‹ La mesure de la valeur et la monnaieChapitre 5 sur 29 · INTRINSÈQUE · texte numérisé non relu

INTRINSÈQUE

La théorie précédente, qui voit dans le travail de production la source unique et la mesure absolue de la valeur, se trouve tellement contredite par les faits les plus évidents de l’expérience courante, qu’elle n’a pu gagner à elle les esprits préoccupés de la vérité .scientifique; et parmi les socialistes mêmes, Proudhon, dans ses Contradictions économiques, avait très bien aperçu que la valeur conslituée par le travail, si elle élait, suivant lui, le but à atteindre dans l’avenir, ne pouvait être l’explication du présent. L’heure de travail pourrait peut-être servir d’unité de mesure pour la rémunération du travail dans une société communiste; elle ne saurait être l’unité de mesure de la valeur dans des sociétés où la valeur résulte de l’échange. Ce n’est pas ici le lieu d’exposer la critique de la thèse de Marx, qui, malgré l’évidence de son erreur originelle, exigerait pour une réfutation en règle de longs développements étrangers à l’objet propre de cette étude. 11 convient plutôt de tracer maintenant la théorie de la valeur telle qu’on la trouve chez les économistes, de chercher le véritable sens de cette valeur, et d’en, inférer la mesure dont elle est susceptible.

La valeur (prise toujours au sens de valeur d’échange ou objective), d’après la définition qu’on en donne généralement, est le pouvoir d’acquisition d’une marchandise sur le marché des échanges. C’est un simple rapport, le rapport de deux quantités échangées ; et pour mieux faire ressortir ce point de vue, on peut dire encore que la valeur d’une marchandise est la faculté qu’elle donne d’obtenir en échange une certaine autre marchandise; c’est son échangeabilité contre une autre marchandise. Ou encore : la valeur d’une marchandise est son rapport d’échange avec une autre marchandise, son rapport d’égalité dans l’échange avec une autre marchandise de quantité déterminée.

La notion de la valeur est ainsi moins simple que chez les socialistes. La valeur n’est plus une substance propre, une sorte de pâte formée d’heures de travail successivement superposées ; c’est une pure relation qui dépend de l’opinion, de l’appréciation des hommes; quelque chose de flottant, de capricieux et d’impalpable.

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qui n’a rien de commun avec la solide substance, avec la bonne gelée de travail [Arbeitsg allerte) dans laquelle Marx voudrait empaler la valeur. D’ailleurs, bien que n’étant pas enfermée dans les limites d’une cause constitutive telle que le travail, la valeur n’est pas sans cause, même dans ses bonds les plus désordonnés. Derrière l’offre et la demande, on trouve une cause à la valeur d’échange des marchandises : c’est leur valeur d’usage, le rang que les échangistes leur assignent par comparaison, d’après l’intensité de leurs besoins et de leurs désirs, d’après le degré final d’utilité qu’ils leur attribuent en tenant compte de la juasse existante des choses de môme espèce. Cette théorie de rulilité finale, bien que développée avec beaucoup de complaisance et très heureusement précisée sur certains points, présente encore bien des obscurités et des lacunes. Elle paraît cependant dirigée dans la voie de la vérité et de la saine appréciation des faits.

On conçoit combien il importe aux socialistes de ruiner cette notion de la valeur, pour montrer que les travailleurs salariés n’obtiennent pas le produit intégral de leur travail, ce qui veut dire, je suppose, — car l’expression est ambiguë — la valeur intégrale du produit, créée tout entière par leur travail. Si la valeur consiste dans un simple rapport, et si les quantités échangeables sont fixées suivant des appréciations arbitraires et variables sur futilité, on ne peut dire que la valeur de produit soit créée par le travail. Il n’est même pas exact de dire qu’elle est créée par le capital et le travail. La valeur d’une marchandise par rapport à l’argent ou à tout autre article est créée librement par l’opinion des échangistes sur l’utilité finale comparée des marchandises en présence, ét cette valeur, essentiellement mobile et arbitraire, peut ne pas s’établir dans la mesure du coût de production en capital et en travail; en d’autres termes, deux marchandises qui ont coûté la même somme de travail et de capital peuvent avoir des valeurs inégales et inversement. Et fût-il vrai que les frais de production règlent la valeur, ce que nous aurons à rechercher plus tard, le travail de production n’aurait encore qu’une influence indirecte sur la valeur du produit, à titre de valeur dépensée dans la production, et n’agirait toujours pas par création directe de valeur, par transsubstantiation semblable à celle qui est admise par Marx.

Là se trouve le véritable intérêt social de la lutte engagée entre les deux théories de la valeur. Je me borne à le signaler en passant,

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ayant hâte de revenir à notre sujet et d’étudier Jes conséquences, d’ailleurs l)eaucoup moins importantes, de notre théorie, au point de vue de la iDesure de la valeur.

La valeur d’une marchandise, avons-nous dit, est son rapport d’échange avec une autre marchandise. Pratiquement, c’est son rapport d’échange avec la monnaie, c’est-à-dire son prix; mais une marchandise peut aussi avoir des rapports d’échange, au moins indirects, avec toutes les autres; et de fait, il y a une marchandise entre toutes qui n’a pas de prix, c’est la monnaie fournissant l’étalon; cette monnaie a cependant une valeur par rapport à chaque marchandise.

