La métaphysique de Maïmonide
(^uund un i-oiisiili'Pc la place ((uc .Maimuiiiile oLcupc dans riiistoire de la pensée juive et. en général, dans l'histoire de la [)liilosopliio au Moyen Age. on est stupél';iit (le- (■(iii'-l;iliM- (pi'il n'cxisle pas de i;raiid travail d" ensemble endtrassant la philosophie de l'illusti-c" doelcur dans sa lolaliti'. Sans doute, on a heaucoup ('erit sur Maïnionide. des analyses el des articles ont mis en lumière ses prineii)ales idées, de solides monoojraphies nous cpiil peiniis di- piMiiIrer plus ;i\ iuil dans telle jtarlie de sa docirine : mais une étude complète et lièM- des conceptions de celui cpidu appelle « l'Ai^^lede la Synagogue» reste à faire.
Une pareille élude ilail pour tenter une jeune tcnu'ritc. Mais elle eût de iieaucoiip dé])assé les limites il'une seconde thèse. Nous nous somuie-^ iIdiic Imme à une partie de la pliil(i--iipliie niaÏMKinidienne et M<ius axons choisi la niclaplivsiipii'. ( '.e ipii nous a déterminé dans uotl'C elioix. e est Im constatation ipie la mè-taphysique de .Maïmoniile. <pii poiirlanl lient clie/. lui un rù]r si eonsidéral)le, n'a pa-- l'ail jus<pi ici la matièi-e il un tiaxail appiorciinli. Tandis cpn' la ps\ elioloi,Me el I i-lliiipie de Mmïnionide >e sont \ u con>aerei' d'im]ioilanle-' monoi;ra|iliii"-.
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AVANT-l'UOrOS
S.1 métaphysiquo, inalgrô d'intérossantos <'tinlcs de Salomon Maiiuon. Joël, Adol|)ho Frain-k. David Kaurinaiiii. M. Friodlaender. n'a pas encore été l'oljjet d'une exposition détaillée et systématique, qui coordonnât les dilïérentes questions ressortissant à la philosophie première. liO tia\ail (pie nous otlVons tend à combler, dans une cfitainc mesure, celle rci^rcUaiile lacune. Il vomirait cun- Irilmcr à mieux laii-e connaiti-e la [)arlie essentielle de 1 (cu\re du i;raud liii'(>Io!;icn juil'.
Les écrits oii MaiiiiHiiiile (') nljordo les questions métaphysiques sont :
Les Schcmonéh l't'raf/iiii, « Huit chapitres ». intrf)duction au comiuentaire sur la niischna dAholli :
L'Introduction à la section de Zeraiin ;
I>e Commentaire sur le X' chapitre dit Irailc de Sanliédrin :
Le Scfer ha-Madda. « Livre de la Science ». premier livre du Mischnéh-Torah ;
Le Maarnar Te'hiath ha-Mélhiin, « Traité de la résurrection des morts » ;
I. Aboii Imrain (= Amrain) .Mousa bcii .Maimoiiii ibu .\bd .Vllah nii Oboid Allah (scrvilrur de Dieu), Moïse b. .Maïiniui, Maïmoiiide, ou encore Hainbam (abbréviatioii par initiales de Tfabbi .Vosché /i. ^Vaîinoii) naquit le 3o mars ii35â (hindoue. .\près un séjour à Fe/, il se rendit en Palestine, puis se fixa à Kostat près du ("jii'c. Il mourut le i3 décembre 1204.
Ses ouvrages sont: Matimar ha-Ibbuiir (ii.*>H), Irailé sur le calendrier liébreu.
Milliilh la^^iiYtm (ii5;)(, eerit sur la l.o^iiiue.
liighrri't ha-Schcmiut Mifioi. lettre sur l'apostasie.
Miiamar IJiililoiisch hn-Schrin iiilSnl, essai .sur la sanetiriealion de Dieu
Sirtn!J (Luniinaire) (iiItH), <-(>ninieiitaire sur la .Misclina.
Igffhi'Fcth 7V«ifi« Mi^at. e|»itri* ati Yémeii, sur la relif^ion d'Israël et sur le messianisme.
