INTRODUCTION
Jean-Frédéric Herbart naquit le 4 mai 1776, à Oldenbourg, où son père était conseiller à la Cour de Justice. Quoique fils unique, il fut élevé avec une extrême sévérité. Il semble que sa mère, femme intelligente et énergique, ait présidé à sa première éducation ; et, comme la mère de Kant, elle eut sur le développement du caractère et de l'esprit de son fils une grande influence. On la voit suivre attentivement l'enseignement religieux que le pasteur Uelze fut appelé à donner au jeune Herbart, et coopérer à la rédaction de ses devoirs. Dans cet enseignement, le maître, tout en demeurant fidèle au dogme protestant, ne craignait pas d'appeler l'attention
de son élève sur certaines difficultés, sur certains points douteux, non plus que de soulever certaines questions de morale, de psychologie ou de métaphysique, qu'il posait et résolvait dans l'esprit de l'école de Wolff. Ces leçons ne furent point perdues pour le futur philosophe : il fortifia sous la sévère discipline wolfïienne son amour naturel de la clarté, de la précision, de la méthode, qui fut toujours le trait caractéristique de son génie. Du reste, malgré son admirable mémoire, qui lui permettait de reproduire, de retour à la maison paternelle, les sermons qu'il venait d'entendre à l'église, il appliquait déjà aux leçons de son maître et à ses lectures propres un travail constant de réflexion personnelle, comme en témoigne un devoir qu'il composa dès l'âge de quatorze ans sur la liberté humaine (Etwas iiber die Lehre von der menschlichen Freiheit).
•"En dehors d^ l'enseignement qu'il reçut à la maison paternelle, Herbart fréquenta pendant un temps qu'on ne saurait déterminer exactement le gymnase d'Oldenbourg. Il y acquit une solide culture littéraire, qu'il jugea indispensable à toute saine éducation ', malgré les critiques qu'il porta plus lard sur la manière dont cet enseignement était donné de son temps. En même temps il se livrait à l'étude de la musique, et devint d'une force remarquable dans cet art, pour lequel il conserva toujours une vive prédilection, et qui lui inspira plus tard nombre d'aperçus ingénieux, esthétiques ou psychologiques *.
C'est au printemps de l'année 1794, à l'âge de dixhuit ans, qu'il quitta le gymnase d'Oldenbourg pour l'université d'Iéna. Fichte venait d'y succéder à Reinhold,
1. Anlàlunf/ fiir Krziehcr, din Odi/ssee mit Knabfn zu lescn (ISO'J).
2. l'.iycfiulftf/i.sc/n; Kciiii'r/iiiin/cn ziir Tunlrhre (1811).
et y jetait les bases de son Idéalisme dans un petit traité intitulé : Ueher den Begriff der Wissenschaftslehre oder der wgenannlen Philosophie. On conçoit facilement quel effet dut produire un tel maître sur un jeune homme merveilleusement doué et animé de la plus vive ardeur philosophique. Toutefois le disciple n'accepta pas de plein enthousiasme, comme tant d'autres, sans réflexion et sans discussion, la doctrine qui lui était proposée. Mis en rapport avec Fichte, il ne craignit pas de soumettre au maître ses doutes et ses objections. Il accepta néanmoins pour quelque temps les principes de la doctrine de la science; mais cette période d'asservissement fut de courte durée. Tout en conservant une véritable vénération et une grande reconnaissance pour son maître, auquel il sut toujours rendre justice, il ne tarda pas à s'en séparer. On peut se convaincre de ce fait, par la critique qu'il fit de deux opuscules de Schelling parus en 1795 S et dont le dernier fut considéré par Fichte comme un exact commentaire de sa propre doctrine. Dans cette critique, Herbart, à peine âgé de dixneuf ou vingt ans, insiste déjà sur les contradictions qu'implique le concept du Moi. Ces contradictions, ditil, au lieu de les reconnaître et de tâcher à les résoudre, ce qui serait la seule manière légitime de chercher dans le Moi, le point de départ d'un système, on les nie de parti pris et par une sorte de coup d'autorité (die Widerspriiche sind durch Machtspruche vernichtet).