Tout rapport d’échange individuel révèle une valeur, disons un prix; ce prix est particulier. Mais dans les limites d’un même marché économique il y a, pour les marchandises qui ne sont pas exceptionnellement rares, un prix courant, une valeur courante à l’égard de la monnaie, dont les prix individuels ne s’écartent que très exceptionnellement. Lorsque nous parlons de la valeur d’une marchandise par rapport à l’argent ou à tout autre article, nous nous référons toujours à cette valeur courante établie sur un marché, quelles que puissent être les divergences accidentelles plus ou moins grandes de quelques valeurs de la même marchandise dans des rapports d’échange individuels.

La valeur, ainsi comprise, est-elle une grandeur primitive comme la longueur, ne comportant qu’une mesure relative, ou bien est-elle une grandeur dérivée comportant, comme le poids, une mesure absolue en même temps qu’une mesure relative? A mon sens, la valeur ne peut être assimilée ni à la longueur ni au poids; elle n’est ni une grandeur primitive ni une grandeur dérivée, elle n’est pas une grandeur, parce qu’en réalité elle n’existe pas en I tant que qualité des choses. 11 n’y a pas /a valeur d’une marchandise comme il y a la longueur ou le poids d’un corps; il y a seule- |i ment la valeur d’une marchandise par rapport à l’or ou à l’argent,

I par rapport au blé, au travail et aux diverses autres marchani dises; il y a donc, pour une marchandise, non pas sa valeur en général, mais autant de valeurs particulières qu’il y a de marchandises différentes susceptibles d’être mises en rapport d’échange avec elle. La valeur n’est pas une propriété, une qualité, un attribut des choses; il n’y a pas, en un mot, de valeur intrinsèque, c’est-à-dire de valeur que l’on puisse concevoir dans une chose isolée, comme

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" une qualité inhérente à cette chose indépendamment de tout rapport avec une autre. La longueur et le poids se conçoivent ainsi pour un corps, en dehors de toute relation, de toute comparaison avec un autre; ce sont donc des qualités intrinsèques. Pour la valeur rien de tel.

Pour plus de commodité dans le langage, on parle sans cesse de la valeur d’une marchandise, et l’on dit par exemple : « Ce bracelet a une grande valeur », comme on dirait qu’il a un poids considérable. Cependant les deux locutions ne sont pas de môme nature. Si l’on dit qu’un bracelet a une grande valeur, on se réfère à sa valeur rapport à la monnaie, et l’on sous-entend ces mots complémentaires de la pensée. De meme, quand on dit qu’une chose, d’espèce commune, a été vendue au-dessus ou au-dessous de sa valeur, on fait allusion à la valeur courante des choses de même espèce par rapport à la monnaie, valeur qui, dans un marché particulier, a été dépassée ou n’a pas été atteinte. Cette valeur courante existe sans doute, pour une marchandise dont la rareté n’est pas exceptionnelle, avant même que la marchandise ne soit portée sur le marché ; mais elle ne peut toujours être saisie par l’esprit que comme un rapport avec la monnaie. Si d’autre part on parle de la valeur de la monnaie, on vise de môme ses rapports de valeur avec les diverses autres marchandises. En toutes circonstances, il n’y a donc que des valeurs relatives. — Cependant il m’arrivera souvent, pour plus de brièveté, d’employer l’expression valeur d’une marchandise, toutes les fois au moins qu’il ne s’agira pas d’analyser la notion de valeur. Mais si l’on veut faire cette analyse d’une manière exacte, il faut parler des valeurs d’une marchandise' relativement aux autres, et non pas de sa valeur.

Ce point doit être établi, bien que l’intérêt de la question soit purement théorique, et consiste uniquement dans une plus saine interprétation des phénomènes économiques. Si la valeur n’est pas une qualité intrinsèque des choses, elle n’est certainement pas susceptible de mesure absolue, faute de grandeur absolue à mesurer; en sorte qu’il n’y a pas moyen de comparer avec exactitude la

'Valeur d’une môme marchandise sur deux marchés différents. Bien mieux, il semble qu’il ne puisse môme y avoir aucune espèce de mesure de la valeur. Cette conception de la valeur entraîne efléclivement, au point de vue de la mesure, des complications sur lesquelles j’aurai à m’expliquer un peu plus loin, et qui semblent inévitables dans une analyse rigoureuse de la matière.

