DÉFINITION ET GRANDES DIVISIONS DE LA MÉTAPHYSIQUE
Herbart a exposé ses conceptions métaphysiques à diverses reprises. Quatre ouvrages sont particulièrement à consulter : 1" les Points principaux de la Métaphysique [Hauptpuncte der Metaphijsik, 1809); 2° les Principes métaphysiques de la théorie de l'attraction des éléments simples {Theoriœ de attractione elemenlorum principia metaphysica, 1812); 3"' le Mimuel pour servir d'introduction à la philosophie [Lehrbuch zur Einlettiing in die Philosophie, 1" édit., 1813); 4" la Métaphysique générale {Die AUgemeine Metaphxjsik, 1828-29). Ce dernier ouvrage, beaucoup plus étendu que les trois autres et venu longtemps après eux, alors que les théories de l'auteur avaient déjà subi l'épreuve de la critique, constitue assurément la source la plus importante pour l'historien. Il ne dispense pas cependant de recourir aux autres : le Manuel sert à mieux comprendre la liaison de la métapiiysique avec les autres parties de la philosophie; les Points essentiels de la métaphysique et les Principes métaphysiques de la théorie de Cattraction des éléments simples, par leur concision même et la précision singulière de leurs
formules, permettent souvent de mieux saisir la pensée de l'auteur et surtout renchaînement rigoureux des idées, qui disparaît quelque peu dans les développements trop abondants et les polémiques de la métaphysique générale.
On ne remarque point d'ailleurs chez Herbart cette évolution de la pensée, si frappante chez Fichte et chez Schelling. Telle est la doctrine des Points esseiitiels de la métaphysique, telle est aussi, sous une forme différente et plus prolixe, celle de la Métaphysique générale, composée vingt ans plus tard, et après les assauts réitérés de la critique. Un des traits les plus frappants du caractère de Herbart, c'est en effet la constance et la fermeté : son système, œuvre non d'un engouement passager ou d'un enthousiasme subit, mais d'un travail assidu et prolongé de la réflexion personnelle, devait être chez lui l'objet d'une conviction inébranlable, et demeurer invariable dans ses détails comme dans ses traits essentiels. Suivant ses propres expressions, pendant un quart de siècle, luttant contre vent et marée, il maintint fermes et assurés les principes de sa doctrine •.
Nous avons vu quel est, d'après Herbart, l'objet de la métaphysique. Elle se propose essentiellement de rectifier en les complétant les concepts contradictoires fournis par l'expérience. Cette conception se trouve nettement formulée dans les Principes métaphysiques de la théorie de Vattraclion des éléments simples. La métaphysique, lisons-nous au début de cet opuscule, est la science de bien comprendre l'expérience (Metaphysica est ars expericntiam reclc intelligendi). Et bien comprendre l'cxpérienco, c'est débarrasser de leurs contradictions les
1. AiiHsprechcn musB ich dass wfthrcnd eincs vollcn VierlcljahrhundcrlH, an[(Ani|)rcn(l wider Wind iind Slrom, ich iniir mil iUisscralen AnHtrcngung incinu Iticltlung liubo bciiuuplen kOntiun. (l'sych. alu U'm., I, préf.)
concepts auxquels elle conduit nécessairement (Recte intelligere experientiam est puras a contradictionibus habere notiones in experientia obvias, eas quidem quse referuntur ad res quse vel sunt vel esse videntur) *.
L'histoire de la philosophie semble en effet montrer que les premières tentatives métaphysiques, qui sont, d'après Herbart, d'un si grand intérêt pour le philosophe, ont eu leur origine dans le besoin d'échapper aux contradictions de l'expérience. C'est ainsi que Parménide, considérant les contradictions qu'impliquent la multiplicité et le changement, opposa au monde sensible, simple illusion, pure fantasmagorie, l'Être un, immuable, absolu, éternellement identique à lui-même. C'est ainsi que Platon, considérant que tout objet sensible est à la fois grand et petit, égal et inégal, un et multiple, fut conduit à placer toute réalité dans l'Idée, absolument simple, immuable et pure de toute contradiction. De même si Aristote arriva à sa conception du premier moteur, ce fut en apercevant la contradiction impliquée dans une série infinie de mouvements, d'où résulte la nécessité de s'arrêter, àvàyxr, (rr^vai. Plus récemment, Kant avait montré dans la Dialectique transcendantale que les thèses des antinomies s'appuient toujours sur l'absurdité, c'est-à-dire sur le caractère contradictoire des antithèses, et réciproquement. En fait rien n'est plus propre que la contradiction à mettre l'esprit en mouvement, à l'inciter à penser.
