‹ La mesure de la valeur et la monnaieChapitre 22 sur 29 · APERÇU GÉNÉRAL ET RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

APERÇU GÉNÉRAL ET RÉSUMÉ

Il n’est peut-être pas inutile, dans une matière aussi touffue, de jeter un coup d’œil en arrière sur le chemin parcouru.

De quelle sorte de mesure la valeur est-elle susceptible, d’après sa nature essentielle? L’examen de cette question primordiale a fait l’objet de la Première Partie. Après avoir rappelé ce qu’on entend par mesure relative et mesure absolue des quantités physiques, j’ai fait l’application de ces principes à la valeur considérée comme une grandeur, en exposant la théorie de Karl Marx, et j’ai montré que dans cette théorie, la valeur, créée par le travail, comporte à la fois une mesure relative par l’unité de valeur (la valeur de l’étalon monétaire), et une mesure absolue par l’unité de travail. Mais ayant écarté successivement l’idée d’une valeur intrinsèque constituée soit par le travail, soit par le coût de production, soit par la valeur d’usage et l’utilité, je suis arrivé à cette conclusion que la valeur n’est pas une grandeur, comme la longueur ou le poids. Si

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elle n’est pas une qualité intrinsèque des choses, existant par ellemême clans un objet considéré isolément, elle n’est donc qu’un rapport qui s’établit, par le fait de l’échange, entre deux quantités de marchandises.

En conséquence, la valeur n’est pas, comme une quantité physicpie telle c[ue la longueur ou le poids, susceptible d’une 7nesure proprement dite, ni absolue, ni même relative. Ce qu’on appelle d’une manière légèrement abusive la mesure de la valeur, n’est cjue la mesure d’une quantité physique, celle de la marchandise posée comme écpiivalent, c’est-à-dire, en fait, de la monnaie, qui est l’équivalent général de toutes les marchandises. L’étalon de la valeur n’esl, en réalité, que l'unité de mesure de la monnaie considérée dans sa nature matérielle. Cependant l’étalon monétaire, le franc par exemple, permet, par extension, de mesurer la valeur des marcliandises par rapport à la monnaie, autrement dit leurs prix, et môme de mesurer indirectement leurs valeurs réciproques.

La valeur n’étant pas une grandeur, il ne peut être question de chercher pour elle une mesure absolue. Il est surtout impossible d’obtenir la mesure al)Solue de la valeur par une unité de compte purement idéale, de valeur invariable, simple conception de l’esprit sans représentation matérielle; car les grandeurs de l’ordre physic[ue, comme la longueur et le poids, ne sont pas susceptibles ellesmêmes d’une mesure absolue par un étalon idéal, qui dépasserait les limites de l’intelligence humaine. La monnaie ne peut donc, en aucune façon, être considérée comme le symbole d’une unité de valeur abstraite, comme un simple emblème dont la matière, représentant une quantité idéale et invariable de valeur déterminée par la loi, serait inditférente eu elle-même. La monnaie est une marchandise de même nature que les autres, sauf les particularités résidtantde sa fonction d’équivalent universel; elle a des valeurs variables suivant les temps et les lieux.

La Deuxième Partie est consaci’ée à l’étude particulière de cette fonction de la monnaie comme étalon des prix. Elle débute par quelques principes généraux sur la valeur des métaux précieux et des monnaies : la valeur d’une monnaie, jamais inféi-ieure à celle de son métal, lui est égale si la frappe est entièrement libre, et, presque toujours, supérieure dans le cas contraire. Cette valeur, tirée à la fois de l’utilité du métal et de celle de la monnaie, varie d’une manière indépendante suivant l’état du marché, et ces variations du

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pouvoir d’achat de la monnaie se traduisent toujours, bien entendu, par des changements de prix, même si elles proviennent du fait de la monnaie et non du fait des marchandises.

Dans tout régime monétaire, l’une au moins des monnaies possède une valeur fondamentale, autonome, une valeur ayant sa base en elle -même, et que j’appelle, pour cette raison, radicale ou primitive. Il y a même deux régimes dans lesquels les monnaies d’or et d’argent possèdent l’une et l’autre une valeur de cette nature, parce que les deux métaux y sont librement monnayés : c’est, d’une part, le régime composite dans lequel les deux monnaies ne sont pas reliées par un rapport légal, mais varient librement dans leur valeur réciproque; et, d’autre part, le régime appelé bimétallisme, dans lequel les deux monnaies, librement frappées, sont déclarées par la loi équivalentes suivant un certain rapport de poids, et investies d’un plein pouvoir libératoire l’une comme l’autre. Dans ces deux régimes, les deux monnaies ont une valeur primitive qui, dans le premier, varie pour chaque monnaie d’une manièi’e indépendante, et, dans le second, varie pour les deux monnaies d’une manière solidaire, à moins que le système ne soit faussé par une altération du parallélisme de valeur entre les deux métaux. Au contraire, dans le bimétallisme incomplet, caractérisé par la suspension de la frappe de l’une des monnaies, et dans le monométallisme composite avec rapport légal, tel que le régime anglais, la monnaie librement frappée a seule une valeur primitive. La monnaie dont la frappe n’est pas libre a une valeur monétaire généralement supérieure à sa valeur métallique, grâce à l’équivalence légale, et cette valeur monétaire, empruntée à celle de l’autre monnaie, lui est entièrement subordonnée tant qu’elle l’este supérieure à celle du métal; c’est donc une valeur simplement dérivée. Telle est aussi la condition de la monnaie de papier, billet convertible ou assignat; sa valeur, qu’elle soit égale ou inférieure à celle des espèces, est toujours entièrement dérivée de la valeur jjrimitive de l’une au moins des monnaies métalliques.

