‹ La métaphysique des causes d'après Saint Thomas et Albert le GrandChapitre 14 sur 581 · De l'influence platonicienne sur la Scolastique · texte numérisé non relu

De l'influence platonicienne sur la Scolastique

Il existe contre la Scolastique un autre préjugé aussi peu fondé que le précédent. De nos jours, Platon est en honneur auprès des philosophes spiritualistes, et par suite Aristote en défaveur, comme si ces deux génies étaient placés sur une balance dont un plateau ne peut monter que l'autre ne s'abaisse. Or la Scolastique était péripatéticienne. Donc, aux yeux de nos modernes, elle ne pouvait que se traîner terre à terre dans les sentiers d'un formaUsme étroit, ignorante des hautes pensées et des vastes horizons.

Ici, comme bien souvent ailleurs, les maîtres ont été brouillés par les querelles de leurs gens. Platon et Aristote sont moins opposés entre eux que ne le sont leurs disciples, et le second a puisé à l'école du premier des principes puissants. Esprit froid et calme, il a reconnu et signalé les écarts d'un génie qui n'a pas su maîtriser ses élans ; mais on pourrait montrer que c'est la force de Platon qui donne le mouvement à l'œuvre d'Aristote.

Qu'à une époque de déchéance on ait quelquefois méconnu cette force cachée dans la machine péripatéticienne, et qu'on l'ait remplacée par des ressorts artiiiciels, je ne le conteste pas. Mais il faut s'en prendre de cet abais-

(1) s. J. Daniasc, coiit. Jacobit., n» 10.

(2) Ail). Mag., P/iysic, lib. VIII, tract. I, cap. xiv.

sèment philosophique au malheur des temps et non aux maîtres de la grande Scolastique. Jamais l'enseignement ne serait tombé des hauteurs où ils l'avaient placé, si l'on s'était toujours rappelé la leçon d'Albert le Grand : « Sachez que l'homme ne peut devenir un philosophe parfait, s'il n'étudie les deux philosophies d'Aristote et de Platon (1). »

D'ailleurs il existait une voie par où les doctrines platoniciennes pénétraient largement dans l'enseignement scolastique. En même temps qu'Aristote était l'auteur classique en philosophie, saint Augustin, Boèce, saint Denys l'Aréopagite (2) étaient les grands auteurs en théologie; et tous tiennent de Platon. Or, à une époque où la philosophie s'inclinait vers la théologie comme vers la reine de droit divin, l'influence de la maîtresse sur sa servante devait se ressentir des enseignements patristiques.

Voilà pourquoi, soit en l'une soit en l'autre de ces sciences, la Scolastique cite saint Denys avec Aristote, et Boèce avec Averroès.

Mais aussi de là une nouvelle occasion de ces disputes sans fin qui durent encore de nos jours entre les amateurs de systèmes. Saint Thomas est-il purement aristotélicien ? N'emprunte-t-il rien à Platon? On a de part et d'autre d'excellents textes à citer. Et pourquoi donc séparer ce que Dieu même a uni? La Providence, qui prépare tout pour son Église, a mêlé ensemble les flots des deux écoles, pour en composer un breuvage parfait. Saint Thomas est-il aristotélicien ? est-il platonicien? Répondons : Il est scolastique.

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