MESURE DE LA V.VLEUR CONSIDÉRÉE COM.ME UN SIMPLE RAPPORT
CARACTÈRE DE l’ÉTALON MONÉTAIRE.
Comment comprendre la mesure de la valeur, s’il n’y a pas de valeur intrinsèque, c’est-à-dire de grandeur mesurable? Nous nous trouvons là en présence d’une grave difficulté théorique, et nous ne pouvons expliquer les phénomènes de la réalité qu’au prix de grosses complications, qui nous auraient été épargnées si nous avions eu l’heureuse fortune de rencontrer quelque part celle insaisissable valeur en soi, celte valeur indépendante des rapports d’échange, que nous avons vainement cherchée.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
La valeur consiste dans un rapport d’égalité; sur le marché des échanges, par exemple, 1 hectolitre de blé = 2 hectolitres de seigle. Mais il ne faut pas nous laisser égarer par cette formule, ni croire qu’il s’agisse là d’une équation entre deux quantités commensurables, la valeur de 1 hectolitre de blé d’une part, et celle de 2 hectolitres de seigle d’autre part. Ce rapport n’est pas une véritable équation mathématique entre deux grandeurs de même nature; c’est seulement, par une formule brève et commode, la constatation d’un fait, du fait que, sur le marché, 1 hectolitre de blé s’échange couramment contre 2 hectolitres de seigle. Mais ce rapport d’échange n’implique nullement qu’il y ait chez ces deux marchandises un caractère commun, une qualité semblable, susceptible d’une commune mesure.
I En fait, tous les échanges se font avec la monnaie, qui sert
j d’intermédiaire général en vertu d’un accord universel. Toutes les marchandises expriment leur valeur par rapport à l’argent, dans la cote générale des prix, et c’est seulement par la cote des prix que l’on peut connaître la valeur d’une marchandise relativement à un article autre que l’argent. Nous devons donc concentrer toute notre attention sur l’argent (en faisant momentanément abstraction de l’or, pour ne pas compliquer le sujet par les difficultés spéciales aux rapports de valeur des deux monnaies).
L’unité en fait de monnaie, dans le système métrique, est le franc. Est-ce l’unité de mesure de la valeur, dans les mêmes conditions que le mètre et le gramme sont l’unité de mesure de la longueur et du poids? La négative s’impose à toute personne pénétrée de la notion de la valeur exposée ci-dessus. Mais il faut préciser en quoi consiste la difîéi’ence.
Quand on mesure la longueur ou le poids d’un corps quelconque au moyen du mètre ou du gramme, on établit un simple rapport de comparaison entre deux longueurs, entre deux poids, dont l’existence est indépendante de ce rapport. Ces qualités des corps existent par elles-mêmes ; elles sont intrinsèques au corps, et lui resteraient inhérentes, alors même qu’il serait isolé. Si donc on les fait entrer dans un rapport particulier avec l’unité de même nature, c’est seulement pour les mesurer. Aussi, lorsqu’on dit que le poids de 1 centimètre cube de platine est égal au poids de 21 centimètres cubes d’eau, on pose une véritable équation mathématique entre deux quantités de même nature commensurables entre elles, et l’on
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DE LA ftlESURE DE LA VALEUR
Irouve dans celLe équation la mesure du poids du centimètre cube de platine par l’étalon de poids.
11 en va tout autrement de la valeur. Si l’on établit un rapport de valeur entre 1 hectolitre de blé et la monnaie qui fournit l'étalon, et si l’on dit que 1 hectolitre de blé vaut 20 francs, on ne fait pas une comparaison entre deux valeurs intrinsèques indépendantes l’une de l’autre : celle de l’hectolitre de blé d’une part, et celle de 100 grammes d’argent de l’autre; ni l’hectolitre de blé, ni les 100 grammes d’argent ne possèdent une telle qualité en soi. Ici l'on fait plus ; on établit un ra]»port essentiel à l’idée môme de valeur, puisque la valeur git exclusivement dans ce rapport.
La mesure de la valeur par l’étalon franc se ressent profondément de cette conception, et diflére par là essentiellement des autres mesures du système métrique. A vrai dire, il n’y a pas de mesure de la valeur, il n’y a pas de véritable étalon de la valeur. Ce n’est pas, comme on le dit souvent, parce que la monnaie a elle-même une valeur variable; cette raison est insuffisante, puisque tout étalon incorporé, le mètre comme les autres, est de gi’andenr essentiellement variable, et que des fliflérences de degré dans les variations possibles ne sont pas des dilférences de nature. La vraie raison pour laquelle il n'y a pas à proprement parler de mesure de la valeur, c’est que la valeur n’est pas une propriété, une grandeur. Le franc n’est pas l’unité de mesure de la valeur, mais seulement l’unité de mesure de la uionnaie, de la quantité d’argent figurant dans les échanges. C’est \ine certaine quantitéphysique d’argent moiumyé, une pièce de 5 grammes, qui a été adoptée comme unité pour mesurer la quantité d’ai-gent constituant la valeur de chaque marchandise j)ar rapport à l’argent.
Mais si l’on ne peut i)as dire : Valeur de 1 hectolitre de blé = valeur de 20 pièces de 5 grammes d’argent, parce que cette équation supposerait la comparaison de deux valeurs intrinsèques indépendantes l’une de l’autre, ne peut-on [)as dire au moins : Valeur de 1 hectolitre de blé par rapport à l’argent =, valeur de 20 pièces de 5 grammes d’argent par rapport au blé? — I^ar là on tomberait, sinon dans l’erreui*, au moins dans une fâcheuse obsc\irité. La formule n’est vraie (pt’indirectement, elle tourne autour tlu but. sans l’alteindre. La véritable expression de ce rapport d’échange est :
1 hectolitre de blé — 20 pièces de 5 cframmes d'argeid^ ou 20 fv.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
C’est par elle qu’on arrive à la précédente, qui ne doit pas être considérée par conséquent comme l’expression directe de la vérité. Or il faut répéter ici ce qui a été dit plus haut : nous n’avons pas dans ce rapport une véritable équation mathématique entre deux quantités commensurables, mais la simple constatation de cette circonstance de fait que l’hectolitre de blé s'échange couramment contre 20 pièces de monnaie de 5 grammes d’argent. 11 n’y a donc pas ici la mesure d’une qualité commune aux deux marchandises, la valeur, mais seulement la mesure de l'équivalent considéré dans sa nature propre, la monnaie d’argent.