La vue claire de ces contradictions fut pour Herbart une incitation à se livrer à son goût naturel pour la spéculation personnelle et à chercher sa voie en dehors des chemins frayés. Il est difficile cependant de suivre pas à
1. Veber die Môglichkeit einer Fonn der Philosophie ûberhaupt, et Vom Ich oder dem Vnbedinqten im menschlichen Wissen.
pas le développement de sa pensée. Ce qui est certain, c'est que pendant que les philosophes du temps s'en tenaient aux résultats acquis par la critique kantienne, et cherchaient seulement à en assurer les principes ou à en poursuivre les conséquences, Herbart au contraire sentit le besoin de recommencer à nouveau l'œuvre tout entière; et il se livra à cette occasion à une étude approfondie de l'histoire de la philosophie, surtout de la philosophie antérieure à Platon, à laquelle il attacha toujours une haute importance, parce que l'on saisit mieux dans ces essais naïfs la marche naturelle de la pensée, libre de tout préjugé d'école *.
Du reste les circonstances mêmes contribuèrent à soustraire Herbart à l'influence de Fichte. Au mois de mai 1797, il quitta léna pour se rendre en Suisse, où il avait été appelé à remplir les fonctions de précepteur chez M. von Steiger, alors gouverneur d'interlaken. Fermement convaincu de l'importance de sa mission, il apporta dans l'accomplissement de sa tâche non seulement l'ardeur la plus zélée et le plus entier dévouement, mais encore des qualités d'éducateur de premier ordre, sachant accommoder son enseignement au caractère et à l'esprit de ses élèves, et subordonner l'instruction proprement dite à une haute direction morale. Ces années de préceptorat ne furent point perdues pour lui : il y prit le goût des questions pédagogiques; et il devait sans doute tirer d'une expérience réfléchie et méthodique de trois années d'utiles enseignements pour ses futurs travaux.
D'ailleurs, malgré la conscience scrupuleuse qu'il apportait dans raccomplissement de ses absorbantes
1, Fiilluborn venait précisémcnl de publier un recueil, encore très incomplet à vrai dire, des fragments de l'arménide (l')9S).
fonctions, Herbart ne négligeait point les études spéculatives, et sa pensée, mûrissant dans le recueillement, poursuivait d'une manière continue son développement spontané. Convaincu de la fausseté de l'Idéalisme régnant, c'est sur le Moi, pierre angulaire de la doctrine, qu'il dirige tout l'elïort de sa critique, pénétrante et subtile. Mais cette critique, loin de demeurer purement négative, conduit d'elle-même son esprit incapable de s'arrêter longtemps au doute, à découvrir et à poser d'une manière de plus en plus nette les principes fondamentaux de sa métaphysique et de sa psychologie. Par des cahiers écrits pendant son séjour en Suisse et conservés grâce à un heureux hasard, on le voit affirmer la nécessité d'un substratum pour le Moi , le caractère accidentel des représentations et par suite la réalité du Non- Moi; il arrive à concevoir les représentations ellesmêmes comme des forces qui persistent après l'arrêt (die Hemmung) à l'état de tendances (Strebung); il découvre même l'idée et le mot de seuil de la conscience (die Schwelle des Bewusstseins); il soupçonne enfin la possibilité d'appliquer les mathématiques à la psychologie et commence ses premiers calculs.
