Le bienheureux Albert le Grand et saint Thomas
Mais, afin de bien comprendre saint Thomas, il sert beaucoup d'étudier et de comprendre son véritable maître. C'est qu'en effet pour être grand théologien scolastique, il faut être grand métaphysicien ; et Dieu, voulant le grand théologien Thomas d'Aquin, l'a formé par les leçons du grand métaphysicien Albert.
Nous avons encore ces leçons, splendidc paraphrase d'Aristote. Albert nous indique lui-même sou intention et sa méthode, en plusieurs passages de ses œuvres, et en particulier au commencement de ses Physicorum.
« Notre intention, dit-il, est de satisfaire, suivant notre pouvoir, aux Frères de notre Ordre qui nous demandent depuis plusieurs années un livre, leur faisant connaître la science naturelle la plus complète, et tout à la fois les mettant à même de comprendre les livres d'Aristote... Notre méthode dans cet ouvrage sera de suivre l'ordre et la pensée d'Aristote, et de dire comme explication et preuve tout ce qui sera nécessaire, sans cependant faire aucune mention explicite de son texte. En outre, nous ferons des digressions pour répondre aux doutes qui peuvent survenir, et pour suppléer au manque de netteté qui dans certains passages rendent obscure pour plusieurs la pensée du Philosophe (1). »
C'est dans ces digressions que le génie d'Albert se montre dans tout son éclat. Alors il expose et discute, non seulement la pensée d'Aristote et de Platon, mais encore les doctrines de tous les grands philosophes juifs et ara- Idcs; alors il dit librement son sentiment personnel; alors vraiment il enseigne à son aise.
D'ailleurs, ce procédé de paraphrase donne aux commentaires d'Albert une liberté d'allures qui rend ses leçons vivantes. Ses œuvres ne sont pas des précis didactiques. C'est une parole que l'on entend ; c'est le professeur qui converse avec ses élèves, qui passe rapidement sur les vérités simples, et qui, dans les points difficiles, se répète pour mieux se faire comprendre ; c'est le maître dans toute l'excellence du mot, s'élevant comme l'aigle quand le souffle le saisit, et tout à coup se laissant tomber pour communiquer à son disciple quelque observation pratique.
On a reproché à la Scolastique sa méthode lourde et sèche, son style enserré dans les formes de la dialectique comme dans une armure de chevalier, ses syllogismes qui fatiguent comme une série de coups de marteau. Il y aurait à décider, si cette raide cuirasse ne valait pas mieux pour la guerre que les manteaux de cour dont on affuble aujour-
(1) Alb. Mag., Phys., lib. 1, Iract. I, cap. i.
d'hui Minerve ; et plusieurs esprits sérieux expriment hautement le vœu qu'on en finisse avec une littérature enrubannée, qui est aussi messéante en métaphysique qu'elle le serait en géométrie.
Mais il est digne de remarque que le plus ancien et le plus grand des métaphysiciens du moyen âge ait su éviter les lourdeurs et les ennuis d'une dialectique trop formaliste.
« Que personne ne s'étonne, dit Albert le Grand, si nous n'avons pas procédé par syllogismes ; car nous travaillons pour des religieux pauvres, auxquels nous cherchons à expliquer à la fois et le texte d'Aristote et la science elle-même, afin que par le môme travail ils comprennent et la science et le texte d'Aristote. Nous pensons qu'il n'est pas difficile de mettre en syllogisme une proposition quelconque. Il n'y a là qu'une difficulté ou nulle ou petite. Par exemple, si quelqu'un vend un vêtement pour cinq pièces d'argent et qu'il dise : Tout ce qui dans la laine et la main-d'œuvre vaut cinq, doit se vendre pour cinq; or ce vêtement en laine et en main-d'œuvre vaut cinq; donc il doit se vendre pour cinq : ne pouvait-il pas se contenter de la conclusion, et taire la majeure et la mineure qui sont manifestes (1)? »
Les commentaires d'Albert le Grand forment donc une sorte d'enseignement oral, dans lequel on entend le plus vaste génie du moyen âge prodiguer familièrement à ses auditeurs toute sa science et toute son érudition, passant en revue toutes les écoles, discutant toutes les opinions, rejetant partout ce qui lui semble faux, approuvant partout ce qui lui semble vrai, ami des raisons (2), mais ennemi déclaré des mauvaises (3), enfin présentant son opinion avec cette modestie et combattant celle des autres
(1) Alb. Mag., Po.îierio?-., lib. II, tract. V, cap. ii.
(2) Fœdiim et lurpe est in philosophia aliquid opinari siiie ratione. (Alb. Mag., VIII, P//J/.S., tract. 1, cap. xiii.)
(3) Abhorremus rationes aliquorum qui se jactant probasse quod niiilo modo probaverunt. (Ibid.)
avec cette bienveillance qui n'appartiennent (ju'aux intelligences de premier ordre.
Je m'arrête, car mes efforts pour peindre ce génie incomparable n'aboutissent qu'à me convaincre de mon impuissance. J'en serai consolé, si j'ai pu faire entrevoir quels trésors de science un tel enseignement devait déposer dans l'intelligence assez vigoureuse pour en porter tout le poids.
Or, pour ce fardeau, la Providence avait préparé le Bœuf de Sicile.
Devenu maître à son tour, saint Tliomas donna, lui aussi, des commentaires sur Aristote sous une forme plus précise et plus pédagogique. Son cours est divisé en leçons : dans chacune, il commence par citer le texte, puis il le divise, le subdivise, montrant le lien logique du raisonnement, et enfin il expose et développe chacune des propositions contenues dans ce texte. Mais il est aisé de constater que saint Thomas est l'héritier du bienheureux Albert, et que dans ses commentaires si précis, si sobres, si didactiques, le disciple a su renfermer toute la science et toute la pensée de son maître. Certes, par lui-même, saint Thomas avait reçu de la nature un puissant génie, mais sa force a été décuplée, parce que jeune encore il s'est nourri de la moelle du lion.