou8, où est-il, celui qui m'a transformé? »
£t apercevant ses deux iâs, qui sortent de leurs cendres, il s'écrie :
« Japhet ! Sera ! c'est vous , je vous reconnais; mais celui qui vous a ranimés, celui qui a versé sur nous les flots du feu céleste, où est-il? »
Quand Thomme avide de pieuses émotions contemple le soleil qui se lève dans tout Téclat de sa magnificence , son ftme se dilate dans une douce extase ; car le soleil est un témoin sublime de la gloire de Dieu. C'est ainsi que l'ange d'Abraham contemple le saint patriarche qui sort de sa tombe, entouré de toute la splendeur de sa transfiguration. La main appuyée sur ses lèvres, le regard ûxé vers le ciel , Abraham reste long-temps plongé dans une profonde médiation. Ces paroles sortent enfin de sa bouche Immortelle :
« Sauveur du monde, qu'elles sont merveilleuses et biehfaisadtes les conséquences de ton sacrifice ! Je me sens animé d'une vie nouvelle , et cette vie que tu m'as fait retrouver au sein de la poussière, et ce corps aérien, digne demeure de mon âme émanée de ton souffle divin , tout ce que je suis, m'a été prédestiné par toi depuis le commencement du temps. Qu'ai-Je fait pour que tu m'aies jugé digne de tant de gloire , de tant de bonheur ? »
Il se tait, et des larmes de joie et de reconnaissance inondent sou visage.
Isaac parait à son tour ; son corps rayonne comme celui des anges; les douces nuées du matin l'enveloppent de leurs teintes diaphanes. Abraham ne le reconnaît point.
« 0 toi, le pins beau des séraphins, m'as-tu vu renaître ? » lui demande-t-il.
Et le ressuscité répond :
« Je suis Isaac. Celui qui est mort pour les enfants d'Adam a ranimé mes ossements en cendres 1... Lorsque tu allais m'im-
moler sur Taotel où le Seig^neur voulait éproaver ta somnissioD^ tu avais la douce certitude que je sortirais vivant de la flamme du sacrifice..... Eh bien, me vmci vivant, mon père !.... L'enveloppe mortelle du Rédempteur est encore attachée sur la croix, et déjà nous ressuscitons pour partager le bonheur des élus.... rai long- temps dormi le sommeil de la mort ; un souffle céleste m'a effleuré, et je me suis réveillé au milieu d'un nuage étincelant. »
Sara et la (ilte de Béthuel (i) accourent près de leurs époux bien aimés. Abraham et Isaac les contemplent dans un doux ravissement; ils comprennent, toute l'étendue du bonheur de la résurrection. Leurs lèvres restent muettes ; mais leurs pensées adressent des hymnes de reconnaissance au Sauveur de l'espèce humaine.
Israël (2) arrive en triomphe ; des larmes de joie s'échappent de ses yeux ; il s'écrie d'une voix tremblante :
« Gloire à toi, vainqueur de la mort, divin Médiateur ! Tu as versé tout ton sang, tu as accompli ton œuvre ; tu m'as rappelé des sombres vallées de la destruction I »
Et les séraphins mêlent ce psaume aux cris de joie des ressuscites :
« Gloire et reconnaissance à celui qui,, du fond de sa tombe, a
(1) Rebecca , femme d*Isaac , était fille de Bethael , frère d* Abraham ^ établidans la Mésopotamie, tandis qu'Abraham habitait b terre de Canaan.
[N, du Tr.)
(2) Lorsque Jacob , fils d^Isaac , qni a^était établi en Mésopotamie auprès de Laban son beau-père, revint dans la terre de Canaan, il fut attaqué pendant la naît par un homme avec leqael il Inlta jusqu'au joar. Cet homme était un ange. Voyant qu*il ne pouvait vaincre son adversaire, Pange lui démit la hanche, ce qui rendit Jacob boiteux le reste de sa vie»; puis il lui dit que disormaù il né s'appellerait plus Jacob^ mais Israël, parce qu'il avtdt éU le plus fort en luttant avec Dieu et avec les hommes, Foir Genèse , cliap. 32. Le mot Israël a tans doute paru plos poétique à KIop&lock que celui de Jacob. Au reste, on adéjk pu le remarquer, lorsqu'un personnage biblique porte plusieurs noms , il lui donne toujours de préférence celui sous lequel il est le moins connu. Parfois même il se borne à le designer sous le nom de sa ville ou de son pays natal, ou bien sons celui de soiv père, surtout quand le père est obscur et le fiU célèbre, (y. duiTr,)
faitJaOlIr la vie éternelle I Gieux, réjouissez-vous; de nouveaux enfants vous arrivent. Que vos brises les plus douces les caressent mollement, cesjeunesépis mûrs avant la moisson universelle. Écoutez lliymne des nouveaux ressuscites ; il vous fera pressentir le tumulte joyeux du dernier jour, quand la trompette redoutée criera à travers Tinflui : Terre ! et vous » mers immenses , rendez tous les morts que referment vos gouffres profonds ! »
Israël arrête ses regards sur la tombe du Golgotha» « Divin Rédempteur, dit-il, quand tu sortiras de ton sépulcre, qaand tu brilleras de nouveau sur le trône éclatant qui est le tieu depuis rétemité, oh ! alors j'unirai mes chants d'all^resse aux hymnes des chœurs célestes. Et vous, qui composez ces chœurs, séraphins, comprenez-vous ce que j'éprouve ? Non, non, vous ne TOUS êtes pas sentis mourir comme moi, pleins de confiance en voire Dieu. Jamais vous ne goûterez comme moi les joies célestes de la résurrection. Notre Médiateur est tombé sous le glaive qui frappe tous les enfants de la terre; comme eux, il se réveillera à la vie éternelle. Légions aériennes , adorez-le i. nous Tadorerons avec vous ; mais nous le chérissons avec plus d'ardeur! Où sont-ils, ceux qui Tout glorifié avec moi pendant ma vie terrestre, ce sauveur que nous ne voyions qu'à travers les ténèbres des prophéties , et dont cependant nous avions su deviner Tamour et la miséricorde ? »
Et, regardant autour de lui, il voit ses bien-aimés , et se jette dans leurs bras. Joseph et Rachel manquent seuls à cette samtc réunion.
Cependant, déjà l'âme de la douce mère de Benjamin plane à TenU'ée de sa tombe. Debout, sur le haut du rocher, son ange gardien la regarde avec une tendre sollicitude. Elle Taperçoit Cl lui dit d'une voix triste et confiante :
« Ma tombe , ô séraphin , est froide et solitaire I »
£t le séraphin répond :
« Elle est froide et solitaire aus^ , la tombe où dormira bientôt le divin Rédempteur. »
« Hélas! ange da ciel ! qu'il a dû souffrir, celui dont le rocher du Golgotba va recevoir les restes sacrés ! mais qu'ils sont immenses les bienfaits de la rédemption ! Moi aussi je dois renaître ici où mes ossements sont tombés en cendres. »
Sa voix fait encore vibrer Tair, et de la voûte de son sépulcre se détache une poussière légère et diaphane, comme les gouttes de rosée qui parsèment de perles transparentes le bouton de rose et son jeune feuillage. Debout au milieu de cette nuée rayonnante, qui monte, descend, monte de nouveau et change à chaque instant de nuances et de formes , Rachel la suit du regard avec un muet ravissement. Sa pensée admire les mystères de la nature, aussi impénétrables dans ses immenses phénomènes que dans ses plus imperceptibles merveilles ; mais elle est loin de deviner le lien qui Pidentifle à cette vapeur brillante, et pourtant elle la contemple avec une joie toujours plus vive. Sou ange gardien la regarde , et sourit doucement. Une voix descend du trône de rÉternel, et Rachel sent son être se dissoudre dans une source de larmes délicieuses qui jaillit au fond d'une vallée embaumée, puis elle plane au-dessus d'une contrée riante. Tout-h-coup il lui semble qu elle s*endort sous le frais ombrage d'uu bosquet fleuri , et que la chaude haleine d'un immortel la .réveille. Elle se regarde , elle s'interroge , elle reconnaît enfln qu'elle est ressuscitée! L'enveloppe qu'elle avait iuissée dans la poussière est devenue un corps céleste auquel son âme s'est unie pour toujours. Les yeux fixés vers le ciel, elle exprime ainsi sa joie et sa reconnaissance :
« Sauveur du monde ! mon frère , mon maître , mon Dieu ! ton nom sera toujours le premier que prononceront mes lèvres immortelles; puis, je dirai les vôtres, mes blcn-aimés! Israël, Joseph, Benjamin, où sont-ils, où pourrai-je les trouver? Se raphin , conduis-moi près d'eux ; mon âme a soif du bonheur de
CHANT XI. Ul
les voir ; c*est près d*ei» , c*est avec eux que Je veux glorifier le Diea qui nous a ressosciiés. •
Israël, Léa et ses fils et raimable Benjamin arrivent des plages égyptiennes. Joseph seul ne parait point; son âme n'a pas encore quitté la tombe de Sichem (1).
Dans cette Journée solennelle , la mort à frappé Samed , Tun des enfants que Jésus avait pris dans ses bras , en exhortant le peuple à imiter la candeur et Tinnocence du premier âge. Guidé par son ange gardien, il traverse la verte vallée d'Amon (2) et passe près de la pierre qui couvre les cendres de Joseph; là il aperçoit une âme dont Téclat le frappe :
f Mon céleste ami, dit-il à son ange gardien, apprends-moi le nom de cette ombre si simple, si imposante, et qui inspire à la fois Tamour et le respect. »
Et rame de Joseph répond aussitôt :
« Tu demandes qui je suis, aimable fleur? toi qui désormais te développeras à Tombre de Tarbre de vie, sur les rives du torrent aux flots d'or ! Hélas ! pendant mon séjour sur cette terre qae tu viens de quitter , j'étais d'abord un enfant heureux, mais bientôt la haine et Tenvie me poursuivirent. A travers ces rudes épreuves j'arrivai au bonheur le plus parfait que puisse désirer an mortel : je devins l'appui , le protecteur d'un peuple malheureux ; je devins le soutien de mon père, de mes frères. Jeune fugitif de la vie terrestre, reconnais-tu maintenant le fils d'Israéi et de Rachel?»
« Oui , s'écrie Samed , tu es le fils d'Israël et de Rachel , tu es le célèbre Joseph, dont la merveilleuse histoire m'a souvent
(i) Jucepb mourqt en Kpypte, et recommanda anx siens défaire transporter ses 0» dans la terre de Canaan , car il prérojait que Dieu y rappellerait son peuple. LoR> de la sortie d^Egypte, sous la conduite de Moïse, les Israélites eurent soin d*emporter les restes de Joseph , et lorsqu'ils furent possesseurs de la terre de Canaan, ces restes furent déposés dans la vallée de Sichem, une des plus fertile» .le la Palestine. [N. du Tr.)
(2) Klopslock désigne ici le pays des Ammonites , situé dans lus environs du mont Gaalad, dans la Palestine. [N. du Tr,)
été racontée avec des larmes de joie par mon père bien-aimé^ Daigne adoucir ton éclat, et j'oserai te parler , j*oserai te dire que, poHr me trouver près de toi, je me soumettrais volontiers de nouveau aux angoisses que j'ai éprouvées lorsque Tamour d'une vie à peine commencée luttait contre la main froide et inflexible qui a cueilli ce bouton à peine éclos. Elle était terrible, la douleur que j'ai éprouvée dans ce moment suprême. Je croyais m'anéantir pour toujours, et lorsque je me sois réveillé de ce sombre rêve de destruction, mon ange gardien a été forcé de me répéter plusieurs fois que je vivais. La crainte du néant avait engourdi mon âme; »
« Que ton bonheur précoce est digne d'envie I dit Josepb; tu as à peine connu les souffrances de la vie terrestre , et déjà tu es appelé à partager les joies des bienheureux placés plus baut que moi sur les degrés des béatitudes célestes. »
ÉUoui par le vif éclat dont brille Joseph , Samed le supplie de nouveau d'en adoucir les rayons. Le fils de Rachel lui sourit avec une tendre bienveillance , et dit :
« Rassure-toi ; l'âme, débarrassée de son envoloppe mort^e, se façonne promptement à la magnificence des cieux. Tu ne tarderas pas à voir Abraham ; l'heure des enseignements sublimes a sonné pour toi. »
« Instruis-moi donc, répond Samed, tu le peux, car tu les as déjà connues sur la terre les émotions que l'Éternel réserve à ses élus. N'est-ce pas une de ces émotions qui t'empêcha de te contenir plus long-temps devant tes frères étonnés, quand tu leur crias : Je suis Joseph ! mon père vit-il encore? et , s'il vit , apprenez-lui quelle est ma gloire et ma puissance en Egypte... Parle, qu'éprouvas-tu lorsque, plus tard, pressant le jeune Benjamin dans tes bras , tes frères t'apprirent que leur père savait tout , qu'il n'avait d'abord osé croire à tant de bonheur, mais qu'en voyant les chariots de Pharaon chargés de tes présents, il s'était écrié : Qui, mon fils Joseph est vivant; j'irai près de lui, je veux le revoir avant de mourir I... Et, lorsque tu sentis
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les larmes de ce père bicn-aimé se confondre avec les tiennes , lorsque ta i^entendis dire : Je puis mourir maintenant , je t'ai revu!... parle, qu'éprouvas-tu alors?... les cieux ont-ils des félicités plus douces ? »
Joseph tend les bras à Samed , désormais son frère , car il est innocent et naïf comme Benjamin. Tous deux se tiennent long-temps embrassés. Le fils de Rachel reprend enfin la parole :
« Ne me demande plus, ô jeune Samed! ce que j'éprouvai pendant les heures fortunées dont tu viens de parler. En me les retraçant lu as appris à les apprécier ; que dis-je ? tu m'as rendu la force d'offrir à l'Éternel des actions de grâces plus vives et plus pures que toutes celles que lui envoyait ma pensée pendan mon passage sur la terre. »
« PermetsHDoi , cher Joseph, d'unir ma prière à la tienne , et daigne me dire pourquoi tu t'arrêtes ici près de cette tombe. »
Joseph se tourne vers l'ange , et lui demande si l'enfant est Instruit de la mort de Jésus, et Samed s'empresse d'assurer qu'il connaît cette mort divine.
• Alors , dit Joseph , tu sais aussi que nous avons reçu l'ordre de redescendre dans nos sépulcres, nous tous qui avons entouré sa croix , nous qui avons assisté à son agonie , recueilli son dernier soupir. »
« Je l'ignorais, répond Samed, car il ne m'est pas encore permis d'arrêter ma pensée sur le mystère de la rédemption ; ... plus tard, peut-être, je pourrai te prier de m'en instruire... Viens, quittons cette tombe ; quel intérêt peut t'y retenir? »
« Cette tombe, cher enfant, est la mienne; le Christ a fait ordonner à chacun de nous de se rendre à la place où dorment ses cendres. »
« Sage Joseph, et toi, mon ange gardien, expliquez-moi le sens de cet ordre, il échappe à mon intelligence. »
Le séraphin sourit, et Joseph répond :
« Le Messie a voulu sans doute nous contraindre à méditer sur rimmensitéde son bienfait au milieu dos débris épars de noire
enveloppe mortelle... Sa mort sur la croix noos aaitirise à espérer qu'au jour du dernier jugement nous sortirons tous de la poussière pour entrer dans la vie éternelle ! »
« Hélas I dit Tcnfant, si mon père pouvait apporter mes restes glacés près des tiens» je me réveillerais à tes côtés... Conduismoi dans ta tombe... Sur les bords du fleuve de Pharaon, les enfants d'Israël ont soigneusement parfumé ton linceul, embaumé ton corps ; sa poussière n'a pu se confondre avec celle <ie la terre» et peut-être y trouverons-nous le germe de la future résurrection. »
Il dit , et tous trois entrent sous la voûte sépulcrale. Arrivés à la place la plus ténébreuse, l'ange s'arrête, comme abîmé dans Tattente d'un bonheur promis.
« Divin séraphin , lui dit Joseph , ta pensée , sans doute , célèbre THomme-Dleu qui bientôt se réveillera du soumieil de la mort? »
L'ange le regarde avec un sourire ineffable, et dit :
« Si, en foulant un sol rajeuni par le printemps, tu voyais sans cesse nattre sous tes pas des fleurs nouvelles , tandis que celle que tu préfères dormirait encore dans le sein de ce sol enchanté, n'attendrais-tu pas avec une joie inquiète l'instant où elle doit paraître à son tour ? »
« £t quelle est, demande Joseph, la fleur quêtes vœux appellent? «
0 Regarde ! ô toi qui es immortel, bien que tu sois mort encore, regarde I »
En prononçant ces mots, l'ange s'élève vers la voûte du sépulcre. Un léger nuage de poussière monte après lui, et retombe aussitôt ; mais , sous les ailes du séraphin , quelques atomes de cette poussière tourbillonnent , s'élèvent , descendent, s'élèvent encore, se teignent de mille nuances et brillent d'un éclat surnaturel.
« Approche , bienheureux Joseph , continue l'ange ; contemple celte t)oussière soumise au travail de l'enfantement...