Ce point de vue, très nettement mis en lumière par J. -B. Say et par d’autres économistes, a été constamment consacré, avec une prudence méritoire, par le législateur français, qui a toujours soigneusement évité de dire qu’il créait une unité de valeur à côté des unités de longueur et de poids, et n’a jamais parlé que d’unité monétaire, c’est-à-dire d’unité de mesure de la motinaie en nature. Dans la loi du D'' août 1793. qui établit l'uniformité et le système général des poids et mesures, on lit au tableau annexé à la loi : « Unité monétaire , un franc d’argent, pièce d’argent qui pèse la centième partie du grave ». (Le graveétant alors le poids d’un décimètre cube d’eau ou kilogramme, l’unité était la pièce de quarante sous). — Dans la loi du 18 germinal an III, art. 5 ; « Enfin X unité des monnaies prendra le nom de franc pour remplacer celui de livre usité jusqu’ici ». — Dans la loi du 28 th^rjuitlor jin UI, relative à la fabrication de la monnaie d’argent et de la petite monnaie, tit. I, art. 1 : « \d unité monétaire portera désormais le nom de franc ». Titre II, art. 1 ; « La pièce d’un franc sera à la taille de 5 grammes ». — Dans la loi du 7 germinal an XI, art. 1 ; « Cinq grammes d’argent, au titre de neuf dixièmes de fin, colîistituent Vunité monétaire, qui conserve le nom de franc ».
Il semble qu’il était inutile de créer pour la -monnaie une unité nouvelle, puisqu’il ne s’agit de mesurer qu’une quantité physique de monnaie d’argent, et qu’on pourrait se contenter de l'unité de mesure du poids on comptant l'argent monnayé par grammes. Dourquoi ne dirait-on pas quel hectolitre de blé vaut 100 grammes d’argent monnayé ? En effet, ce serait suffisant à la rigueur. Pourtant on a jugé utile de créer une unité monétaire distincte, avec l’arrière pensée sans doute que cette unité a une destination parti-
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DE LA MESURE DE LA VALEUR
culière, et ne fait pas double emploi avec l’unité de poids dans ses applications à la monnaie.
C’est qu’en effet la mesure de la monnaie par l’unité franc remplit en réalité, malgré les subtilités théoriques qui la réduisent au rôle de mesure d’une quantité physique, le même office que si elle était effectivement la mesure de la valeur intrinsèque des marchandises. En comparant cette mesure à celles de la longueur et du poids, je vais faire ressortir des différences fondamentales, mais d’une nature purement théorique, résultant de l’analyse, mais n’exerçant aucune influence sur les faits et les relations économiques, qui se comportent comme si la mesure de la valeur avait exactement même nature que celle des qualités intrinsèques de la matière.
Considérons en effet que si, rigoureusement parlant, la valeur d’une marchandise A est son pouvoir d’acquisition vis-à-vis d’une autre marcliandise B de quantité définie, c’est-à-dire un rapport, cependant il n’est pas inexact de dire que la quantité de l’équivalent B constitue la valeurde A parrapport àB. Nul ne contestera que la quantité d’argent pour laquelle un hectolitre de blé peut être vendu constitue son prix, c’est-à-dire sa valeur par rapport à l’argent. Un hectolitre de blé vaut 10, 15 ou 20 fr., sa valeur est de 10 fr., de 15 fr., de 20 fr., voilà ce qu’on entend répéter tous les jours. Il est donc permis de dire que 20 pièces d’argent de 5 grammes constituent la valeur de rhectolitre de blé par rapport àla monnaie d'argent, et que la mesure de cette quantité de monnaie au moyen de l’unité franc sert en même temps de mesure à la valeur de l’hectolitre de blé par rapport à la monnaie. Ainsi, bien que la valeur ne soit pas en elle-même une grandeur mesurable, nous arrivons cependant à obtenir, dans la mesure de l’équivalent, la mesure de la valeur d’une marchandise pai' rapport à cet équivalent. Le franc, qui est runité de mesure de la monnaie ou étalon monétaire, est en môme temps l’unité de mesure de la valeur des marchandises vis-à-vis de la monnaie; nous l’appellerons donc I \ étalon des jyrix. C’est là une mesure qui n’a pas d’analogue, puisque, portant directement sur la quantité physique d’une certaine cliose, la monnaie, elle dépasse la signification d’une mesure purement i)hysique, et exprime le pjouvoir d’acquisition d’une autre chose dans les relations sociales. Si nous envisageons les choses ainsi, nous pouvons, jusqu’à un certain point, comparer la mesure
DE LA MESURE DE LA VALEUR
de la valeur par le franc aux autres mesures du système métrique.
La mesure de la longueur par le mètre et celle du poids par le gramme sont, nous l’avons vu, générales et relatives. La mesure de la valeur par le franc présente-t-elle les mêmes caractères? D’abord, est-ce une mesure générale comme les autres? Oui en un ^sens et non dans l’autre. L’unité franc permet de mesurer les I valeurs de toutes les marchandises par rapport à la monnaie, et comme elle est d’un usage général, comme, en vertu d’un accord univei'sel, les valeurs des diverses marchandises sont toujours \ rapportées à la monnaie et exprimées en francs, cette mesure des valeurs par le franc est eu elfet générale dans le sens de mesure commune. En cela, elle ressemble à la mesure de la longueur et du poids au moyen d’étalons communément adoptés.
Mais, d’autre part, pour chaque marchandise, l’étalon monétaire ne permet de mesurer, parmi les innombrables valeurs de celte I marchandise relativement à toutes les autres, que sa valeur parti- I culière à l’égard de la monnaie. En ce sens, celte mesure n’est et ' ne peut être qu’une mesure particulière, parce qu’il n’y a que des valeurs particulières. Elle n’est pas directement une mesure d’ensemble pour toutes les valeurs d’une marchandise à l’égard des autres, et ne mérite pas, à ce point de vue, la qualification de mesure générale comme les autres mesures du système métrique. La longueur et le poids, étant des propriétés intrinsèques des corps, possèdent par là même un caractère unitaire : il n’y a nécessairement pour un même corps qu’une longueur et qu’un poids, et la mesure qui s’y applique embrasse, par conséquent, l’ensemble de la qualité mesurée. A ce titre encore, la mesure de la longueur et celle du poids sont des mesures générales, dans le sens de mesures d’ensemble, tandis qu’au môme point de vue la mesure de la valeur n’est qu’une mesure particulière.
