Voir liv. I, cliap. v
3. Lehrbuch ztir Einleitumj in die Philosophie, ^^ 1^'» P- 287.
proviennent du conflit des êtres simples dans leur mutuelle opposition. Chez le premier au contraire ce qui est primitif, c'est l'activité et l'activité libre, d'où dérivent toute connaissance et toute existence. C'est en définitive la théorie de la liberté qui creuse un abîme entre Kant et Herbart : c'est en elle qu'il faut chercher le principe de la plupart des difl'érences qui existent entre les deux doctrines.
Ces difl'érences sont tellement importantes et tellement tranchées qu'on peut se sentir tout d'abord peu disposé à voir dans Herbart un kantien. Mais si pour décerner un certificat de kantisme, on exige une parfaite conformité de doctrines, qui donc à ce compte sera kantien? Fichte et Schellingne méritent pas plus ce titre que Malebranche ou Spinoza celui de cartésien. Il ne faudra chercher les véritables kantiens, comme les véritables cartésiens, que chez les disciples secondaires et sans originalité, obscurs et timides commenlateurs de la pensée du maître. Dirat-on que ce qui caractérise le kantisme, c'est plus spécialement l'affirmation de la liberté transcendantale, ou la prétention de contraindre les choses à se régler sur l'esprit? On serait assurément plus près de la vérité; et cependant ce point de vue serait encore trop étroit. En réalité pour qu'un philosophe se rattache à une doctrine, il n'est nullement nécessaire qu'il en accepte tel ou tel dogme déterminé, si important soit-il; il suffit qu'il cultive et développe quelque germe qui s'y trouvait contenu. Lorsqu'une révolution a bouleversé la philosophie, pour qu'on puisse voir dans un penseur le partisan et non pas un adversaire de cette révolution, il n'est pas indispensable qu'il en admette tel ou tel principe; il suffit qu'il en reconnaisse l'importance et la nécessité. Or Herbart a bien vu que la Critique de Kant constituait une véritable révo-
lution : il admit la légitimité de cette révolution, et se déclara, sans hésiter, pour la philosophie nouvelle. Seulement pour lui elle consiste tout entière dans le renversement du concept dogmatique de l'être, et la partie essentielle de la Critique est la Dialectique transcendantale. Avant Kant l'être est trouvé soit dans le sujet luimême par la conscience, soit dans le concept par la raison. « Je peuFe, dit Descaries, donc je suis. » — « L'existence nécessaire est contenue dans le concept de l'être parfait; donc l'être parfait existe nécessairement. » « Comment saurais-je ce que c'est qu'être, s'écrie do son côté Leibniz, si je. n'étais moi-même un être? — La tendance à exister d'un possible est proportionnelle à la perfection de son essence; chez l'être absolument parfait la tendance à exister devient donc une existence réelle et nécessaire. » Voilà l'erreur commune à toute l'ancienne métaphysique, et dont le rejet j^ermet seul de constituer une pliilosophie nouvelle. L'être ne saurait plus être l'objet d'une intuition quelle qu'elle soit : il ne peut être que conclu; il n'est plus en définitive qu'un objet de croyance, qu'une hypothèse.
Pour conclure, Herbart est kantien, autant que le lui permettent son génie propre et la tournure particulière de son esprit : il est kantien, comme Aristote est platonicien. Si un peintre entreprenait aujourd'hui de compléter l'œuvre de Raphaël, il ne devrait pas hésiter à placer Kant du côté de Platon, llerbart du côté d'Aristote. Le point de vue de Kant, comme de Platon, c'est celui de l'universel; le point de vue de Herbart, comme d'Aristote, c'est celui du particulier. Ce qui domine chez l'auteur de la Critique de la Raison pratique comme chez celui de la népnhliqi(e, c'est l'esprit moral; ce qui domine chez l'auteur de la Psychologie comme science.
comme chez celui du n£pV^u^r,ç, c'est Tesprit scientifique. Ce qui caractérise les deux premiers c'est surtout l'élévation de la pensée et la grandeur des hypothèses; ce qui caractérise les deux autres, c'est principalement le souci de l'exactitude et la rigueur de la méthode.