F>es vois-tu naître, grandir , briller les premiers rayons de la vie éternelle P »
Un souffle divin parcourt le tombeau, il soulève la chevelure dorée de Samed , il précède et suit le fils de Rachel , et le fils de Rachel , poussé par une puissance irrésistible , s'approche des débris de son enveloppe terrestre , d'où s'élève la colonne de poussière étincelante 4ont les brillants atomes le dérobent même aux r^;ards du séraphin* Dans sa rapidité mystérieuse , la création nouvelle a devancé la pensée des deux témoins de cette œuvre sublime : ils ne la voient qu'accomplie!... La poussière s'est transformée , et Joseph , ressuscité, s'écrie avec un saint ravissement :
tf Ange de l'alliance, tu fis sortir le peuple de Dieu de la terre hostile de l'Egypte ; tu le guidas, pendant le Jour, par un nuage protecteur, et, pendant la nuit, par une colonne de feu ; tu soulevas les vagues de ta mer pour M assurer un passage facile , et tu laissas retomber ces vagues sur Pharaon, sur ses guerriers et sur ses chariots; mais une œuvre plus grande, plus merveilleuse vient de s'accomplir : la mort est vaincue ! Israël est revenue dans la vallée d'Éphron (1) ; Israël, Rachel, et toi aussi, Abraham ! »
il dit, et s'élance hors du sépulcre. Le séraphin et Samed suivent de loin son vol rapide. Arrivé dans les bosquets sacrés de Mambré , Joseph descend au milieu de la sainte réunion de ses pères, de ses frères, tons ressuscites comme lui.
Si j'avais entendu murmurer les harpes célestes , sij*avaiseu la force de répéter leurs accords mélodieux, alors, peut-être, je pourrais peindre le ravissement des pères, des frères; je pourrais redire la douce extase de la mère , a la vue de son premier né (2) resplendissant de tout l'éclat de la gloire immortelle.
(1) Nom sons lequel on désigne fort souvent , dans la Bible , lu plaine iVlIëbron on de Mambrë, parce que le propriétaire dn champ et de la caverne i)Q*Abrahain acheta pour y enterrer Sara se nommait Éphron. [N. du Tr.)
(2} Tout le mond»' sait que Joseph clail le fils aînë de Rachel. (\. du Tr.)
Les frères de Joseph ont laissé sur la terre le sentiment d'envie qui les avait égarés on instant ; c'est avec une satisfaction sainte et pure qu'ils s'inclinent devant lui, et adorent le Dieu qui récompense les mortels dignes de ses bienfaits.
Jadis un voyageur étranger passa près de la fontaine de Phiala ; il y vit un vieillard étendu sans mouvement et sans vie : c'était le roi , le grand-prêtre de Salem ; c'était le vertueux Melchisédech (1), qui n'avait pas trouvé une main amie pour ensevelir sa dépouille mortelle. Le voyageur lui rendit ce pieux service ; mais ce ne fut pas seulement par une simple compassion , pas même par humanité : un sentiment de respect et d'admiration lui en avait fait un devoir. Il avait trouvé l'illustre vieillard les mains jointes et la face contre terre. Après Tavoir long^temps contemplé en silence , l'étranger leva les mains vers le ciel ; puis il prit dans ses bras le corps glacé de Melchisédech, le déposa doucement dans la fosse qu'il avait creusée pour lui, et ne s'éloigna de cette fosse qu'après avoir appelé sur elle tontes les bénédictions de rÉternel.
C'est au-dessus de cette tombe, qu'il dut à la piété d'un inconnu, que plane en ce moment Tâme du roi -grand -prêtre. Dans le murmure du Jourdain naissant qui sort de la fontaine de Phiala et serpente à travers la mousse, l'âme attentive de Melchisédech croit reconnaître la voix de l'Éternel quand elle passe sur Jérusalem avec le mugissement du torrent aux flots d'or et le bruissement du feuillage de Tarbre de vie. Au milieu de cette extase douce et tranquille, le roi-grand-prétre sent que la terre et le ciel échappent à sa pensée, et que Dieu seul la remplit toute entière. La poussière de ses ossements se lève, elle étincelle et toiu*billonne autour de lui. L'illustre mort vient de se transformer; il est ressuscité!... U se prosterne, il prie en silence, ses larmes de joie , ses mains jointes et levées vers le
(1} Voir ce qui a été dit mu ce roi-grau d-prèlrc b la no!e 5 du chant Xi p. 219. [N. du Tr.)
ciel gloriGent Jésus le Sauveur du monde , dont il a été le symbole et le messager pendant son passage sur la terre.
Hanania, Misaël etHazariail) , les trois adolescents d'Israël reconnus sans défauts, avaient creusé leur tombe dans un rocher de la plaine de Dura (2) ; plaine célèbre où tous les peuples, toutes les nations s'étaient prosternés devant la statue d'or, au son des clairons, des saquebutes, des psaltérions et des trompettes. Non loin du sépulcre des trois héros, gisent les ruines de l'idole qu'ils avaient refusé d'adorer. Le roi, que l'Éternel fit descendre du u-ône de Babylone,? jusqu'au rang abject de la brute , avait fait élever cette idole , son image gigantesque et brillante, telle qu'elle lui était apparue dans un songe trompeur. Sur cette plage immense on voit encore, çà et là, les ruines des royaumes dé- U-uits, dont la statue renversée était le symbole prophétique.
Misaël et Hanania ensevelirent eux-mêmes Hazaria, leur frère bien aimé, et la pensée consolante de la résurrection tiiompba de leurs regrets. Bientôt, cependant, Hanania fut, à son tour, déposé dans la tombe par Misaël, qui resta le dernier. Mais déjà il sentait la mort dans son cœur; l'espoir de rejoindre ses frères soutint son courage, et cet espoir se réalisa. Maintenant son regard.inquiet cherche les débris de leurs enveloppes
(1) Ntbuchodonosor, après avoir soamisle peuple d*I$raël, lui demanda plusieurs jeunes gens reconnus sans défauts et remplis de sàenee^ pour les placer à ea cour. On lai envoya ces trois jeunes gens, plus connus sous les noms de Sadrac, Alisac et Habed-Nego , que leur donna le capitaine des eunuques sous les ordres duquel ils furent placés. Refoaanl les mets impurs de la table royale , ils ne se nourrissaient que de légnmcs et ne buvaient que de Teaa , ce qui ne les empêchait pas de se porter fort bien, k la grande surprise de toute la cour. Quand Na> bachodonosor força les peuples qu^il avait vaincus h adorer sa statue d'or, les trois jeunes gens rerusèrent d'imiler cet exemple. On les fit jeter dans une foQfnaise ardente , mais ils en sortirent sains et sauFs. Le roi reconnut par ce miracle que leur Dieu était le vrai Dieu , et leur confia les premières charges do rÉtat. Voir Daniel, cbap. 3. [N, du Tr.)
(2) Nom que les livres saints donnent li la plaine où fut Babylone. Ccst U awsi que Nabucbodonosor fit adorer sa statue. Tout le passage suivant Cit une imitation du chap. 3 de Daniel , où ce prophète décrit la pompe avec laquelle la««atue d'or dn roi fut offerte à Tarloration du peuple. [N, du Tr,)
mortelles dans la poussière du sépulcre, mais il cherche en yaiu ; et cependant il plane an-dessos de la tombe dans une joyeuse attente , et sa voix tremblante de bonheur descend tantôt vers les cendres de ses frères bien aimés et tantôt elle s*élève vers les deux. Cette voix est un chant solennel; la parole des immortels, quand elle exprime leurs sensations, est toujours m hymne céleste. Hanania et Hazaria entendent le chant de leur frère, non avec des oreilles mortelles , mais par cette intnitioD merveilleuse qui fait distinguer, aux habitants des cieux,la voixde rÉternel du bruissement des mondes qui roulent dans TinfioL « Mes frères bien aimés, vous sortirez de vos tombes froides et sombres ! La poussière des enfamts d'Adam , dispersée par la destruction, sWaisse sous les pas du voyageur, elle roule avec les vagues de lH3céan, elle scintille dans les rayons du soleil; mais celui qui Ta créée, cette poussière, pour servir d>nveloppe à l^me émanée de son souffle, saura la rassembler et lui imposer une vie nouvelle. Il prit de la terre, le Tout-Pidssant , et loi dit: Deviens homme ! et la terre tremblante obéit; il prendra la poussière décomposée et lui dira : Vis ! et la poussière recomposée vivra ! Et ils mugiront les mers et les fleuves, la tempête hurlera, la terre tremblera dans ses fondements, les cieux seront remplis de tonnerres et cachés sous de sombres voiles; et le son de la trompette , plus fort que le tumulte de la création bouleversée, appellera les moits, et ils se lèveront tous ceux qui dorment dans les tombes froides et sombres ! »
Ainsi chante Misaël. Sa voix devient toujours plus harmonieuse cl plus douce ; il se transforme, il ressuscite, et ses deux frères ressuscitent avec lui.
Jadis les Chaldéens descendirent dans la plaine, légers comme le léopard , avides comme Taigle quand ils s'abattent sur leur J proie. Les cavaliers intrépides rassemblèrent des captifs nombreux comme les sables du rivage; ils se moquèrent des princes, ils insultèrent les rois; et leur chef, altéré de sang, insatiable de carnage , s'enivra à la coupe que le Dieu vengeur
avait remplie poar lai ! Et ce Dieu veogeur descendit da Parao (1) dans tout Téclat de sa magnificence; la peste et la famine marchaient devant Ini, mais il lear avait mesuré le pays et fixé le point où elles devaient s'arrêter. Lorsqu'il passa, le Seigneur, les collines se penchèrent, les montagnes, saisies d'eifroi, tressaillirent, les torrents coulèrent plus vite, les abtmes descendirent plus avant dans les gouffres de la création, les cieux s'élevèrent plus haut dans les champs de Tinfifli, le soleil interrompit son cours et la lune resta immobile (2).
Le prophète (3) qui, dans ses songes d'inspiré, le vit passer ainsi le vengeur de Juda , l'exterminateur des fiers ennemis de son peuple, sort de sa tombe, conduit par la même main qui avait ouvert ses yeux et son âme aux visions célestes. Il la reconnaît cette main divine , et la célèbre par cet hymne , qu'il accompagne du doux son de sa harpe encore novice et craintive:
« Le figuier et le pampre joyeux ont repris leur verdure et leurs fruits, toutes les plantes des vallé^ fleurissent à l'ombre de l'olivier (4). Une riche moisson se prépare sur la terre, mais elle est plus belle encore la moissob de l'éternité ! immense et brillante, elle incline ses épis d'or sur les tertres funèbres ! Des cris de joie remplissent les plages de la mort, et les cieux celé-
(i) Nom sous lequel la Bible désigne le mont Allas. IN. du Tr.) (2] Imitation du liyra d*HabacQC, le hnilièmc des donse {Petits prophètes, qui vécut 698 ans avant J^a*-Christ. Ce livre , le seul qui nous reste des écrits d*Uabacac, est regardé comme un hymne prophétique qui prédit toutes les calamités dont , plus tard , les Chaldéens accablèrent le peuple d Israël. Il ne Uni pas conrondre ce prophète avec^un autre Habacuc, qui fut enlevé par QQ ange pour porter de la nourri lare à Daniel dans la fosse aux lions.
(N, da Tr.) (3) Habacuc. (iV. du Tr.)
{^) Tout en imitant toujours le livre d^Habacuc, Klopstock en change ici le **ns ; en effet, le prophète dit que le figuUr et l'oUtUr ne reverdiront plus, et que la plantasse dessécheront. Ce langage n*eât pu été convenable dans la bouche «Tan riisuMîilé. {N. du Tr.)
brent ]a gloire do Dieu de miséricorde, car il daigne se souvenir de nous après nous avoir fait vider jusqu'à la lie le calice de la vie d'épreuves. Je me réjouis en toi, source du salut éternel ! »
Tel que Péclair qui, perçant tout- à-coup les sombres nuages dont le ciel est voilé, proclame, par le mugissement du tonnerre qui le suit, la puissance de rÉtemel; tel Isaîe perce les ténèbres de la mort, s'élève au-dessus de sa tombe et chante la gloire du Dieu qui vient de le créer une seconde fois.
Babylone la grande, cité d'orgueil et de calamités, c'est par toi que Nabuchodonosor croyait éterniser sa gloire et sa puissance ; mais, au milieu de tes murs superbes, une voix se flt en^ tendre et dit au plus grand des monarques : Ton royaume va Vêtre ôtéy tu vas être chassé d'entre les hommes et tu descendras avec les bêtes des champs (1) ! Et ce que la voix avait prédit arriva, et la cité d'orgueil et de calamités n'est plus qu'un désert immense (2) ! C'est là que dorment les cendres du prophète à qui Dieu avait permis de regarder si avant dans le livré del'ayenir (3). Guidé par son ange gardien , il cherche son sé-
(1) Le prophète Daniel adressa ces paroles menaçantes à Nabackodonosor, qai Tavaii fait Teûir poor loi expliquer son rère. Foîr Daniel, chap. tl. (AT. du Tr.)
(2) L^ëpoque de la ruine de Babylone el la place où elle fat est encore anjoard''liui un objet de discuision parmi les savants. Il est certain toutefois qu'elle n'existait plus au commencement de Tère chrélii^nne; Klopstock a donc posans anachronisme réduire Daniel & chercher sa tombe sur la plage déserte où s'ëlevait BabjJone. Diaprés Topinion la plus commune , celle plage se trouve entre rSuphrate et le Tigre, a trente lieues environ de Hilla, ville assez considérable de la Turquie d'Asie. Dans cette même plaine, on voit une grande tour en mines qa*on prétend être les restes de la célèbre tour de Babel. [N. du Tr.)
(3) Allusion au songe de Nabuchodonosor, que les devins et les astrologues ne purent expliquer. Daniul, seul, en avait compris le véritable sens, et osa le dire au monarque tout puissant. On sait que dans ce songe Nabuchodonosor avait vu un arbre qui était devenu si grand que sa tète toucliait auxcieux, et que ses branches, qui couvraient toute la terre, servaient d*abri aux oiseaux, tandis qae lea^ bètes vivaient sous son ombrage. Mais une voix d'en haut dit de couper Tarbre, en ordonnant de ldi:»>er les racines dans la terre et de leur donner un coBur de bitt, Cest alors que Daniel lui dit que cet arbre c'était lui-même, et qu'il allait descendre au rang des bites ^ ce qui arriva. Foir Daniel, chap. 4-
{N. du Tr.)
pnlcre sur cette plage dévastée où Poreille n*entend d*aatre brait que le cri sinistre de Tolseau de nuit et le sifflement du dragon ailé ; où rœii cherche en vain des traces d'habitation. La terre s'est amoncelée sur les débris des temples et des palais, et cette terre maudite inspire tant d'horreur que l'Arabe intrépide et nomade n'y dresse jamais ses tentes, que l'esclave même refuse de la cultiver.
Au milieu d'une eau stagnante et d'une touffe de joncs qui se balance tristement au gré d'un air humide et lourd , l'ange de Daniel aperçoit une pierre couverte de mousse , et l'âme du prophète reconnaît le monument qui , depuis tant de siècles , pèse sur son enveloppe mortelle. A cette vue, les victimes ensevelies pour toujours dans ce champ de destruction passent devant sa pensée comme des ombres tristes et plaintives. Il croit entendre le bruissement protecteur de l'arbre devenu si fort que tout ce qui était fatigué pouvait se reposer sous son ombrage, il frémit à la voix d'en haut qui dit : Coupez l'arbre! Mais il se souvient aussitôt que l'arbre apprit à respecter son maître céleste, qu'il trouva grâce devant lui, et l'âme du prophète se réjouit (1). Bientôt eHe s'attriste de nouveau, carie lils de l'arbre orgueilleux (2) ne voulut pas apprendre que Dieu est le maître des royaumes , et qu'il dispose de la destinée des rois ; et une main mystérieuse traça sur les murs, qu'éclairaient les lampes d'or du festin , cet arrêt terrible : Les Jours de ta puissance sont comptés! Regarde! le juge fa pesé dans sa balance, il t'a trouvé trop léger; ton empire sera partagé; il sera donné aux Perses et aux Mèdes.
Les ombres du monarque impie et orgueilleux et des convives
(1] Nabuchodonosor ayant reconnu la toatO'puùsance de TÉteniel , redevint homme, et remonta sur son trône. (AT. du Tr.)
(2) Klopstock désigne sous ce nom Balthazar, fils de Nabochodonosor. L*implété de ce prince , son célèbre festin pendant lequel une main invisible écrivit son arrêt sur la muraille, sont trop connus pour qu^il soit nécessaire de les rappeler ici. (AT. du Tr.)
qui partagèrent son châtiment passent rapidement devant rame du prophète; car il çst arrivé Finstant marqué pour son réveil à la vie éternelle.
Semblable à Tétoile du soir, quand elle brille seule encore sur la voûte azurée, Daniel, ressuscité, plane au-dessus du désert où fut Babylone, et laisse tomber les rayons de son immortalité sur cette immense tombe des grandeurs humaines.
Le tendre fils d'Helcia (1) n'avait semé que des larmes et des soupirs pendant son passage sur la terre. L'heure de la résurrection vient de sonner pour lui ; il sort du sépulcre , se sent immortel pour toujours, et recueille enfin les joies indicibles des élus.
Malgré la simplicité de son esprit, le berger de Tekoah (2) sut reconnaître et servir celui qui créa les Arcturus (3) et les Orions. Dans ses inspirations prophétiques , il avait vu jadis le mont Garmel desséché, les palais de Kerijoth (k) dévorés par la flamme au milieu d'une fête brillante, au son des trompettes et aux cris de Moab (5) ; il avait vu la campagne de Juda couverte de
(1) Jérémie était fib du prêtre Helcia. Jérémie, qui vivait.629ans avant Jésas- Christ, prédit toutes les calamités qui devaient frapper les Israélites en punition de leurs impiétés. Ses prophéties et surtout ses lamentations sont si célèbres qa^elles sont devenues proverbiales. [N, du Tr.)