Toute monnaie a son unité, son étalon, qui est un étalon des prix. Mais, si toutes les monnaies sont des étalons de valeur, elles ne le sont pas toutes de la même manière; il résulte en effet des principes posés précédemment que certaines monnaies ont le caractère d’étalon primitif régulateur, et d’autres celui d’étalon dérivé et subordonné. Dans l’usuge, les prix visibles se mesurent exclusive-

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ment sur la monnaie courante du pays, parce que c’est celle-là qui doit faire l’objet du paiement. L’étalon usuel et direct se trouve ainsi, tantôt dans les diverses monnaies d’or, d’argent et de papier tout ensemble, si elles existent toutes en circulation et qu’elles soient au pair; tantôt dans l’une d’elles seulement, la monnaie dépréciée, si la bonne monnaie a émigré. L’étalon usuel peut donc être une monnaie inférieure, de valeur monétaire dérivée ; soit une monnaie métallique qui vaut plus que son métal, soit une monnaie de papier ayant cours forcé. Néanmoins la monnaie métallique absente, la monnaie supérieure, bien qu’étant un étalon simplement indirect et invisible, reste toujours l’étalon fondamental, base de l’étalon usuel.

Après avoir ainsi déterminé l’étalon dans les différents régimes monétaires, je me suis préoccupé plus particulièrement de ses variations; j’ai donc recherché les causes et les conséquences des changements de valeur de la monnaie. Toute variation dans la valeur ce l’étalon monétaire, en même temps qu’elle accuse son insuffisance pour la comparaison des valeurs sur deux marchés différents, cause des souflVances temporaires en troublant l’équilibre des relations économiques ; la baisse des prix, notamment, aggrave la situation des débiteurs, et ruine les producteurs qui ne parviennent pas à réduire leurs frais dans la même mesure. 11 est donc très désirable que l’étalon monétaire conserve la plus grande fi.xité de valeur possible. A ce point de vue, j’ai montré que le bimétallisme, donnant une base plus large à la circulation monétaire, était Y>référable au monométallisme.

Depuis 1873, toutes les statistiques nous révèlent une baisse universelle sur les prix des produits bruts. Ce n’est pas qu’il y ait hausse générale du pouvoir de l’or. Dans les pays riches de l’Occident, qui sont abondamment pourvus de moyens d’échange, la baisse ne porte pas sur tous les prix, mais seulement sur ceux des marchandises de grande consommation qui ont un cours international. Cette baisse a sans doute des causes multiples, et la mise en culture de terres nouvelles, les progrès techniques, l’abaissement du fret maritime, y ont certainement contribué pour une part; mais on ne saurait nier non plus l’action, sur les prix internationaux, d’une cause purement monétaire, rap()réciation de l’or dans un grand nombre de pays qui en sont privés.

J’ai exposé l’influence de la différence d’étalon monétaire sur le

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change international, et j’ai montré que, l’argent s’étant énormément déprécié vis-à-vis de l’or, sans se déprécier vis-à-vis des mai’chandises chez les peuples asiatiques qui se servent exclusivement de ce métal pour leurs échanges, les pays riches en monnaie d’or ont vu leur pouvoir d’achat en Asie considérablement accru par la baisse de l’argent. Les exportations d’Extrème-Orient en Europe ont été ainsi favorisées par la baisse des prix en or des marchandises asiatiques et, d’autre part, les importations européennes en Asie sont devenues plus diftîciles. La situation est aussi favorable aux producteurs dans les pays qui se servent de papiermonnaie, quand le papier n’y éprouve pas une dépréciation générale aussi forte que celle qu’il subit vis-à-vis de l’or. Cette appréciation de l’or dans les pays de grande production réduits à la monnaie d’argent ou de papier est avantageuse, en un certain sens, aux pays à étalon d’or considérés comme créanciers et comme consommateurs; mais elle est ruineuse pour leur production, soumise, par l’effet de la concurrence, à une baisse de prix continue comme la baisse de l’argent.

