Première sorte de formes accidentelles
Revenons à notre premier exemple. La chaleur, la couleur, d'une part; le volume, le poids, de l'autre : autant d'accidents d'une statue.
La chaleur et la couleur sont des accidents, car elles ne peuvent subsister par elles-mêmes ; elles existent dans la statue , et d'ailleurs elles y sont bien accidentelles, puisqu'elles vont et viennent comme les différents termes d'autant de changements. — Le volume et le poids d'une statue ne changent pas, il est vrai. Mais ils n'entrent en rien dans la définition et caractérisation de la statue en tant que statue ; il n'est pas de l'essence d'un Apollon ou d'un Laocoon d'avoir tel poids ou de mesurer tel volume. Donc ce sont encore là des accidents.
Ceci posé, appliquons le principe que nous avons énoncé tout à l'heure : à chaque accident correspond une forme accidentelle. — Quelles sont ici les formes, et quelles sont les matières? — Pour répondre, examinons ce qui varie et ce qui demeure.
Une statue d'argent de blanche devient noire par l'effet du temps. Ce qui demeure, c'est la statue; ce qui varie, c'est la couleur. La statue s'offre donc comme le sujet qui reçoit différentes déterminations. Remarquez-le bien : une statue a nécessairement une couleur; une couleur actuelle fait partie de sa détermination dernière. Considérée sans couleur, la statue reste avec une certaine indétermination, qu'il faut combler pour qu'elle soit actuellement existante, réellement et véritablement m actii. Donc, relativement à
(1) « Accidens vere non est nisi inodiis subslatUiu?. » (Alb. Maiin.. Mcfapkys., lib. VII, tr. 1, cap. i.)
la couleur, on peut considérer la statue comme le sujet déterminable, c'est-à-dire comme la matière, la couleur comme la forme, cette matière et cette forme constituant un composé qui est un « être coloré » .
Saint Thomas résume tout ceci en une phrase : <( Subjectum comparatur ad accidens, sicut potentia ad actuni; subjectum enim secuuikim accidens est aliquo modo in actu (1). »
J'en dirai de même, proportion gardée, du poids et du volume : autant d'éléments qui se rencontrent nécessairement dans une statue, sans lesquels une statue ne peut exister, qui entrent dans la détermination dernière et l'existence actuelle d'une statue. Il est vrai, le poids et le volume ne changent pas tant qu'une statue reste substantiellement la même, et n'offrent pas les mêmes alternatives que la chaleur ou même la couleur. Mais ils n'en sont pas moins des accidents, car la statue n'exige pas, par sa forme de statue, qu'ils soient tels ou tels.
Voilà donc toute une série de formes accidentelles, dont la statue est le sujet et comme la matière. Que si l'artiste en tient peu de compte, d'autres y attacheront une importance plus grande. Sans s'inquiéter de Minerve et d'Apollon, un brocanteur mettra ensemble toutes les statues grandes, et ensemble toutes les petites ; un décorateur disposera les blanches et les noires de façon à obtenir des contrastes de lumière. Chacun caractérisera l'olîjet par la qualité qui l'intéresse, et tout le reste ne sera considéré que conmie une matière.