(2) Amos, le troisième des douse petits prophètes, qui vécut 780 ans avant Jésus-Christ, était en effet berger h Tekoah, dans le pays de Canaan. Klopstock donne ici une analyse de ses visions, qui lui firent prévoir tous les malheurs dont le peuple d'Israël était menacé à cause de son penchant pour l'idolâtrie. Voir le livre ë'Amos, chap. 1". (^Y. du Tr.)
(S) Arcturus ou Acture, étoile fixe du Bouvier ; constellation composée de qna» torze étoiles, an bout d'une traînée d'étoiles en arc de cercle. [N. du Tr.)
(4) Une des villes de la terre de Canaan, qui échut à la tribu de Jada lorsque Josué fit le partage de cette terre. [N. du Tr,)
(5) A Tépoque où vivait Amos, la ville de Kerijoth appartenait ans Moabile» , peuple qui tirait son origine du fils de Lot et de sa fille atnée , qui appela cet enfant Moab^ c'est-à-dire fils de mon phre. Le pays des Moabites était situé dans l'Arabie Pétrée, non loin de la ville de Pétra » d'où cette partie de PArabie lire son nom, et qui a été oubliée pendant plusieurs siècles. M. Léon de Labordel'a tirée de cet oubli par son voyuge dans TArabie Pétrée, qu'il publia en 1830. Cet ouvrage remarquable contient sur ce pays si célèbre dans l'histoire sainte une foule de détails curieax. [N. du Tr.)
cadavres, Faotel de Bethel (1) renversé, le ciel toujours en feu, et la terre altérée, se soulevant en nuages de poussière ; il avait vu trois villes se traîner péniblement près d^une source chétive, insuffisante pour les désaltérer ; il avait vu le glaive moissonner les jeunes hommes, et la peste et la famine éteindre des générations entières! Au milieu de ces images sinistres que rÉternel avait fait passer devant les yeux du prophète, afin qu'il avertit son peuple du sort qui Tattendait, son cœur aimant se, brisa, et il descendit sans regret dans la tombe.
Il vient de se réveiller à Tlmmortalité, et reconnaît enfin que le ciel ne refuse pas sa douce rosée à ceux qui ont soif de sa-' lut.
L*âme de Job plane au-dessus du frais ombrage qui entoure son sépulcre, creusé dans le flanc d'une roche colossale. Tout-àcoup la roche tremble, frémit, s'écroule : une nuée de poussière s'élève, tourbillonne, étincelle. Ébloui par Téclat de cette nuée brillante, enivré par les suaves parfums qu'elle exhale , Job se précipite au milieu de la poussière créatrice. Son ange le suit du regard ; il le voit se transformer sous la main du Tout-Puissant, et rhymne qu'il entonne dans son ravissement s'élève vers les cieux, et fait tressaillir les monts et les vallées de la terre. Job se sent créé de nouveau et pour toujours , et l'hymne qu'il entonne dans son ravissement s'élève vers les cieux , et fait tressaillir les monts et les vallées de la terre.
Le Golgotha est toujours entouré de sombres nuages, et aussi loin que peut s'étendre la vue, la nuit pèse encore sur la contrée oiï s'élève l'autel de la rédemption.
Immobile , la tête penchée , les tempes entourées de la couronne d'épines, teintes d'un sang qui a cessé de couler , l'Homme-Dieu, le Sauveur du monde est resté suspendu sur la croix.
(i)Lonqae Jacob revint dans le pays de Canaan et se réconcilia avec son frère Esaû, Dieu lai apparat, cl eut un entretien avec lui. Jacob con:>lruiMt à cette place un autel qu'il nomma Bethel. Cet anlvl devint très-célèbre dans la suite, et tons les prophùtcâ en parlent rommc d'un lieu sacré. [N. du Tr,)
260 LA MBSSIADE.
Sa voix plaintive ne s'élève plus vers les deux , pour demander grâce an juge irrité , au père inexorable : son cœur a cessé de battre. Autour de son corps glacé, les vents retiennent leur haleine, la terre et les deux restent muets.
La foule s'est éloignée, la colline funèbre est déserte et'^sîlencieuse, semblable au champ de bataille que les âmes des guerriers égorgés ont abandonné, pour aller habiter les lieux où les appelle la justice divine.
Le jeune pécheur qui, à la droite de Jésus, expie ses fautes par un supplice cruel, n'a pas encore cessé de souffrir. Ses yeux, quoique déjà voilés par les ombres de la mort, sont restés fixés sur le corps inanimé du Fib de l'homme, et sa pensée lui dit :
« Tu n'es plus, ô toi que j'aime de toutes les forces de mon âme ! nie voilà seul au milieu des horreurs de l'agonie. Je ne murmure pas ; tu as souffert plus que moi ; mais ne m'abandonne point comme il t'a abandonné, ton Dieu, ton père ! Hélas ! pourquoi t'a-t-il abandonné ainsi? En vain ma pensée cherche à pénétrer ce mystère... Ah ! si ma langue pouvait articuler encore quelques mots intelligibles , je demanderais au peu d'amis qui lui sotit restés fidèles : L'avez-vous vu lever une dernière fois la tête et les yeux vers le ciel ? L'avez-vous entendu l'accent tonnant de son dernier mot? Au son de celte voix divine , tout s'est évanoui devant moi ; mon sang s'est échappé plus vite de mes plaies brûlantes : j'ai cru mourir !... Vous me regardez avec une tendre compassion , vous qui pleurez au pied de la croix. Hélas ! si mes yeux avaient encore des larmes, j'en verserais pour vous, pour toi surtout, mère infortunée ; puisse-t-il ne pas l'abandonner comme son père l'a abandonné!,.. Grand prophète, toi qd es tout miséricorde, j'espère en toi ! »
Les angoisses de Tagonie le saisissent plus fortement, mais une clarté céleste luit à son âme, et lui dévoile le but du sacrifice de la rédemplion. Il voil i'Éiernel réconcilié avec le pécheur par le sang de la victime, qui, eu coulant sur ki terre , y fait jaillir- les
sources de la vie éternelle. Enseigné ainsi par Tesprit da Père et da Fils, il reste plongé dans une sainte extase.
Craignant toujours que Jésus n^échappe à leur vengeance, le» prêtres ont demandé la permission de faire enlever les corps des crucifiés avant les fêtes de Pâques, qui commenceront avec le coucher du soleil. Pilate leur a accordé cette faveur, et c'est par ses ordres qu'une troupe de soldats se rend sur le Golgotha, afin d'achever les suppliciés, s'ils donnaient encore quelques signes de vie.
Un de ces soldats, que la guerre a rendu inaccessible à tout sentiment d'humanité , s'est armé d'une lourde massue. Arrivé au pied de la croix du criminel endurci , son bras nerveux soulève l'arme meurtrière ; elle retombe lourdement sur des membres à demi glacés, qui, sous ce poids énorme, craquent et se
brisent Le jeune pécheur entend ce bruit sinistre ; il le b0-
nit, car c'est l'approche tant désirée de la mort. L'impitoyable Romain s'avance pour achever son horrible tâche ; mais il passe devant la croix qui s'élève, menaçante et fière entre ses deux lugubres compagnes; il lui semble que des dieux vengeurs l'entourent et la protègent. Arrivé près du pécheur racheté, il s'arrête, et lève une seconde fois sa massue ensanglantée, qtd retombe en sifflant sur un corps déjà brisé par la souffrance. Les ossements broyés se teignent de sang; la croix, ébranlée jusqu^aa pied, gémit, un nuage de poussière enveloppe le Golgotha « et tous les crânes qu'il cache dans son sein tremblent et s'agitenL
Le soldat retourne d'un pas irrésolu vers la croix de Jésus, et, sans oser lever les yeux sur lui, il s'adresse à son chef , qui était resté pensif au pied de la colline :
« Je le jure au nom de tous nos dieux , celui-ci est mortf » s'écrie-t-il d'une voix agitée par la terreur.
Et le chef répond :
« Je le sais ; n'importe , il faut que ta lance lui perce le cœur ! »
Il se tait , et détourne les yeux. Le fer étincelant du soldat perce les flancs sacrés de Fenveloppe mortelle de Jésus. De cette large plaie s'échappent à la fois de Teau et du sang, et le pécheur racheté voit couler dans un lointain ténébreux ce double torrent de salut.
Il n'est pas au pouvoir humain de décider si Târoe , quand tous les liens qui rattachent à son corps de poussière se brisent un à un, formule , pendant cette lutte douloureuse , sa pensée en paroles, ou si, déjà, elle parle la langue des immortels. Les expressions manquaient sans doute au pécheur à qui le Messie avait promis de Tadmettre dans son royaume; mais, du fond de son cœur brisé, il lui adresse cette prière :
« Au nom de ton sang qui coule pour tous, aie pitié de moi !... Tu es le Rédempteur du monde ! Grand-prêtre du sanctuaire des deux , tu es éternel ! Tu retournes près de ton père dans
toute la plénitude de ta gloire Cette voix divine qui s*est
écriée : Tout est consommé! Fentendrai-je une secqnde fois? Golgotha, mon tombeau, tu es son autel. Réjouissez-vous, mes membres brisés, c'est sur cet autel que vous dormirez ! »
Le séraphin Abdiel, qui plane au-dessus dé la croix , le bénit du regard, et implore pour lui la miséricorde divine :
« Source de clémence et d'amour, Rédempteur du monde, n'abandonne pas à son heure suprême le pécheur repentant; conduis-le à travers la vallée dont les ténèbres elTraient même les anges , et permets-lui d'entrevoir les félicités qui l'attendeot an but ! »
C'est ainsi qu'Abdiel Tinitie à l'immortalité, et l'âme du mourant continue à envoyer vers les deux ses dernières pensées :
« Pécheur racheté, c'est en vain que tu cherches à exprimer ta reconnaissance ; tu appartiens encore trop à la terre.... Mais bientôt.... oui, bientôt.... Dieu de miséricorde et d'amour, toi qui pardonnes, toi qui expies les péchés du monde , entre tes mains, Seigneur.... comme elles flottent les palmes de la victoire !... Dieu de miséricorde et d'amour, toi qui pardonnes, toi
qui expies les péchés du monde, entre tes mains je remets
Que tardes-tu encore, âme graciée, âme sauvée ?•••• Divin mé« diateor, entre tes mains je remets »
Les dernières fibres qui retenaient son âme à sa fragile enveloppe sont rompues , et elle exprime ainsi la sainte extase que loi cause sa délivrance :
« Passage subit du rêve au réveil, on l'appelle la mort; non, ce n'est pas là ton nom : la mort est cruelle , et tu es si doux ! Ton charme embellit même ta sombre compagne , Finexorable destruction.... Je lui abandonne avec confiance mes restes ina^ nimés. Qu'elle les réduise en poussière, qu'elle les sème à travers la création , afin qu'ils mûrissent pour la moisson du dernier jour ! La vie oii je viens d'entrer ne peut finir, elle est éternelle ! »
Une larmedejoie étincelle à la paupièfe d'Abdiel, car il voit rame du pécheur, que le repentir a sauvée', briller d'un éclat céleste ; il la voit, il l'entend lui adresser cette naïve question :
« Tu es sans doute un des élus du trône ? Lorsque mes yeux, en s ouvrant à l'immortalité, ont distingué ton visage resplendissant, lorsque j'ai entendu le bruissement mélodieux de tes ailes, j'ai frémi de bonheur.... Plus je te contemple, plus mon ravissement augmente ! »
Et le séraphin répond d'un ton grave et solennel :
« Viens , premier des morts que le sang du Christ a racheté ; tu as trouvé grâce sur l'autel du sacrifice ; tu seras désormais Tespoir des pécheurs pendant la vie , et leur terreur après la mort. Viens, les décrets de la Providence vont s'accomplir. Suismoi vers le sanctuaire des joies célestes. »
Il dit, et tous deux s'élancent dans l'infini.
Le prophète admis avant sa mort à la contemplation divine sur la dme du Sinaî, et qui , en descendant de ce sanctuaire, brillait d'un éclat si vif, qu'il fut contraint de voiler sa face aux
264 LÀ MESSIA.de.
regards du peuple (1) ; Télu du Seigneur, qui, parce qu'il fut incrédule une seule foi», n'entra pas dans la terre de Canaan (2) , le grand, Moïse, que rÉtemei avait trouvé trop fort pour lui donner un ange gardien pendant sa vie, plane seul au-dessus de sa tombe mystérieuse. Plongé dans de profondes méditations , il voit passer devant lui , comme des ombres fugitives , les principaux événements de sa longue canière, et, à mesure qu'ils apparaissent , il exprime les sensations qu'ils réveillent dans son âme :
t Fuis ! fuis, Pharaon ! Depuis long-temps les joncs du rivage ne recèlent plus un seul de tes ossements, un seul des ossements de ton armée !... Gomme elles s^écroulent majestueusement les murailles transparentes que formaient les vagues qui s'étaient refoulées sur elles-mêmes pour creuser dans leur sein une route merveilleuse !... Gomme elle hurle la tempête qui se déchaîne au milieu de la nuée de feu I... Gomme elle se précipite au-devant de sa mort, TÉgypte que TÉternel s'est chargé d'exterminer!... Grâces vous soient rendues, nuées du Seigneur, llammes du Seigneur qui nous avez conduits à travers tant de monts, tant de déserts arides!... Il vole au combat... Il défait Amalec ! Israël a triomphé, car mes bras sont restés élevés vers le ciel (3) !••• Contrée sacrée, je te reconnais, c'est là que je vis
(1) En descendant du monl Sinal, où il avait va la face de TÉlernel, le visage de Maise était devenn si resplendissant de lumière que le peuple n^osait le regarder et s'éloignait de loi. Pour rengager li s^approcher et k Técoater, MoiM fut obligé de se voiler le visage. Voir Exode, chap. 34. (iV. du Tr.)
(2) Craignant de ne pas obtenir de Teau aussi vite que le demandait son peuple, qui mourait de soif, Moïse frappa detix fois le rocher d*Horeb, d*où TÉtemel lui avait dit qu*il ferait jaillir une source. La source jaillit en effet ^ mais Dieu dit à Moise que parce qu'il avait douté en frappant deux fois le rocher, il n*en- (rerait pas dans la terre promise. Totr Nombre, chap. 20. (AT. du. Tr.)
(3) Tandis que les Hébreux, sous les ordres de Jo$aé, combattaient les Amalé« cites, peuple de TArabie Pétrée sur les contins de la Palestine , Moïse était agenouillé sur une montagne et levait ses bras vers le ciel. Quand le prophète Catigué laissait retomber ses mains , l'ennemi avait Tavantage ; mais chaque fois qu'il les relevait, les Hébreux étaient vainqueurs, ce qui engagea Moise à se faire tenir les bras élevés jusqu'à la fin de la bataille , qui se termina par la défaite complète des Amalécites, Voir Exode, chap. 17. (M duTr.)
CHANT Xt. 265
briller le buisson ardeot; c'est id qa'îl brave les siècles le rocher aride qui fut trop lent à satisfaire mes ardents désirs lorsqu'ils loi demandèrent une source limpide I... La Toici la place terrible où l'enfer se fit Jour pour engloutir les trois audacieux rebelles (1) !... Je te reconnais, mont sacré, noble Sinaî, séjour da tonnerre et du feu céleste !... Et toi aussi, désert brûlant, tombe immense de tant de vaillantes cohortes qu'épargnèrent les vagues de la mer de sang (2), je te reconnais!... Redoutable Nébo, toi qui renfermes mes ossements, je te salue I... Au milieu de la terre de Canaan je vois étinceler les hauteurs de Car nzim (3) et Tautel sacré du Golgothal...
Et sur la cime du Nébo, les anges, qui jadis annoncèrent à la terre les lois derÉternel, brillent, semblables au groupe d'Orion; les sons de leurs harpes d'or résonnent doucement, et leurs voix célestes chantent à l'unisson :
« Nous ne l'apportons pas les bénédictions de Garizim , nous ne venons pas t'offrlr la vie d'un jour, c'est le salut du Golgoiki que nous sommes chargés de verser sur toi ! Moïse ! pourquoi tes ossements tardent-ils à sortir de la poussière ? Moïse ! I^ve-toi , ton Rédempteur t'appelle ! »
Le murmure des harpes a plongé le prophète dans un doux sommeil; l'appel de la trompette du Seigneur le réveille; il fait tressafllir le Nébo et sa tombe mystérieuse.
Moïse, ressuscité pour la vie éternelle, se prosterne, il prie, il adore le Sauveur du monde, et ses bras, quoiqu'aucun ange ne les soutienne, restent long-temps levés vers le ciel.
Dans les sépulcres des rois aussi , la poussière s'agite, le noble fils d'Isai (U) se réveille à la vie éternelle , il s'avance du
(1) Coré, Dathtn et Abiron. [N. <U Tr.)
(2) U mer Ronge. {N. d» Tr.)
(3) Montagne de la Palestine dans la vallée de Siebem, qtii faisait partie du rojanme de Samarie. Le roi Achab fit bâtir sur cette montagne un temple 1»gdifi(IQe, mais on y adora presque toujours des idoles. Les livres saints dé- '■gnent ce temple sons les noms de Hmt-IÀeu ou Boeagt. {N, du Tr.)