Mischnih 7'or«ft lUépélilion de la Loi) ou 1 dr/ /m- '//lUiu/ii/i (Main lurti 1,
Le Moamar ba-Yi'hnud , « Dissertation sur runité ilc Dieu » :
Le DalnUit al-' Ilnj-irin, en liol)reu More Xchoul.iin. « Guide des égarés » (').
Ce dernier écrit est le principal ouvrage philosophique et le chef-d'œuvre de Maïmonide. C'est cet ouvrage que nous utiliserons presque exclusivement pour reconstruire la doctrine métaphysique du grand docteur juif.
Nous disons : « reconstruire ». Maïmonide, en effet. dans son Guide n'a pas pour objet d'établir une philosophie sous forme de système ('). Le Guide s'adresse à un public tout particulier, l'auteur prend soin de nous en avertir dans son Introduction. A plusieurs reprises et avec insistance il déclare que son ouvrage n'a pas été composé pour le commun des hommes, mais pour des esprits instruits déjà dans les sciences et la philosophie (').
(IiRo), codification do la tégisUilion et de la rolig;inn juive, tant liil>liqnc que r.ibhinique.
Sr/er l^a■^fiçi•olU (date indéterminée), livre des préceptes mosaïques.
Mon- Xcboakim (Guide des égarés) (iii)o), grand ouvrage philosophique.
.Vflrtnirtr rt'Arn/Zi Aa-.WCiim (iigi), traité de la résurrection des morts.
Ijlghrrcth h-' llal.mé Marsilia (11941, lettre aux docteurs de Marseille sur l'astrologie.
ifaamar ha-Yi'houii, traité sur lunité de Dieu (date et authenticité incertaines).
Les consultations et lettres de .Maïmonide ont été réunies dans les recueils PeCr hn-Dôr et Kôbcç l'cxclioabôlh ha-liambam.
1 . Le Guide est écrit en arabe. Munie en a publié pour la première fois l'original et il l'a accompagné d'une traduction française (3 volumes, Paris, l856-l8t5(>). C'est l'édition de Munk que nous avons eu constamment sous les yeux.
2. Cf. II. ch. a, p. 49: « Sache que, dans ce traité, je n'ai pas eu pour but de composer un ouvrage sur la physique, pas plus que sur la métaphysique Il ne faut pas ((ue lu croies un seul instant que j'ai eu uniquement pour but d'examiner ces sujets philosophiques, attendu qu'ils ont été traités dans beaucoup de livres, et l'on en a, pour la plupart, démontré la vérité J'ai seulement pour but de rapporter ce dont l'intelligence peut servir â éclaircir certaines obscurités de la Loi »,
3. Voir par exemple II, p. 23 : « Je t'ai déjà fait savoir que j'ai pour but, dans ce traité, non pas d'y transcrire les livres des philosophes, mais d'y rapporter les propositions nécessaires à notre sujet. » Cf. II, ch. 14, p. 114.
qui se trouvent embarrassés par le sens littéral de la lîible, ([ui sont tiraillés entre les exigences de la spéculation libre et les affirmations de la foi courante, a Dans le présent traité, dit-il (p. l'i), je m'adresse à celui qui a étudié la pIiilos()[)hie et acipiis des sciences véritaljlcs, mais ((ui. croyant aux clioscs religieuses, est troublé au sujet de leur sens, à l'égard duquel les noms obscurs et les allégories le laissent dans l'incerlitude ». De là le titre du traité <jui s'ofl're comme un « Guide » des « indécis », des « perplexes », des « égarés ». Le Guide est donc essentiellement une œuvre tliéologique (') qui a pour objet d'accordci- le judaïsme avec la pliilosophie d'alors, c'est- ;i-dire avec le péripalétisnu; néu-platonisant des pbilosoplies arabes.