Cependant, par voie indirecte, l’étalon monétaire permet d’obtenir une mesure générale des valeurs d’une marchandise. 11 est possible en effet, théoriquement, quand on veut calculer, sinon la valeur en soi d’une marchandise, au moins l’ensemble de ses valeurs particulières, de dresser la liste complète de toutes ces valeurs; et l’on y parvient justement au moyen de l’argent monnayé qui sert d’intermédiaire général et qui fournit l’unité de mesure commune.
1 hectolitre de blé = 20 francs.
2 hectolitres de seigle.
6 mètres de toile.
1 mètre de soie.
4 journées de travail, etc., etc.
2 hectolitres de seig-le.
6 mètres de toile, etc., etc.
Si l’on voulait comparer la longueur ou le poids d’un corps à. la longueur ou au poids de tous les autres, on devrait passer de même par l’intermédiaire de l’étalon général, et l’on aurait une série d’équations semblable à celle qui vient d’être dressée. Mais ce procédé, utile pour les comparaisons de longueur ou de poids des différents corps, n’est nullement nécessaire pour la mesure complète de la longueur on du poids d’un corps déterminé. La mesure complète résulte suffisamment de l’évaluation de la longueur ou du poids en unités de mesure, sans autre comparaison. Au contraire, cette série de rapports par l’intermédiaire de l'étalon monétaire est nécessaire pour arriver à une mesure générale de l’ensemble des valeurs d’une marchandise déterminée. On peut donc obtenir, au moyen de l’unité franc, cette mesure d’ensemble, mais on n’y arrive que d’une manière indirecte, en prenant l’unité monétaire comme intermédiaire pour l’établissement de l’interminable série des valeurs particulières.
Voilà comment le franc, qui n’est à proprement parler qu’un étalon monétaire, se hausse jusqu’à être l’éUilon des prix, et même, indirectement, l’étalon de toutes les valeurs des marchandises, et non pas seulement de leur valeur à l’égard de la monnaie; rendant ainsi à peu près les mêmes services que s’il était runité de mesure de la valeur en soi. l.,a monnaie, étant pi’ise comme terme général des valeurs, devient par là même, dans sa quantité physique, l’expression synthétique des valeurs de toute marchandise.
La mesure de la valeur par l’étalon monétaire est donc, sous les réserves exposées ci-dessus, une mesure généi’ale. Est-ce aussi une mesure relative, comme les deux autres mesures du système métrique? Evidemment, dans notre manière d’envisager la valeur, l’assimilation n’est pas possible; la mesure de la valeur par le franc n’est pas une mesure relative de même nature que la mesure de la longueur par le mètre, puisqu’il n’y a pas pour la valeur une
DE LA MESURE DE LA VALEUR
gratideur mesurée par une unité incorporée, et qu’à un point de vue strict il n’y a ni mesure relative, ni mesure absolue de la valeur. Mais si nous considérons, comme tout à l’heure, l’unité monétaire comme runité de mesure de la valeur des marchandises par rapport à la monnaie, nous dirons que celte mesure se rapproche beaucoup de la mesure relative d’une qualité intrinsèque des choses. Nous savons en etret que l’étalon monétaire permet de mesurer indirectement les valeurs d’une marchandise par rapport à toutes les autres, en servant d’intermédiaire général. Comme intermédiaire, l’étalon monétaire est considéré dans sa I valeur par l’apport aux diverses marchandises, et cette valeur est /essentiellement variable; on n’a donc par lui qu’une mesure à base variable, comme une mesure relative. En réalité, les choses se passent de la môme façon que s’il y avait pour la marchandise une valeur intrinsèque mesurée par l’unité de valeur intrinsèque matériellement réalisée dans la pièce de i franc d’argent. C’est un point sur lequel nous reviendrons.
Ces dilTérences, certainement subtiles, entre la mesure de la valeur et celle de la longueur ou du poids, devaient être relevées, parce qu’elles sont théoriquement exactes. Mais en fait chacun sait qu’il suffit de dire : 1 hectolitre de blé vaut 20 francs, pour faire connaître implicitement l’ensemble des valeurs particulières du blé à l’égard des autres marchandises. Tous les autres rapports de valeur du blé sont sous-entendus et semblent contenus dans celuilà. Si j’apprend que l’hectolitre de blé vaut 20 francs, immédiatement et par une opération inconsciente de l’esprit, je mesure l’ensemble des valeurs du blé, en me représentant toutes les choses que l’on peut acheter pour 20 francs, fhir une intuition sourde et instantanée, que peut seule donner une longue habitude, un usage immémorial de la monnaie, j’aperçois en bloc et comme formant une masse indivisible l’ensemble des valeurs d’une pièce de 20 fr. vis-à-vis du monde des marchandises, et je repasse ainsi sans m'en rendre compte, par l’intermédiaire de la monnaie, toute la série des rapports de valeur entre l’hectolitre de blé et les autres marchandises. Le prix apparaît comme l’expression de la valeur entière, et la monnaie elle-même semble être de la valeur en barre, ou au moins une marchandise dont la puissance d’acquisition, conçue comme une qualité d’un caractère unitaire, représente la valeur en soi.
4i ■ DE LA MESURE DE LA VALEUR
Par là s'enlrclient l’illusion qu’une marciiandise, de même qu’elle a un poids mesurable par comparaison avec celui d’un centimètre cube d’eau, possède de la môme manière une valeur unique, existant en dehors de tout contact avec les autres marchandises, et comportant une mesure générale par comparaison avec la valeur intrinsèque de l’unité monétaire.
Mais si la valeur n’est qu’un rapport, une telle mesure n’existe pas. Pour conclure, il n’y a pas, dans la rigueur des principes, un étalon de la valeur, mais seulement une unité de mesure de la marchandise communément adoptée comme intermédiaire général ^ des échanges; ce qu’on appelle étalon de la valeur n’est qu’un étalon de la monnaie, permettant, par une légère déviation, de 1 mesurer la valeur des marchandises à l’égard de la monnaie, autre- 1 ment dit leurs prix, et servant indirectement à mesurer leurs I valeurs réciproques.
