Indépendance de la matière et de la forme
Voici deux concepts fournis par un seul et même objet; ils répondent à deux termes, non seulement distincts, mais en quelque sorte indépendants l'un de l'autre.
Bien que je ne puisse concevoir une statue sans matière, je puis concevoir une même forme de statue dans des matières différentes. On peut reproduire le même Apollon, la même forme, en taillant le marbre, en sculptant le chêne, en coulant Fairain. Et si l'on recouvre d'une même couche de peinture ces trois statues, afin de masquer la couleur propre à leurs matières, elles ne seront plus distinguées par le regard, et elles pourront se remplacer mutuellement. N'est-ce pas la preuve que la matière est sans influence sur la forme, et que celle-ci est indépendante de celle-là?
Au contraire, que l'on coule l'airain en Apollon ou en Minerve, en colonne ou en table, il en reste toujours identique à lui-même. N'est-ce pas la preuve que la forme n'exerce pas d'action sur la matière?
En d'autres termes : tout ce qu'on peut dire de la statue se divise en deux parts qui n'ont rien de commun. D'un côté, son poids, son volume, sa couleur, sa dureté; tout cela peut être étudié, connu, décrit par le physicien, sans qu'il s'enquière d'Apollon ni de Minerve; tout cela tient de la matière. De l'autre côté, la pose, l'attitude, l'expression, l'harmonie; tout cela peut être étudié, connu, décrit par l'artiste, sans qu'il se préoccupe du marbre ou de l'airain; tout cela tient de la forme.
La matière et la forme répondent à deux concepts irréductibles, et par conséquent sont deux causes d'ordre différent.