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Discussion sur la primauté de la forme

D'ailleurs, aux arguments qui prouvent le primauté de la forme, on peut opposer des arguments non moins efficaces pour établir la supériorité du composé.

Sans doute, la forme est l'acte du composé, mais on ne doit pas l'isoler de l'être dont elle est la cause intrinsèque. Cause réelle sans doute, mais cause partielle, cause appelant le concours de la cause matérielle, elle n'est, pour ainsi parler, qu'une des deux parties d'un même tout, et par conséquent, elle est moindre que le tout lui-même.

En outre, et cette raison est décisive, le composé est l'être véritablement produit, donc l'être véritalilemciit existant, la substance même dans sa réalité la plus concrète, pri?7ia substantia, dit Aristote, et par conséquent, il est l'être « principalement être » , pi'incipalius esse. Donc le composé est supérieur à la forme, qui, en général, n'existe qu'en lui et par son existence.

Cette considération fait évanouir hi rêverie |)latonicienne ; mais, il faut Incn l'avouer, elle complique la question d'une façon singulière, car elle met en présence deux propositions qui semblent se contredire mutuellement.

D'une part : la forme est l'acte du composé, et c'est à la forme que le composé doit toute sa perfection. Donc, de

288 LIVRK V. CAUSE EXEMPLAIRE.

toute rigueur, on doit conclure, comme nous l'avons fait plus haut, que la forme, considérée comme acte, est quelque chose de plus parfait, de « plus être » que le composé ; en d'autres termes, qu'elle possède une divinité ontologique primant celle du composé.

D'autre part, la forme, nous venons de le dire, n'est qu'une partie du composé. Donc, de toute rigueur aussi, on doit conclure que la forme, considérée dans le composé, comme elle y est réellement, est quelque chose de moins complet, de moins parfait, de « moins être » que le composé lui-même (1).

Peut-on trouver deux propositions qui se présentent, au premier abord, comme plus inconciliables? Et cependant, qu'on se rassure : pour résoudre cette apparente antinomie, il suffit de montrer que ces deux propositions se rapportent à deux ordres différents, et que leur opposition provient de l'ambiguïté du mot « acte ».

Dans l'ordre de la causalité efficiente, le mot « acte » sig"nifie le principe de l'existence actuelle, et par dérivation cette existence elle-même. La cause efficiente parfaite est un acte éminent, et elle pose en acte son effet, par cela même qu'elle le fait existant. Or l'effet, à proprement dire, n'est ni la matière ni la forme, mais bien le composé. C'est le composé qui devient existant, et, sauf le cas d'une àme, la forme ne devient existante que par l'exis-

(I) Aprt's avoir donné tous les argumenls pour et contre que j'ai rapportés, Fonseca conclut ainsi :

u Dicenduin, igitur, forniam sublantialem, quœ est altéra pars composili naluralis, quatenus est actus quidam, perfectius quippiam esse, magisque ens, seu potius perfectioris rei magisque entis rationem admittere, quamcompositum. Quatenus auteni est forma informans, hoc est, secundum propriam rationem, minus ens esse et quiddam minus perfectum quam corapositum. » {3Iétaphys.,\ïh. VIT, cap. m, q. 1, sect. 2.)

Cette question de primauté de la forme ou du composé a été très débattue par les péripaléliciens, à cause d'une variante dans le texte d'Aristote {Métaphys., liv. VII, cbap. m). Autrefois on lisait : i'ùgxb el to £t3oç TrjçûXï); Ttpôispov xai ixà)),ov ôv, xat Toy è? àaçotv Ttpôispov k'cTTai oià tov a-jTÔv Xôyov.

Mais il est plus probable qu'on doit lire xal xô è? àjxipotv et c'est la

leçon actuellement reçue. Voir Fonseca, loc. cit.

eu. I. PASSAGE DE LA CALSE FORM. A LA CAUSE EXEMPL. 289

tence du composé. Donc, dans l'ordre de Texistence, la forme n'est pas l'acte, mais elle devient actuellement existante, par là même que le composé devient en acte; et par conséquent, sous le rapport de l'existence réelle et concrète, le composé prime la forme. D'ailleurs l'essence et l'existence sont corrélatives; Fêtre existe tel qu'il peut exister. Donc, enfin, la forme, considérée comme partie de l'être qui existe ou peut exister, est inférieure au composé.

Mais si nous nous plaçons dans l'ordre des causalités intrinsèques, la forme nous apparaît comme principe de spécification et le composé comme être spécifié. La forme détermine l'essence, la « quiddité », la perfection ontologique. Dans cet ordre, la forme est principe déterminant, donc acte ; et c'est en vertu de cet acte que le composé est ce qu'il est, et peut être connu tel qu'il est. Par conséquent, la forme prime le composé.

Ces explications ont dû montrer au lecteur ce que j annonçais. Les deux conclusions en question ne se heurtent pas, parce qu'elles appartiennent à deux ordres divers ; la forme peut être le sujet de deux propositions différentes, parce qu'on peut la considérer sous deux aspects différents, soit comme réalité existante ou pouvant exister, soit comme principe de détermination ontologique.

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