L'éducation wolffienne et piétiste de Kant pèse sur lui de toute sa fâcheuse influence. Il est vraiment, comme on l'a très justement appelé, le dernier et le plus grand des scolastiques; et l'esprit scolaslique se trahit de la manière la plus apparente dans sa tendance si constante et si fâcheuse à créer arbitrairement des cadres symétriques, et surtout à réaliser des abstractions. L'influence piétiste se manifeste d'autre part non seulement dans le rigorisme excessif de sa morale, mais encore dans sa tentative môme pour faire reposer la métaphysique tout entière sur le fondement peu solide de l'obligation morale dont son âme était si profondément pénétrée. Herbart chez lequel cependant subsiste encore quelque chose du passé est incontestablement plus moderne. La Psychologie est son chef-d'œuvre et non pas la Métaphysique. C'est dans la Psychologie surtout qu'il devance son temps et prépare l'avenir. En négligeant ce qu'il peut y avoir de hasardeux et de contestable dans son efl'ort pour appliquer le calcul aux phénomènes de Torijre psychique, sa construction de l'espace et du temps, sa genèse de la notion de substance, de la notion de cause, de l'idée du Moi, mettent assurément en lumière, en môme temps que la finesse et l'originalité de son esprit, sa vue claire des méthodes et des conditions de la science moderne. En métaphysique son génie n'a ni l'audace ni l'ampleur de celui de Kant; il n'a pas la vue aussi longue, ni le regard aussi perçant. Par exemple, sa prudence, trop voisine de la timidité, le conduit à repousser nette-
ment les hypothèses transformistes, si facilement compatibles cependant avec sa propre doctrine, alors que l'auteur de la Critique du Jugement n'hésite pas à les accueillir favorablement, peut-être, il est vrai, parce qu'il n'en aperçoit pas toutes les conséquences, difficilement conciliables avec la théorie de la raison et de la liberté transcendantale, qui creuse un abîme entre l'homme et le reste de la nature, et semble même tendre à réduire celle-ci à un pur phénomène, en concentrant toute la' réalité dans la seule activité libre. Les hypothèses de la Critique du Jugement, souvent téméraires et aventureuses, sont toujours grandioses; celles de la métaphysique de Herbart ont parfois quelque chose d'étroit et d'un peu mesquin Peut-être a-t-il raison contre Kant en affirmant la réalité et la pluralité de l'être, en rapprochant les animaux de l'homme et des animaux le reste de la nature, en refusant de voir dans la matière un phénomène auquel ne correspond aucune réalité objective : l'analogie qui nous oblige à concevoir sous les formes humaines des consciences semblables à la nôtre nous conduit de proche en proche à imaginer à tous les degrés de l'échelle animale, et par conséquent dans les cellules mêmes qui constituent notre organisme et celui des autres animaux, des centres de représentations de plus en plus obscures, peut-être aussi par conséquent à attribuer aux atomes que la science a tant de raisons de soupçonner quelque chose d'analogue à ces actes de conservation individuelle dont parle Herbart. Mais ce qui manque chez l'auteur de la Métaphysique c'est la vue claire et l'explication de l'unité des choses. A ce point de vue il est inférieur à Kant, comme aux grands métaphysiciens de son école, aux Fichtc, aux Schelling, aux Hegel. 11 montre par son exemple que s'il est difficile de
tirer la multiplicité de l'unité et de faire d'un plusieurs, suivant l'expression de Platon, il n'est guère plus facile de ramener à l'unité la multiplicité, et de faire un de plusieurs.
En résumé, il y a plus de vérité mais moins de grandeur dans l'œuvre de Herbart que dans celle de Kant, et l'on pourrait dire, en appliquant à nos deux philosophes, dans un sens un peu différent, un mot célèbre de Fontenelle sur Leibniz et Newton, que « l'un a plus fait pour sa gloire, et l'autre pour les progrès de l'esprit humain ».