LMPOSSIDILITÉ TllÉORRjUE d'uXE IUESURE ARSOLUE DE LA VALEUR, ET
d'ux Étalon purement idéal de valeur iNVARiABf.E
.le me propose d'examiner plus loin les variations de valeur de la monnaie, ses inconvéïuents, ainsi que les divers procédés de correction ou de régularisation capables d’y porter remède. Si nous pouvions atteindre l’absolu, ces inconvénients seraient supprimés; nous aurions, en dehors de la juonnaie, une mesure absolue nous permettant de comparer exactement les valeurs d’une marchandise sur deux marchés diirérents, et un étalon de valeur fixe, très ju’écieux pour é|:iargner aux divers intéressés les ju’éjudices qu’ils subissent par le fait des variations de valeur de l’étalon monétaire. .Malheureusement l’absolu nous échappe, ici plus que partout ailleurs; il suffit, pour le montrer, d’appliquer les p)rincipes posés précédemment, au l'isque de loml)cr dans quelques redites.
D’une mesure absolue de la valeur. — l^a valeur, dans la doctrine de Karl Marx, est une propriété immanente des choses, une grandeur dérivée, epu comporte une mesure absolue par l’unité idéale tirée de l’unité de travail, en même temps qu’une mesure relative |>ar runité de valeur concrète de la monnaie. Au contraire, dans toutes les théories qui, considérant les faits tels qu'ils se manifestent à nous, l’ejettent le travail comme base de la valeur.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
une mesure absolue est impossible. Admet-on rexistence d’une valeur d’échange intrinsèque dérivée du coût de production? Ce coût, étant lui-mème une A'aleur, ne peut servir à la mesure absolue de la valeur. Se rejette-t-on sur l’utilité pour y trouver la base d’une valeur intrinsèque? Cette base se dérobe à nous dès que nous voulons lui demander de nous fournir la mesure absolue de la valeur, parce que l’utilité, le besoin ou le désir, se refuse à tonie mesure. Les économistes qui considèrent la valeur comme une qualité intrinsèque des marchandises sont donc tenus de voir en elle une grandeur primitive comme la longueur, dont l’unité ne peut se concevoir autrement que réalisée dans un étalon matériel, le franc métallique. Or la valeur de cet étalon est variable, et beaucoup plus variable que la longueur du mètre des Archives.
l*our nous, la valeur n’est pas susceptible d’une mesure absolue, parce qu’elle est une pure relation. Si nous n’avons pas de mesure absolue de la longueur, c’est à cause de l’imperfection de notre esprit, incapable de percevoir le mètre idéal ; mais il y a une longueur absolue, et nous pourrions saisir idéalement i’unilé de longueur absolument invariable, si notre esprit n’était pas si limité. Au contraire, il n’y a pas de valeur absolue, parce que la valeur n’est pas, pour les choses, une propriété intrinsèque ayant une grandeur. Il est donc impossible de concevoir une quantité de valeur invariable servant d’unité de mesure; cette quantité ne peut exister, même idéalement. 11 n’y a môme aucune mesure propi’oment dite, aucune mesure directe de la valeur, pas môme une mesure relative. Si nous parlons de mesure de la valeur par la monnaie, c’est en altérant quelque peu cette idée, et en acceptant comme telle la mesure de la monnaie elle-môme.
D’une unité de mesure idéale de la vcdeur. — 11 ne serait pas irrationnel de prendre, pour la mesure des valeurs, une unité de marchandise qui ne consisterait pas dans un corps matériel. Il y a en effet beaucoup de marchandises qui ne sont pas des corps : tels sont les faits, les services, le travail. Ces marchandises, si elles ne sont pas susceptibles d’une mesure de poids ou de capacité, se prêtent néanmoins à une évaluation plus ou moins complète par la mesure de certaines autres quantités physiques, telles que le temps et la force. On pourrait donc adopter, pour la mesure de la valeur, l’unitô de mesure d’une marchandise telle que le travail humain d’une nature déterminée, qui serait prise comme équivalent géné-
DK LA MESURE DE LA VALEUR
ra!. On aurait là, bien entendu, non pas la mesure absolue de la valeur des marchandises par le travail de production cju’elles ont coûté, mais seulement la mesure de la quantité physique de ti’avail humain contre laquelle elles s’échangent, mesure considérée comme étant aussi, par extension, celle de leur valeur par rapport à la marchandise travail.
Mais il n’est certainement pas possible d’admettre la mesure de la valeur au moyen d’une unité de valeur simplement conçue par l’esprit, d’une unité de compte ptirement idéale. Ce mètre de valeur immatériel, directement perçu par l’esprit sans l’intermédiaire des sens, serait une g'randeur invariable qui nous donnerait, au sens le plus complet du mot, la mesure absolue de la valeur intrinsèque des marchandises. .Mais il est de toute évidence que ce mètre est une pure utopie.
11 rne faut répéter ici ce que j’ai dit plus haut : la valeur, étant un simple rapport, n’est pas une quantité dont on puisse concevoir l’unité. Mais, voulùt-on même la considérer comme une grandeur mesurable en elle-même, la conclusion serait identique. Une unité de valeur purement idéale dépasse les concef)tions de l’intelligence humaine, qui ne peut |>as plus atteindre le franc immatériel que le mètre non incorporé. Il serait vraiment étrange, si la valeur était une quantité, que l’on put avoir pour elle cette unité de mesui’e idéalement absolue ([u’on ne peut avoir id j)Our la longueur, ni pour aucune autre (juantité physiipie. Sans doute, il y a des quantités physiques cpii se mesurent au moyen d’unités idéalement construites ; mais au moins ces unités ont ui>e base matérielle: elles se construisent par la pensée sur des étalons incorporés. Le mètre cube ne se trouve représenté par aucun exemplaire type aux Archives, et nous ne pouvons le concevoir que par la pensée ; mais sa construction toute idéale repose sur une unité primitive matériellement réalisée, qui est le mètre de platine des .-Vrehives.