(4) Le roi David était fib d*lsai, pasteur de la vallée de Bethléem. (/V. du Tr]
fond des lugubres voûtes, aperçoit l'aine de Salomon qni veille sur ses ossements en cendres, et s'arrête près d'elle.
L'ombre de Salomon, qui appartient encore à la tombe, reste plongée dans une muette admiration devant l'éclat célesie de son père que la résurrection a transformé. Au même instant, les patriarches ressuscites, suivis de leurs anges gardiens, paraissent dans le sépulcre royal. Saisi d'un saint ravissement , Abraham s'écrie :
« La voix du Seigneur a parlé à nos ossements en poudre, et nous nous sommes réveillés pour l'accueUlir avec toute la magnificence de notre immortalité quand il sortira de sa tombe, le divin Rédempteur! La même gloire t'attend, ô toi le plus grand des rois ! Semblable à l'arbuste qui fleurit sous le cèdre majestueux, toi aussi tu mêleras le bruissement de ton feuillage embaumé au souille du del qui balance la cime de l'arbre de vie.»
Et Gabriel dit à l'âme de Salomon :
« Ne pleure pas, fille de l'Étemel, tu as trouvé grâce devant lui, quoique ta poussière soit encore endormie, quand déjà le cèdre de Dieu ombrage les fleurs printanières. »
« Pleurer ! moi, répond Salomon, moi que FÉtemel a comblé de ses faveurs, moi qu'il a daigné retirer du fond des abîmes où j'étais plongé. Non , non , dors , ô poussière de mon enveloppe terrestre , dors jusqu'au jour de la moisson universelle ! Et si ces voûtes sépulcrales se lassent de t'abriter, que la douce brise du soir te disperse à travers les airs et te mêle aux suaves exhalaisons des fleurs et aux rayons argentés de la lune. »
« Je dois te le dire, ô Salomon I reprend l'ange, jamais ta n'apparaîtras aux futurs chrétiens ; les morts sortis de la tombe avec le Sauveur auront seuls ce pouvoir; mais un jour, toutes les béatitudes du ciel seroat ton partage. »
Il dit, et les anges et les patriarches quittent la tombe royale et retournent dans le bosquet de Mambré, où de nouveaux ressuscites les attendent.
Ézécbias (1) dort toujours, mais le vainqueur de Zéraph (2), ce roi si faible par lui-même , si fort par sa confiance dans le Seigneur, se lève de la poussière, et avec lui Josapbat (3) , qui, en conduisant ses troupes au-devant de Tennemi , se fit précéder par des lévites et des prophétesses dont les hymnes lui assurèrent la victoire.
Un autre mort royal s'éveille dans la tombe solitaire de Huza (4). Presque au même instant, son fils (5) sort du sépulcre des rois, et avec lui, le jeune et pieux Josias, Tardent destructeur des idoles (6). Les touchantes lamentations des chanteurs et des chanteuses ont long-temps célébré la mémoire de ce héros de TËtemel, que frappa la flèche meurtrière, partie des rangs du féroce Néroc (7).
(1) Esëchias fat un des pliu grands rois de Jada ; son règne remonte & Tan 626avant Jésus-Christ. Il empêcha son peuple de se livrer à Tidolâtrie, et gouverna avec tant de sagesse et de piété, que Dieu le protégea ouvertement josqu^à la fin d« sa vie. [N. du Tr.)
(2) Klopstock parle ici du roi Àsa. Ce roi de Juda vécut 917 ans avant Jésus- Christ. Zéraph, roi d^Èthiopie, vint Tattaquer avec une armée formidable. Asa marcha an devant de lui avec sa petite troupe, plein de confiance au Dieu, qui, <iisait-il, pouvait tout atusi facilement domur la victoire à celui qui n'a point dfi forcé V^à etltti qui a de» gens en grand nombre. Après une fervente prière, il livra bataille. Les Ethiopiens tombèrent sous les conps de rÉtemel, et laissèrent k leurs vainqueurs un immense butin. J^oir Chroniques, livre 2, chap. 14. [N. du Tr.)
(3) Fils d^Asa. Il suivit en tout les traces de son père. Les hymnes des chantres qui marchaient à la tète de ses troupes suffisaient pour renverser ses enn»œiï. Voir Chroniques, liv. 2, chap. 20. {;V. du Tr.)
(4) Hanassé, fils d^Ézéchias, fut élevé au trône U Page de douze ans. Il se ren. dil coupable d'idolâtrie et de toutes espèces de crimes. Pour le punir, Dieu suscil< contre lui le roi d'Assyrie, qui le chargea de chaînes et Temmena captif k Babylone. Le malheur ouvrit son âme au repentir, et Dieu lui rendit ses États. De retour k Jérusalem, il y fit régner la justice et la religion, el mourut vénéré (le tons. On l*enterra dans une de ses maisons de plaisance appelée Huza. Voir l'v. 2 des Rois, chap. 21. [N. du, Tr.)
(5) Âmon,fils de Mariasse, ne régna que deux ans. Ce roi fut assassiné dans son palais par ses serviteurs. (iV. du Tr.)
(^] Jnsias était fils d*Amon. Il fut élevé au trône à Tfige de huit ans. Malgré sa Scande jeunesse, il abolit le culte des idoles et confia la justice k des magistrats- '^ftoeux. {N. du Tr.)
H) Néroc était roi d^Êgypte. Il passa par le royaume de Juda pour aller attaquer Babylone. Josias voulut s^opposer k son passage et fut tué par une flèche. Le peuple le pleura et fil des lamentations sur sa mort. rotVChroniques. liv. 2, chap. 34 et 55. {N,duTr.)
Ces cinq ressuscites 8*élancent au-dessiis de leurs tombes* semblables aux éclairs rapides qui sillonnent les nuages grisâtres d*une belle soirée d'été. Mais Ézéchias dort toujoiu*s.
Un esprit des ténèbres, qui fut jadis Tidole Nisroc (1), et Fombre de Sennachérib (2), descendent lentement des hauteurs du Liban. Le conquérant s'arrête, et, d'une voix altérée par la colère et Torgueil offensé, il dit à Tidole :
c Parle, Nisroc, quelle puissance surnaturelle nous a forcés de sortir du fond des enfers pour aller chercher les tombeaux des rois d'Israël?»
« Pourquoi me le demander ? ne fa-t-elle pas parlé aussi, la voix terrible qui nous a donné cet ordre? Quel.autre que Tange de la mort aurait pu nous faire entendre ces accents puissants comme le tonnerre» rapides comme l'éclair? Et à quel autre pouvoir Nisroc pourrait-il être forcé d'obéir? »
« Misérable! s'écrie Sennachérib, peux-tu oublier ainsi ce que tu as été? Jadis on immola sur tes autels des victimes humabes, des rois vaincus I L'ange de la mort eut-il jamais des autels ? lui offrit-on jamais du sang royal en holocauste ? •
^ àilence ! conquérant rempli d'orgueil, tu es tombé plus bas que moi puisqu'il faut que tu m'obéisses, à moi, qui suis forcé de meconrberdevant la volonté d'un maître! Marche, va adorer la poussière d'Ézéchias, de ce roi de Juda dont nous cherchons la tombe. Tu t'es raillé de la toute-puissance de l'Éternel, et l'Éternel a mis un mors à ta bouche , un anneau à tes narines, et il t'acontraintde fuir par la même rojate que tu avais dévastée par tes rapides conquêtes (3). Gesse de feindre que tu ne le con-
(1) L*aii des dieox des Atsyrien». {N. du Tr.)
(2) Sennachérib était roi d'Aisyrie. Ce «onqaérant célèbre ravagea ploàeon fou le royaume d*Iiraél. Lorsqu'il mit la dernière fois le siège devant JémsaleiDi oh régnait alors Éséckios, Diea, qu^il avait blasphémé sans cesse, envoya dans ion camp pendant la nuit on ange qai toa tousses soldats et tousses officiera. Sennachérib s'enfuit à Ninive, où il fut assassiné par son propre fils, dans le temple de son Dieu Nisroc. fW liv. 2 des Rois, chap. 19. (li. du Tr.)
(5) Tout ce passage est une imitation du chap. 37 d*lsale. Dans ce chapitre le prophète cherche k rassurer Éséchias, qui, effrayé par les conquêtes de Sen-
nais pas, Fange inexorable à qui je sois obligé d*obéir. Tu ne peux ravoir oublié, le messager terrible du Dieu irrité qui égorgea tes guerriers endormis, et convertit ton camp en une plage funèbre jonchée de cadavres ! Ta ne peux les avoir oubliés , les cris de joie des aigles affamés qui , avec les premiers rayons du soleil, s'abattirent sur cette immense pâture I Tu te croyais le vainqueur du del et de la terre, tu osas décrier : « Où sont-ils les dieux qui ont délivré les nations de ma main puissante? que sont-ils devenus les dieux de Hamatb et d'Arpad? les dieux de Sépbarvaîm, de Téiasàr et de Retseph (1) ?... Eh bien! je te le demande à mon tour, que sont-ils devenus? Mais que dis-je! tu le sais, ils sont descendus aux enfers, où ils te poursuivent de leurs raiUeries sataniques. »
Accablé de honte et de désespoir, Sennachérib reprend sa marche inquiète, Nisroc le suit, et tous deux entrent dans le sépulcre où Tâme d'Ézéchias plane au-dessus de la poussière de ses restes mortels. A la vue de ces esprits des ténèbres, Tâme royale se tourne vers son ange gardien et lui demande quels sont les réprouvés qui viennent ainsi troubler son repos. Et l'ange répond:
ff G*est Sennachérib et son idole ; bientôt tu sauras pourquoi il leur a été permis de pénétrer sous ces voûtes. »
Et, s'adressant au noir fantôme qui fut jadis un conquérant superbe, il ajoute:
« Connais-tu cette âme bienheureuse ? »
« Eh ! que peut-il y avoir de commun entre les heureux fn- Toris du destin et moi, si misérable aujourd'hui ? » répond fièretuent Sennachérib.
nachérib, croyait que Diea Vavait abandonné. I&aïe lui rendit la confiance en loi faisant connaître le sort qoe rÉternel réservait h ce conquérant. [N. du Tr,) (1) Noms des villes que Sennachérib avait détraites dans le cours de ses con- <1QHei. Pour décider Ésécbias à lui payer tribut sans résistance, il Ini fit dire de ne pas compter sur la protection do ciel , en lui cilanl Tezemple des villes quMl «Mil saccagées, et que leurs dieux n'avaiunl pu défendre. Voir liv. 2 dc»l\ois, cl»«p. 18. (/Y. ((aTr.)
« Oui, tu es misérable, dit Tange, parce que tu fos méchant. Reg:arde ce pieux roi ! Il se prosterna dans la poussière, devant TÉternel que tu avais osé insulter , et tandis que tes hordes s'abattaient dans les vallées , semblables au torrent destructeur, lui, plein de confiance en Dieu, n'espérait qu'en son secours. Tu sais quel fut ton châtiment sur la terre et à quels tourments tu es condamné au-delà de la tombe ; tu vas subir une torture nouvelle. Ce roi qui jadis te parut si faible que tu ne daignas pas même le mépriser , préférant blasphémer le Dieu en qui il avait mis son espérance, ce pieux roi, orgueilleux Sennachérib, tu vas le voir dans tout Téclat de sa gloire. »
« Eh ! que m'importe sa piété et sa gloire éternelle ! Eh ! que m'importe la lumière à moi hôte des ténèbres ! Laisse-moi retourner au fond des abîmes ! Tyran du ciel , ne me retiens pas davantage. »
« Les jugements de l'Éternel t'importent plus que tu ne le voudrais, audacieux Sennachérib ! La voici devant toi la poussière d'Ézéchias ; la tienne est enfouie sous les ruines de Niuive ! Un jour aussi elle se ranimera ; mais que cette résurrection sera différente de celle qui va se passer sous tes yeux ! »
La rage et l'effroi terrassent enfin l'oi^eilleux conquérant, car rame d'Ëzéchias s'entoure tout-à-coup d'un corps céleste, et sa voLx immortelle ordonne à Sennachérib de retourner aux enfers. La terreur et la haine semblent avoir enraciné le monarque assyrien dans les rochers du sépulcre ; et Ézéchias s'écrie de nouveau :
* Fuis maintenant, car tu m'as vu, tu as appris quïl existe des châtiments plus terribles que celui qui ta frappé au temple de Nisroc, otL tu tombas sous le glaive de ton propre fils ! Du haut de son trône céleste, la fille de Sion te méprise, et la noble Jérusalem secoue la tête avec dédain en te voyant passer (1) ! Le
(1) Imitation du cbap. 37 d'Ibaïe. {.Y. du Tr.)
reconnais-tu enfin, orgneilleux impie, le recoonais-ta le Dieu qae tu as osé blasphémer ? »
Il se tait. Et Sennachérib et Misroc retournent aux enfers.
David s'est empressé de chercher parmi les âmes des morts le plas cher de ses amis ; il l'a trouvé : Jonathas aussi le reconnaît et s'écrie:
« Oui, c'est toi, c'est David mon bien-aimé! Le doux éclat des immortels t'environne. C'est ainsi, sans doute, que brillent Hénoc et le grand Élie. »
« La cendre des moits s'est animée, Theure de la résurrection a sonné pour les élus des temps passés ; toi aussi, Jonathas, mon ami, mon frère, tu ressusciteras ! 9
« Moi ressusciter? 0 David! ai-je donc le bonheur d'être ^ comme toi, l'un des aïeux du Rédempteur, ou bien suis-je grand et saint comme Moïse ? »
«Espère, Jonathas, je suis ressuscité» et qui fut jamais un plus grand pécheur que mol? a
«Mais aussi, qui fut jamais plus noble en son repentir? quelle fervente piété peut égaler la tienne ? Et puis le Messie n'est-il pas de ta race ? Tandis que moi,... n'ai-je pas été récompensé au delà de mon mérite, puisqu'il m'a été permis de des-* cendre du ciel pour contempler les souffrances et la victoire du Christ? Et maintenant je jouis du bonheur de te voir, cher David. Hélas I je te l'avoue, j'avais besoin de cette consolation;... elle me paraît si triste, cette tombe... : c'est ici que dorment les ossements de Saiil.... Pardonne ce soupir; Dieu m'a fait héritier de la lumière, ma reconnaissance est sans bornes...; parfois cependant je laisse tomber une larme de regret sur les cendres de mon père... La béatitude des êtres créés ne saurait être parfaite comme celle des anges ; des nuées passagères la voilent souvent.
« Cette douce tristesse , cher Jonathas , elle t'était permise tant que Jésus souffrait encore ; il est mort , il a vaincu , et tous
les premiers témoios de sa gloire se réveilleront à la Tie éternelle. »
David se tait. L*ange gardien de Jonathas élève la voix , et loi ordonne d^essayer sa dernière larme. Il obéit; un donx sommeil s*empare de lui ; mais , presque au même instant , U se réveille et brille aux yeux de David de tout Féclat mervçillenx de la résurrection. Les séraphins seuls pourraient peindre le ravissement de ces deux amis, lorsqu'ils se retrouvèrent pour Téternité.
Gédéon (1) , le sauveur de son peuplejui qui refusa la couronne que Juda lui offrit , sort de ses cendres dans tout Téclat de 11mmortalité. Quand sonnera la trompette du dernier jugement, ils ne brilleront pas ainsi, les orgueilleux conquérants qui ont placé sur leurs têtes une couronne teinte du sang des vaincus; ib ne brilleront pas ainsi, les rois ambitieux qui, par des guerres sanglantes , ont cherché à étendre leur pouvoir.
Les ossements en poudre du prophète, qui jadis réveillèrent les morts (2), se raniment Le prophète se lève et plane audessus de sa tombe; tombe merveilleuse qui n'avait pas tardé à prouver que les dépouilles qu'on lui avait confiées n'étaient pas celles d'un mortel ordinaire.
Une jeune femme, adorée de son mari, avait été moissonnée par la mort en donnant le jour à un fils. Son plus proche parent conduisait le cortège funèbre en tenant sur ses bras le nouveauné , beau comme le bouton à peine éclos, qui promet une fleur brillante. Tout-à-coup un cri de joie retentit dans la foule : les
(1) Gëdton était le cinquième juge d^Israël.Ce fut d'après Tordre exprèsd'on ange qnUl quitta sa condition obscure pour se charger du gouvernement. U défit les Hadianiles, remporta plusieurs antres victoires et gouverna avec tant de sagesse que le peuple lui offrit la couronne, mais il la refusa. Fatr liv. des Joges, chap, 7, 8 et 9. (iV. du Tr.)
(2) Klopfttock désigne ici le prophète Elisée. Effrayés par nne tronpe de soldats, des hommes qui portaient un mort en terre le déposèrent dans le aépolcre d'Elisée. Le cadavre toucha aux os du prophète, et ressasc'ita aussitôt. Fêir liv. t des Rois, chap. 13. (iV. d» Tr,)
porteurs, épuisés de fatigue, avaient déposé leur fardeau sur la tombe du prophète , et aussitôt la jeune femme sortit de son cercueil, et, rapide comme Téclair, elle fut prendre son fils et le posa sur les bras de son mari. Pâle de surprise et de bonheur, le jeune homme lui sourit comme à une vision céleste. Lorsqu'il reconnut enfin qu'elle était réellement revenue à la vie, ses forces Fabandonnèrent ; et ce fut la compagne dont il se croyait séparé pour toujours qui soutint ses pas chancelants pour le ramener à sa cabane (1).