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La doctrine de la valeur purement relative entraîne une autre i conséquence théorique importante. Si elle est exacte, les change- I ments de valeur des marchandises sont, comme on l’a fait bien des fois remarquer, tout à fait assimilables aux changements de position des corps célestes; ce sont des mouvements relatifs et non des mouvements absolus. Si l’on constate que la position d’un corps céleste relativement à tous les autres est changée dans l’espace, on ne peut dire cependant que sa position absolue est changée, parce qu’il n’y a pas de position absolue dans l’espace infini, et que la position n’est jamais qu’une relation comme la valeur. A la rigueur, on ne devrait pas dire que ce corps s’est déplacé dans l’espace tandis que le reste du système est resté immobile; cette proposition est aussi inexacte que le serait la proposition inverse, parce qu’elle suppose un point fixe absolu dans l’espace, auquel se rapporteraient toute position et tout déplacement. Tout ce qu’on peut induire de la modification constatée dans les positions relatives, c’est qu’il est infiniment probable, si tous les corps ont conservé leurs distances respectives à l’exception d’un seul, que la cause de ce changement réside dans celui-là, ou a été subi par lui seul.

Les mêmes propositions sont vraies lorsqu’il s’agit des valeurs, f si l’on n’admet que des valeurs relatives. Il est également contraire à la rigoureuse exactitude de dire qu’une marchandise a haussé ou iî baissé de valeur. Lors même que l’on constaterait que l’hectolitre de blé s’échange, d’un marché à l’autre, contre deux fois plus d’une marchandise quelconque, argent, toile, vin, charbon, etc., les autres marchandises ayant au contraire gardé entre elles leurs valeurs respectives, on n’aurait pas le droit de dire que la valeur du blé vis-à-vis des autres marchandises a haussé de moitié, pas plus qu’on ne serait autorisé à affirmer l’inverse; ces propositions supposeraient que le mouvement des valeurs s’est opéré dans un certain sens, apprécié par rapport à un point fixe absolu qui n’existe nulle part. On peut seulement considérer comme infiniment probable, quand un pareil phénomène se produit plus ou moins complètement, que la cause de la modification des rapports de valeur réside exclusivement dnns le blé, dont rulilité finale pour la société économique dont il s’agit a sans doute haussé. Si la valeur était une propriété inhérente aux choses, on pourrait au contraire concevoir pour elle une grandeur absolue, susceptible de change-

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menls absolus. C’est ainsi que dans la théorie de Marx, la valeur d’une marchandise peut subir un changement absolu, qui se produit si le travail nécessaire à sa production augmente ou diminue. Alors en effet il y a un point fixe absolu ou réputé tel, l’unité de travail, auquel se rapportent les mouvements relatifs de la valeur dans les rapports d’échange. Mais avec une théorie qui ne voit dans la valeur qu’une pure relation, il n’y a pas place pour des changements absolus de valeur.

Cependant, si l’on constate en fait que le changement relatif des valeurs s’opère vis-à-vis d’une seule marchandise, seule cause sans doute de cette perturbation localisée, le phénomène se présente dans les mêmes conditions de fait que s’il y avait changement absolu de valeur. Aussi, toutes réserves faites au point de vue de la pure théorie, sans s’arrêter davantage à des scrupules excessifs qui rendraient trop difficile l’expression de la pensée, est-il permis de dire que la valeur de cette marchandise a haussé ou baissé, et que le mouvement, en pareil cas, part d’elle-même et non de l’ensemble des autres marchandises avec lesquelles elle se trouve en rapports de valeur. -

Dans cette doctrine, il est certain que toutes les valeurs ne peuvent hausser ou baisser à la fois. Leurs variations sont des mouvements relatifs qui représentent un véritable jeu de bascule, dans lequel la valeur d’une marchandise A par rapport à une marchandise B ne peut baisser sans que la valeur de B par rapport à A ne hausse dans la môme mesure. Notamment, si tous les prix s’élèvent, c’est que la valeur de l’or par rapport aux diverses marchandises s’abaisse. Au contraire, s’il y avaitune valeur d’échange intrinsèque, les valeurs de toutes les marchandises pourraient hausser absolument, sans aucun changement dans leurs grandeurs relatives. Ainsi Marx nous montre que, si les valeurs relatives des marchandises ne peuvent baisser toutes ensemble, leurs valeurs absolues peuvent au contraire subir une baisse simultanée*. En supposant que, pour toutes les mai'chandises, le travail nécessaire à leur production diminue de moitié par exemple, leur valeur absolue, d’après la théorie, baisserait aussi de moitié, sans aucune altération dans les proportions de leurs valeurs relatives. Mais on ne comprend guère comment Cournot a pu admettre la possibilité d’un mouve-

1 Le Capital, p. 21,1.

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ment absolu de hausse ou de baisse des valeurs de toutes les marchandises sans changements observables dans les valeurs relatives alors qu’il avait posé, quelques paiges plus haut, le principe suivant: « De même que nous ne pouvons assigner la situation d’un corps que par rapport à d’autres corps, ainsi nous ne pouvons assigner la valeur d’un article que par rapport à d’autres articles; il n’y a en ce sens que des valeurs relatives »

Le plus simple bon sens indique que la-valeur d’échange ne peut se concevoir en dehors des rapports d’échange, et ne saurait exister pour Robinson. En raison desa définition même, la valeur d’échange ne peut être, par sa propre vertu, une valeur intrinsèque. Aussi at-on dû, pour trouver une valeur intrinsèque des marchandises, se tourner d’un autre côté,' et faire intervenir un élément étranger à la valeur d’échange, mais qui se transmute en elle et la constitue. C’est ainsi que dans la théorie de .Marx la valeur est foi'mée par le travail de production; c’est alors la quantité de travail dépensé qui constitue la valeur immanente de la marchandise, dont la valeur d’échange et le prix ne sont que la forme et l’expression.

