De l'étude de saint Thomas
A vrai dire, beaucoup répètent : Il faut étudier saint Thomas dans saint Thomas. Mais ici encore, il y a deux méthodes entre lesquelles il faut choisir.
La première consiste à ouvrir la Somme, à la lire, à la méditer. On étudie les divers articles l'un après l'autre, on cherche à les éclairer l'un par l'autre, et ce travail est facilité par les renvois si utiles qui relient ensemble les diverses parties de ce gigantesque ouvrage.
Eh bien, je crois que ceux qui ont pratiqué cette méthode ne me démentiront pas, si j'affirme que le fruit ne répond pas au labeur. A parler franchement, on avouera même qu'après cette étude, il reste dans l'esprit je ne sais quelle vague hésitation, incompatilîle avec le calme de la certitude.
D'oii cela provient- il? Si je ne me trompe, c'est de la méthode même de saint Thomas qui procède toujours par des principes d'une extrême généralité. Nous admirons la majestueuse ampleur d'un tel enseignement; mais les grands principes sur lesquels il s'appuie ne sont pas assez évidents à notre intelligence pour déterminer une ferme adhésion.
Qu'arrive-t-il alors? Nous descendons le cours du fleuve, nous allons chercher l 'explication et la démonstration de ces grands axiomes dans les commentateurs ; et trop souvent nous finissons par nous égarer dans un dédale d'arguties où nous perdons notre reste de confiance en ces principes.
Heureux sont les étudiants qui n'ont pas connu ces déboires! Mais pour combien d'entre nous, à la tristesse de ne pouvoir comprendre la Soimne théologique, est venu se joindre rétonnement, lorsque, lisant le prologue de ce chef-d'œuvre, nous apprenons que saint Thomas a prétendu composer un livre de commençants (1)!
Et, cependant, une simple réflexion aurait dû suffire pour nous expliquer cette situation.
A la vérité, saint Thomas s'adresse à des étudiants, mais à des étudiants préparés par de longues études philosophiques. Les grands principes sur lesquels il s'appuie sans cesse dans sa théologie ont déjà été enseignés et prouvés. Déjà familières à ceux qui ont fréquenté l'École, déjà hors de conteste, ces vérités sont autant de majeures reçues et comprises de tous, autant de vives lumières qui éclairent toute la doctrine.
Mais pour nous ces mêmes propositions ne sont que des aphorismes discutables, ou pour le moins obscurs, et des sentences qui, loin d'éclairer, réclament la lumière.
Quelle conclusion tirer de là? La suivante s'impose d'elle-même :
Oui, étudions saint Thomas dans saint Thomas; oui, venons aux pieds de cette chaire magistrale. Mais, auparavant, mettons-nous en état de comprendre le docteur (jui parle, et pour cela acquérons les connaissances philosophiques qu'il suppose à ses auditeurs.