Les palmiers qui ombragent le sépulcre de Débora agitent doucement leurs cimes altières ; la prophétesse ressuscite et s'élève dans les airs.
Miriam aussi sort triomphante de la poussière ; ses yeux cherchent Tesprit puissant qui vient de la douer d'une vie nouvelle, et sa voix lui adresse cette prière :
« Ange de la résurrection, où es-tu? Divin moissonneur, quel ombrage sacré cache ta tête rayonnante ? sur quel mont retentit l'appel de la trompette qui m'a réveillée ? 0 toi qui f étonnes et t'eflraies sans doute de la merveille immense que l'Éternel t'a fait accomplir, ange de la résurrection, en quel lieu te reposestu? Ossements desséchés, vous que dans ses extases prophétiques Ézéchiel vit se dresser sur une plaine aride, quand ressusciterez-vons à la vie éternelle? »
n approche , ce moment suprême ! L'âme d'Ézéchiel plane sévère et imposante au-dessus de la cendre des morts; elle prophétise ! Un bruissement mystérieux passe à travers les airs ; la poussière se meut; les ossements se reforment et se rejoignent;
(4) Xlopttock manque ici pour la première fois k reiaclitnde tcrapalense aiec laqneUe il rapporte les fait» UrAs des Écrilares. 11 les poétise, mais il ne les déaalnre jamais, et si dans le miracle qu*opérèrent les os d^Élisée il met d^antres personnages en scène , ce ne saurait être par erreur, car son poème proove qti*il a fait ane étnde profonde et consciencieuse des livres saints. An reste, Tëpisode qu'il a inventé ne nnit en rien an pouvoir menreilleux des os dix prophète , et il est si gracieux que kcs lecteurs lui pardonneront sans peine cette licence poétique. {Pi. du Tr,)
27/i LA MESSIADE.
ils sô couvrent de chairs palpitantes que sillonnent des veines pourprées ; une peaa douce et veloutée s^étend sur ces corps nouveaux; mais le souffle divin leur mangue encore. L*âine d'Ézéchiel prophétise de nouveau ! Et les corps s'animent , ils respirent, ils vivent! Sa pensée avait entrevu limage de cette scène sublime sur les rives du Kébar (1) , et les béatitudes da ciel ne lui en avaient pas fait perdre le souvenir. En cet instant oii, près des restes de son enveloppe mortelle, il médite sar les mystères de la rédemption , un rayon d'immortalité achève de lui dévoiler Tavenir , de lui expliquer le passé , et son ange gardien lui fait entendre ces paroles :
« Écoute le doux bruissement qui fait tressaillir la nature ! C'est l'annonce de la présence de Dieu! Son souffle vivifiant arrive de tous les points de la création. Ah ! s'il pouvait effleurer ta poussière ! »
11 dit. Une haleine embaumée passe dans sa chevelure d'or, et ses lèvres , tremblantes de joie , prononcent le nom du prophète ; mais déjà Ézéchiel ne l'entend pins , son âme s'est assoupie, ses cendres s'agitent et se transforment; il se réveille. Incapable d'exprimer ce qu'il éprouve, il lève ses mains Jointes vers le ciel, et se jette dans les bras de l'ange, qui s'envole avec lui , et le conduit vers d'autres morts pour lesquels l'heure de la résurrection vient de sonner.
L'âme d'Asenath (2) plane au-dessus de son tertre funèbre comme une vapeur légère qu'argentent les rayons de la lune, et sa voix douce et timide exprime ainsi ses pensées confuses :
« O mon ange gardien ! dis-moi pourquoi ma vue s'obscurcit; pourquoi les vagues images qui m'inquiètent et me charment
(1) Fleuve de la Ckaldée. Ce fat sar les bords de ce fleuve que le prophète Èi^ riùel eut la vision des os desséchés^ dont Klopstock doune ici une imitation, ^m** Ézëcbiei. cbap. 37. [N. du 7r.)
(2) Âsenath, fille de Pulîphar, gouverneur d^On, Pharaon la donna pour fiiinoie èi Joseph, auquel il venait de confier le gonvemement de tonte l'Egypte* Totr Genèse, cbap. 41. (JV. du. Tr.)
en même temps viennent voltiger autour de moi ? Ces mêmes sensations, je les éprouvais lorsque la vie terrestre m'abandonna. Serviteur de l'Éternel , parle , faudra-t-il mourir une seconde fois? Murmure des sources d'Éden, bruissement du cèdre céleste, qui bercez délicieusement mon âme, ne l'endormez pas pour toujours. »
Vaincue par le sommeil, elle se tait; presque au même instant la merveille de la résurrection s'accomplit , et la nouvelle ressoscitée chante la gloire de l'Éternel.
Au milieu de la plage où chaque atome de poussière se réveille, un séraphin fait retentir la trompette suprême. A l'appel do métal sonore, le héros de Dieu, le vainqueur des peuples de Canaan (1) secoue les ombres de la mort. C'est ainsi que l'éclair perce les nuées nocturnes; c'est ainsi que, sur les hauteurs rayonnantes d'Othan (2) , Elisée vit le char enflammé des anges dont l'éclat soutenait ses forces.
Semblable à la première fleur que le soleil du printemps fait édore, la fille de Jephté (3) se réveille pour la vie étemelle. Au son argenté de sa douce voix, son ange gardien mêle les accords de sa harpe divine, et le chant de la jeune ressuscitée s'élève vers l'infini , porté sur les ailes de l'harmonie céleste.
Les sept héros du peuple de Dieu et leur noble mère (4)
(1) Josné, célèbre conducteur des années dlstaël. Il succéda à Mofoe^pour gouverner le peuple d'Israël, 1^51 aranl Jésus^hrist. (iV« du Tr.)
(2) Montagne de la Palestine, d^où Elisée vit le prophète Elle s'élever dans le 6A.(lLdaTr.)
(5) On sait que Jephté, neuvième juge d* Israël, sacrifia sa fille unique par suite da vœu qu^il avait fait d'offrir en holocauste la première personne qu'il rencontrerait en retournant chez lui, s'il était vainqueur des Ammonites, Voir Juges, chap. 11. [N.du Tr.)
(4) En Tan 170 avant Jésus-Christ, Anliocbus-Epiphanei roi de Syrie, aasi^ea et prit Jérusalem. Il y commit une foule de cruautés envers les Israélites, qui voolnrent rester fidèles à la loi de Mobe. Les Macbabées, célèbres héros du peupie jaif qui combattaient à la fois pour leur religion et pour la liberté de leur ptys, lui opposèrent une- résistance énergique, qui ne fit qu'augmenter sa crQauté. L'épisode du massacre des sept frères avec leur mère, dont il est question ^s le deuxième livre des Macchabées , chap. 6, sufilt pour en donner
276 LA. MESSIAOE.
dorment dans une sombre caverne, non loin de Jérusalem. Ils y avaient été déposés par an ami courageux qai , après s'être acquitté de ce pieux devoir , fut se dénoncer lui-même au farouche tyran; car il voulait partager la gloire de ces sublimes martyrs de la foi de leurs pères et de Tindépendance de leur pays,en mourant comme eux de la main des bourreaux de l'oppresseur d'Israèl. Depuis cette époque, les voyageurs fatigaés se sont souvent reposés dans cette caverne ; plus d'une fois aussi les malheureux et les âmes pieuses y sont venus cacher leurs larmes, et leurs ardentes prières. Tous ceux qui passent près de cette voûte se sentent pénétrés d'an saint respect , car tous savent quels restes vénérés elle renferme dans son sein.
L'âme de Thirza, la mère des sept martyrs, est prosternée au fond du sépulcre, et remercie le divin Médiateur de Tavoir jugée digne de mourir pour lui lorsqu'il ne se montrait encore à ses élus qu'à travers le voile mystérieux des prophéties. Tandis que sa fervente prière monte vers l'Éternel, le jeune Sémida et un des bergers de Bethléem qui vinrent saluer l'enfant dont un chœur d'anges célébra la naissance, traversent le ruisseau qui coule devant la caverne. Epuisés de fatigue , accablés par la douleur que leur cause la mort de Jésus, ils vont s'asseoir à l'entrée du sépulcre, et donnent un libre cours aux larmes qu'ils avaient retenues jusquici. Le bei^er adtose enfin la parole à l'orphelin de Naïm :
« Cher Sémida, dît-il, je ne te parlerai plus du divin prophète qui , naguère , t'a rappelé à la vie ; non, je ne veux pas déchirer ton cœur ; mais dis-moi pourquoi la vue de cette caverne me cause une sainte terreur. C'est ainsi que je tressaillis, lorsqu'à travers leur enveloppe nuageuse j'entrevis les inuiorteis qui protégeaient le berceau de l'enfant de Bethléem. »
nne idée. Les malhearetix jeanes gens avaient refusé de manger de la cbair ^e porc. Le roi les fit écorcher et griller toat vifs les uns après les antres, et ¥Sf» les yeux de leur mère, qui ent la force presque sarliamaine de les engager k rapporter avec courage cet affreux supplice. Elle mournl la dernière, sans poost un soni gémîsscmnnt.f IV. du Tr.)
CHANl^XI. 277
^ Tu me le demandes» Jéthro ? ignores-tu donc quels sont les morts qui dorment dans cette tombe? Moi aussi. Je me sens saisi d'une crainte religieuse, n
Et, dominé par un sentiment irrésistible, il s^avance sous la voûte humide^ et s'écrie à haute voix :
« Nobles victimes dont les cendres reposent ici , adorez avec nous le prophète qui vient de mourir; sa vie fut divine, sa mort a été plus divine encore. Vous devez connaître son nom, les anges Font prononcé avant qull ne fût né. Il ressuscitera... Pourquoi ce lieu où vous dormez, saints martyrs , nous cause-t-il un pieux effroi ? Vous êtes, comme nous, des êtres créés pour iTmmortalité, souffrez que je vous donne le doux nom de frères. Loisque nous nous rejoindrons dans une meilleure vie , souvenez-vous que sur cette terre nous vous avons aimé, et que ce souvenir 0008 engage à vous accueillir en frères. »
Il dit , s'éloigne , et le berger le suit.
La noble mère des sept martyrs a entendu la douce voix de Torphelin de Nalm ; elle le suit des yeux, et sa pensée s*adresse àsesfils:
« Pourquoi s*éloigne-t-il , 6 mes enfants I Je Taime , lui et son vieux compagnon; leurs âmes sont pleines d'innocence et de candeur; VeiSroi qui ks a saisis ne peut leur venir de nous. L'Éternel, sans doute, leur a inspiré cette crainte..^ Que le Seigneur soit avec eux , qn^ll les guide à travers les dédales de la terre, et, quand ils se réveilleront à la vie éternelle, nous irons au-devant d'eux. >
Thirza a cessé de parler, et déjà les âmes de ses Gis se sont assoupies; leur sommeil est une sainte extase qui les fait briller d'un éclat sumatureL Les deux aînés laissent échapper des paroles vagues et douces comme le murmure lointain des harpes célestes; le troisième conserve encore assez de force pour exprimer ce qu'il éprouve :
« Il approche , dit H , le plus grand des jours ; ses premières
lireorè percent les ténèbres; le tonnerre mugit, le Golgotha tremble, la croix s'incline. »
Et, forcé enfin de céder au sommeil, il se penche sor ses frères. Jedidotb, le plus jeune des sept mart3nrs, lutte seul encore contre la puissance irrésistible qui trouble ses pensées :
• Anges tutélaires, et vous, séraphins, parlez, où suis-jc? Le Messie a-t-il repris sa place sur le trône de son père?... Ses blessures étinceilent.... Jérusalem s'entoure d'une auréole celeste. ... 9
Il dit, et s'endort. Thirza contemple ses fils dans une muette surprise et s'écrie :
« Le sommeil n'appartient qu'aux habitants de la terre , et pourtant elles dorment les âmes de ces martyrs qui déjà ont connu l'éternité.... Est-ce dans cet assoupissement que les immortels doivent passer les heures saintes pendant lesquelles l'enveloppe du Messie sera dans la tombe ? »
Sa vue se couvre ; ses pensées se troublent, et, presque ao même instant, elle se réveille dans tout l'éclat d'une ressuscitée. Son ange gardien lui sourit comme à une sœur chérie. Incapable d'exprimer le bonheur de sa transformation, elle pousse un cri de joie et de reconnaissance, et se prosterne près de ses fils, qui sortent, brillants et beaux, de la poussière de leurs ossements, comme la flamme s'élève au-dessus des cendres noircies du bûcher. Elle les voit lever leurs bras vers les nuages ; elle les entend remercier le Dieu qui les a créés une seconde fois, et comprend enfin tout ce que le ciel peut offrir de félicités au cœur d'une mère.
Une même tombe reçut jadis quatre amis fidèles ; leur âme plane en ce moment au-dessus du tertre qui cache leur poussière. Darda (1), lui qui mourut le dernier, adresse ces douces paroles à ses trois amis :
(1) Darda, ÉUian, Héman cl Clialkok étaient au nombre d«s lévites qne Daid établit pour chanter la gloire de l'Éternel, dans le tabernacle où il avail
« BéDissons TÉternel, car il nous a fait un sort digne d'envie* Pendant notre passage sur la terre nous avons toujours marché ensemble, la même tombe nous a réunis, et nous nous sommes retrouvés dans Téternité ! Ethan nous quitta le premier; nous le pleurâmes. Héman ne tarda pas à le suivre ; €halkok et moi , nous nous dîmes alors : Il est allé trouver notre frère ; il nous appellera bientôt. Et quand lui aussi se fut endormi dans mes bras, quand je me sentis seul sur la terre, mes yeux, baignés de larmes, se levaient constamment vers le ciel, vers vous, mes fidèles amis.... Je vis Salomon descendre dans la tombe royale où reposait David, et vous m'envoyâtes enfin mon dernier sommeil.... En me réveillant, je vous retrouvai!... Les débris de nos enveloppes mortelles attendent maintenant Tbeure de la résurrection. Quelle ne sera pas notre félicité à cette heure sublime ! car la désirer, Tespérer, c'est déjà le bonheur ! »
Il se tait. Héman ajoute :
• Divin Médiateur! est-ce trop attendre de ta clémence que d'espérer que nous ressusciterons avec toi? Tu ressusciteras avant que la destruction n'ait atteint le corps que tu as emprunté à la terre ; en l'habitant, tu l'as sanctifié ; il est immortel comme toi. Daigne exaucer mon ardente prière ; souffre qu'elle commence, la moisson de Téternité! Permets à l'humble germe qui dort dans la poussière de s'élever en riches épis sons l'ombre de la croix ! »
Chalkok l'interrompt tout-à-coup ; sa voix tremble de surprise et de bonheur :
« La poussière d'Héman se transforme ! Voyez , ô mes amis ! elle brille d'un éclat céleste ! »
Et, vaincu lui-même par le sommeil de la résurrection, il perd on instant le sentiment de son être. En se réveillant, il voit les ossements d'Éthan et de Darda s'animer, se transformer, et les
fait dépoter l'arche sainte. Foir Chroniques, liv. i**, chap. 45. L*amitië de ces quatre lévites est une notion du poète, car dans les livres saints on ne trouve que leurs noms, sans aucun détail sur leur vie. {N. du Tr,)
38a. LA MESSIADE.
quatre amis fidèles enlacent leurs bras, confondent leurs rayons, unissent leurs voix, et s'élancent vers les nuées en chantant la gloire du Sauveur.
Dans les tombeaux de Jérusalem, dort !a prophétesse Anne (1) , elle qui eut le bonheur de voir Tenfant de Bethléem quand ses parents rapportèrent au temple où, plus tard, sa sagesse précoce fit deviner sa nature divine. L'enfant s'enfuit en Egypte , et Anne descendit dans la tombe, qu'elle vient de quitter* animée d'une vie nouvelle. S'arrêtant en face du Golgotha, elle tend les bras vers la croix, qui porte encore les restes du Messie :
« Tu es mort, s'écrie-t-elle, et c'est toi qui m'a$ ressuscitée ! Oui, c'est toi qui m'as donné avant la fin des temps ce corps immortel ! Il est teint de ton sang, de ce sang divin qui a traversé la voûte des deux en demandant grâce pour l'espèce himiainel »
Plongé dans une sombre douleur/ Joël a laissé son père dans la vallée de Gethsémané, pour aller pleurer sur la tombe de son frère. Prosterné sur la pierre qui couvre les restes du gradeux enfant, il s'écrie d'une voix entrecoupée de sanglots :
« Bénoni ! cher Bénoni ! c'est pour toi que je verse ces larmes brûlantes ; car les anges seuls ont le droit de pleurer l'Homme divin qui vient d'expirer sur la croix! »
Suffoqué par ses sanglots, il laisse tomber sa tête sur la froide pierre du tombeau. Bénoni et son ange gardien sont debout près de lui; mais le fils aîné de Samma ne peut deviner la présence des immortels.
C'est ainsi que le malheureux qui souffre avec une pieuse résignation ne voit point la main de la Providence, qui déjà s'étend sur sa tête, et l'incline doucement vers la tombe, où l'attendent des récompenses étemelles.
Joël se soulève à demi, et soupire ces mots entrecoupés :
(1) Lon de la naisMiice da Ghrûl, cette femme avait quatre-vingt-quatre ans. Elle était aa temple lorsqu^on j apporta 1 enfant Jéstu poar le faire circoncire. Dès qu'elle le vit paraître, elle reconnut que c'était le Messie, et elle le dil & tout Icii aasistants. Foîr TÉvangile selon saint Luc, chap. 2. [N. du, Tr.)