lui dehors de cette tliéorie, on peut encore imaginer deux explications possibles de la valeur en soi; l’une, qui la tire du coût de production; l’autre, de la valeur d’usage et de l’utilité. Nous allons donc rechercher s’il est possible d’extraire de ces divers éléments, indépendamment de tout ra])port d’échange réel ou supposé, l’idée d’une valeur immanente, servant de base et de centre de gravité à toutes les valeurs i-elatives de la marchandise sur le marché, et notamment à son prix. Certes, cette notion est, avant toute recherche, difficile à saisir; une valeur en soi, indépendante de toute expression en argent ou en une autre marchandise, échappe à l’entendement. Et puis on ne comprend guère, si cette valeur existe, comment, dans les rapports d’échange individuels, les prix peuvent si facilement s’en écarter; on ne peut guère s’expliquer

^ Pvincijjes de la théorie des inchesses, 2c éd. — De l'élalon des valeurs, p. 147.

2 Bien que partisan décidé du principe que la valeur n’est qu’une relation, M. Ch. Mcngcr {Revue d' économie politique, 1892. — La monnaie 7nesure des valeurs) propose d'appeler mouvement de la valeur inlrinsèijue d'une marchandise celui qui se produit pour des causes propres à cette marchandise, et mouvement de sa valeur extrinsè^iuc celui qui se produit pour des causes propres aux marchandises que l’on peut obtenir en échange. Je crois cette terminologie lâcheuse et de nature à jeter la confusion dans les idées. Mais ce n’est là qu’une question de mots.

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qu’une marchandise puisse par son prix, dans un cas particulier, dépasser sa valeur, pas plus qu’on ne conçoit un corps dépassant en certains cas son jDoids intrinsèque. Ces écarts paraissent difficilement conciliables avec la nature de la valeur qui, si elle est une qualité'intrinsèque des choses, doit avoir un caractère simple et unitaire. Mais passons sur cette difficulté, et recherchons si vraiment on peut tirer la valeur intrinsèque soit du coût de jDroduction, soit de Tutilité.

D’une valeur intrinsèque tirée du coût de productioyi. — Avant tout, ceci suppose deux conditions préalablement vérifiées : 1° Le coût de 'iDroduction est la cause de la valeur des marchandises; 2° il en est la substance constitutive, c'est-à-dire quq son détermine- exactement le quantum de la valeur du produit. Je ne puis en ce moment vérifier si ces deux propositions sont exactes, soit d’une manière générale, soit dans des cas particuliers. Les examiner, ce serait entreprendre la théorie entière des frais de production, si importante, si difficile, qu’elle ne peut être exposée sans de longs développements qui feraient ici digression; je suis donc obligé d’en renvoyer l’étude ultérieurement. Je voudrais simplement montrer à cette place que, inème en admettant pour des marchandises une parfaite égalité entre leur valeur et celle de leurs éléments productifs, égalité résultant d’une relation do cause à effet (et l’on voit que je fais, provisoirement au moins, la part belle à cette théorie), on ne saurait voir néanmoins, dans le coût de production, la base d’une valeur intrinsèque pour les marchandises.

Que faut-il enteiKlre par coût de production? Est-ce la somme des marchandises et services divers qui sont nécessaires pour l’établissement d’un produit? Est-ce, en d’autres termes, la quantité physique des éléments productifs employés ou sacrifiés dans la production ; heures de travail, matières premières et auxiliaires, usage temporaire des batiments et machines, etc.? Ce serait là, à vrai dire, une singulière substance pour la valeur; substance composite, formée des éléments les plus hétérogènes, jetés pêle-mêle dans le creuset de la production pour se fondre en une unité homogène appelée valeur. Mais poursuivons.

Suivant cette manière de voir, il y aurait pour les marchandises une valeur absolue, constituée par la somme de leurs éléments productifs. 11 est vrai que la mesure absolue de cette valeur serait pratiquement impossible; il faudrait, pour y arriver, calculer tous

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les facteurs les plus divers qui ont contribué, môme par doses infinitésimales et dans les temps les plus reculés, à la production de la marchandise. Si donc les éléments de la production, considérés dans leur nature propre, forment réellement, sous le nom de coût de production, la valeur de la marchandise, il faut reconnaître que cette valeur est insaisissable et ne peut être mesurée par le calcul de leur quantité, et que le calcul de leur valeur est seul [U’aticable.