Lorsqu'il quitta la Suisse au commencement de l'année 1800, à l'âge de vingt-quatre ans, Herbart avait donc déjà découvert dans le domaine de la philosophie un champ d'explorations nouvelles. Les causes de son départ furent, d'un côté, le changement qu'introduisit dans la situation politique de M. von Steiger la révolution qui suivit l'invasion de l'armée française, et, d'autre part, sans doute son propre désir de se soustraire à des fonctions qu'il jugeait trop absorbantes, pour se livrer entièrement à ses travaux personnels. Par léna et Gôttingue il se dirigea vers Oldenbourg, et de là il se rendit à
Brème, où il séjourna environ deux ans dans la maison de son ami Smidt, auquel il devait dédier plus tard sa « Pédagogique générale ». Ce sont les questions pédagogiques qui le préoccupaient alors d'une manière toute particulière : il développait avec le plus grand succès ses idées neuves et originales sur ce sujet dans un cercle assez restreint composé exclusivement déjeunes femmes parentes ou amies de la famille Smidt.
Au printemps de Tannée 1802, il quitta Brème pour se rendre à Gôltingue et dans le courant de cette même année débuta simultanément dans la carrière littéraire et dans l'enseignement public. Gomme écrivain, il se fit connaître par un petit ouvrage * où il discutait certains points de la méthode de Pestalozzi, avec lequel il s'était trouvé momentanément en relations pendant son séjour en Suisse : cet ouvrage eut bientôt les honneurs d'une seconde édition. Pour son habilitation qui devait lui ouvrir les fonctions académiques, il soutint oralement, comme c'était alors la coutume à Gôtlingue, deux séries de thèses dont le texte nous a été conservé et présente le plus haut intérêt '. Par ces thèses Herbart se posait nettement en adversaire de la philosophie kantienne. Il y mettait en doute la nécessité d'un principe unique de la science, ce dogme fondamental de la doctrine de Fichte. Il niait la liberté transcendantale et déclarait une telle liberté parfaitement inutile à la constitution de la morale. Il montrait que la connaissance de la loi morale, môme unie à l'amour naturel du bien chez l'homme, ne saurait
\. VcslalozzVs Idée eines A, fl, C der Anschaunnrj als ein Cijclusvon Vorûbunrjen in Au/fassen der Gestallen wissemchaftUch ausgc/ii/n't von J.-F. ilcrbarl.
2. Thèses quas pro summis in philosophia honoribus consequendis die XXII Ortobrii puhlice défende! J.-F. llerhart ; — Thèses quas pro loco in phiiosophorum ordine rilc oblinendu die .VA'/// Oclobris publiée defendel J.-F. llcrbart.
suffire à rétablissement de la vraie religion. Tout en reconnaissant l'impossibilité où nous sommes de nous soustraire aux formes de l'espace et du temps, il rejetait le caractère a priori de ces formes, et plaçait dans l'esthélique transcendantale la source de toutes les erreurs de Kant. Enfin il niait toute intuition intellectuelle et affirmait la nécessité pour la philosophie de commencer par résoudre complètement les contradictions impliquées dans la notion du Moi, ce qui entraîne la ruine de l'idéalisme.
Il ressort clairement du texte de ces thèses qu'au moment où il inaugura son enseignement public, Herbart était déjà en possession des idées fondamentales de sa métaphysique. Toutefois pendant les sept années qu'il enseigna à Gôttingue comme privat-docent, il ne traita guère que des questions de pédagogie ou de philosophie pratique; dans les derniers temps seulement, il aborda la psychologie en tant qu'elle ne suppose pas l'emploi du calcul et qu'elle peut servir d'introduction à la pédagogie. C'est aussi aux questions de morale ou d'éducation que se rapportent la plupart des articles ou des opuscules qu'il publia pendant cette période *. Mais en même temps il élaborait en silence ses théories métaphysiques, dont il voulait faire un tout systématique et solidement établi; et en 1808 parurent les Points principaux de la métaphysique {die Ilauptpuncte der Metaphysik)^ petit traité qui, sous une forme à la fois remarquablement claire et concise, présente dans un ordre méthodique toutes les idées essentielles dont ses grands ouvrages ultérieurs ne
!. Kurze Darstellung eines Plans zu philosophischen Vorlesuriffen (1804); Ueber den Standpunct der Beurtheilung der Pestalozzischen Vnterriditmethode (1805); Die Allgemeine Pâdagogik aus dem Zweck der Erzieliung abgeleitet (1800); Ueber philosophisches Studium (1801); Allgemeine pmktische Philosophie (1808).