(Jouçoit-on le législateur déclarant qu’il aperçoit, par une intuition spontanée, une certaine quantité de valeur qui servira désormais d’unité de mesure sous le nom (Je fi’anc, sans désigner en même temps une chose échangeable, une mar(^handise de quantité déterminée, pour j)orter ce nom et représenler matériellement celle unité? Ce serait aussi absurde que d’établir comme unité de longueur une grandeur idéale que l’on croirait délJnir suffisamment en l’appelant mètre, sans la réaliser dans un corps déterminé.
Rejetons le mot franc, pour éviter jusqu’à l’ombre du souvenir d’une pièce de monnaie, et substituons lui, comme désignation de l’unité de valeur, le mot lime (T-.g-Ÿj, valeur). Le législateur, dans sa souveraine puissance, édicte donc que désormais l’unité de voleur s’appellera finie, et que les prix seront calculés par times. Je défie quiconque d’établir un pi’ix sur cette base. La time ne représentant oucun bien particulier doué de valeur, il est impossible de savoir si une marchandise vaut plutôt deux times que quatre ; cela n’a pas de sens.
^"eut-on baser sur ce seul mot non seulement un étalon de valeur, mais aussi un instrument d’écbange? Supposons donc que l’Etat émette, en quantité d’ailleurs limitée, des billets de i, 5, 20, 100 times; mettons même cpi’il leur constitue une couverture en marchandises diverses déposées dans un magasin; qu’il leur donne cours légal entre particuliers et vis-à-vis des caisses publiques; qu’il établisse même en times les impôts etles prix des marchandises qu’il débile, telles que le tabac ; sera-l-on plus avancé? Hélas non ! Le public ne comprendra toujours pas ce que c’est qu’une time, et personne ne pourra le renseigner, car personne, pas même le ministre des finances, n’en saura rien. Un paquet de tabac est tarifé à 1 time; on doit, pour un hectolitre de vin, payer 10 times à la Régie ; ces taxes ont été fixées par la loi ; mais que nous apprennentelles? Rien de précis sur la signification d’une lime. Le paquet de tabac n’est pas rincarnation de cette unité de valeur, son prix peut être modifié demain ; et si la quantité de vadeur désignée par le mot time doit dépendre des taxes publiques, rien n’est plus incertain, ondoyant et insaisissable que cette vndeur qui voltige audessus des choses sans se fixer nulle part. Evidemment, cette monnaie de papier ne pourra circuler, à moins que le législateur n’adopte, sous le nom de time, une certaine marchandise de quantité déterminée, telle que l’hectolitre de blé, dont les billets ne seraient que la représentation. A celte condition, les billets signifieront quelque chose de défini, et auront une valeur se confondant plus ou moins avec celle de la marchandise qu’ils ont la prétcnlion de représenter, suivant qu’ils seront remboursables à vue en blé, ou qu’ils seront simplement assimilés au l)lé par la loi, avec cours forcé jusqu’au jour incertain de la reprise des paiements en blé.
Cournot ' a affirmé qu’il était théoriquement possible d’avoir une
^ Principes de la théorie des richesses, p. 150 et s.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
monnaie de compte abstraite, dans laquelle s’évalueraient les métaux précieux aussi bien que les autres marchandises, et au moyen de laquelle on pourrait corriger les écarts de valeur de l’étalon métallique. .Mallieureusement, il a négligé d’expliquer cette idée, qui n’est pas très claire par elle-même.
AI. Alongin, qui a repris et développé ingénieusement la thèse d’une monnaie de compte abstraite théoriquement possible, croit que l’on peut obtenir eirectivemenl une imité de compte d’une valeur stable, constituant un point de repère hxe pour le calcul des variations de valeur des diverses marchandises *. 11 suffit de prendre comme telle l’unité des chiffres qui expriment les proportions des quantités de marchandises écliangées. On peut constater en effet que ces quantités sont entre elles comme les chiffres 1, 4, 5, 8..., et l’on peut dire que les marchandises a, b, c, d..., qui s’échangent dans ces proportions, valent 1, 4, 5, 8... unités; ces unités peuvent être appelées francs, et même représentées par des billets en circulation. Les prix ainsi fixés ne marquent pas les valeurs des diverses marchandises par rapport à une seule d’entre elles prise comme équivalent général ; ils expriment les rapports directs de valeur des diverses marchandises entre elles; leurs chiffres s’obtiennent successivement, par comparaison dii’ecte avec d’autres marcbandises dont le prix est déjà connu, et non par compai’aison avec un étalon unique. La marchandise qui fournit le point de comparaison change sans cesse, la valeur du franc peut être donnée indifféremment par fout objet. « L’unité de compte ne consiste pas dans un olqet jnatériel déterminé; elle se dégage de l’ensemble des valeurs, elle est fournie successivement par un grand nombre de marchandises variées, et c’est grâce à l’étendue de celte base qu’elle prend son caractère de fixité ». Il résulte de cette indépendance de l’iinilé de compte, (pie les prix des diverses marchandises no [louvent changer par l’elfet d’une variation de valeur propre à la marchandise cpii fournit runité de mesure des prix. Oiiand une marchandise quelcompic, fùt-ce même l’or ou l’argent, vient à changer de valeur, son prix seul est modifié; les autres ne subissent aucun changement. Si [lar exemple la marchandise a vient à doulder de valeur, (}uelle qu’elle soit, or, blé
* Des chct7i(/emenls de valeur de la 7no7inaie . ]^ovue crKconomic polUique, 1887. — Comp. Aul)ry, Quelques obse7Tations sur la valeur de la monnaie, même Revue, même année.
DE LA MESURE DE LA VALEUR
ou autre, son prix est exprimé par 2 au lieu de 1 ; mais les marchandises b, c, d.... continuent à valoir 4, 5, 8... Ces derniers chiffres seraient au contraire diminués de moitié si la marchandise a était seule à fournir l’unité de mesure. Dans ces conditions, on ne verra donc jamais la valeur du franc s’altérer, et amener une hausse ou une baisse générale des prix; notre unité de compte est un point fixe, aV>soln, par rapport aucpiel on peut calculer tous les changements de valeur.
