L'objet de la science est l'universel
De la nécessité inhérente à l'objet de la science, Aristote conclut que cet objet est Y universel. « La science consiste à connaître l'universel (1). »
Voilà un mot qu'il faut bien comprendre, et qu'Aristote s'étudie à expliquer.
Pour définir « l'universel », -o -/.aOÔAoj, le Philosophe commence par définir deux autres termes, savoir : « ce qui est de tout », -zo y.aTà ■ravTbç, et « ce qui est de soi », Tb -/.aO' àuTb (2).
« Ce qui est de tout » — de omni, comme traduisent les scolastiques, — est ce qui se dit du sujet partout où se trouve ce sujet. Ainsi : animal se dit de tout homme, car, de tout homme, on peut affirmer qu'il a une organisation animale.
Le terme « de soi » s'applique à tout ce qui est essentiel au sujet. Par suite, ce qui est « de soi » dans une chose y est nécessairement.
Quant au mot « universel », il se définit, en réunissant les deux termes précédents :
« J'appelle universel, dit Aristote, ce qui est de tout et de soi et en tant que soi. Il est donc clair que tout ce qui est universel dans les choses y est nécessairement. lUre de soi et être en l(inl que soi expriment la même idée. De soi, la droite contient le point et est rectiligne, et cela en tant qu'elle est une
(1) 'H 5'È7ci(iTri(AYi T(ô x6 xa66Xou Yvwp-îleiv èffTÎv. Derniers analyliq., liv. I. chap. XXXI.
(2) Derniers analytiques, liv. I, chaii. iv.
22 LIVRE PREMlEll. PRINCIPES DE LOGIQUE.
droite. Le triangle, en tant qu'il est triangle, contient deuxdroits, et le triangle est de soi égal à deux droits. »
Ainsi, (( Tuniversel », de même que l'attribut qui se dit « de tout », se trouve toujours et partout dans le sujet qui le comporte. Mais, en outre, il y est « de soi-même », par soi-même et nécessairement. C'est là ce qui achève de le caractériser.
Supposons, en effet, que tous les hommes de la terre soient actuellement blancs. La blancheur serait une propriété qui pourrait être affirmée de tout homme existant. Et cependant, le concept de la blancheur n'entrerait pas de soi dans le concept de l'homme : car on pourrait concevoir des hommes qui ne fussent pas blancs, tandis qu'on ne peut concevoir un homme dépourvu d'une organisation animale.
Ce n'est donc pas uniquement de fait que le véritable universel est dans tout sujet qui le comporte. Il y est de droit, il y est nécessairement. Aussi Aristote lui donne-t-il ailleurs pour définition : (( ce qui est partout et toujours », TO -{ocp c(tl y.xl T,y.')~y.yzX) y.aGÔACj çajj.àv sivai, l'opposant par là au singulier qu'il définit : « cette chose qui est ici et maintenant », -:io£ -i y,yX t.o"j xai vjv (1).
L'universel a donc le caractère abstrait d'espèce ou de genre, et par le fait même de cette abstraction, il est « en dehors du temps et du lieu » (2); voilà pourquoi il est l'objet de la science. Le chimiste ne se propose pas uniquement de connaître les réactions de ce morceau de
(1) Derniers analytiq., liv. 1, chap. x\xi.
Voici comment Albert le Grand explique ce caractère de l'universel : De hoc quod omni subjeclo et semper insit, exemplum est, sicut animal dicitur de omni homlne; non de aliquo dicitur, et de aliquo non; et non, aliquando dicitur et aliquando non : et ideo sive homo sit actu in natura, sive non, sempei h^c est vera « homo est animal »,.,. sicut eniin diximus, necessaria sunt supra ternpus et semper vera et nunc et semper. (Alb. Magn., I, Poster. Analyt., tract. II, cap. vu.)
(2) Universale dicitur esse « ubique et semper », in quantum universalia abstrahuntur ab « hic et nunc », sed ex hoc non sequitur ea esse œterna nisi in intellectu, si quis est œternus. (S. Thomas, I, q. 16, art. 7, ad 2"°',)