CHANT Xi: • 2Sl
« Ta m'as quitté, cher Bénoni! douce fleur que la tempête a brisée avant que le soleil du malin ne Fait fait éclorc ! >•
£t Bénoni répond d'une voix qui n'est entendue que par les immortels :
« Je vis, mon frère, je vis dans les deux, où je grandis sur les bords du fleuve de la vie. »
L'infortuné Joël continue ses plaintes touchantes :
« Notre père est faible et âgé ; il ne se consolera jamais de ta mort, ô mon Bénoni ! bientôt lui aussi ira dormir dans la tombe; seul et délaissé, je n'aurai plus qu'à mourir. »
Bénoni se tourne vers son ange gardien, et dit :
« Sa douleur me déchire l'âme! Il pleure.... Oh! je t'en supplie, essuie ses larmes ! »
Et le séraphin répond :
« Nous ne pouvons adoucir les souffrances des mortels- que lorsque Dieu nous en donne l'ordre. »
« O mon frère bien aimé! continue Joél, que ton sommeil soit calme ! Lazarre s'est réveillé de ce sommeil ; mais alors il vivait encore, le prophète qui vient d'expirer sur la croix ! »
Bénoni demande au séraphin si son frère est condamné à souffrir long-temps sur la terre.
L'ange répond en soupirant que Dieu seul connaît Theure de sa mort. Et Joël continue à gémir sans voir et sans'entendre les immortels qui prennent une part si sincère à sa douleur.
« Père de tout ce qui existe , dit-il, donne-moi cette haute sagesse qui , h travers les arides déserts de la vie, conduit à la terre promise. Je suis si jeune encore, si faible.... Déjà je n'ai plus de frère, bientôt je n'aurai plus de père ! L'avenir qui m'at- Dend m'effraie... ; il me paraît infini... ; ah ! daigne l'abréger... Ame de mon cher Bénoni , si tu étais là, près de ta tombe, si tu voyais mes larmes, tu prierais l'Éternel de hâter pour moi le terme d'une existence dont la durée m'épouvante ! »
« 0 toi, son ange et le mien, s'écrie Bénoni, nos souffrances ne sauraient-elles l'émouvoir? Hélas! tu fus toujours immortel,
ei tu n'as pas laissé dans les vallées de la mort un frère qui pleure et gémit après toi ! »
« Je comprends ta douleur, cher Bénoni. Chaque fois que nous quittons les cieux pour exécuter les ordres du Très-Haut, ne nous séparons-nous pas aussi de nos frères ? »
Un sentiment inconnu s'empare tout-à-coup de Bénoni :
« Ma tombe s'agite ! s'écrie-t-il. Mon frère se lève saisi d'effroi; d'épais nuages m'entourent.... Dieu de miséricorde, ne m'anéantis pas ! »
Et sa voix s'affaiblit et meurt comme l'écho des montagnes, quand il redit des chants lointains ; mais le souffle divin de la résurrection le ranime, il se transforme , et s'écrie d'une voix céleste :
« Tu ne m'as pas anéanti. Dieu tout-puissant ! gloire te soit rendue à toi qui m'accables de tant de bienfaits! Espère, mon frère chéri : quand la décomposition aura réduit tes ossements en cendres, tu te réveilleras, jeune et beau, dans mes bras , pour ne plus jamais te rendormir ! »
Et Joël, qui n'a vu de la merveille qui s'est accomplie sous ses yeux que ce que peut voir un mortel, exprime ainsi sa surprise et son effroi :
o La douleur a-t-elle troublé ma raison, ou serais-je condamné aux horribles visions qui fascinaient mon infortuné père, lorsqu'il lança son enfant contre ce noir rocher ? La pierre qui couvre les restes de cet enfant bien aimé se serait-elle soulevée, en effet? Non, non, ils dorment en paix les ossement3 brisés de mon Bénoni.... Que vois-jeP... Mon père !... Âh I c'est moi sans doute qu'il cherche. »
Samma, en effet, vient d'entrer dans les tombeaux ; Béoooi l'aperçoit, et lui crie :
« Cesse de pleurer sur moi, noble vieillard; je suis au nombre des bienheureux ; regarde, ma tombe est vide ! »
Mais Samma ne l'entend pas ; il ne voit que le fils, qui est en^ core, comme lui, un enfaîit de la terre.
« 0 mon Joël! dit-il, je te retrouve enfin, toi que j'ai cherché avec tant d'angoisses !... Quitte ces lieux lugubres où j'ai perdu Bénoni.... Viens, toi. Tunique consolation, le seul espoir qui me reste ; que TÉternel te bénisse et te conserve à ma triste vieillesse. »
Il dit, et tous deux s'éloignent des tombeaux.
• Que l'Éternel te bénisse, père infortuné ! répète Bénonr, et qae bientôt il t'envoie rejoindre ton enfant dans les vallées de paix et de bonheur qu'il habite. »
Heureux et satisfait d'avoir vu naître et grandir l'Homme- Dieu, et d'avoir deviné , sous cette forme mortelle, la lumière destinée à éclairer tous les peuples de la terre , Siméon n'avait pas tardé à s'endormir du sommeil du juste. Son corps repose 80QS mie voûte sépulcrale, et son âme plane au-dessus du rocher au sein duquel on l'a creusée, et qu'en ce moment un rayon céleste éclaire ; car Siméon a été jugé digne d'être ranimé avant le jou* où se réveilleront les morts de tous les temps.
Elkanan, vieillard aveugle, guidé par un jeune enfant, s'avance lentement sur un des sentiers tortueux qu'arrose la poussière humide du torrent de Cédron. Déjà ils ont tourné le mont des Oliviers, et s'approchent des tombeaux. Le vieillard soupire profondément, et ses yeux , depuis long-temps fermés à la lumière, se mouillent de larmes. Le jeune enfant, dernier reste d'une famille nombreuse que la mort a frappée sans pitié, cherche à le consoler par ses douces caresses, et lui dit :
« Bon père, n'ai-je donc plus le pouvoir d'adoucir tes cha* grins? Oh ! je t'en supplie, ne pleure pas ainsi !»
» Pleurer, répond le vieillard, est la seule Jaculté qui reste à mes yeux éteints.... Parle, cher enfant, sommes-nous encore loin de la tombe de Siméon, de mon frère bien aimé ? »
» Encore quelques pas, bon père, et tu pourras t'asseoir sur la pierre qui couvre ses restes. »
Arrivé près de cette pierre , le vieillard la touche à plusieurs reprises, et dit d'une voix émue :
284 LA MESSUOE.
« Elle est couverte de mousse.... C'est ainsi que le lierre enlace les ruines des palais renversés.... Je fétonne , cher Boa? Hélas ! joyeux enfant, tu entres à peine dans la vie, comment pourrais-tu comprendre la pieuse satisfaction qui pénètre mon cœur quand je me sens près d'un tombeau depuis long-temps fermé sur sa victime ! Il y a bien des années déjà que mon Siméon dort sous cette pierre sépulcrale.... Le même jour, je fls creuser ma tombe à moi.... Elle est vide, elle attend le pauvre aveugle qui erre, vivant, au milieu des ténèbres de la mort. »
Épuisé par la fatigue et la doideur, il se tait, et s'appuie sur Fépaule de Boa. Après un court silence, il reprend : ,
« Pour tes yeui, mon fils, le soleil ne s'est pas éteint ; tu peux voir l'éclat d'un beau jour, les clartés argentées d^une douce nuit d'été, et les nuées qui annoncent Forage. Dis-moi, le ciel est-il serein? Il me semble qu'un souffle embatmié rafraîchit mes joues ridées et soulève mes cheveux blancs. «
« L'air est pur et sans nuages, répond l'enfant; les prairies et les buissons sont couverts de fleurs ; le printemps est revenu avec tous ses trésors. Oh ! quel beau jour I »
« Celui qui m'effacera de la terre , soupire le vieillard, lors même qu'il serait nuageux et sombre, sera pour moi le plus beau!... »
« Hélas ! dit Tâme de Siméon à son ange gardien, mon malheureux frère ne se sent pas la force de survivre à Jésus ! •
Et le séraphin répond :
« Il ignore encore le crime dont le peuple de Jérusalem vient de se souiller, d
« Puisse-t-il ne jamais l'apprendre I car alors l'infortuné succomberait à sa douleur. »
« L'ange sourit d'un air mystérieux , et le souffle de l'immor talité passe à travers les restes de Siméon. Ses ossements bruissent et se meuvent; sa poussière se transforme, elle brille, elle étincelle, et son âme sent que ses pensées lui échappent sans douleur, sans efforts et comme emportées sur les ailes de Tbar-
monie céleste. Presque au même instant elle se réveille, et Siméon est ressuscité !
Un étranger, venu à Jérusalem pour assister aux fêtes de Pâques, passe rapidement devant les tombeaax ; et le Jeune Boa, poussé par une curiosité naturelle à son âge , lui demande le motif qui lui fait ainsi bâter sa course.
• Ne m*arrête pas , répond l'étranger ; je vais rejoindre les miens pour leur raconter les merveilles de la mort dont je viens d'hêtre témoin. »
« Et de quelle mort? « s'écrie le frère de Siméon.
« Quoi ! bon vieillard, tu ne sais pas que les prêtres et les anciens dlsraël ont fait crucifler Jésus, Thomme divin? »
Elkanan pousse un prorond soupir, et ses sens l'abandon • nent. L'étranger et le jeune Boa l'emportent au delà du torrent. En revenant à lui , il demande à retourner près de la tombe du son frère ; mais il le demande en vain, on le ramène à Jérusalem.
« Suivons-le, dit Siméon à son ange gardien; il a besoin de consolations : il va mourir. »
Et range répond :
« Il vivra. L'Éternel lui réserve une noble récompense pour tout ce qu'il a souffert ; il te permettra de lui apparaître, et de lui parler de la résurrection du Sauveur. •
L'âme de Jean-le-Préciu*seur plane au-dessus de son sépulcix\ et dit :
« Sois immobile et dors , poussière qui fus mon enveloppe mortelle ; l'agneau égorgé qui porte les péchés du monde veut que je reste près de toi tant que les ténèbres de la mort pèseront sur ses restes sacrés. Il me rappellera pour assister à son triomphe, et alors je vous laisserai dans cette tombe, ossements desséchés, que ranimera la trompette du dernier jour. Il viendra, ce dernier jour ; il résonnera, le métal sonore ! Résurrection, quelles ne seront pas tes joies ineffables , puisqu'en songeant à toi mes pensées se troublent !... Un espoir vague, audaâeux sans doute, me fait croire que la lin du temps approche pour moi. »
286 LA MËSSlÂDE.
Une douce lueur hrille au food de son sépulcre et attire son attention.
« Quelle est cette vision céleste ? demande-t-il à son ange gardien..., Ab, je le reconnais! c'est Bénoni, le fils de Samma. Pourquoi brille-t-il d'un éclat d'ange ? Serait-il ressuscité ?... Approche ; le bruit de ton vol ressemble au murmure des harpes du ciel. Réponds, es-tu Bénoni, ou quelque autre enfant mort depuis peu dans une contrée lointaine ? Viens-tu nous annoncer un miracle nouveau ?
Et Bénoni répond :
« 0 toi que l'Éternel a béni depuis la naissance des mondes, oui , j'apporte un message de bonheur. R^arde ! la •poussière des morts s'anime !••• Écoute! le souffle de la résurrection passe à travers les tombeaux!... Pour les élus du Seigneur la trompette du dernier jugement a sonné. J'ai vu le père des hommes, j'ai vu Hénoch, j'ai, vu Élie et Abraham briller comme les étoiles du ciel; j'ai vu Isaac revêtu d'un corps formé de nuages pourprés ; j'ai vu Moïse, Job, les sept martyrs, et je me suis abîmé dans une sainte extase. Je te vois maintenant , toi qui baptisas notre Sauveur à tous ; une enveloppe nouvelle manque encore à ton âme; prépare-toi aux délices de la résurrection ! »
Il dit, et les cendres de Jean-le-Précurseur s^agitent; son corps se transforme; sa poussière se purifie, et son âme perd un instant le sentiment de son existence. En se réveillant, son union avec la chair divinisée est accomplie, et le nouveau ressuscité chante un hymne à la gloire de son Créateur.
Je les ai entendu prononcer sous l'ombre des palmiers, les noms des ressuscites que je viens de chanter ; d'autres noms se sont envolés avec le souffle qui agitait le feuillage.... Viens me les redire , muse de Sion , quand sonnera Theure des inspirations mystérieuses et saintes comme toi !
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Joseph d*Arîmalhie o1t)t1eiit de Pilate la permission d'ensevelir Jésus. — Pendant quMl s'acquitte de ce pieux devoir, secondé par Nicodème, un chœur de ressuscites chante au-dessus de la croix. — Les disciples, une partie des soixante-dix fidèles, Marie et les saintes femmes se réunissent dans la demeure de Jean. — Joseph d'Àrimathie et Nicodême viennent les rejoindre, et apportent la couronne d'épines de Jésus. — Mort de Marie-Magdelaine, sœur de Lazarre ; Lazarre» Lebbée et Nathanaël viennent recevoir son dernier soupir. —Lazarre retourne dans la demeure de Jean, et cherche à ranimer le courage de ses amis. — Salem, l'un des anges gardiens de Jean, fait descendre sur lui un songe consolant.
L'âme qui craint de perdre sa part de rhéritage céleste s'assombrit et tressaille jusque dans ses plus secrets replis , et ses pensées, égarées dans le labyrinthe de la Providence, ne voient partout que Panathême du mont Sinaï ou les terreurs du Golgotha. N'apercevant plus dans Téternilé ni les vêtements blancs du vainqueur, ni la couronne du martyre, elle s'abtme dans la poussière, et se perdrait dans le néant, si le souffle protecteur des séraphins ne venait pas ranimer l'étincelle de son essence divine , en lui rappelant qu'elle n'a été jetée sur la terre que pour se soumettre aveuglément aux décrets de PÉternel.
C'est avec cette résignation douloureuse qu'un petit nombre d'amis fidèles de Jésus se tient autour de la croix. Joseph d'Arimathie conserve seul un reste de courage et d'espérance. Empressé de réparer la faute qu une timidité insurmontable lui a fait commettre dans le sanhédrin , il s'écrie d'une voix forte et intelligible pour tous :
K Le divin mort aura du moins les honneurs du sépulcre ; je lui rendrai ce dernier devoir. Depuis long-temps j^ai fait creuser ma tombe; elle est assez grande pour lui et pour moi.... Du courage, Nicodéme , apprôte la myrrhe et Taloës; je vais trouver le gouverneur romain. Nous nous rejoindrons id ; j'apporterai le linceul »
Il dit, et s'éloigne, rapide comme une noble pensée que ne saurait ralentir ni les (nenaces ni les séductions. Bientôt il arrive au palais des Romains. Porcia, pâle et les yeux inondés de larmes, est seule avec Pilate, qui paraît inquiet et rêveur. Surpris de la visite de Joseph , dont le maintien et le regard annoncent une profonde doideur, H lui demande le motif qui Tamène.
« Je viens, répond d'Arimathie, réclamer les restes de THomme divin que tu n'as pas su connaître , et que ta ag livré à la rage de ses ennemis. »
» Eh ! que f importe cet homme? pourquoi veux-tu lui donner un témoignage d'intérêt qui pourrait devenir dangereux pour toi ? I*
«Tobéis au souverain Juge qui, du haut des cicux, pèse no» actions et nos pensées. »
« Les juges suprêmes du monde ne siéent pas où les placent tes folles illusions. C'est sur les bords du Gocyte qu^ils nous attendent ; ils ne s'appellent ni Jéhova ut Jésus, mais Minos, Radamanthe et Sarpédon. »
« Quand l'urne funéraire aura reçu tes cendres, quand mon enveloppe mortelle sera descendue dans la tombe, alors nous verrons, ô Pilate ! si ce sont tes dieux ou le mien qui distribuent les châtiments et les récompenses. En attendant, accorde-moi la faveur que je sollicite de ta bonté ; abandonne le corps inanimé du prophète, que son peuple a égoi^é, au peu d'amis qui lui sont restés fidèles. »
Porcia supplie son mari de ne pas refuser une demande aussi juste, et Pilate cède aux prières de sa femme. Mais, toujours dominé par la crainte de compromettre son autorité, il fait ap-
CHANT XH. 2M9
peler EDéus, qai commandait la troupe envoyée sur le Golgotha, et lui demande s'il est certain de la mort de Jésus.
Et Enéus répond :
« Pas un de nos soldats n'a osé lui briser les os; je ^ui ai fait percer le flanc d'un coup de lance : il a cessé de vivre. »
Rassuré par cette déclaration, Pilate autorise Joseph à ensevelir Jésus, et le noble Israélite retourne aussitôt au GoU gotha.
A la vue du linceul qu'il apporte, Marie se voile le visage, et ses sanglots redoublent ; Jean ose enfln lui adresser la parole :
« Mère de notre divin Maître, dit-il, songe qu'il ne nous reste d'autres consolations, à nous qui l'avons tant aimé, qu'à rendre les derniers honneurs à ses restes sacrés. »
Joseph et Nicodéme s'avancent vers la croix, et engagent les fidèles à venir les seconder ; mais pas un d'eux ne quitte la place on la douleur paraît les avoir enracinés.