La théorie est difficile, et je recommande au lecteur de se reporter à l’exposé de l’auteur, craignant d’avoir obscurci sa pensée en la traduisant dans un résumé, ou même de l’avoir mal interprétée. Si j’ai bien compris, il s’agit là non plus d’une unité de mesure purement idéale, mais d’une unité qui se réalise matériellement, qui se promène, abandonnant une marchandise dès qu’elle fait mine de changer de valeur; qui emprunte indilféremment tous les corps de marchandises sans se fixer nulle part; et c'est grâce à ce protéisme que l’unité de compte représenterait une valeur stable. Mais c’est n’ôtre à personne que se donner à tous ; c’est être une unité abstraite et immatérielle que se concrétiser indifféremment dans line marchandise quelconque. L’unité de compte est ainsi un pur chifl're, une simple conception de l’esprit.
Regardons les choses de plus prés, en prenant comme exemple quatre marchandises : 1 hectolitre de blé {a), 1 balle de coton (à), 1 sac de café (c), et 1 pièce de vin (r/).
/“*■ rapport: 1 balle de coton = 4 hectolitres de blé.
Nous dirons que la marchandise b (1 balle de coton) vaut 4, tandis que la marchandise a (1 hectolitre de blé) vaut 1.
1;?“® rap)p)ort : 1 sac de café = 5 hectolitres de blé.
La marchandise c (i sac de café) vaut 5.
S""^ rapport: i pièce de vin — 2 balles de coton.
La marchandise d (1 pièce de vin) vaut, non pas 2, mais 8, puisque 1 balle de coton vaut déjà 4, et que d vaut 2 balles.
Ajoutons un nom à tous ces chiffres, et disons que la marchandise a vaut 1 franc, b 4 francs, c 5 francs, et d 8 francs.
Quelle est ici l’unité de mesure que recouvre le mot franc? Dironsnous que c’est indifféremment 1 hectolitre de blé, ou 1/4 balle de coton, ou 1/5 sac de café, ou 1/8 pièce de vin, chacune de ces quantités de marchandises différentes valant 1 franc par hypothèse? C’est impossible; il faut de toute nécessité que l’une d’elles,
Dlî LA MESÜHK DK LA VALEUR
avant loules choses, ail élé désignée par la loi ou la coutume comme la seule unité de mesure commune, et c’est seulement après cette désignation que les rapports de valeur ci-dessus peuvent s’exprimer par les chill'res 1, 4, 5 et 8. Jusque-là, il n’y aurait pas de raison {jour ne pas exprimer le 3'"® ra]oport en disant, ]:>ar exemple, que la halle de coton vaut 1, et la }>ièce de vin 2. Si l’on dit que la halle de coton v:uit 4 et la pièce de vin 8, c’est qu’une unité délernuuée de marchandises a été {jréalablement adoptée, sous le nom de franc, comme unité de mesure commune des valeurs : soit l hectolitre de hlé, soit 1/4 halle <le coton, soit 1/5 sac de café, soit 1/8 pièce de vin; mais non les unes ou les autres inditléremment.
Considérons maintenant deux époques successives, et su}jposons que la valeur de l’hectolitre de hlé (a) vienne à doubler. M. Mongin croit (pie, grâce à l’emploi de l’unité de compte abstraite désignée par le mol franc, le jirix seul de cette marchandise doublera, de 1 à 2 francs, tandis que les marchaïulises b, c eid conserveront leurs {irix de 4, 5 et 8 francs. Kn effet, suivant sa doctrine, la marchandise a ne représente pas {ilus que les autres l’unité de compte appeli'‘e franc; l’unité de compte, qui s’est peut-être momentanément incoi'porée en elle, la fuirait donc dès que le blé changerait de valeur, [jour se transporter dans le corps d’une autre marc handise.
Kn réalité, il n’y a aucune raison pour que le public cesse de rap{)orter les valeurs à la même unité de marchandises {irise comme unité de valeur, tant rpie la loi n'intervient pas pour changer le système. L’unité de coni{)te a]){)elée franc n’a pu être employée dans les relations économiques ((u’à la condition de désigner sous ce nom de franc une certaine marchaiulise de quantité déPinie qu’elle représente; sinon elle ne signifie rien. Si cette marchandise est rhectolilro de blé, et si c’est par rapport à cette seule marchandise a que les valeurs des autres marchandises b^ c, d ont pu s’exprimer par les chilfres 4, 5 et 8; si les conditions de l’hypothèse sont toiles, aloi’s, en Siqiposant ipie, par suite d’une disette, les valeurs du blé par rapport aux âutbes niarchandises haussent de moitié, l’hectolitre de blé, étant toujours l’unité de mesure, continuera à figurer comme 1 franc dans les chiffres proportionnels, et les valeurs des marchandises b, c et d seront fixées à 2, 2 1/2 et 4 francs; car ces marchandises "s’échangeront désormais contre
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2, 2 1/2 el 4 hectolitres de blé. De môme aujourd’hui, avec l’étcilon d’or, 1 franc d’or reste toujours 1 franc, et, si sa valeur hausse, on ne s’en aperçoit que par la baisse des prix des diverses marchandises contre lesquelles s’échange la monnaie. Pour que, dans notre hypothèse, les valeurs des marchandises 6, c et d s’exprimassent comme |)récédemment par 4, 5 el 8 francs, celle de l’hectolitre de blé montant à 2 francs, il faudrait supposer que l’hectolitre de blé a cessé d'ètre runité de mesure que désigne le mot franc; il faudrait admettre que cette unité est désormais, au choix, 1/2 hectolitre de blé, ou 1/4 balle de coton, ou 1/5 sac de café, ou 1/8 pièce de vin, ce qui im[)0ssible. hlncore une fois, il n’y a p)as d’expression possible des valeurs en francs, si l’une des marcbandises n’a pas été désignée pour porter ce nom, et cotte marchandise ne change pas, à moins d’un acte ex[)rès du législateur; sinon, l’imilé franc ne rep)résenterait rien, no signilierait rien, el ne permettrait pas d’établir les chilfres proportionnels exprimant les rapports do valeur des diverses marcliandises.
