De l'autorité en philosophie
Nous allons donc nous mettre à l'école de saint Thomas et d'Albert le Grand, mais j'ai besoin auparavant de soumettre au lecteur une observation. En philosophie il y a deux écueils à éviter, la pensée trop libre et la pensée trop servile.
La pensée trop libre est le dissolvant fatal de toute philosophie, et la raison en est manifeste. Lorsque chaque intelligence individuelle prétend tirer de son propre fonds la science tout entière, elle gaspille ses forces, elle s'épuise.
D'ailleurs, autant de penseurs, autant de principes différents, autant de directions divergentes. Que peut-il résulter de là, sinon la destraction même et le déshonneur de la philosophie ?
Sans doute, la philosophie est une science rationnelle; par conséquent, elle s'adresse à la raison de chaque individu. Mais il ne faut pas oublier que l'homme est un être enseigné, et que tel peut être disciple qui ne pourrait être maître. Si l'orgueil démocratique n'était pas la maladie endémique de notre siècle, on comprendrait que, malgré toutes nos politiques, la nature maintient l'aristocratie du génie, et que nous sommes plus sûrs d'arriver à la vérité en marchant sur la trace des grands esprits qu'en cherchant notre voie à l'aventure. Et vraiment j'admire qu'on fasse moins de cas de l'autorité en philosophie, science la plus difficile de toutes, qu'en physique et en chimie.
Ce qui fait la force incomparable de la philosophie scolastique, c'est son respect traditionnel pour l'autorité. Avant tout, respect d'adoration et de foi pour la Parole Divine ; car on n'est véritablement ami de la sagesse que si l'on adhère inébranlablement aux paroles de la Sagesse incréée. Puis, respect religieux pour tous les saints Docteurs, brillants flambeaux allumés par Dieu lui-même, afin d'éclairer son Église. Enfin , respect et confiance à l'égard de l'Ecole qui a eu cette Église pour mère.
Écoutons Léon XIII (1) :
« Toutes les fois que nos regards se portent sur la bonté, la force et Tindéniable utilité de cette discipline philosophique, tant aimée de nos pères, nous jugeons qu'il a été bien téméraire de ne pas lui rendre toujours et partout l'honneur qu'elle mérite : d'autant plus que la philosophie scolastique a joui d'une longue faveur, près d'hommes éminents, et, ce qui est capital, du suffrage de l'Église. A la place de la doctrine ancienne, une sorte do nouvelle philosophie s'est introduite cà
(I) Encyclique : jUlerni Patris.
et là, laquelle n'a point porté les fruits désirables et salutaires auxquels TÉglise et la Société civile avaient droit. SousFimpulsion des novateurs du seizième siècle, on se prit à philosopher sans aucun égard pour la foi, avec pleine licence pour chacun de laisser aller sa pensée suivant son caprice et son génie. Il en résulta naturellement que les systèmes de philosophie se multiplièrent outre mesure, et que les opinions diverses et contradictoires se firent jour, même sur les objets les plus importants des connaissances humaines. De la multitude des opinions, facilement on passa aux hésitations et au doute ; or, du doute à Terreur, il n'est personne qui ne voit combien la chute est facile.
« Les hommes se laissant aisément entraîner par l'exemple, cet amour de la nouveauté parut avoir envahi, en certains pays, l'esprit des philosophes catholiques eux-mêmes, qui, dédaignant le patrimoine de la sagesse antique, aimèrent mieux construire à neuf qu'accroître et perfectionner l'ancien édifice : projet vraiment peu prudent qui tourna au détriment de la science. En effet, cette méthode sans unité, qui s'appuie uniquement sur l'autorité arbitraire de chaque maître particulier, n'a qu'une base mobile, et par conséquent, au lieu de cette science ferme, stable et forte, comme était l'ancienne, elle ne peut donner qu'une philosophie chancelante et sans consistance. »