Mais il y a plus, et môme théoriquement, il n’est pas permis de considérer les éléments productifs en nature comme constituant la valeur de la marchandise. Si ce point de vue était exact, la valeur d'une mai’chandise dont les éléments de production- seraient restés exactement les mômes à deux époques successives ne devrait pas varier, ni dans sa grandeur absolue, constituée et mesurée par la somme de ses éléments de production, ni dans sa grandeur relative vis-à-vis des marchandises qui sont elles-mêmes restées dans des conditions de production constantes. Or cette conclusion est inacceptable. En admettant, comme nous le faisons arbitrairement dans cette discussion, l’équivalence du produit et des éléments productifs, une hausse de valeur de quelques-uns de ceux-ci, môme si leur quantité physique reste invariable, doit entraîner une hausse correspondante dans la \mleur du produit par rapport aux marchandises dont les conditions de production sont également restées constantes, mais dont les éléments productifs sont différents ou fi^s dans des proportions diflerentes.

Toutes ces incohérences viennent d'un mélange illogique entre deux points de vue inconciliables dans une môme théorie. En considérant la valeur du produit, on se place en effet au point de vue individuel des producteurs et des échangistes, tandis qu’en envisageant les facteurs de la production dans leur nature physique, on se place au point de vue social et l'on vise les sacrifices qu’une société s’impose pour la production. Si nous voulons traiter de la valeur du produit constituée par son coût de production, nous devons entendre le mot coiU dans le sens de valeur des éléments prod uctifs.

.Mais la valeur du produit, déterminée parcelle des éléments de sa production, ne peut avoir une autre nature que leur propre valeur, et ne peut être une valeur intrinsèque ayant une grandeur absolue, si la leur n’a pas elle-même ce caractère. Nous voilà donc réduits

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à analyser la valeur des facteurs de la production. Mais elle est constituée elle-même par celle des marchandises qui ont servi à les produire, et ainsi de suite indéfiniment. Nous ne trouverons donc jamais, au bout de cette chaîne sans fin, la substance constitutive de la valeur intrinsèque. Le coût de production, s’il n’est autre que la valeur ou le pri.x des choses employées à la production, ne peut avoir, plus que la valeur du produit, le privilège de nous fournir l’explication de la nature fondamentale de la valeur ; ^ il est lui-même une valeur, dont la nature reste à expliquer. 11 faut donc renoncer à chercher dans le coût de production la base de la valeur en soi et le principe d’une, mesure absolue de la valeur. Si vous comparez les frais de production d’une marchandise à deux époques différentes, vous n’avez pas autre chose que la comparaison de ses deux prix, puisque par hypothèse prix et coût de production se confondent (et s’ils ne se confondent pas il n’y a plus de mesure du tout). Or ce n’est pas le prix qui peut nous fournir la mesure absolue de la valeur, ni nous permettre de comparer la valeur en soi, absolue, d’une marchandise sur deux marchés difiérents. Reste à savoir si le coût de production, incapable de nous donner la mesure absolue de la valeur, ne peut pas nous fournir, dans un autre sens, la mesure de la valeur en argent du produit. C’est une question distincte que nous examinerons plus tard.

D'une valeur intrinsèque tirée de la valetir d’usage et de l’utilité.économistes les plus récents ont démontré ti’ès ingénieusement que toute valeur (d’échange) avait pour cause et pour base la valeur' d’usage estimée par les échangistes. Il semblerait même pour beaucoup d’entre eux qu’il n’y a qu’une valeur, idée synthétique dont valeur d’usage et valeur d’échange sont de simples aspects particuliers, la première étant envisagée au point de vue subjectif et la deuxième au point de vue objectif; et l’on mélange si bien les deux notions qu’on arrive à ne plus laisser subsister dans l’esprit une idée nette ni de l’une ni de l’autre. Quelques personnes affichent une telle préférence pour la valeur d’usage ou subjective, qu’elles l’appellent la valeur ^ comme si c’était la valeur par excellence, l’autre étant une simple forme que l’on doit désigner par un qualificatif, valeur objective ou valeur d’échange. C’est exactement l’inverse de la terminologie qui a été adoptée ici. Mais peu importe ce débat sur la préséance; nous avons autre chose à rechercher, nous avons à nous demander si l’on peut trouver dans

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cette conception de la valeur, présentée comme une idée unique à double face, les éléments d’une valeur intrinsèque, d’une valeur en soi existant dans la marchandise en dehors de tout rapport avec une autre.

Ce n’est pas dans la valeur d’usage, telle qu’on la définit aujourd’hui, que peut se trouver la matière d’ùne valeur d’échange intrinsèque. Sans doute la valeur d’usage existe pour la marchandise en dehors de tout échange même supposé; elle existe pour Robinson, dans la classification qu’il fait de ses richesses suivant l’ordre de ses préférences. Mais la valeur d’usage n’est elle-même, par définition, qu’un simple rapport comme la valeur d’échange; c’est le rapport qu’une personne établit par comparaison entre deux marchandises qu’elle considère au point de vue de leur utilité finale. Notion qui ne se distingue de l’utilité que par une extrême subtilité, et qui n’a pas peu contribué à obscurcir toute cette matière en altérant les définitions si simples d’Adam Smith.