De là la question du bimétallisme international. Me fondant sur les précédents du bimétallisme français, et estimant que la cause principale, presqu’exclusive, de la baisse de l’argent, se trouve dans les mesures législatives qui lui ont fermé un peu partout l’accès des presses monétaires, j’ai cru pouvoir avancer qu’un accord international établissant la frappe libre de l’or et de l’argent suivant un certain rapport uniforme, s’il était conclu entre les principales puissances, suffirait pour relever et fixer fermement la valeur de l’argent par rapport à l’or, et pour donner au monde un double étalon des valeurs dont les variations seraient solidaires. Les produits des pays à étalon d’argent cesseraient alors d’ètre favorisés par la difl'érence du change, et leurs prix en or se relèveraient, permettant ainsi aux prix des produits européens soumis directement ou indirectement à leur concurrence de se relever euxmêmes. Mais il est probable qu’à tous autres égards, le pouvoir de la double monnaie légale, dans le régime supposé, ne s’abaisserait que très lentement, par l’accroissement progressif des quantités d’or et d’argent monnayé en circulation.

Cette étude analytique sur la mesure des valeurs parla monnaie a été suivie, dans la Troisième Partie, d’une élude très différente, sur la mesure des prix par d’autres prix; je me suis demandé, en

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effet, si le prix de revient est exactement la mesure du prix de vente des marchandises produites par l’industrie humaine.

Dans la détermination et la classification des frais de production, je me suis attaché à distinguer deux points de vue. Pour la société considérée comme un org’anisme, le coût de production est le sacrifice que lui coûte un produit en travaux personnels et en moyens de production artificiels. Mais, pour le producteur individuel, les choses se présentent sous un aspect différent. A son point de vue, le coût de production est l’ensemble des frais e/i argent faits pour la production, de tous ceux dont il doit tenir compte dans une comptabilité régulière : ce coût comprend donc non seulement les salaires (y compris celui de l’entrepreneur), le prix des matières, l’amortissement du capital fixe d’industrie, l’intérêt de ce capital et du capital circulant, et les frais généraux, mais aussi les charges qui viennent absorber, au profit d’un tiers, tout ou partie du bénéfice de privilège, c’est-à-dire le loyer, le fermage, et l’intérêt du prix d’acquisition de la terre, de la mine ou du fonds de commei’ce.-

Ayant constaté une coïncidence ordinaire et normale, sauf les oscillations du prix courant, entre le prix de revient ainsi calculé et le prix de vente, je me suis demandé quel est celui des deux qui est la mesure régulatrice de l’autre. J’ai conclu à une influence réciproque et partagée. Tout en prenant pour base la théorie classique, j’ai essayé de la compléter, de la rectifier môme sur certains points, en amortissant ses contours et ses distinctions, au risque môme de l’obscurcir. J’ai montré que la quantité de moyens de production, de travail et de capital à dépenser dans la production d’une marchandise se trouve subordonnée au prix de vente, quand cette quantité, au lieu d’être déterminée a g)viori d’une manière uniforme, s’accroît à mesure que la production, en s’étendant, rencontre des difficultés croissantes. Quant au prix des facteurs de la production, il exerce une pression sur le prix du produit, ou subit au contraire son influence, suivant que les facteurs puisent une indépendance plus ou moins grande dans leur faculté de changer d’emploi. Les cliarges dérivées d’un profit extra se trouvent, à cet égard, dans des conditions de môme nature, sinon toujours de même degré, que les frais proprement dits en travail, en instruments de production, et en capital alfecté à ces frais. Cependant, à la différence des frais essentiels, ces charges subordonnées à un bénéfice de privilège n’ont aucune force autonome si elles ne trou-

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vent pas de soutien dans d’autres branches d’industrie, et elles peuvent disparaître entièrement sans que les agents naturels cessent de fournir leur concours.

Le sujet qui vient d’être traité est pour ainsi dire inépuisable, car il touche à presque toutes les parties de l’économie politique. La valeur, dans une société basée sur la division du travail et sur l’échange, est le but immédiat de la production, le phénomène essentiel de la circulation, l’instrument de la répartition ; elle domine toutes les théories économiques, celles du capital, du salaire, de l’intérêt, de la rente foncière, du profit, des impôts, de la monnaie, du crédit, du commerce extérieur, etc. Ainsi s’explique l’intérêt qui s’attache aux questions monétaires, et, d’une façon plus large, à toutes celles qui concernent la mesure de la valeur ; nos g-ains et nos revenus dépendent en grande pai’tie de l’étalon des valeurs et de ses variations. On ne saurait donc reprocher aux économistes de s’attarder à creuser la notion de la valeur, surtout quand il s’agit de valeur (Véxhange. Les recherches de science pure, confinées dans le domaine de l’abstraction, conduisent parfois à des résultats pratiques inattendus; mais, n’eussent-elles aucune utilité immédiate et tangible, elles ont leur excuse et leur but en ellesmêmes, aux yeux des hommes qui s’intéressent à toutes les manifestations de la vie, et cherchent à pénétrer la réalité derrière les apparences, à saisir les ensembles, à découvrir les lois qui président aux faits d’expérience quotidienne, pour satisfaire leur soif de connaître et de comprendre.

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