CHAPITRE II. CAUSES MULTIPLES d'uN MÊME EFFET
7. — Troisième conséquence : Caractère instrumental des causes concourantes.
C'est ici le lieu de rappeler l'axiome : Ex diversis formaliter non fit unum, nisi ad ununi ordinentur. Pour réduire la multiplicité à l'unité, il faut un principe d'unité. Pour que les variations multiples subies par un sujet patient constituent une seule et même opération, il faut un principe d'union. Or qui dit opération dit action ; qui dit opération une, dit action une. Donc, pour donner à l'effet cette unité formelle qui nous occupe, il faut unir ensemble les actions elles-mêmes dont il résulte.
Mais, ici, prenez bien garde. L'action, avons-nous dit et redit, n'est rien de réel en dehors de la cause et de l'effet. Bien plus, à une action une, nous l'avons dit naguère, correspond une cause une. Donc nous sommes obligés de conclure que l'union entre les divers éléments d'une action ne peut s'obtenir que par l'union entre les diverses causes concourantes à cette action. L'ordre dans un effet complexe présuppose l'ordre dans les causes. Pour rendre compte de l'unité formelle qu'on remarque dans l'eH'et, il faut remonter jusqu'à un principe qui relie en un même faisceau toutes les causes concourantes. En d'autres termes, il faut une cause supérieure, qui unisse toutes ces causes indépendantes les unes des autres, qui les ordonne pour les appliquer à l'opération commune.
Par là, nous arrivons enfin à ce théorème général :
« Lorsque plusieurs causes, indépendantes l'une de l'autre dans leur nature, concourent immédiatement à la production d'un même effet, elles agissent toutes comme autant d'instruments d'une seule et même cause principale. »
Cette conclusion résume toute la discussion qui fait le sujet de ce chapitre, et l'éclairé par la théorie déjà étudiée des causes instrumentales.
Considéré matériellement, l'elfot est composé d'éléments divers et multiples; car chaque cause instrumentale a son
action propre. Considéré formellement, l'effet est un, produit par une seule opération qui procède d'une seule cause principale.
Indépendantes les unes des autres, les diverses causes concourantes ont des actions propres qui ne s'altèrent pas mutuellement. Dépendantes de la cause principale, elles coopèrent toutes ensemble à une seule et même opération de la cause supérieure, parce que la vertu de celle-ci passe à la fois à travers tous ces instruments pour les mouvoir et les appliquer à son œuvre (1).
8 — Retour sur les exemples précédents.
Cette théorie, déduite de principes métaphysiques, est par là même complètement générale, et ne supporte pas d'exceptions. Mais sa simplicité peut se dérober sous les voiles de combinaisons complexes.
Tantôt la cause principale sera bien distincte de ses instruments. Ainsi le photographe dispose Fobjet, la lentille, et conduit la lumière à son gré, mais n'agit sur l'eflet à obtenir qu'en appliquant à leurs actions propres toutes ces causes partielles. Ainsi encore l'éditeur applique au travail le graveur et l'imprimeur. Ainsi le batelier guide et excite les deux chevaux qui tirent sur les deux rives.
Tantôt la cause principale sera en même temps cause particulière. Ainsi l'organiste, tout en appliquant le souffleur à son travail, se réserve de déterminer la succession des sons à produire.
D'autres fois, une même intention commune réunira
(1) Le célèbre Durand combat la théorie du concours par l'argument suivant : Actlones videntur esse idem realiter cum suis terminis, unde et ab illis sumunt denominationem. Impossibile est ergo ad acquirendam unara lormam numéro esse diversas acliones. (Lib. II, dist. 1, q. 5, n° 14.) — Cette objection me semble insoluble pour ceux qui soutiennent le concours simultané à la manière de Suarez. Mais on en trouve la solution dans saint Thomas : Dicendum quod una actio non procedit a duobus agentibus unius ordinis, sed nihil prohibet quin una et eadem actio procédât a primo et secundo agente (I, q. 105, art. 5, ad 2"".)