Certainement, ce n’est pas ainsi que nous arriverons à concevoir la valeur en soi. Nous pouvons retourner l’idée de valeur dans tous les sens, nous n’en ferons jamais sortir la notion d’une valeur qui se suffise à elle-même dans une marchandise, nous ne parviendrons jamais à comprendre qu’une marchandise puisse avoir une valeur, sans que cette valeur soit établie, au moins mentalement, par rapport à quelqu’autre marchandise. Lors môme que nous entendons par valeur l’importance que, par l’intensité de notre désir, nous attribuons à un bien, nous n’avons toujours dans cette valeur qu’une notion relative, parce que nous établissons l’importance du bien en comparant son utilité à celle d’un ou plusieurs autres biens.

La valeur d’usage, telle qu’on l’entend en général aujourd’hui, n’a donc en elle-même rien d’intrinsèque. Mais elle repose à son tour sur une qualité des choses, qui est leur utilité. Or l’utilité est une qualité intrinsèque, non sans dou.te au sens de qualité- essentielle existant dans les 'choses en dehors de leurs rapports avec nous-mêmes, mais au moins dans le sens de qualité que l’on peut concevoir sans avoir besoin d’établir un rapport de comparaison ou d’échange entre la chose jugée utile et une autre chose. Si nous considérons que la valeur, d’usage et d’échange, repose sur l’utilité, n’est-ce pas assez pour nous autoriser à voir dans la valeur une qualité intrinsèque? L’utilité intrinsèque n’est-elle pas la subs-

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tance constitutive d’une valeur d’échange intrinsèque des marchandises? Quand on mesure la valeur, ne mesure-t-on pas en même temps des quanlités définies d’ulilité, correspondant subjectivement à des quantités égales de besoin et de désir chez les échangistes, et ces quantités ne sont-elles pas aussi des quantités de valeur considérée comme une grandeur en soi?

Je ne le pense pas. L’utilité est la cause de la valeur d’échange, soit; mais c’est une cause impulsive, et non une cause constituante que l’on puisse considérer comme une quantité définie constituant une cjuantité également définie de valeur. Les hommes réunis en société, en donnant des prix différents aux échantillons des diverses marchandises, montrent bien par là qu’ils leur attribuent des degrés inégaux d’utilité finale, appréciée par eux eu considération de la masse totale des marchandises de môme espèce disponibles sur le marché. Mais cette utilité, qui est la raison d’ôtre du rapport de valeur établi sur le marché entre une chose et une autre, n’agit pas comme sidastance composant une valeur d’échange intrinsèque. Une certaine quantité d’ulilité intrinsèque ne se transmute pas en .une quantité déterminée de valeur d’échange sur le marché. Utilité et valeur sont deux notions de natures différentes, parallèles sans doute, mais qui ne se pénètrent pas. Comment passer de l’utilité jà la valeur d’échange et au prix? Comment franchir l’abîme entre ces deux idées, et les fondre de manière à déduire, d’un certain degré d’utilité, un certain prix ?

Là est l’obstacle, et il est infranchissable. Lorsque Karl Marx nous dit que le travail de production d’une marchandise constitue sa valeur, nous pourrions croire encore, si nous constations qu’en effet les marchandises s’échangent dans la proportion du travail qu’elles ont coûté, c[u’il a découvert la substance constitutive de la valeur d’échange intrinsèque. Travail et valeur sont sans doute des notions de natures aussi différentes qu’utilité et valeur; mais nous pourrions très rationnellement admettre c[ue le travail compose la valeur d’échange, et qu’une quantité déterminée de travail se transforme en une quantité déterminée de valeur, s’il était prouvé que les valeurs, dans les échanges, s’établissent bien en fait dans la proportion du travail dépensé. La preuve que le travail est aussi valeur se trouverait alors dans ce fait que la valeur se mesure par le travail, et que l’unité de travail sert à donner la mesure absolue de la valeur.

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Avons-nous quelque chose de semblable dans rutilité? Nullement. Nous ne pouvons pas commencer par mesurer rutilité d’une marchandise, pour conclure ensuite de la quantité d’utilité ainsi calculée à la quantité de valeur de la marchandise sur le marché. Dans quelques cas très simples, si nous savons que d’une époque à l’autre l’utilité limite d’une même marchandise de quantité déterminée a baissé, soit parce que la mode en a passé, soit parce que la masse des marchandises de même espèce a beaucoup augmenté, nous pouvons en conclure que sa valeur d’échange a baissé aussi; nous descendons ainsi très légitimement de la cause à l’effet. Mais les déductions que nous pouvons en tirer sont très générales et très grossières, et ne nous permettent pas de déterminer numériquement la quantité de valeur que la marchandise a perdue. Pour apprécier et mesurer les variations do la valeur d’échange d’une marchandise d’après les variations de sa valeur d’usage et de son utilité, il faudrait connaître et mesurer ces dernières directement dans leur quantité. Or c’est là une tache théoriquement et pratiquement impossible. Je n’ai pas à insister sur les difficultés d’une enquête par laquelle on voudrait établir, pour cliaque porteur de la marchandise en question, le degré d’utilité qu’il attribue à sa marchandise, et celui qu’il attribue à la monnaie et aux autres marchandises. Je suppose que toutes ces difficultés sont vaincues, qu’on a interrogé tous les porteurs de notre marchandise dans toute l’étendue d’un même marché, qu’on a scruté leurs désirs et sondé leurs intentions les plus secrètes, et qu’on est pourvu des renseignements les plus complets. Malgré tout, on ne pourra toujours pas faire le calcul mathématique du prix, de la valeur d’échange de la marchandise, parce qu’il manque au calcul une première donnée. 11 faudrait en eflet traduire en chiffres l’utilité telle qu’elle est appréciée par les échangistes. Or futilité n’est pas une grandeur susceptible d’une mesure mathématique.. Est-on plus heureux si l’on se retourne du côté subjectif? Peut-on davantage peser, jauger, exprimer par des nombres l’intensité d’tm besoin ou d’un désir? Croit-on possible de mesurer un « état d’àme »? Poser la question, c’est la résoudre.