devaient être que le développement et le commentaire. «. C'était, nous dit-il lui-même, dans les quelques lignes qui servent de préface à la première édition de ce petit traité, le résumé succinct des résultats de dix-huit années de travail silencieux et entièrement personnel. (In der Stille sind die Gedanken, deren kurzeste Bezeichnung hier erscheint, m âhrend des Laufs von achtzehn Jahren auf eignem Boden gewachsen {und gezogen.)
Malgré les succès et les sympathies qu'il avait trouvés à Gôtlingue, Herbart accepta avec joie la place de professeur ordinaire de philosophie et de pédagogie qui lui était offerte à Kônigsberg, la chaire même de Kant. Il partit vers Pâques de l'année 1809 pour cette dernière ville, où il ne devait pas tarder à se marier ', et où il était destiné à passer près d'un quart de siècle. Celte période est la période de la maturité, celle pendant laquelle il produisit ses œuvres les plus remarquables.
A peine arrivé à Kônigsberg, il fut chargé par le ministère prussien du soin d'établir et d'organiser un séminaire pédagogique : il s'y consacra avec son zèle et sa conscience habituels, fondant sur son œuvre les plus grandes espérances. Ces espérances cependant ne devaient point se réaliser entièrement; le séminaire pédagogique ne survécut point au départ de son fondateur.
Malgré le zèle qu'il apporta à l'accomplissement d'une tâche qu'il jugeait lui-môme si importante et si élevée, Herbart n'en continua pas moins le cours de ses travaux et de ses publications. Il composa, à diverses occasions, l'anniversaire de la naissance de Kant, de la naissance du roi. etc., une série de discours et de petits traités
1. Le 13 janvier 181 i, il épousait une jeune Anglaise, élevée h KOnigsberg, miss Drakc.
dont quelques-uns ont été publiés par lui-même \ Le plus grand nombre n'ont vu le jour qu'après la mort de l'auteur, grâce à l'initiative de M. Hartenstein *. Ces opuscules touchent aux questions les plus diverses et mettent ainsi en lumière l'étendue du cercle dans lequel s'est mue l'activité intellectuelle de Herbart.
Toutefois c'est à la psychologie que se rapportent la plupart des travaux de cette période. Herbart poursuit son dessein d'appliquer à cette science les mathématiques. De là divers ouvrages : Remarques psychologiques su?' l'acoustique ' ; Recherches psychologiques sur la force d'une représentation donnée, considérée en fonction de sa durée ^\ et un petit traité écrit en latin, sans doute dans l'espoir d'attirer sur les théories nouvelles l'attention des savants étrangers : De attentionis mensura causisque primariis (1822).
Il publia encore pour faciliter le travail de ses auditeurs son manuel de psychologie [Lehrbuch zur Psychologie, 1816); et exposa enfin l'ensemble de ses travaux et de ses découvertes dans un grand ouvrage intitulé la Psychologie comme science fondée suivant une méthode nouvelle sur l'expérience, la métaphysique et la mathématique ^ Et cependant, malgré toutes ces publications successives, la tentative si originale de Herbart demeura à peu près complètement ignorée ou dédaignée, jusqu'à ce qu'enfin, en 1827, Drobisch attira sur elle l'attention
\. Par exemple : Veher die Pfiilosophie des Cicero's (1811); Ueber die Vnangreifbarkeit der Schellingischen Lehre (1813); Ueber die Mëglichkeit vnd Nothwendigkeit Mathematik au f Psychologie anzuweiiden (1822).
2. HerbarCs kleinere philosophische Schrifteri (Leipsig, 1842).