Toutefois ce n'est pas sans doute dans ces considérations historiques qu'il faut chercher l'origine de l'idée que Herbart s'est faite de la métaphysique. Cette idée, c'est à son maître immédiat, c'est à Fichte qu'il la doit.
1. Théorise de attractione elemeniorum principia melaphysica, % 1, 4.-
Un des premiers problèmes de la Doctrine de la Science (die Wissenschaftslehre) c'est en effet de résoudre la contradiction qu'implique l'opposition du Moi et du non-Moi dans le Moi. Cette contradiction ne peut être levée qu'en faisant surgir une contradiction nouvelle et ainsi de suite, si bien que la Doctrine de la Science tout entière n'est qu'une méthode pour résoudre les contradictions impliquées dans le Moi. Mais à côté de ces contradictions qui toutes dérivent de l'opposition du Moi et du non- Moi dans le Moi, Herbart en découvre d'autres impliquées dans l'idée même du Moi considéré comme l'identité du sujet et de l'objet, qu'il déclare insoluble par l'Idéalisme subjectif, et qui le frappèrent vivement dès son séjour à léna, alors qu'il était encore le disciple respectueux sinon convaincu du maître, comme en témoigne la lettre qu'il adressa à Fichte et dans laquelle il lui soumet ses objections. Il n'est pas douteux qu'il ne faille voir dans la vue claire de ces contradictions le point de départ des recherches métaphysiques de Herbart. Lui-même le déclare expressément : « C'est véritablement de l'étude du Moi que je suis parti » (Von der Untersuchung des Ich bin ich wirklich ausgegangen) '. Mais profondément convaincu de la multiplicité de l'être il ne s'en tient point au Moi qui était pour Fichte toute la réalité. La résolution môme des contradictions contenues dans le Moi le conduisit à poser une multiplicité d'êtres distincts; et il fut ainsi amené à chercher et à découvrir dans les autres objets de la connaissance des contradictions analogues à celles qui l'avaient tout d'abord si vivement frappé. La métaphysique tout entière lui apparut comme l'effort pour résoudre les
i.pByckologie ah WissenschafUpTtîncc.
contradictions impliquées dans les concepts fournis par l'expérience. Il put dire dès lors justement : « je ne me tiens point debout sur la pointe du Moi, mais ma base est aussi large que l'expérience tout entière » fich stehe nicht auf der einzigen Spitze des Ich; sondern meine Basis ist so breit wie die gesammte Erfahrung) '.
La vue claire de ces contradictions n'est pas moins apparente chez un autre disciple de Fichte, chez Hegel ; mais pendant que ce dernier, rompant avec la logique traditionnelle, cherche à s'élever au-dessus d'elles par l'effort de la dialectique, en proclamant audacieusement le principe de l'identité des contradictoires, Herbart, fidèle à l'antique principe de contradiction, cherche seulement à les faire évanouir.
La conception qu'il se fait de la métaphysique ne laisse pas toutefois de paraître trop étroite. En effet cette science n'a dès lors sa raison d'être qu'autant que l'expérience conduit nécessairement à des concepts contradictoires. Or l'absence de contradiction n'est pas, semblet-il, la raison suffisante de l'existence; et quand bien même les apparences sensibles ne présenteraient aucune contradiction, elles n'en exigeraient pas moins une explication : un système métaphysique est justement une tentative pour arriver à une explication complète et totale des choses.
Telle est bien au fond la pensée de Herbart : « Tout système métaphysique, dit-il, a pour but de trouver une construction de concepts qui, si elle était parfaite, représenterait exactement le réel qui doit servir de fondement aux phénomènes » (lede Spéculation sucht eine Construction von Begriflfen, welche, wenn sie vollstandig wâre,