Evidemment, nous sommes là dans un domaine qui échappe aux chiffres, et les recherches sur l’intensité des désirs, curieuses au point de vue psychologique, ne présentent pour l’économie politique qu’un intérêt indirect, et ne sont d’aucune conséquence pour

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la mesure de la valeur d’échange. M. Walras nous dit bien que « l’intensité du dernier besoin satisfait » est une grandeur appréciable, sur laqvielle la valeur d’échange se mesure nécessairement; et là dessus les calculs s’échafaudent. Mais qu’y a-t-il pour soutenir cet échafaudage de chiffres et de formules matiiématiques ? Il y a ceci : « Je suppose donc qu’il existe un étalon de mesure de l’intensité des besoins ou de l’utilité intensive, commun non seulement aux unités similaires d’une même espèce de la richesse, mais aux unités différentes des espèces diverses de la richesse. Dès lors soient deux axes de coordonnées... etc. .

Tout le monde doit être d’accord là-dessus; bien loin que les ! variations de la valeur d’usage, de l’utilité appréciée comparative- I ment, nous permettent de saisir et d’évaluer les variations de la Ivaleur d’échange, c’est l’inverse qui est la vérité. La valeur d’usage d’une marchandise n’est saisissable dans la société et ne se révèle au dehors que d’une manière indirecte, par son expression qui est I justement la valeur d’échange. Dans la plupart des cas, c’est seulement quand nous voyons le prix d’une marchandise hausser ou baisser que nous nous apercevons de la hausse ou de la baisse de son utilité relativement aux autres marchandises dans l’estime des échangistes. M. Stanley devons le reconnaît bien, lorsqu’il hésite à dire que nous aurons un jour la mesure des sentiments du cœur humain. « Une unité de plaisir ou de peine est difficile même à concevoir; mais ces sentiments plus ou moins intenses nous poussent constamment à acheter et à vendre, à emprunter et à prêter, à travailler et à nous reposer, à produire et à consommer; et c’est au moyen de ces effets quantitatifs des sentiments que nous devons apprécier leur montant respectif » ^ . Pas plus que Bentham, M. devons n’a trouvé le mètre direct de nos désirs et de nos passions.

Nous sommes donc loin de compte. S’il était vrai que l’utilité d’une marchandise, telle qu’elle est estimée par les échangistes, lui constituât une valeur d’échange intrinsèque, nous trouverions toujours, pour une certaine quantité d’utilité, une quantité correspondante et bien définie de valeur d’échange ; conséquence naturelle d’une transfusion impliquée par la notion de valeur intrinsèque

^ Eléments cV économie politique 'pure^ p. 79 et 101.

- Theory of politiccd economy, 3e éd., ]). 11.

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dérivée de l’utüilé. De môme une certaine quantité de travail mécanique produit toujours Ja même quantité de chaleur, de sorte que nous pouvons mesurer par elle la quantité de chaleur qu'elle produira certainement. Nous aurions ainsi, dans la mesure de rutilité, la mesure de la valeur. Or, cette mesure, nous ne l’avons pas, et c’est le procédé inverse qui seul est possilde.

Est-il môme exact de dire que nous avons, dans la mesure de la valeur, la mesure de l’intensité des désirs et du degré de l’utilité des choses? Ce point de vue lui-même ne me paraît pas acceptable. j\\ faut d’abord considérer que la valeur d’échange d’une chose est un phénomène social émanant d’une collectivité, tandis que le désir est individuel; le classement des marchandises d’après leur valeur .vénale ne correspond peut-être pas à un seul classement individuel établi d’après les besoins et les désirs d’une personne quelconque en chair et en os. Il faut au moins dire que la valeur d’échange traduit et mesure l’intensité d’un désir collectif; or, ce désir collectif est une abstraction, une moyenne de désirs individuels incommensurables entre eux, et l’on ne voit pas comment des chiffres peuvent le représenter même indirectement. Dire que ce désir, correspondant à une utilité, est une quantité mesurable renfermée dans la valeur d’une chose, de telle sorte que la cote du prix n’est autre que la cote de nos désirs exprimés en chiffres proportionnels d’une exactitude mathématique, c’est lancer une affirmation que r-ien ne vient justifier. C’est là une simple manière de parler, un jeu d’esprit destiné à satisfaire les amateurs d’arithmétique morale et de dynanomètre psychologique. Mais au fond la nature même , de nos désirs répugne à cette mensuration môme indirecte. S’ils 1 échappent par nature à toute mesure directe, c’est qu’au lieu d’être 1 des causes constituantes de la valeur, ils n’en sont que les causes 1 impulsives, susceptibles de degré sans doute, mais sans être des iquanütés définissables; cela suffit pour qu’ils ne se prêtent pas, \môme indirectement, à une mesure au sens exact du mot.