Nous avons, il est vrai, dans les jiays qui ont légalement plusieurs monnaies, l’exemple de cliangements d’étalon qiu se produisent mécaniquement par l’elfet des circonstances, sans que la loi paraisse intervenir, quand une monnaie chassant l’autre reste seule en possession du privilège de régler les prix, et que ce phénomène est alternatif. Mais il suppose comme condition essentielle, nous le verrons bientôt, une équivalence légale établie entre les diverses marcbandises qui constituent alternativement l’étalon des prix: monnaie d’or, monnaie d’argent, monnaie de papier. Il faut par exemple, pour que le phénomène se produise dans un pays bimétallisle, qu’il y ait un rapport invariable d’égalité fixé par la loi entre une pièce de 25 grammes d’argent et une pièce de 1 gr. 0,129 d’or. Pour que l’étalon put, entre toutes les marchandises, se promener de l’une à l’autre en abandonnant celle qui change de valeur, comme il a été dit ci-dessus, il faudrait donc supposer que le législateur a établi entre elles un rapport de valeur immuable. Mais, du môme coup, on siqfprime par hypothèse la possibilité des changements de valeur entendes marchançlises, et par conséquent la question elle-même.
La monnaie n’est pas le symbole d’une valeur invariable fixée par le législateur. — Si l’unité de mesure idéale de la valeur est en dehors de l’intelligence humaine, si elle ne peut être établie par le
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léyislaleur cotnine unité de compte abstraite, il est évident que la monnaie, métallique ou autre, qui sert à la fois d’instrument de circulation et de mesure des prix, ne représente pas non plus une valeur idéale et invariable fixée arbitrairement par la loi.
Hien que ce point de vue ne soit plus guère contesté aujourd’hui, il est nécessaire, j)Our pi-éciser le vérital)le caractère de la monnaie et dissiper certaines illusions possil.des, de discuter la doclrine opposée, (pii a si longtemps exercé une infinence désastreuse.
La monnaie, suivant cette doctrine, n’est pas considérée, dans les échanges, où elle sert d’intermédiaire et de mesure des prix, comme une marchandise ayant une valeur indépendante et variable suivant l’état du marché; c'est un simple bon d’écliange, un signe de la valeur intrinsèque des véritables marchandises, indifférent en hii-méme, [larcequ’il se borne à représenter une valeur que le souverain fixe cl définit à son gré. Le franc, ou la livre, le marc, le dollar, etc., est le nom d’une unité idéale de la valeur eu soi. Leu importe qu’il y ait eu fait, sous celte dénomination, une monnaie quelcompio en or, en argent, en [»apier, ou meme ([u’il n’y ail rien du tout; le mot franc est la désignation directe d'une certaine quantité de valeur absolue et immuable établie comme unité par le législateur, et ne subit en rien les variations qui affectent la valeur de la matière de la monnaie. I.es valeurs relatives de la monnaie vis-à-vis des marchandises peuvent, sans doute, varier; mais ces variations tiennent uni([uement à des modifications qui se [iroduisent dans la valeur intrinsèque des marchandises; elles sont dues à des causes extérieures. (Juant à la valeur intrinsèfpie de la monnaie elle-même, elle est absolument fi.xe, parce qu’elle est une quantité purement idéale, indé[)endanle de la valeur propre des corps (pii eu sont les signes désignés par la puissance publique.
Certaines ajiparenccs favorisent ce mirage. Les monnaies métalliques ont [lerdu leurs noms de poids, qui rappelaient au moins leur réalité comme lingots de métal précieux et comme marchandises matérielles; ainsi on ne conipte [dus par livres, mais par francs. La monnaie, dans son rôle (.le mesure des valeurs, fonctionne vraiment comme monnaie idéale, liiire de toute attache matérielle; elle n’a pas besoin, dans celle fonction, d’être rejirésentée par des pièces réelles en circulation, et, en fait, on se sert dans certains pays, pour la mesure des valeurs, des monnaies de compte purement idéales.
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comme le marc banco des anciennes ])anques de l’Europe. Et même dans son rôle actif comme agent de la circulation, qui sem- ])lerait exiger sa présence réelle, la monnaie métallique peut être remplacée par du papier, qui se transmet de main en main dans les échanges à la place des espèces d’or et d’argent. On voit ainsi circuler non seulement des billets couverts par une encaisse métallique et remboursables à vue, qui sont représentatifs, mais môme des billets non convertibles, ayatd cours forcé, dont la valeur paraît bien créée de tontes pièces par le législateur. Ces cbifTons de papier ne sont évidemment que des symboles de la valeui’, comme un lambeau d’étoile peut être l’emblème de la patrie. Enfin, dans les pays qui ont deux monnaies métalliques concurreides légalement équivalentes, celle des deux monnaies dont le métal est déprécié circule néanmoins partout, est acceptée partout pour sa valeur légale, quelle que soit sa valeur comme lingot. — Tous ces faits ne prouvent-ils pas que le franc est une unité de mesure abstraite de la valeiu', créée et fixée arbitrairement par la loi, tout à fait indépendante de la valeur propre de la matière de la monnaie, planant au-dessus des corps métalliques qui la représentent, pouvant se passer d’eux, et s’appliquant directementà la valeur intrinsèque des marchandises j)Our la mesurer? N’en ressort-il pas que les olqets quelconques qui font ofOce de monnaie, en or, en argent, en bronze, en nickel ou en papier, se transfigurent dès qu’ils sont investis de cette fonction par le souverain, parce que, dès lors, ils sont considérés dans les échanges comme des symboles de runité de valeur idéale déterminée par la loi ?
Tout cela est pure fantasmagorie, et cliacun sait que depuis longtemps on a fait justice de cette idée, aussi vieille que la monnaie elle-même. Sur ce point, les démonstrations de Turgot sont devenues classiques. Cependant la doctrine d’une valeur arbitraire attribuée par le prince à la monnaie, si séduisante comme doctrine d’État, avait longtemps régné; elle avait dominé les juristes dévoués à la Couronne, inspiré f’othier, et, de là, elle a passé jusque dans notre Code civil (art. 1895). Aujourd’hui encore, elle n’est pas seulement répandue dans la masse à titre de notion vague, elle est acceptée, défendue par des esprits distingués. Il n’est donc pas inutile de s’y arrêter.