il rsl de toute importance de ne pas perdre de vue 1 angle sous lequel notre docteur s'est placé, si l'on ne veut point trahir ses intentions et faire tort à sa réputation si méritée de penseur systématique qui saisit son sujet de haut, maîtrise la multiplicité des détails, ordonne il- chaos (les faits et des idées dans uiu' exposition serive, la plus propre à melireen lumière les véi'ités qu'il s'agit irctui)iir. Lorsiju'on ouvre le Guide on est surpris de rai)parent désordre qui y règne. L'ouvrage débute par des observations exégéli(jues. On nous parle de la nature de Dieu et après seulement on s'ell'orce de démontrer son exisleuci" (') 1 (Iciiendant, si l'on se i-end conqite du i)iais
I. Cf. Iiili'oducliciii cl II, cil. a, p. So; « Toutes les fois que, dans un cliapilrc (|nrlciiiiiiMc, In me vernis aborder l'explication d'un sujet déjà deinoutré soit en plivsii|ue soit en méliiphysiqne, tu sauras i|ue ce sujet est néeessairenieiil une clé pour coinpremlre une certaine matière des livris propliili(|iU'S. je veux dire de leurs alléjfories et de leurs mystères, et que je l'ai mentionné comme étant utile pour rexpliculu)n d'un principe relalifnu prophelisMu- ou à une opinion vraie quelconque qu'on doit admettre dans les croyances religieuses ».
a. Déjà Isuuc .Vbravanel (i43j-i.'>i>8). dans ses Schedloth (éd Venise, i574, p. ai»), deinaiide pour(|uoi la théorie des attriliuls est exposée avant celle de l'existence ilc l'unité et île la spiritualité de Dieu.
La question des allrihuts de Dieu était une des plus aRilées parmi les
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SOUS lequel Maïmonide a envisage le problème, on constate que ce desordre est souvent savant et habile et qu'une noiéthode ingénieuse préside à la composition du Guide ('). Comme on l'a indiqué plus haut, l'ouvrage s'adresse à des esprits cultivés, d'éducation philosophique, qui n'arrivent pas à concilier leurs spéculations avec les assertions scripturaires. Ce qui forme la grande pierre d'achoppement, ce sont les textes bibliques dans leur littéralité. Ces textes semblent contredire les conclusions de la raison.
Or Maïmonide part de cette idée qu'entre le judaïsme révélé et la philosophie (c'est-ii-dire le péripatétisme), il n'y a pas opposition, mais qu'au fond ils s'identifient. L'Ecriture et la raison sont également d'origine divine, par conséquent leurs enseignements doivent concorder. La philosophie fournit des démonstrations pour les vérités intellectuelles que nous avons traditionnellement apprises par la Doctrine, la philosophie consiste à confirmer les vérités de l'Ecriture au moyen de la spéculation vraie (').
Il convient donc avant tout d'hai'moniser les données bibliques avec les résultats de la spéculation, de montrer que l'opposition entre le texte scripturaire et la pensée philosophique est purement superficielle, qu'elle dispa-
docteurs musulmans et juil's ; cf. Pococke, Spen. hist. arab.^ p. 214 et suiv. Elle avait été soulevée par le néo-platonisme ; cf. Plotin, A'nn., VI, 8, 8.
1. Maïmonide nous prévient qu'il ne prétend donner que les premiers éléments ; et ces éléments, il ne les range point par ordre et d'une manière suivie, au contraire, il les présente disséminés et mêlés à d'autres objets Il entend seulement ouvrir une vue sur les questions dernières et non pas eu traiter ex projesso. Pour bien comprendre son ouvrage, nous dit-il encore, il faut combiner les chapitres les uns avec les autres Rien n'est livré au hasard, mais tout est écrit avec exactitude et précision. Voir Introduction; I, ch. 8, p. 53; ch. ij, p. fij et suiv. ; cf. Kobcç, II, m».
2. Cf. UI, ch. 54, p. 458 et suiv.. Maïmonide ne veut point d'une foi aveugle et purement verbale. «La croyance, dit-il, n'est pas quelque chose qu'on prononce seulement de bouche, mais elle doit être conçue dans l'âme avec la conviction qu'elle est telle qu'on la conçoit », Guidf, I, ch. 5o, p. i;9.
l'aît dès qu'on saisit le sens profond, ésotc-rique, de la parole sacrée ('). Il faut savoir, en eflet, que les prophètes et les docteurs (') se sont exprimés sous le voile d'énigmes et d'allégories. Il a existé autrefois au sein d'Israël une inter[)rétation philosophique de la Bible qu'on se transmettait oralement, mais qui a subi de grands dommages du fait des circonstances historiques ('). (Certaines de ces explications ont été conservées dans la Hagada (partie non normative) du Talmud et du Midrasch sous forme de symboles (*). D'ailleurs, on retrouve les mêmes vérités dans les piiilosophies étrangères, dont les plus anciens représentants puisèrenl a;ix sources juives ('). La foi d'Islaël et la philosophie grecque co'incident donc tant au point de vue hislori(pie qu'au point de vue dogmatique.