La théorie de la valeur intrinsèque tirée de l’utilité reste donc en l’air, privée de toute base et de toute preuve. Nous continuerons, faute de preuve contraire, ci penser que l’utilité intrinsèque ne se transforme pas quantitativement en valeur d’échange intrinsèque, et que ces deux notions, si distinctes de nature, restent constamment parallèles, sans se confondre dans une notion unique de la valeur, vague synthèse de la valeur d’usage et de la valeur d’échange.

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C’est à l’utilité que se réfèrent certaines locutions fréquemment usitées qui sembleraient à première vue viser une valeur intrinsèque des choses. Ainsi, à propos d’objets dont la reproduction est très limitée ou môme impossible, de marchandises rares qui ont un intérêt archéologique ou artistique, et dont le prix s’élève au gré des goûts et des caprices des amateurs, il n’est pas rare d’entendre des réflexions de ce genre : « Cette potiche a été payée trop cher, elle a été vendue au-dessus de sa valeur ». « L’ Angélus de Millet payé 500,000 fr., quelle folie! ». Qu’entend-on par là? Au fond, c’est l’utilité, le mérite de l’olqet qui se trouve désigné sous le mot valeur : soit que l’on ait la prétention de juger dogmatiquement, au nom de principes d’art ou autres, la « valeur » artistique du tableau, ou l’utilité d’une œuvre d’art en général, comparée à celle des choses qu’il est loisible de se procurer avec 500,000 fr. ; soit qu’on entende exprimer simplement un goût personnel, une préférence ou une antipathie d'impression. Bien que la critique porte directement sur le prix, c’est-à-dire sur la valeur d’échange de la marchandise, elle s’adresse au fond à son utilité intrinsèque; c'est parce que cette utilité est contestée, ou au moins placée à un rang inférieur, que le prix est critiqué.

Cependant, en disant que le tableau a été vendu au-dessus de sa valeur, on mélange quelque peu les idées d’utilité et de prix, et la confusion prêterait facilement à l’inexactitude. Si nous réfléchissons que l’utilité est la hase de la valeur d’échange, nous admettrons volontiers qu’on peut raisonnablement considérer un prix j comme trop haut ou trop bas, en raison du rang que l’on assigne soi-même à la marchandise parmi les choses désirables. Mais on ne saurait aller plus loin, ni conclure de là à une valeur d’échange intrinsèque constituée par l’utilité, valeur qui aurait été dépassée dans le feu des enchères. Si on lançait cette imprudente afhrmation, on serait tenu d’indiquer le chiffre de cette valeur dépassée, et l’on n’aurait pas le droit de se tirer d’affaire en indiquant un prix quelconque et arbitraire, présenté comme prix raisonnable; par exemple, le prix que le tableau avait atteint dans une vente précédente, ou le prix de quelque autre toile de maître. Ce sont là des valeurs qui n’ont par elles-mêmes rien de plus intrinsèque que celle dont il est question. Pour déterminer la juste valeur intrinsèque, il faudrait calculer le prix correspondant exactement à la dose de mérite et d’utilité du tableau, comparée à l’utilité d’une certaine quantité

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(l’argent et d’autres marchandisès. Or c’est ce qu’on ne saurait faire; la valeur artistique d’un tableau, non plus que son utilité pour la satisfaction de nos besoins intellectuels, ne se traduit pas en chilfres constituant le juste prix. 11 n’y a donc pas, pour notre tableau, une valeur d’échange en soi, indépendante des prix qu’il a atteints dans les marchés où il a figuré.

Si maintenant vous venez dire que le célèbre docteur X, en réclamant 10,000 fr. pour une opération à une femme vivant ' péniblement de quelques rentes, a taxé sa cliente à un taux exorbitant, vous vous placez à un autre point de vue. Vous considérez sans doute qu’en ces matières le prix ne doit pas s’estimer d’après le service rendu, qui est inappréciable, et vous faites intervenir probablement dans la cause quelque considération morale. Peutêtre jugez-vous qu'il est peu correct de demander aux gens la bourse ou la vie. Quoi qu’il en soit du motif de votre jugement, bien certainement vous ne prétendez pas que le service rendu par le docteur X, qui est en réalité une marchandise (d’une espèce très particulière, il est vrai), porte en lui-même une valeur intrinsèque dépassée dans la circonstance; car, encore une fois, pour soutenir une telle affirmation, il vous faudrait fixer pour l’opéi'ation un chiffre, non pas arbitraire, mais traduisant exactement le degré d’utilité de cette « marchandise » par comparaison avec l’utilité de la monnaie. Au point de vue moral, l’exigence du grand praticien est peut-être une mauvaise action ; au point de vue économique, elle ne viole ni ne dépasse aucun taux de valeur toute faite.

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