Par le fait, nous nous accoutumons, dans la pratique journalière, à voir dans le franc une valeur dégagée de la matière de la monnaie,
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existant par elle-même, dont nous croyons pouvoir saisir les limites indépendamment de toute spéciPication matérielle. Le franc nous paraît être une valeur suffisamment définie par ce seul mot. Cette sorte de préjugé est un fait dont il faut tenir compte, parce qu’il a des conséquences et explique certains piiénomènes. M. devons a relevé avec beaucoup de finesse rinfiuence de l’habitude et des conventions sociales sur la valeur de la monnaie L L’idée que nous nous faisons d’une valeur indépendante du corps de la monnaie, exprimée par le mot franc, résulte d’une longue habitude, celle de marner, sous le imm de francs, des choses aussi différentes que des espèces en or et on argent, de la monnaie de billon et des billets de banque; celle de com[)ter par francs, d’établir nos prix, de dresser nos Irilans et nos inventaires sans recourir à la monnaie réelle. Il est inévitable, dans ces conditions, que la notion de franc finisse par se détacher des disques d’or ou d’argent qui portent ce nom, et par devenir une notion purement abstraite, celle d’une unité simplement idéale, qui seml)Io se dégager de l’ensemble des valeurs, et ressortir au même titre de toutes les choses qui valent un franc.
Ce voile fantastique jeté sur la réalité ne saurait cependant la cacher aux yeux de quiconque remonte aux premiers principes pour SC rendre compte de la nature de la valeur, et du genre de mesure compatible avec elle. Il suffit môme, pour s’apercevoir qu’une unité de mesure ne peut rester en l’air dans le cerveau de rbomme, sans être liée à une effigie dans les choses extérieures, de consulter les principes généraux sur la mesure des quantités physiques. Cependant, par certains côtés, la doctrine est spécieuse; il faut reconnaître qu’elle a pour elle certaines apparences qui demamlent à être expliquées. Mais pour dissiper toute illusion et rétablir la véritable notion de la valeur de la monnaie, de son rôle comme étalon des prix, pour écarter les doutes que font naître d’apparentes anomalies, il est nécessaire d’entreprendre une longue élude des dilférents régimes monétaires, qui fera l’objet de la section suivante. Je me borne ici à expliquer comment de sim[)les monnaies de compte, (,[ui ne sont pas représentées dans la circulation par des coupures monétaires, peuvent être en usage pour la mesure des valeurs.
’ La monnaie et le mécanisme de Véchange, p. G5.
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Comme étalon du prix, il est évident que la monnaie n’intervient pas en nature. Pour exprimer le prix d’un liectolitre de blé, il suffît de dire qu’il vaut 20 francs, sans avoir besoin de manier aucune pièce de monnaie. La mesure d’une valeur résulte d’une opération mentale, qui s’elT'eclue sans qu’on soit jamais obligé de recourir à une pièce de monnaie réelle, comme à un mètre pour la mesure d’une étoffe. C’est pourquoi les prix peuvent se mesurer au moyen d’une simple monnaie de compte, comme l’ancien marc banco de Hambourg. Mais qu’importe dans la question qui nous occupe? Si, dans la mesure des prix, la monnaie ne figure pas en nature, du moins l’unité de mesure est toujours conçue comme réalisée dans une certaine marchandise, cpû est une quantité de métal précieux déterminée; le marc banco de Hambourg, par exemple, n’était que le nom d’un certain poids de métal fin.
La quantité de métal désignée sous le nom d’une monnaie de compte, si elle est nécessairement déterminée, n’est d'ailleurs pas nécessairement invariable. Dans notre ancienne France, oii les espèces de toute nature en circulation étaient évaluées en livj'es tournois, la livre a représenté un poids d’argent constamment décroissant, soit à cause de- l’altération des monnaies réelles qui continuaient, après leur alfaiblissement, à être évaluées pour le môme nombre de livres, sols et deniers qu’auparavant, soit à cause de l’élévation, par acte royal, de la valeur en livres d’nne monnaie réelle qui conservait néanmoins son poids et son tilre. Nos rois et leurs conseillers, imbus de l’idée que la monnaie est un pur symbole, croyaient pouvoir fixer dans une pièce de monnaie une certaine valeur invariable en lui laissant la valeur d’une livre tout en diminuant son métal; ou bien ils s’imaginaient pouvoir élever sa valeur par le seul fait de la tarifer à une livre et demie. Mais la livre n’était pas une quantité de valeur abstraite que le prince put attacher à son gré à un signe ([uelconque; c’était le nom d’un certain poids d’argent, et le seul résultat de ces mesures était de diminuer le poids de métal implicitement désigné par le mot livre tournois. Malgré la décroissance continue de la livre dans le cours des siècles, cette monnaie de compte, qui servait d’étalon des prix, signifiait toujours, chaque fois qu’on s’y référait, un objet concret bien déterminé. H arrivait souvent, après l’affaiblissement d’une monnaie, entraînant la diminution de la livre, que les livres nouvelles étaient évaluées elles-mômes, dans les contrats, en livres
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fortes (le l’ancien temps ; « 212 livres 18 sous de faible monnaie, qui valent lOC livres 9 sous forts », lit-on dans un compte du xiv""’ siècle Ces livres, faibles ou fortes, n’étaient toujours que des monnaies de compte, sous le nom desquelles pouvaient figurer les espèces sonnantes les |)lus variées; mais, dans tous les cas, la livre signifiait une quantilé déterminée d'argent fin, plus ou moins considérable suivant que l’on parlait de bonne monnaie ou de monnaie faible.
La monnaie en nature no figure pas davantage dans les compensations; des affaires se.chifïrant par centaines de milliards se règlent annuellement dans les Clearing Uohsoh , sans qu’apparaisse une seule pièce de monnaie dans ces compensations. Néanmoins, tout cet énorme mouvement de chitfres et de valeurs est basé sur la monnaie-marchandise; c’est la monnaie, considérée dans sa valeur comme marcliandise, qui est toujours l’instrument de la mesure des prix, et l’instrument dissimulé des échanges. Là se trouve le point essentiel. 11 serait impossible de procéder à la mesure des valeurs au moyen d’une unité purement idéale, que sa dénomination |)rétendrait définir suffisamment, et que l'esprit voudrait concevoir indépendamment de toute attache matéidelle. Dans la mesure des valeurs, la présence réelle de la monnaie n’a ([ue faire; mais il est essentiel au moins que la conception de l’unité de mesure porte sur une chose concrète.
d’Avencl, nisfoirc économir^ne de la propviélé. clc., t. I, p. 54.