Le principal clfort devra par conséquent porter sur l'explication îles noms homonymes et des symboles. Cette interprétation sera « une clé pour entrer dans les lieux dont les portes sont fernii'es ». Grâce à l'iiilerpi'étatioii allégori(pie ipii, chez Maïmonide. devient un hardi procédé d'exégèse rationnelle, l'accord entre la religion et la philosophie sera rétabli ; et lumière et confiance seront rendues aux perplexes et aux égarés (").
Ainsi, par le moyen de son interprétation, Maimonide
I. L'Kcritiirc nVmploic pus le liiiis:a)fo philosophique mais populaire, car elle s'adresse à tout le peuple, aux l'euiines, aux eiil'aiits; cl'. I. cli. 21). p. 88, cil. 3'J. p. iil et suiv., ch. jO, p. i.'iii el suiv. ; 11. ch. ^-, p. J50 el suiv , clc.
a. Malinonidc applique également sa nuHliodc aux expressions et sentences talniudi<{ues.
3. Guide, I. ch. ;o ; II, cli. n cl ag ; Commenlaire sur Heralioth, 9, 5.
4. Guide, l.ch. ^6, p. i65ct suiv.; III. ch. 43. p. 345 et suiv.
.'■> On sait que cette idée était cuiumuneuicnt reçue cliez les .luil's alexandrins cl les pères de rtglise.
U. Son exégèse se rapproche de l'allégorie alexandrine, non pas qu'elle ait elè délerniinèc par celle-ci, mais elle a été suscitée par les mêmes circonstances. l.i'S Arabes inlerprélaicnt allégoriqucnient le Coran, comme d'ailleurs certains raliliins avaient déjà fait la Bihie. I.e earaite Uenjaniin N'ahavendi (IX' sièclci semble avoir été le premier juif qui ail systeiuali- ((uemenl applique la niétiiodi' arabe île l'alléiforie pour concilier la d'i avec la philosophie. — Il ne scrail pas exact d'assimiler ounpiètemcnt
introduit les idées péripatéticiennes dans l'Ecriture, aristotélise la Bible et fait de la théolog'ie Vancilla philosophiae.
Le Guide comprend trois parties. La première partie est propédeutique, elle enseigne le moyen d'écarter Tanthropomorphisme et de pénétrer dans le sens profond de la pensée biblique. Maïmonide combat l'anthropomorphisnie sous toutes ses formes aussi bien le vulsfaire qui consiste à prendre à la lettre les images dont se servent les écrivains sacrés que le philosophique qui admet dans la divinité des attributs positifs et ainsi ébranle le dogme de l'unité. Puis il s'attaque à la doctrine des Motécallim (') qui, altérant les lois de la nature, compromettent les vérités religieuses qu'ils s'elforcent d'établir.
Dans la deuxième partie, Maïmonide passe de la démonstration indirecte et négative à la démonstration directe et positive. S'appuyant sur a6 propositions péripatéticiennes, il prouve l'existence, l'unité et la spiritualité de Dieu. Puis il donne sa conception de l'univers. Il se rallie à Aristote, sauf en ce qui concerne l'origine du monde. Il critique la théorie de l'éternité et s'efforce de montrer que la doctrine juive de la création e.v nihilo, sans qu'elle puisse être étaljlie en certitude, n'est pas en contradiction avec la spéculation philosophique, bien mieux qu'elle est moins invraisendîlable que l'hypothèse d'Aristote. De plus, la doctrine de la ci-éation peut seule s'accorder avec la révélation, les miracles et la prophétie, dont Ma'imonide traite ensuite en détail.
La troisième partie débute par une interprétation de la
rinterprétation de Maïmonide à celle de Philon. Le philosophe alexandrin pousse l'allégorie à ses extrêmes conséquences, il allégorise les personnes et les événements. La méthode de Maïmonide, par contre, est d'ordre philologii|ue : elle compare les synonymes, prétend en fixer la signification précise et distinguer les nuances. Ce qui ne veut pas dire que Maïmonide ne sollicite pas les termes dans le sens de ses conceptions personnelles.