Les anges et les ressusdtés, invisibles aux regards des mortels, planent au-dessus du tertre funèbre ; ils agitent doucement ies cordes de leurs harpes, et leurs chants de deuil s^élëvene jusqu'au trône de Jéhova.
Joseph et Nicodéme ont étendu le linceul au pied de la croix , i's le parsèment de suaves parfums , y déposent le corps de J^Qs et le couvrent de ces aromates précieux qui combattent les atteintes de la destruction.
Eve descend des nuages, s'arrête près du divin Mort et se penche sur lui avec tout Tabandon de la tendresse maternelle. Les longues boucles de sa chevelure d'or effleurent les plaies de Jésus; ses larmes tombent sur son front glacé, et sa voix, à peine intelligible , même pour les anges, murmure ces douces paroles :
« 0 mon fils, mon sauveur ! que tu es beau ! De chacune de (eshiessures je vois jaillir des aéones de félicités. La pâlem* de la mort couvre encore ton visage, mais ta bouche fermée et tes }eux éteints annoncent l'immortalité à tous mes enfants. Te
voilà sans vie, et pourtant tout en toi est amour et misérîcorde. »
Josepb et Nicodéme ont replié sur le Messie le linceul parfumé ; il se teint de sang....
Les larmes des bienheureux coulent en abondance» et an cbœur de ressuscites chante ainsi la douleur des deux :
« Qui es-tu , toi qui descends du Golgotha, enveloppé d'une robe de pourpre? Qui es-tu, toi qui quittes Faute! avec des vêtements couverts de sang ? Qui es-tu, toi qui disposes du salut éternel ? »
Un autre chœur répond, et la trompette du dernier jugement fait retentir sa voix terrible :
a Je suis celui qui enseigne la justice, je suis celui qui distribue les récompenses et les châtiments ! »
Et le premier chœur reprend :
« Pourquoi ta robe est-elie teinte en roi^e comme le vêtement du vendangeur qui vient de fouler la cuve ? »
£t la trompette répond :
a Vous m'avez laissé seul au milieu de cette cuve d'iniquités. Dans ma colère, j'ai foulé tous ceux qui s'étaient révoltés contre moi ; au milieu de ce travail qui vous a sauvés tous, mes vêtements se sont teints de sang! Il est venu le jour de la vengeance, le jour de la rédemption I J'ai regardé autour de moi et je n'ai trouvé personne pour me seconder. Dieu a fait tomber sur ma tête ses plus cruelles terreurs, et pas un habitant de la terre, pas un babitant du ciel ne m'a soutenu. J'ai accompli mon œuvre par la force de ma colère et de mon bras. J'ai écrasé la tête du serpent qui m'avait mordu au talon. J'ai rendu ivresmorts tous ceux qui se sont élevés contre mol ; les voilà étendus à terre sans force et sans mouvement (1). »
Joseï^ d'Àrimathie a détaché du front de Jésus la couronne
(i) Imitation dn chap. €3 d^lsafe. Dans ca chapitre la prophète dép«at]» travaui dn Messie, rédait b déiiTier seul son Église. [N. du Tr.]
CHANT Xll. 291
ensanglantée; il la remet à Nicodéme, qui la contemple atec une muette donlear. Jean et Marie éclatent en sanglots.
Les lailnes des bienheureux coulent en abondance, et un chceor de ressuscites chante le triomphe des deux :
« Anges, écoutez le murmuré du ruisseau de Cédron qui baigne les murs du temple ; Torgueilleux est vaincu ! regardez ! fl est écrasé le serpent ! »
Et un autre chœur chante d'une voix plus forte :
« Quand il murmura plus doucement le ruisseau de Cédron, quand les palmiers de Gethsémané mêlèrent le bruissement de leurs cimes inclinées au souffle de la brise matinale, ce fut alors que commencèrent, pour lui, les angoisses de Tagonie; ce fut alors qu'il entendit les mugîssemente de Tabtme et les cris de rage des réprouvés ; ce fut alors que le Thabor trembla jusque dans ses fondements ! n
Éloha sort tout-à-coup du fond des nuages et répète :
« Ce fut alors que commencèrent , pour lui , les angoisses de Tagoniè ! »
Un chœur d'anges chante l'hymne de mort au-dessus des restes inanimés du Messie.
Joseph et Nicodême soulèvent le corps de Jésus, et le chargent doucement sur leurs bras; ils l'emportent...
Un ressuscité les suit du regard et fait entendre cette plainte touchante :
« O toi! le plus beau des hommes, le plus beau des anges, c'est pour nous tons que tu viens de mourir sur la croix ! Les esclaves da péché ont tiré ta robe au sort, et quand, dévof é par une soif ardente, tu as demandé à boire , ils t'ont présenté du flel et du vinaigre. «
Et le chœur d'anges reprend :
« Malheur à toi, Jérusalem ! malheur à tes fils dégénérés! L'Éternel les a entendus quand ils ont demandé le sang du Rédempteur ; fl les a vas quand ils se sont jetés sur lui, semblables à des vautours qui s'abattent sur leur pâture. »
La trompette da dernier jagement continue à se faire en' tendre, et les harpes des patriarches se taiseht. Moïse lui-même cesse d'agiter les cordes de son psaltérloii ; il se détache des légions d'anges et de ressuscites qui l'entourent, plane au-dessus du Messie et chante ainsi :
a Vous qui avez égorgé ce divin Abet , misérables , Gains, je vous connais; je sais où tous avez établi vos repaires. La voix de son sang est arrivée jusqu'au haut des cieux , elle n'a pas demandé vengeance, non, elle a demandé grâce, grâce pour vous qui avez repoussé sa miséricorde. Mais Tappel du Golgotha a pénétré jusqu'au fond des enfers. Meurtriers du Sauveur, puisque vous l'avez voulu, mourez de la mort éternelle ! »
Le métal sonore cesse de résonner, le prophète se tait, et tous les immortels restent plongés dans une muette douleur.
Joseph et Nicodéme sont arrivés près de la tombe creusée dans le flanc d'un noir rocher , dont le sommet nourrit çà et là quelques rares sapins. Joseph cherche du regard la place la moins sombre , et, secondé par son noble ami, il y dé« pose les restes de Jésus. Accablés de tristesse, tous deux détournent la tête, sortent du sépulcre, et en ferment l'entrée en y roulant péniblement une loui^de pierre. De profondes ténèbres régnent dans la tombe où reposent les restes du Messie ; mais à travers ces ténèbres, lés immortels voient briller les premières étincelles de la résurrection.
Oui, divin Sauveur, à peine les ombres de la mort s'étaientelles répandues sur tes yeux, que déjà le souffle de l'immortalité bruissait autour de toi , et la trompette redoutée , qui , au jour de la grande moisson , appellera tous les moissonneurs au travail, résonnait dans les cieux, et le murmure des harpes célestes, doux comme le premier rayon de l'aube matinale, annonçait ton réveil. Nous ne t'avons pas vu sommeiller au milieu des horreurs de la mort; pour nous, tu reposes à l'ombre des palmiers. Mais vous , ses bien-aimés , vous qui alors viviez encore de la vie d'un jour, vous avez pleuré, vous avez gémi, puis vous avez
versé des larmes de joie divine, des larmes qye nous ne connaîtrons jamais , noas qui n'avons éprouvé ni votre sainte terreur, ni votre sombre désespoir.
Tout est silencieux et calme autour de la tombe du Christ. Les harpes d'or ne font plus entendre leur harmonie plaintive ; les anges et les ressuscites ont essuyé leurs larmes et se sont envolés. Les fidèles regagnent leurs demeures, soutenus par la consolante pensée que la noble victime du Golgotha vient enfin de trouver le repos dans la tombe. Jean et Marie, seuls, sont encore au pied de la croix. Le disciple chéri se penche vers la sainte femme que son maître a confiée à ses soins, et lui dit d'une voix entrecoupée de soupirs :
« Nous ne pouvons plus rien pour lui, quittons ce lieu lugubre, permets-moi de te conduire dans ma cabane ; viens, ma mère, viens, suis ton fils. »
Ces mots rappellent Marie à elle-même ; un torrent de larmes s'échappent de ses yeux, elle s'écrie du fond de son âme :
« Ta mère ! et c'est Lui qui m'a donné à son disciple chéri, c'est Lai qui t'a fait mon fils !... Il y a tout un ciel dans cette pensée !... Mais aussi quel, tourment cruel, quel désespoir sans fin dans l'aifreuse certitude qu'il n'est plus , ce fils bien aimé que nous pleurons ! »
Elle dit, s'enveloppe de son voile, et Jean guide sa marche chancelante loin du Golgotha.
A l'ombre du temple et presque sous les murs de Jérusalem, s'élève une touffe de palmiers , au milieu desquels se cache une humble cabane ; c'est là la demeure de Jean , c^est là qu'il conduit la triste Marie. Persuadé qu'il serait inutile de chercher à la consoler et que Dieu seul peut la soutenir dans son affliction, il supplie tous les fidèles qu'il rencontre de venir pleurer avec sa mère.
Coulez, mes vers ; célébrez les saintes larmes et le deuil profond des pieux amis du Messie , et que mon chant soit naïf et vrai comme la plainte touchante du pins malheureux des pèrea
lorsqu'on lai présenta là robe ensanglantée da jeune berger de Slchem (1).
Les yeux inondés de larmes , la poitrine oppressée et les genoux tremblants, la mère de Jésus entre dans la salle où déjà de nombreux fidèles Tout précédée. C'est dans cette même salle que son fils aimait à réunir ses amis. En apercevant ta place où tant de fois il leur avait parlé avec cette éloquence divine qui touchait tous les cœurs, cette place que, par respect pour sa mémoire, pas un des fidèles n'a osé occuper, Marie se prosterne et appuie son front dur le siège qui, désormais, va rester vide pour toujours. Magdelaine et la mère dès Zébédée parviennelit enfin à la relever ; mais elle se retire dans un coin obscur et s'enveloppe de son voile. Pas une voix n'ose interrompre le morne silence qui règne dans l'assemblée. Tout-à-coup Simon- Pierre paraît; ses traits portent l'empreinte de la plus vive douleur, et il s'écrie d'une voix entrecoupée de sanglots :
« Jésus est enseveli , et bientôt , je l'espère , nous le serons tous... Joseph me creusera une tombe au pied du rocher sacré... Je veux qu'il me le promette, je veux qu'il me le jure. »
Il dit, et se tait, car Simon-le-Gananéen entre, appuyé sur le bras de Matthieu. Philippe les suit de près avec Jacques-Alphée. Lebbée arrive seul , va s'asseoir près de Marie, et se couvre le visage de ses mains. Jacques Zébédée, surnommé le fils du tonnerre, se présente le dernier, et s'écrie en levant les bras vers le ciel :
«Il est mort! H est mort! Toute grandeur humaine n^est qu'un vain mot, même la plus noble de toutes , même ceUe qui fuit l'éclat et qui fait le bien dans l'obscurité, car des tyrans sanguinaires ont sacrifié Jésus, ils l'ont immolé à leur haine, à leur vengeance ! «
Barthélémy, Pierre, André, le frère de Simon, Gléophas, Na-
(1) KIopstock fait alla»ion icià Jacob, quand ses enfairU vinrent lai apporter la robe ensanglantëa de Joseph, en lui disant qaUl avait été dévoré par nue bête féroce pendant qoMl gardait ses troupeaui dans la vallée de Sichcin. (iV« dm TV.)
CHANT XH. 295
thanfdêl et le Jeaiie Sémida entrent suceessitement et vont s'asseoir sans prononcer nn mot, et sans oser lever les yetix sur leurs amis, dont ib comprennent et partagent la donlenr. Une lampe qae Magdelaine vient de suspendre au plafond laisse tomber ses pâles rayons sur cette lugubre et silencieuse assemblée; c est ainsi que le crépuscule du soir enveloppait le corps palpitant d*AbeI: ses lèvres étaient muettes, mais son sang criait vengeance et malhenr sur son meurtrier.
Les anges gardiens des disciples, et des fidèles se glissent dans la salle, et Jésus lui-même daigne jeter un regard de miséricorde sur ses élus. Ranimée à son insu par son ange tutélaire, Magdelaine retrouve la force d'exprimer la douleur qui Faccable.
« Hélas ! dit-elle, que sommes-nous depuis qu'il nous a quit-^ tés !••• Mère trop infortunée , ne te laisse pas aller à ton désespoir; que deviendrions-nous si tu nous abandonnais aussi ?.»« Ah! je comprends maintenant tout ce que, dans sa profonde tristesse, il nous a dit sur Jérusalem, qu'il appelait la veuve délaissée, la princesse livrée aux Gentils, elle qui nagu^e était la reine des nations I... Nous étions pauvres et obscurs, et cependant notre bonheur était immense , car notre maître était un homme divin; le voilà mort, et notre misère est infinie, et nos journées et nos nuits vont s'écouler dans les ténèbres et dan» les larmes... Qu'elle ne tarde pas à nous arriver, la nuit du sommeil éternel!... Nos ennemis triomphent, ils se rient de nous, de nous qui, dans la simplicité de notre cœur, l'avons tant aimé le grand prophète... Ils n'opt pas craint de le railler, ils ont épuisé sur lui le calice des moqueries infernales; pour étancher sa soif, ils lai ont donné du fiel et du vinaigre !... Juge suprême, remplis pour eux le calice de la vengeance ; qu'ils le vident jusqu'à la lie, et qu'ils meurent !... »
Elle se tait. La mère de Jésus rassemble ses forces, et dît d'one vdix entrecoupée :
« Souviens-toi , Magdclaine , que du haut de sa croix il s'est
296 LA MESSUDE.
écrié : Pardonne-leur , mon père, car ils ne savent pas ce qu'ils font. »
Ces mots portent dans tous les cœurs une admiration profonde, et un rayon de joie céleste adoucit leurs regrets; mais bientôt la douleur les domine de nouveau, Lebbée seul est resté sous rimpressioD des douces paroles de Marie,
« Oui , dit-il , que la miséricorde de TÉternel s'étende sur tous ses enfants ; mais qu'elle n'oublie pas de nous r^i^eler de ce monde!... qu'y ferions-nous sans notre divin maître?... Hélas ! ne nous a-t-il pas dit souvent que , dans la maison de son père, il y a de paisibles demeures pour tous ceux qui Taiment?... Permets-nous , grand prophète , d'aller dormir sur le seuil de celte maison... Ne cherchez pas à me consoler, mes amis; prononcez sans cesse devant moi le nom de Jésus; il résonne à mon oreille comme Técho de la flûte du berger quand le doux souffle du soir nous l'apporte à travers une vallée couverte de fleurs... Entretenons-nous sans cesse du passage de cette vie de misère à la vie éternelle ; semblables au voyageur diligent , ayons toujours le bâton blanc à la main , soyons prêts à partir au premier signal... Ah ! que ne pouvons-nous mourir tous, et à l'instant! »
V Oui , mourons , répond Cléophas : dans la tombe seule nous trouverons le repos... Ci^eusons-nous mutuellement nos dernières demeures. »
Thomas Didyme se présente à l'entrée de la salle et s'y arrête indécis et tremblant. La vue de ses amis , qui ont abandonné les restes de leur divin Maître, et qui pleurent et gémissent en ce lieu lugubre, semblables à des fantômes errants autour d'un sépulcre à peine fermé, augmente son désespoir.
« Malheureux ! s'écrie-t-il , vous avez entendu les hosaivia qui ont accueilli Jésus lors de son entrée triomphale à Jérusalem , et vous ne savez pas mourir aujourd'hui qu'il n^est pins !... Je croyais ti^ouver parmi vous quelques amis assez courageux pour ouvrir le cortège des victimes qui doivent le suivre dans la mort, le grand prophète qwe nous avons vu marcher sur les va*
gues (de la mer, le grand prophète qui devant nous a réveillé du sommeil éternel et le pieux Lazarre, et le jeune Sémida que je vois pleurer dans un coin obscur de cette salle. »
Didyme est interrompu par l'arrivée de Joseph d'Ârimathie. Sa démarche est grave et solennelle ; l'expression de son regard annonce Tespérance et commande le respect ; sa parole seule trahit une profonde émotion :
« Salut, frères du Christ, mes frères à moi!... Nicodéme attend que vous lui permettiez de se présenter devant vous... 11 apporte... Vous m'interrompez par des cris de douleur?... Ah ! je le vois , vous n'êtes pas encore en état de supporter la vue du dépôt sacré que je voulais Vous confier... Que Nicodéme s'éloigne; qu'il emporte la couronne ensanglantée... »
0 La couronne ensanglantée ! » répète la malheureuse mère; et l'accent déchirant de sa voix remplit l'assemblée d'épouvante et de terreur.
Nicodéme paraît sur le seuil delà porte. Marie arrache le voile dont elle s'était enveloppée, se précipite vers la couronne, tombe et entraîne dans sa chute les amis qui voulaient la soutenir.
Les fidèles se sont prosternés autour de la mère de Jésus , qui, seule a conservé la force d'exprimer les angoisises cruelles qui déchirent son âme :
« Pourquoi arrêtez-vous ainsi vos regards sur cette couronne d'épines ? Ne l'avez-vous pas vue ceindre son front et se rougir de son sang? Hélas ! c'^st pour moi que 1 Éternel a tendu le plus terrible de ses arcs , c'est pour mon cœur qu'il a réservé la plus cruelle de ses flèches ; ne suis-je pas la plus infortunée des mères, moi qui ai donné le jour au plus grand des prophètes? Malheur ! malheur à moi ! «
Tandis que Marie exhale ainsi sa juste douleur , une auire Marie , la sœur de Lazarre , lutte loin de cette pieuse réunion contre les angoisses de la mort. Déjà ce sommeil lourd et pénible qui précède le sommeil éternel, pèse sur ses paupières fer-
298 LA MESSUDE.
fflées, et rnie froide sueur couvre ses membres. Tout-à-coup elle soulève sa tête appesantie, et son regard éteint cherche celoî de Marthe. Heureuse de trouver cette sœur fidèle au chevet de son lit, mais afffîgée de Yj voir seule, elle gémit profondément, et de ses lèvres tremblantes s'échappe cette plainte douloureuse :
« Tu es là, ma sœur ;...u]als nos amis, mais Lazarre?... Nathanaêl lui-même ?... Ma vie s'est écoulée au milieu d'eux, et ils me laissent mourir seule!... »
« Ne les accuse pas, répond Marthe ; notre divin Maître les a sans doute conduits au désert pour les rendre témoins de quelque miracle nouveau. »
Les aurais-je accusés, chère Marthe? ce n'était pas mon intention , moi qui les aime si tendrement... 0 vous tous qui m'avez tîhûée , pardonnez-moi les fautes que Je me connais et toutes celles que j'ignore... Que ce moment est cruel ! il plonge mon âme dans une sombre tristesse. »
* Chasse, d ma sœur chérie ! ces pensées qui voilent ta vie nagfnère si riante et si belle. »
a N'oublie pas, Marthe, que, pendant mon pélermage du berceau à la tombe, j'ai beaucoup souffert... Tai connu aussi des joies innocentes et pures comme celles des anges, car j'ai eu des amis fidèles; j'ai vu Jésus sur la terre , et je l'ai entendu prêcher sa morale divine... Grâces te soient rendues, 6 mon Dieu ! pour les maux dont tu m'as affligée, et pour les consolaiioni que ta m'as envoyées... Va, va, chère Marthe, va préparer ma tombe , la même qu'on avait creusée pour Lazarre ; c'est là queje veux dormir. »
« Dormir , ma sœur, et te réveiller comme notre frère quand il l'appellera , le prophète divin qui l'a ressuscité. »
« Bienheureuse Marthe , que cet espoir te soutienne toujours... Pars maintenant, va t'occuper de mon sépulcre; je veux être seule avec Dieu. Lorsque j'étais assise aux pieds de notre mattre , je l'ai entendu dire : Une chose seulement est nécessaire. Aujourd'hui comme alors, je veux choisir la
CHANT Xll. 299
Sonne part. Être seule avec Dieu, voilà maintenant ce qvi ^i nécessaire pour moi. »
« Et j'abandonnerais ton agonie? Non, non, masœnr. *
Vaincue par les prières de Marthe, Marie lui permet de rester près d'elle ; et ses lèvres , que déjà les violettes de la mort commencent à teindre de leurs pâles nuances , murmurent ces pieuses paroles :
« Ne compte pas avec moi. Dieu de me9 pères; ci tu n'étais ^ue juste, quel pèlerin de la terre pourrait supporter tes arrêts ? Qae ta miséricorde fasse tomber un rayon d'espérance dans mon cœur brisé... Ne me rejette pas, toi qui exauças Finfortuné Job, lorsqu'au milieu de sa misère la crainte et le doute Tassiégèrent tout-à-coup, et qu'il ne sollicita d'autre grâce que de lui rendre l'espérance et la foi... »
Et , s'adressant à sa sœur , elle lui demande avec inquiétude :
a Crois-tu qu'en ce moment Jésus prie pour moi?... Hélas! Il pleurait avec nous , lorsque , tristes et désolées , nous suivions le convoi de notre frère... Oui , j'ose l'espérer , pour moi aussi il aura une pensée de miséricorde... Parle, Marthe, penses-tu qu'il soit possible de trouver , sans lui , grâce devant l'Éternel , qui jadis dit à Moïse : Celui-là est maudit, qui a manqué à un seul de m£s commandements (1)? » .
« Si Nathanaël, si Lazarre étaient ici, ils te répondraient; DQioi, je ne puis que te dire : Jésus prie pour toi, pauvre délaissée. »
« Ohl alors, je ne suis point délaissée, chère Marthe!... Oui, je le sens, il m'enveloppe de sa protection divine, le plus grand des prophètes. »
Elle se tait , et tombe dans un profond sommeil. Craignant de troubler son repos , Marthe retient ses soupirs ; mais ses larmes coulent en abondance , et ses yeux suivent chaque mouvement da visage de sa sœur, où se reflète la clarté mourante de la
(i) Deatéronome, çhap. 27. fJi.dKL Tr.)
SOO LA MESSIADE.
lampe nocturne, unique compagne de ses veilles, qui, depuis long-temps , se prolongent jusqu'au jour.
Le pieux voyageur qui , loin de fuir *les images de mort , les accueille comme une douce consolation, s'estime heureux quand, au milieu des déserts qu'il traverse , il aperçoit une caverne sépulcrale. Il y entre pénétré d'un saint respect, et quand , à côté du monument élevé à la mémoire d'un bienfaiteur de l'humanité , il voit la statue de l'ami qui pleure sa perte , son âme noble et pieuse comprend que ce dernier est le plus à plaindre ; mais il prie pour tous deux. C'est ainsi que l'ange de Marie, debout près de son lit de mort, comprend et partage la douleur de Marthe , qui ne peut ni le voir ni l'entendre.
Les organes des mortels sont trop faibles pour soutenir l'éclat et la magnificence des anges , et cependant cet éclat , celte magnificence ne sont que de pâles ombres devant ta toute-puissance , divin Sauveur des hommes ! Daigné exaucer ma prière ; fais que les innombrables enfants que tu as rachetés meurent de la mort du juste.
Près de Marie expirante , son ange gardien sent sa beauté céleste s'obscurcir sous le Nombre voile de la tristesse. Les douces teintes de son visage, les rayons étincelants de ses yeux s'aflaiblissent, disparaissent, et ses ailes retombent sans remplir l'air de ces suaves parfums, de ce mystérieux bruissement qui annoncent là présence d'un habitant du ciel , et que les enfants de la terre confondent trop souvent avec les douces émanations dès fleurs et le souffle caressant de la brise printanière.
Le séraphin détaché de son front la guirlande d'immortelles et le laurier céleste qui le ceignaient. Les souffrances de Marie l'affligent d'autant plus vivement qu'il ne pourra les soulager qu'au moment où Lazarre , Nathanaêl et Lebbée seront venus prier et pleurer près d'elle.
Lazarre cependant est encore dans l'assemblée des fidèles ; il parle ainsi à la mère de Jésus :
n Minuit approche, il faut que je te quitte, infortunée Ma*
CflANT XII. 301
rîe;... j'ai laissé ma sœur mourante... Je crains que, pendant mon absence, on ne l'ait instruite de la calamité qui, du haut du Golgotha, est venue tomber sur Jérusalem !... Si elle a survécu à ce malheur, il lui serait bien doux de voir, avant de fermer pour toujours ses yeux à la lumière, un disciple du maître chéri qui Ta précédée dans la tombe. »
Lebbée se lève aussitôt, et dit :
« Me voici , Lazarre ; conduis-moi près de ta sœur. » Nathanaël se jette dans les bras du disciple , et le remercie avec toute reffusion d'un cœur reconnaissant. Avant de s'éloigner , Lazarre s'adresse de nouveau à la triste lif arie :
« 0 toi, mère de celui que les anges ont salué à sa naissance, et dont tu ne peux plus entendre prononcer le nom sans verser des larmes de sang, songe que tes tourments t'ont été mesurés d'avance par le maître des cieux, qui a condamné son Gis à mourir sur la croix; songe surtout qu'avant d'expirer i' a dit : Entre tes mains y mon père y je remets mon esprit!,.. Remets-lui donc aussi ton âme ; mais vis , et que Dieu soit avec toi. »
II dit, quitte la salle et s'avance rapidement vers Béthanie (1). La main dans la main, Lebbée et Nathanaël le suivent en silence.
Arrivés à la maison de Lazarre , ils s'arrêtent près du lit de la mourante, qui vient de se réveiller du pénible assoupissement où elle était tombée. A la vue des amis dont elle se croyait délaissée » elle se soulève , et s'écrie avec la joie la plus vive :
« Je te remercie, ô mon Dieu ! ils sont venus enfin, et Lebbée est avec eux. »
at Pauvre Marie , dit Lazarre , le Dieu qui donne la vie et la mort a-t-U daigné te soutenir au milieu de tes angoisses? »
« Oh ! oui, mon frère, car il est tout miséricorde, même dans les douleurs dont il nous accable.... Hélas! j'ai cruellement souffert !... je puis mourir maintenant... Je n'ai plus qu'un mot
(1) Laurre et sessœars habitaient le bourg de Béthanie. [N. du Tr.)
à te dire : Où est Jésus? Gonnatt-il mes soufirances? A-t-il prié pour moi ? »
Lazarre la regarde avec une tristesse rêveuse : « Parle, Marie, quelles pensées t'occupent en ce moment? » « Tu veux lire dans mon âme?... Apprends-le donc, mon frère :... ce ne sont pas les cruelles images de la destruction , ce n'est pas ridée plus cruelle encore de vous quitter, vous que j'ai tant aimés , qui m'efiraie, qui me torture ; non, c'est le doute qui brise mon cœur... Où est-il, mon Dieu?... Ëst-ce bien lui, lui que j'ai adoré jusqu'ici, lui qui enterra son prophète dans les entrailles du Nébo?... Qu'as-tu éprouvé, mon frère, lorsque tu t'es endormi du sommeil de la mort , et que tu as entendu la voix tonnante <lç ce Dieu te dire : // est maudit y celui qui a manqué à un seul de mes commandements (1) ? Mais si Jésus est intervenu en ma faveur , 0)1 ! alors ! c'est soutenue par l'espérance que je descendrai dans la sombre vallée delà nuit éternelle... Parlez! le plus juste des hommes a-t-ii prié pour moi ? 9
Tous gardent mi morne silence.
« U m'a oubliée, reprend la mourante avec désespoir... Dieu vengeur, me voici! Que ton glaive traverse mon âme; qv^ ta volonté soit faite. »
Lazarre lève les mains vers le ciel, et lui adresse eette prière :
« Tu as pitié de nous comme la femme a pitié de l'enfanc que son sein a nourri ; et , quand la femme est inexpr^le , toi , du moins , tu n'es qu'amour et miséricorde ; car tu es TÉlciriid t et tu nous a marqués du sceau de ta main divine. 9
(1} Klopsioek t créé cette sc^ne pour montrer la d^érenpe <pii f ^9 entre la loi de Mobe, qui n*est que menaces et châtiments, et celle du Christ, qui est tout «rnonr, tout espérance. Tant que la sorar de Latarre reste jaÎTe , 1« pliu cruelles angoisses assiègent son agonie ; vfkêi^ à peij9P 409 i^ère a-t-il aoultt é «n coin du voile qui cache encore la loi nouTelle, que la mourante, devenue chrétienne sans le savoir, n*épronve plus que des émotions douces , et son Ani« •*•■• vole sans efforts et sans douleur. [N. du Tr.)
Marie se soulève par an effort pénible, et demande d'une Toîx tremblante :
« Que faot-il que je m'attribue?..» Fanathéme du Sina!, ou rameur d'une mère?... Si c'était Famour!... ob! alors, mon âme se jetterait avec confiance dans le sein du Dieu dont la miséricorde est plus grande que celle d'une mère !... Et qui me dira qu'en effet j'ai trouvé grâce devant lui?... La prière du plus juste des hommes a-t-elle fléchi la rigueur de mon juge?... le gémis, je tords mes bras avec désespoir , j'appelle mon Sauteur... Où est-il?:., et j'en ai fait un Sauveur!... »
Incapable de supporter plus long-temps les angoisses de la mourante , Nathanaël s'écrie :
« Dieu de pitié, ouvre enfin ton oreille à sa plainte déchirante; daigne lui faire deviner ta présence. »
Et Lazarre ajoute :
c Sois patiente et courageuse, ma sœur!... Ah ! si tu savais quel exemple de patience et de courage sublime nous a été donné en ce grand jour... Je suis ressuscité, et pourtant je voudrais pouvoir m'endormir avec toi. Si la voix terrible de la mort m'appelait, je la trouverais plus douce que les chants solennels eut em pie. »
Les yeux de Marie étincellent ; elle regarde autour d'elle avec une surprise pleine de charmes :
« Quelle joie, queUe terreur inconnue m'Inonde tout-à-coup! ... Mon frère , que viens-tu de me dire ?... Achève, achève, je veux tout sayoir... »
Et Lazarre se tourne vers ses amis , et dit :
« Nous ne devons jamais cacher les arrêts de la Providence, kyrs même qu'ils sont terribles; je vais tout apprendre à ma sœur... Marie, continue-t-il , le meilleur des hommes, notre divin anri, Jésus de Nazareth, l'espon* du pécheur est mort sur laeroîx avec la résignation d'un ange... »
La mourante retombe sur son fit, et laisse échapper ces paroles entrecoupées :
304 L^ MËSSUDE.
a Mort t.. . mort sur la croix!... loi, notre maître!... Anges, vous Favez laissé mourir!... Dieu, puisque c'est toi qui Tas voulu , je te remercie de cette agonie cruelle... Je vais le suivre avec joie, ton bien-aimé, ton fils!... »
Sa langue se glace ; une pâleur mortelle couvre son visage. Lazarre pose sa main tremblante sur le front de sa sœur, et Finitie à la mort par cette prière solennelle :
• Bientôt, oui, bientôt tu t'endormiras dans la paix du Seigneur. Pieuse amie du divin Mort , tu vas naître à la vie , à la lumière éternelle I... Mon âme est attachée à la tienne, et pourtant je la vois avec bonheur briser son enveloppe mortelle et partir pour la terre de Canaan... Sauveur d'Israël, sois soa bâton de voyage à travers les déserts de la mort; conduis-la dans la contrée bienheureuse où 11 n'y a plus de larmes , plus de gémissements , plus de cris de douleur ! Soleil de la terre , éteins-toi pour elle; dernier sommeil , caresse-la doucement; couche sépulcrale , entr'ouvre-toi pour bercer mollement ses restes inanimés ; destruction au front d'airain , aux bras de fer, reçois-la dans ton sein dévorant!... Il faut que la semence de l'éternité se décompose pour mûrir les riches épis qui tomberont au jour de la moisson universelle ; au jour où la trompette nous appellera tous ; au jour où la terre et les mers recommenceront le travail de l'enfantement, plus douloureux, mais plus parfait que celui qui fit sortir l'Éden du néant; au jour où les deux réunis chanteront la magnificence de la création achevée. •
Lazarre se tait , et sa sœur lui sourit doucement. Son ange gardien tressaille de bonheur ; le bruissement de ses ailes murmure à travers les airs comme le souille embaumé d'une brise matinale , et ses doigts , agités par une vive émotion , glissent légèrement sur les cordes étincelantes de sa harpe. Ses accords célestes frappent les oreilles de la moui^ante ; elle se redresse, et , les yeux levés vers le ciel , elle écoute dans une sainte extase. Nathanaêl et Lazarre la soutiennent ; le séraphin chante , et l'âme de Marie , qui déjà ne tient plus à la terre , éprouve en-
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fiu ce calme parfait que ne connaîtra jamais aucune créature humaine pendant son exil ici bas, lors même que, semblable à Lazarre , elle aurait déjà entendu Thymne de mort autour de sou cercueil , et qu'elle aurait senti le frêle sapin tressaillir sous les premières mottes de terre destinées à la dérober pour toujours aux regards des vivants.
Les accords de la harpe céleste deviennent toujours plus imposants, et Fange , soutenu par cette puissante inspiration devaut laquelle les montagnes s'écroulent et les mondes s'abîment, laisse enûn échapper ces paroles :
« Il est saint , il est trois fois saint , celui qui laissa coulei^ son sang sur le Golgotha , jusqu'à ce que tous les péchés du monde fussent remis. »
Trop faible pour supporter le ravissement que lui. cause la voix du séraphin, l'âme de Marie se sépare enûn de son enveloppe de poussière...
Lazarre se prosterne près d'elle , presse ses mains glacées dans les siennes , essuie les larmes qui , malgré lui , coulent sur ses joues, et prononce d'une voix ferme cette ardente prière :
« Gloire te soit rendue, à toi qui l'as jetée dans cette vie d'épreuves , et qui as daigné enfin la rappeler dans sa patrie céleste. Soeur chérie , ton âme est sauvée , et son enveloppe aussi ne périra point. Au dernier jour du temps , au premier jour du printemps éternel, la fleur que l'orage a brisée se parera d'une beauté nouvelle... Emportez-le, ce corps formé d'une sainte poussière; qu'il se confonde avec la poussière de la terre... Non , je veux la contempler encore, ma pieuse sœur ; la foudre de la mort est toiùbée sur elle , la trompette céleste la réveillera... Les siècles passeront sur les siècles, et mûriront les germes d'autres siècles qui passeront à leur tour, avant qu'il ne se fasse entendre, le métal sonore... Tout est merveille dans la marche de l'Éternel; plus ma pensée cherche à la suivre, plus elle s'égare et s'abîme... Un seul rayon pâle , mais doux, aunonce que le jour succédera à la nuit... Pour loi, Marie,